Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 21 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre VIII

 

 

Deux heures plus tard, Dorothée était assise dans le petit salon d’un joli appartement de la via Sistina.

Je suis fâché de vous dire qu’elle sanglotait amèrement, avec cet abandon d’un cœur oppressé qui se soulage, comme une femme habituée à se dominer par orgueil pour sa dignité et par souci des autres se le permet parfois, lorsqu’elle est seule et sans risque d’être observée. Et M. Casaubon ne de-vait certainement pas revenir de sitôt du Vatican.

Dorothée pourtant n’avait pas de chagrin bien défini qu’elle pût s’expliquer à elle-même ; au milieu de ses pen-sées et de ses sentiments confus, la réflexion qui cherchait à se faire jour, c’était un cri accusateur contre elle-même, lui disant que cet excès de désespoir était la faute de sa pauvre-té d’esprit. Elle avait épousé l’homme de son choix ; elle avait, sur la plupart des jeunes filles, l’avantage d’avoir sur-tout envisagé dans le mariage le commencement de devoirs nouveaux ; du premier jour, elle avait vu dans M. Casaubon un esprit tellement supérieur au sien, qu’elle s’attendait bien à ce qu’il fût souvent réclamé par des travaux auxquels elle ne pourrait prendre part ; aujourd’hui, après l’expérience bornée de sa vie de jeune fille, elle avait le bonheur de voir Rome, la cité de l’histoire visible et réelle, où le passé de toute une moitié du monde semble se mouvoir comme une procession funèbre, avec d’étranges images de l’antiquité et de merveilleux trophées.

 

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Mais cette prodigieuse diversité de débris augmentait l’étrangeté du commencement de sa vie de femme et en fai-sait comme un rêve. Dorothée venait de passer cinq se-maines à Rome, et par d’agréables matinées où l’automne et l’hiver semblaient se donner la main, comme un vieux couple heureux, dont un des membres va bientôt survivre à l’autre, dans une solitude glaciale, elle avait parcouru la ville en voiture, d’abord avec M. Casaubon, et dans les derniers temps, surtout avec Tartripp et leur excellent courrier. On l’avait menée dans les plus belles galeries, aux points de vue les plus célèbres, on lui avait montré les ruines les plus gran-dioses, les églises les plus glorieuses ; et elle avait fini par préférer à tout le reste une promenade dans la campagne, là où elle pouvait se sentir seule avec la terre et le ciel, loin de l’écrasante mascarade des siècles passés, qui semblait par-fois jeter sur sa propre vie un masque également énigma-tique.

Pour ceux qui ont apporté à l’étude de Rome les res-sources d’une science qui aspire comme une âme nouvelle dans toutes les révélations historiques, retraçant les transi-tions invisibles qui unissent tous les contrastes, pour ceux-là, Rome peut être encore le centre et le miroir du monde. Mais qu’ils veuillent bien concevoir un contraste historique de plus : qu’ils se représentent les révélations gigantesques de toute sorte tombant tout d’un coup de cette cité impériale et papale sur toutes les idées d’une jeune fille élevée dans le puritanisme de la Suisse et de l’Angleterre, nourrie d’histoires protestantes, arides et étroites, ne connaissant guère de l’art que la petite peinture de demoiselle, d’une jeune fille qui, avec sa nature ardente, employait le peu de science qu’elle possédait à se former des principes, pour y conformer ses actes, dont les émotions rapides donnaient immédiatement aux choses les plus abstraites le caractère

– 271 – d’un plaisir ou d’une peine ; d’une jeune fille enfin qui venait de devenir une femme, et que son acceptation enthousiaste de devoirs encore inconnus venait de plonger dans une pré-occupation tumultueuse de sa destinée. Le poids de l’inintelligible Rome peut sembler léger à ces brillantes nymphes, qui n’y voient qu’un décor pour les joyeux pique-niques de la société étrangère ; mais Dorothée n’avait pas contre les impressions profondes de sa nature de semblable recours. Les ruines, les basiliques, les palais, les colosses s’élevant au milieu d’un présent avili, où tout ce qui était vi-vant et animé semblait plongé dans la dégradation d’une ou-trageante superstition, tous ces vastes débris d’ambition ter-restre ou d’idéal spirituel, confusément mêlés avec les signes manifestes de l’oubli et de la décadence, la frappèrent d’abord comme d’un choc électrique, puis s’appesantirent douloureusement sur elle, en une accumulation d’idées con-fuses, prête à faire déborder le flot de son émotion. Tantôt pâles, tantôt ardentes, des images s’emparaient de sa jeune âme et se fixaient, même à son insu, dans sa mémoire, pré-parant ainsi d’étranges associations qui devaient l’accompagner durant les années de sa maturité. Toute sa vie, quand il lui arriva de se trouver dans des états d’abandon, de morne tristesse, Dorothée continua à revoir au dedans d’elle-même la grandeur majestueuse de Saint-Pierre, l’énorme coupole de bronze, l’ardeur et l’enthousiasme des prophètes et des évangélistes éclatant sur les mosaïques des plafonds, et par-dessus le tout les grandes tentures rouges du jour de Noël.

Ce n’est pas que cet effroi intérieur de Dorothée eût rien de bien exceptionnel. Combien de jeunes âmes, dans toute leur virginité, sont jetées ainsi au milieu des complexités troublantes de la vie, et ont à s’y frayer seules un chemin, pendant que les aînés s’en vont à leurs affaires. On ne consi-

– 272 – dérera pas non plus comme bien tragique, je suppose, ce fait de découvrir mistress Casaubon dans un accès de pleurs, six semaines après son mariage. Il n’est pas exceptionnel d’éprouver quelque découragement ou quelque défaillance de cœur, en découvrant quel est l’avenir réel qui prend la place de notre avenir imaginaire, et nous ne nous attendons pas que l’on s’émeuve profondément de ce qui n’est pas ex-ceptionnel.

Nos cœurs ne s’affectent plus des malheurs trop com-muns, et c’est un bien, car peut-être seraient-ils incapables de les supporter. Si nous avions une vision nette de tout ce qui se passe dans chaque vie humaine, ce serait comme d’avoir des sens assez aiguisés pour entendre pousser les brins d’herbe et battre le cœur de l’écureuil ; et nous suc-comberions sans doute en surprenant ces bruits d’au delà du silence. Tous tant que nous sommes, même les plus subtils, nous portons dans notre promenade à travers le monde comme un épais matelas sur nos esprits obtus.

Cependant Dorothée pleurait, et, si elle avait dû en ex-pliquer la cause, elle n’eût pu trouver, pour le faire, que des paroles vagues et générales comme les miennes : en donner une explication plus précise et plus directe eût été pour elle aussi difficile qu’il nous le serait de faire une histoire des ombres et des lumières ; car l’avenir réel qui remplaçait pour elle l’avenir imaginaire puisait sa substance même dans les mille petites particularités qui venaient discrètement influen-cer toutes ses idées sur M. Casaubon et sur ses rapports d’épouse avec lui, les éloignant peu à peu de ce qu’elles avaient été dans son rêve de jeune fille. Il était encore trop tôt pour qu’elle pût se rendre compte d’un tel changement, bien trop tôt, par conséquent, pour qu’elle eût l’idée d’avoir à faire appel, vis-à-vis de M. Casaubon, à cet élément indis-

– 273 – pensable de la vie de son âme, à ce sentiment toujours intact chez elle, le dévouement. La révolte permanente, le décousu d’une vie privée de toute grande tâche d’amour et de respect ne lui était pas supportable ; mais elle était alors dans une situation intermédiaire où l’énergie même de sa nature ne faisait qu’augmenter son trouble. Les premiers mois du ma-riage sont ainsi souvent un temps critique d’incertitude et de lutte, – que ce soit l’agitation d’un pauvre petit marais ou de masses d’eaux profondes, – et ce tumulte fait place ensuite à la sérénité.

M. Casaubon était-il moins savant qu’auparavant ? Sa manière de s’exprimer avait-elle changé, ou ses sentiments étaient-ils devenus moins louables ? Ô humeur changeante de la femme ! Sa chronologie lui faisait-elle défaut, ou son aptitude à vous énoncer non seulement une théorie, mais encore les noms de ceux qui la professaient, ou sa facilité à énumérer, à la première demande, les points principaux d’un sujet quelconque ? Et Rome n’était-elle pas, dans tout l’univers, le lieu le plus propre à donner libre cours à de si rares talents ? L’enthousiasme de Dorothée elle-même n’avait-il pas eu sa source principale dans la perspective d’alléger le pesant fardeau et peut-être la tristesse que cau-sait souvent sa tâche laborieuse à celui qui l’avait entre-prise ? Et il était plus clair que jamais que cette charge et cette tristesse pesaient sur M. Casaubon.

Les réponses à ces questions sont aussi simples que dé-cisives. Mais, sans que rien d’autre eût changé, l’éclairage avait changé ; vous ne pouvez plus, en plein midi, découvrir la brillante aurore. Fait éternellement vrai : l’homme dont vous ne connaissez la nature que par ses entrées et ses sor-ties rapides, durant les quelques semaines de fiançailles où l’imagination joue un si grand rôle, cet homme peut, à le voir

– 274 – dans la continuité journalière des rapports de mari à femme, se révéler meilleur ou pire que ce que vous aviez pressenti, mais certainement il n’apparaîtra jamais absolument le même. Nous commençons par savoir peu et croire beau-coup ; et nous finissons quelquefois par tout le contraire.

Nul homme cependant n’était plus incapable que M. Casaubon d’affecter ce qu’il n’était pas : son caractère était aussi sincère que celui de n’importe quel animal rumi-nant, et certes ce n’était pas lui qui avait contribué à édifier les illusions que Dorothée s’était créées sur son compte. Comment se fait-il que, durant les semaines qui suivirent son mariage, Dorothée eût senti avec une douloureuse angoisse, sinon clairement distingué, que les grandes perspectives, les vastes et purs espaces qu’elle avait rêvé de trouver dans l’âme de son mari, étaient remplacés par d’étroits corridors, des passages sinueux qui semblaient ne mener nulle part ? Durant les fiançailles, on regarde tout comme provisoire et comme préliminaire, on prend la plus mince preuve de vertu ou de talent pour l’échantillon d’un trésor inépuisable que nous révéleront les loisirs plus étendus du mariage. Mais, une fois le seuil du mariage franchi, c’est sur le présent que se concentrent l’attente et l’espérance antérieures ; une fois embarqué sur la galère conjugale, vous êtes bien forcé de vous apercevoir que vous n’avancez pas, que vous n’avez même pas la mer à portée du regard, que vous ne faites qu’explorer un bassin clos de tous côtés.

M. Casaubon, avant son mariage, avait bien souvent in-sisté sur des points ou des détails suspects dont Dorothée ne pouvait saisir le véritable sens ; mais cette légère lacune dans l’accord de leurs âmes pouvait alors facilement s’expliquer ; et, appuyée sur sa confiance dans l’avenir, elle avait écouté avec une patience respectueuse l’énumération

– 275 – de tous les arguments que l’on pourrait alléguer contre l’opinion toute nouvelle de M. Casaubon sur le dieu philistin Dagon ou autres dieux poissons ; elle songeait qu’elle aussi, plus tard, arriverait sans doute, sur ce sujet qui le touchait de si près, au même point de vue qui en faisait pour lui quelque chose de si important. De même, pouvait-on facilement at-tribuer la légèreté et le ton dédaigneux avec lesquels il trai-tait les questions qui la touchaient le plus, à l’état de préoc-cupation et de fièvre où il était et qu’elle-même avait parta-gé, durant leur temps de fiançailles. Mais, aujourd’hui, de-puis qu’ils étaient à Rome, émue par tous les courants de sa sensibilité, arrivés en elle à un bouillonnement tumultueux, ayant devant elle un nouveau problème de vie, elle s’était aperçue, de plus en plus clairement, et avec une confuse ter-reur, que son cœur se laissait aller à de continuels accès de colère, de répulsion, de lassitude désespérée. Elle n’avait au-cun moyen de savoir si le judicieux Hooker ou tout autre hé-ros de l’érudition eût ressemblé à M. Casaubon, à cette pé-riode de sa vie, aussi ne pouvait-il pas même profiter des avantages de la comparaison ; mais la façon dont son mari lui commentait les objets qui les entouraient, si étrangement faits pour impressionner, l’avait bientôt affectée d’une sorte de frisson mental : peut-être avait-il la meilleure intention du monde de s’acquitter convenablement de son devoir, mais, dans tous les cas, rien que par manière d’acquit. Ce qui était neuf et frais pour son cœur, à elle, était déjà vieux et usé pour le sien ; la faculté de penser et de sentir qu’avait excitée en lui la vie générale de l’humanité, s’était depuis longtemps réduite à une sorte de sec et froid raisonnement, à un em-baumement de science sans vie.

Quand il disait « Cela vous intéresse-t-il, Dorothée ? Resterons-nous ici encore un peu ? – Je suis prête à rester, si vous le désirez, » il lui semblait que rester ou s’en aller était

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également triste. Ou bien : « Voudriez-vous aller à la Farné-sine, Dorothée ?… Elle renferme des fresques célèbres, des-sinées ou peintes par Raphaël, et que beaucoup de personnes jugent digues d’être visitées… – Mais cela vous intéresse-t-il, vous ? » était toujours la réponse de Dorothée.

– Je les crois très estimées. Il y en a qui représentent la fable de Cupidon et de Psyché, qui est probablement l’œuvre romanesque d’une certaine époque littéraire, mais ne saurait être considérée, à ce qu’il me semble, comme un véritable produit mythique. Si vous aimez ces peintures murales, nous pouvons facilement y aller en voiture ; et alors je crois que vous aurez vu les principales œuvres de Raphaël, dont il se-rait dommage d’omettre une seule, pendant un séjour à Rome. C’est le peintre qui a su combiner la grâce la plus par-faite de la forme avec la sublimité de l’expression. Telle m’a du moins paru être l’opinion des connaisseurs.

Ce genre de réplique faite d’un ton mesuré, aussi officiel que celui d’un pasteur officiant selon les rites, ne contribuait pas à faire éclater à ses yeux les gloires de la Cité éternelle, ou à lui faire espérer qu’une connaissance plus complète de ces merveilles en éclairerait le monde pour elle d’une plus radieuse lumière. Il n’y a guère pour une jeune et ardente nature de contact plus déprimant que celui d’un esprit que de longues années de science et d’érudition ont amené à une absence totale d’intérêt ou de sympathie.

Sur d’autres sujets pourtant, M. Casaubon faisait preuve d’une opiniâtreté de travail et d’une activité qu’on regarde généralement comme un effet de l’enthousiasme, et Doro-thée était anxieuse de suivre avec lui cette direction natu-relle de ses idées ; elle ne voulait pas surtout qu’il pût jamais lui faire sentir qu’elle était pour lui une entrave dans cette

 

– 277 – voie. Mais graduellement elle cessait de croire et d’espérer avec sa joyeuse confiance d’autrefois, que là où elle le sui-vrait, elle découvrirait de vastes perspectives nouvelles. Le pauvre M. Casaubon lui-même se perdait dans de petits re-coins, dans des escaliers sinueux ; et dans ses conceptions troubles, dans ses expositions obscures des dieux Cabires et de tous les parallèles imparfaits des autres mythologistes, il perdait facilement de vue l’objet initial de son œuvre. Quand il avait son flambeau allumé devant lui, il oubliait le manque de fenêtres, et, au milieu de ses notes et de ses critiques sur les travaux des autres savants, il en arrivait, en s’absorbant dans les divinités solaires, à devenir indifférent à la lumière du soleil.

Chez M. Casaubon, ces traits de caractère, fixes et im-muables comme son ossature, eussent pu échapper plus longtemps à Dorothée, s’il l’eût encouragée à donner un libre cours à ses sentiments de femme et de jeune fille, si, tenant ses mains entre les siennes, il eût écouté avec le délice de la sympathie et de la tendresse les récits de tout ce qui consti-tuait son expérience à elle, et s’il lui eût accordé en retour la même espèce d’intimité, faisant de la vie passée de chacun d’eux une partie de leur science et de leur affection mutuelle, ou encore si elle avait pu trouver un aliment à son affection dans ces caresses d’enfant, qui sont un besoin pour toute femme tendre, depuis le jour où elle a commencé par couvrir de baisers la tête chauve et dure de sa poupée, créant, des trésors de son amour, une âme heureuse dans ce corps de bois. Dorothée, dans l’ardeur de son âme, eût été heureuse de baiser les manches de l’habit de M. Casaubon ou les la-cets de ses souliers, s’il lui eût seulement donné un autre signe d’encouragement que de la déclarer, avec sa gravité toujours correcte, une nature essentiellement féminine et af-fectueuse, tout en lui marquant par sa manière polie de lui

– 278 – avancer un siège, combien il trouvait d’enfantillage et d’exagération dans ces manifestations. Quand il s’était ac-quitté le matin, avec tout le soin convenable, de sa toilette de ministre, il pouvait être préparé pour ces petites aménités de la vie correspondant à un esprit chargé de matière inédite, et dont la raide cravate empesée de l’époque était l’image, mais pas pour d’autres. Et par un triste contraste, les idées et les résolutions de Dorothée semblaient une glace fondante, perdue et flottante dans un courant chaud dont elles n’avaient été qu’une première forme. Incapable de rien ap-prendre autrement que par le cœur, elle était humiliée de se sentir victime du sentiment. Toute sa force se perdait en ac-cès d’agitations, de luttes, de désespoir ; puis de nouveau lui revenaient ces visions d’une vie de renoncement, transfor-mant en devoir toutes les dures conditions de l’existence.

Pauvre Dorothée ! Dans cet état, elle était certainement importune à elle-même ; mais, ce jour-là, pour la première fois, elle devint importune à M. Casaubon. Elle s’était mise à table pour déjeuner avec la ferme résolution de secouer ce qu’elle appelait intérieurement son égoïsme, et elle tourna vers son mari un visage rempli d’animation et d’intérêt, quand il lui dit : « Il faut, ma chère Dorothée, comme à des préliminaires de départ, songer maintenant à tout ce que nous n’avons pas encore fait ici. Je serais volontiers revenu plus tôt en Angleterre, afin d’être à Lowick pour le moment de Noël ; mais mes recherches se sont forcément prolongées au delà de mes prévisions. Je crois cependant que notre sé-jour ne s’est pas écoulé pour vous d’une manière désa-gréable. Parmi toutes les curiosités de l’Europe, Rome a tou-jours compté dans les plus saisissantes et même les plus édi-fiantes sous certains rapports. Je me souviens toujours que je considérai comme une époque dans ma vie, celle où je la visitai pour la première fois ; c’était après la chute de Napo-

– 279 – léon, événement qui rouvrait le continent aux voyageurs. En vérité, je crois que c’est une des villes auxquelles on a appli-qué cette hyperbole emphatique : « Voir Rome et puis mou-rir. » Mais, pour vous, je proposerais une légère altération au texte et je dirais : « Voir Rome en nouvelle mariée et vivre désormais en femme heureuse. »

M. Casaubon prononça ce petit discours avec la plus consciencieuse intention de remplir son devoir, clignant de l’œil, balançant la tête et concluant par un sourire. Il n’avait pas trouvé que l’état de mariage fût précisément un délice, mais il n’avait pas d’autre pensée que d’être un mari irrépro-chable, et de rendre sa charmante jeune femme aussi heu-reuse qu’elle méritait de l’être.

– Vous êtes, je l’espère aussi, pleinement satisfait de notre séjour, je veux dire de son résultat pour vos études, dit Dorothée, essayant de fixer son esprit sur le sujet qui inté-ressait le plus son mari.

– Oui, dit M. Casaubon avec cette intonation particulière de la voix qui fait de ce mot une demi-négation. J’ai été en-traîné plus loin que je ne le pensais ; plusieurs points utiles à noter se sont présentés, et sans en avoir directement besoin, je ne pouvais cependant les omettre. Cette tâche, malgré l’assistance d’un secrétaire, a été tant soit peu laborieuse, mais votre société m’a heureusement préservé de cette pré-occupation d’idées trop continue qui me poursuivait en de-hors de mes heures de travail, et qui a été la plaie de ma vie solitaire.

– Je suis bien aise que ma présence ait apporté quelque différence pour vous, dit Dorothée qui se rappelait distinc-tement certaines soirées où il lui avait semblé que l’esprit de M. Casaubon avait dû descendre dans la journée à de trop

– 280 – grandes profondeurs pour pouvoir remonter ensuite à l’air libre. J’espère, lorsque nous serons à Lowick, pouvoir vous être plus utile et prendre une part un peu plus grande à ce qui vous intéresse.

– Sans doute, ma chère, dit M. Casaubon, en s’inclinant légèrement. Les notes que j’ai prises ici demanderont à être mises au net, et, si vous le voulez bien, vous pourrez vous en occuper sous ma direction.

– Et tous vos manuscrits, reprit Dorothée, dont le cœur s’était déjà enflammé silencieusement sur ce sujet, au point de ne pouvoir plus maintenant s’empêcher de l’aborder, toutes ces rangées de volumes, n’en ferez-vous pas mainte-nant ce dont vous aviez l’habitude de me parler ? Ne vous déciderez-vous pas à en extraire tout ce qui pourra vous être utile, et ne commencerez-vous pas à écrire ce livre qui devra faire profiter le monde de votre vaste érudition ? J’écrirai sous votre dictée, ou bien je copierai, je rédigerai ce que vous me direz : je ne puis pas être bonne à autre chose.

Dorothée, de la façon la plus inexplicable, dans toute la confusion de ses obscures sensations féminines, s’arrêta avec un léger sanglot, et ses yeux se remplirent de larmes.

Cette marque d’exagération dans ses sentiments n’était pas pour plaire à M. Casaubon, mais une autre raison devait lui faire trouver les paroles de Dorothée les plus blessantes et les plus irritantes qu’elle eût pu employer. Elle était aveugle devant les troubles intérieurs de son cœur, à lui, comme il l’était lui-même devant ceux de Dorothée : elle n’avait pas encore appris à connaître, dans l’âme de son ma-ri, ces luttes cachées qui ont droit à notre pitié. Elle n’avait pas encore eu la patience d’écouter les battements de son cœur, ne sentant que les agitations violentes du sien propre.

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La voix de Dorothée résonnant à l’oreille de M. Casaubon semblait accentuer, d’une forme claire, ces sourdes sugges-tions de sa conscience qu’il avait pu prendre jusque-là pour un effet d’imagination ou pour l’illusion d’une sensibilité exagérée : mais, lorsque nous entendons répéter tout haut ces suggestions secrètes, nous n’y voulons plus voir que du-reté et injustice, et nous nous dressons pour y résister. Le simple fait d’avoir à nous faire à nous-mêmes un aveu humi-liant nous aigrit ; – combien ne nous sentons-nous pas plus aigris encore, en entendant sortir des lèvres d’un observateur sagace, en syllabes distinctes, nettement articulées, ces murmures confus de notre âme que nous essayions de traiter de maladifs, et contre lesquels nous nous révoltions, n’y vou-lant voir qu’un commencement d’engourdissement ! Et ce cruel accusateur du dehors était là, sous la forme d’une femme ; – non, d’une jeune mariée qui, au lieu de considérer ses compendieux manuscrits et l’abondance de ses papiers avec le respect superstitieux d’un léger petit canari, semblait se changer en un espion doué pour surveiller toutes choses d’un pouvoir d’induction maligne. Sur tout ce qui touchait à ce point spécial, M. Casaubon possédait une sensibilité égale à celle de Dorothée, et une non moins rare promptitude à s’en imaginer beaucoup plus qu’il n’y en avait. Il avait obser-vé d’abord avec satisfaction la capacité qu’avait Dorothée d’estimer à sa valeur un objet qui en était si digne ; il s’aperçut maintenant, avec une soudaine terreur, que cette capacité pouvait bien faire place à de la présomption, cette estime à la plus exaspérante de toutes les critiques, celle qui conçoit vaguement la hauteur du but poursuivi, mais n’a pas la moindre notion de la peine qu’il en coûte pour y atteindre.

Pour la première fois, depuis que Dorothée le connais-sait, un rapide éclair passa sur le visage de M. Casaubon.

 

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– Mon amour, dit-il, avec une irritation contenue par la bienséance, vous pouvez me laisser le soin de connaître les temps et les saisons qui conviennent aux différents degrés d’une œuvre, dont la mesure est au-dessus des conjectures de spectateurs ignorants et superficiels. Il m’eût été facile de demander au mirage d’opinions en l’air un succès passager ; mais l’épreuve du chercheur scrupuleux sera toujours d’être salué par la dédaigneuse impatience des bavards, des ba-vards qui ne poursuivent que de mesquines entreprises, n’étant pas équipés pour les autres. Et il serait bon que l’on priât tous ces bavards de distinguer entre des jugements dont le véritable objet échappe absolument à leur portée, et les jugements dont une observation bornée et superficielle suffit à rassembler les éléments.

Casaubon prononça ce discours avec une énergie et une volubilité tout à fait inusitées chez lui. C’est que ce n’était pas, à vrai dire, une simple improvisation ; toutes ces idées avaient déjà pris corps dans un colloque intérieur avec lui-même, et elles s’échappaient aujourd’hui comme le noyau d’un fruit que fait éclater une chaleur soudaine. Dorothée n’était pas seulement sa femme : elle était la personnification de ce monde frivole qui entoure l’auteur méconnu et déses-péré.

À son tour Dorothée fut irritée. N’avait-elle pas étouffé tous les sentiments de son cœur pour y conserver le désir unique de s’associer autant qu’il serait possible aux grands intérêts de son mari ?

– Mon jugement était sans doute un jugement superfi-ciel, comme je suis capable d’en former, répondit-elle avec un prompt ressentiment qui n’avait pas besoin de réfléchir. Vous m’avez montré les rangées de vos volumes de notes,

 

– 283 – vous m’en avez souvent parlé, vous m’avez dit souvent qu’elles avaient besoin d’être rédigées. Mais je ne vous ai jamais entendu parler de l’œuvre que vous vouliez publier. Ces choses-là étaient très simples à comprendre, et mon ju-gement n’est pas allé plus loin. Je vous demande seulement de me permettre de vous être bonne à quelque chose.

Dorothée se leva pour quitter la table, et M. Casaubon, sans répondre, prit une lettre déposée à côté de lui, comme pour la relire attentivement. Ils étaient froissés tous deux de leur situation mutuelle, de ce que chacun d’eux eût trahi de la colère envers l’autre. S’ils avaient été chez eux, installés à Lowick, dans la vie ordinaire, entourés de leurs voisins, le choc eût été moins embarrassant ; mais, pendant un voyage de noces dont le but exprès est d’isoler deux êtres, sous le prétexte qu’ils sont l’univers l’un pour l’autre, le sentiment du désaccord entre eux est, pour ne pas dire plus, quelque chose de confondant et d’écrasant. Changer son méridien, se placer dans une solitude morale afin de diminuer les points de contact périlleux, trouver un sujet de conversation, et se tendre un verre d’eau sans se regarder n’est déjà pas une si-tuation bien satisfaisante, même pour les cœurs les moins délicats. Pour la sensibilité encore dépourvue d’expérience de Dorothée, c’était une catastrophe qui renversait toutes ses perspectives d’avenir ; et, pour M. Casaubon, c’était aussi une peine toute nouvelle ; il n’avait jamais fait auparavant de voyage de noces, jamais non plus il ne s’était encore trouvé avec personne dans cette étroite union qui allait devenir pour lui un assujettissement plus grand qu’il ne l’avait ima-giné ; – non seulement sa jeune et charmante femme exigeait de lui beaucoup de considération (il ne la lui avait pas mar-chandée), mais elle venait de se montrer capable de l’agiter cruellement, sur un sujet où il aurait eu précisément besoin d’un calmant. Au lieu du rempart tutélaire qu’il avait voulu

– 284 – se donner contre ce cortège de pensées, froid et brumeux auditoire de sa vie sans enthousiasme, il n’avait fait que lui fournir un corps plus substantiel. Pour le moment, aucun d’eux ne trouvait possible d’adresser la parole à l’autre. Changer les dispositions arrêtées, refuser de sortir, c’eût été, de la part de Dorothée, faire preuve d’une persistance d’irritation, devant laquelle sa conscience recula ; car elle commençait à se trouver des torts.

Si juste que fût son indignation, son idéal n’était pas de réclamer justice, mais de donner de la tendresse aux autres. Aussi, quand la voiture fut arrivée devant leur porte, elle par-tit avec M. Casaubon pour le Vatican, traversa avec lui la galerie des Inscriptions, et, après l’avoir quitté à l’entrée de la Bibliothèque, elle continua à errer dans le musée, indiffé-rente à tout ce qui l’entourait. Elle n’avait nul désir de ren-trer ni de se faire mener ailleurs. C’était au moment où elle se séparait de M. Casaubon, que Naumann l’avait aperçue pour la première fois ; lorsqu’il la retrouva plus tard dans la salle des Statues, c’était la méditation rêveuse dans laquelle elle était plongée, qui rendait pour un artiste son attitude si remarquable. En réalité, Dorothée ne voyait pas plus le rayon de soleil tombant sur le sol que les statues autour d’elle ; elle voyait au dedans d’elle-même la lumière des an-nées qui allaient se succéder dans son propre home, au mi-lieu des champs, des ormes, des routes bordées de haies de l’Angleterre, et le chemin de la vie à travers ces années qu’elle avait voulu remplir de dévouement et de sérénité, ne lui apparaissait plus aussi clair qu’autrefois. Mais il y avait dans l’âme de Dorothée un courant qui, tôt ou tard, entraî-nait toutes ses pensées et tous ses sentiments ; – c’était son aspiration, l’acheminement de tout son être vers la vérité éternelle, vers le bien le plus désintéressé de ce monde. Sû-

 

– 285 – rement, il existait quelque chose de meilleur que la colère et le désespoir.

 

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