Middlemarch - Tome I
Livre IV: Trois Problèmes D’amour
LIVRE IV
TROIS PROBLÈMES D’AMOUR
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CHAPITRE PREMIER
Ce fut par une matinée de mai qu’on enterra Pierre Featherstone. Dans le voisinage prosaïque de Middlemarch, le mois de mai n’était pas toujours chaud et ensoleillé. Un vent froid arrachait les fleurs à peine ouvertes des jardins environnants et les emportait jusque sur les tertres verts du cimetière de Lowick. Des nuages rapides couraient au ciel, ne permettant que par éclaircies à un rayon de soleil d’éclairer l’objet beau ou laid que venait frapper soudain de sa pluie d’or une lueur fugitive. Le spectacle du cimetière était des plus variés, toute une petite foule de province s’y était réunie pour voir la cérémonie. La nouvelle s’était ré-pandue qu’il allait y avoir « un grand enterrement » ; le vieux gentleman en avait réglé toutes les dispositions par écrit, voulant que ses funérailles surpassassent en éclat celles des classes plus élevées de la société ; il avait voulu qu’on y con-viât des gens qui fussent beaucoup plus volontiers restés chez eux. Il avait même désiré que les femmes de sa famille le suivissent jusqu’à sa tombe, et la pauvre sœur Marthe avait fait tout exprès un voyage difficile depuis les Chalky-Flats. C’eût été une joie pour elle et pour Jane de penser que, si ce frère n’avait nullement tenu à les voir de son vivant, il s’était pourtant réjoui, en écrivant son testament, de la pers-pective de leur présence à ses obsèques ; malheureusement il y avait quelque chose d’équivoque dans le fait que le même désir s’étendait en même temps à mistress Vincy ; celle-ci avait fait des acquisitions de crêpe magnifique impliquant les espérances les plus présomptueuses, et rehaussées par un éclat et une fraîcheur de teint qui faisaient voir clairement
– 453 – qu’elle n’était pas du sang des Featherstone, mais qu’elle ap-partenait à cette classe de parents éminemment discutable, appelée « la famille de la femme ».
Cependant les trois voitures de deuil se remplirent con-formément aux ordres écrits du défunt. Les porteurs du drap mortuaire étaient à cheval, couverts des plus riches galons ; même les aides porteurs de la bière avaient des écharpes de deuil de la plus belle qualité. La procession noire une fois descendue de cheval parut plus nombreuse encore, dans l’étroit cimetière ; les graves figures humaines et les drape-ries noires flottant au vent semblaient faire partie d’un monde étrangement incompatible avec les fleurs épanouies légèrement penchées sur leurs tiges, et les pâquerettes étin-celantes sous les rayons du soleil.
C’était M. Cadwallader qui menait le cortège, toujours suivant le vœu de Pierre Featherstone. Dédaignant les vi-caires qu’il traitait toujours en subalternes, il avait décidé d’être enterré par un clergyman bénéficier. M. Casaubon était hors de cause, non seulement parce qu’il déclinait toute fonction de ce genre, mais parce que Featherstone avait pour lui une aversion particulière ; il voyait en lui le recteur de sa paroisse, à qui la dîme donnait des droits sur ses propres domaines, sans compter les sermons du matin que le vieil-lard avait été si longtemps obligé d’écouter d’un bout à l’autre, assis dans sa stalle, sans pouvoir dormir, et enra-geant en dedans. Mais, avec M. Cadwallader, il avait entre-tenu des relations toutes différentes ; la rivière poissonneuse qui traversait les terres de M. Casaubon passait aussi par celles de Featherstone, de façon que M. Cadwallader avait été pour lui le recteur qui demande une faveur, et non le rec-teur qui vous prêche. De plus, il faisait partie de la haute gentry ; il vivait à quatre milles de Lowick, siégeant au même
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étage céleste que le shérif du comté et autres dignitaires re-gardés comme nécessaires au système du monde. Il y aurait une certaine satisfaction à être enterré par M. Cadwallader, dont on aurait là encore, à la rigueur, une belle occasion d’écorcher le nom. C’est grâce à cette distinction conférée au recteur de Tipton et de Freshitt que mistress Cadwallader se trouva faire partie d’un groupe qui, d’une des fenêtres supé-rieures du manoir de Lowick, regardait l’enterrement du vieux Featherstone. Elle n’aimait guère à venir dans cette maison ; mais, comme elle le disait, cela l’amusait de voir une collection d’animaux étranges, comme celle qui se trou-verait réunie à cet enterrement ; et elle persuada à sir James et à la jeune lady Chettam de les mener en voiture à Lowick, le recteur et elle, de façon à faire de cette visite une espèce de partie de plaisir.
– J’irai avec vous n’importe où, mistress Cadwallader, avait dit Célia, mais je n’aime pas les enterrements.
– Oh ! ma chère, quand on a un clergyman dans sa fa-mille, il faut savoir réformer ses goûts en conséquence : j’ai fait cela de très bonne heure. Quand j’ai épousé Humphrey, j’ai pris le parti d’aimer les sermons, et j’ai commencé par en aimer passablement la fin. Bientôt ce goût s’est étendu au milieu, puis au commencement, il fallait bien passer par là pour arriver à la fin.
La fenêtre d’où l’on pouvait le mieux voir la cérémonie appartenait à la chambre qu’avait occupée Casaubon, aussi longtemps que le travail lui avait été interdit ; maintenant, il avait à peu près repris son genre de vie habituel, en dépit des avertissement et des prescriptions ; aussi, après avoir cour-toisement salué mistress Cadwallader, s’était-il retiré dans sa
– 455 – bibliothèque pour y ruminer sur une foule d’erreurs, com-mises par les savants sur Cush et Mizraïm.
Sans ces visites, Dorothée serait sans doute restée en-fermée également dans la bibliothèque, et n’aurait rien vu de l’enterrement ; ce spectacle, si éloigné qu’il semblât du ca-ractère ordinaire de sa vie, lui revint toujours à l’esprit, dans la suite, au moindre réveil de certains points sensibles de sa mémoire, par un effet analogue à celui qui rattachait intime-ment la vision de Saint-Pierre de Rome à ses premiers accès de désespoir.
– J’ai assez regardé, dit Célia, quand le cortège fut entré à l’église ; et elle se recula un peu derrière l’épaule de son mari, dont en cachette elle pouvait, de la joue, effleurer dou-cement l’habit. – Mais je croirais volontiers que cela plaît à Dodo : elle aime les choses mélancoliques et les gens laids.
– J’aime à connaître les gens au milieu desquels je vis, répliqua Dorothée, qui avait suivi la cérémonie avec l’intérêt d’un moine faisant une tournée de vacances. Il me semble que tout ce que nous savons de nos voisins, c’est qu’ils vi-vent dans des chaumières. On se demande toujours quelle sorte de vie mènent les autres, et comment ils prennent les choses. Je suis vraiment bien obligée à mistress Cadwallader d’être venue me chercher dans la bibliothèque pour me faire voir cela.
– C’est très aimable à vous de m’en être obligée, dit mis-tress Cadwallader. Vos riches fermiers de Lowick sont aussi curieux à regarder que des buffles ou des bisons, et je suis sûre que vous n’en voyez pas la moitié à l’église. Ils sont tout différents des fermiers de votre oncle ou de ceux de sir James, – de vrais monstres, – des fermiers sans maîtres – on ne sait comment les classer.
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– La plupart des gens qui font partie de ce cortège ne sont pas de Lowick, dit sir James. Ce sont, je suppose, des légataires de Middlemarch ou de plus loin. Lovegood me di-sait que le vieux bonhomme avait laissé de grands biens et beaucoup d’argent.
– Concevez-vous cela ! quand il y a tant de cadets de famille qui ne peuvent se payer un dîner, dit mistress Cad-wallader. Ah ! (ici elle se retourna, au bruit de la porte qui s’ouvrit), voici M. Brooke. Je sentais bien tout à l’heure qu’il nous manquait quelqu’un ; c’était vous. Vous venez voir ce singulier enterrement, cela va sans dire ?
– Non, je suis venu pour M. Casaubon, je viens voir comment il va, vous savez. Et puis j’apporte une petite nou-velle… une petite nouvelle, ma chère, continua M. Brooke en faisant des signes de tête à Dorothée. Je suis entré dans la bibliothèque et j’ai vu Casaubon penché sur ses livres. Je lui ai dit que cela ne valait rien : « Cela n’ira jamais bien comme ça, vous savez, lui ai-je dit, pensez à votre femme, Casau-bon. » Et il m’a promis de ne pas tarder à monter. Je ne lui ai pas dit ma nouvelle, je l’ai seulement pressé de monter nous retrouver.
– Ah ! les voilà qui sortent de l’église, s’écria mistress Cadwallader. Grand Dieu ! quel mélange bizarre de gens de toute espèce. M. Lydgate est là comme médecin, je suppose. Mais voici une femme qui a réellement bonne façon, et ce jeune homme blond doit être son fils. Qui sont-ils ? Sir James, savez-vous ?
– Je vois Vincy, le maire de Middlemarch, c’est proba-blement sa femme avec son fils, dit sir James, interrogeant du regard M. Brooke, qui fit un signe d’assentiment et ajou-ta :
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– Oui, une excellente famille… c’est un bon diable que Vincy ; il fait honneur à la classe des manufacturiers. Vous l’avez vu chez moi, vous savez.
– Ah ! oui ; un membre de votre comité occulte, dit mis-tress Cadwallader d’un air provocant.
– Chasseur aussi, dit sir James, du ton dédaigneux d’un vrai chasseur de renards.
– Un de ces hommes qui vivent du travail des pauvres tisserands de Tipton et de Freshitt. C’est cela qui fait reluire sa famille de tant de fraîcheur et d’éclat, dit mistress Cadwal-lader. Ces gens noirs, avec la figure rouge, là-bas, font un fameux contraste avec eux. Bon Dieu ! ont-ils l’air d’une ran-gée de cruches ! Mais regardez donc Humphrey ! on le pren-drait pour un affreux archange, planant au-dessus d’eux tous dans son surplis blanc.
– C’est pourtant une chose solennelle qu’un enterre-ment, fit observer M. Brooke, si vous le considérez sous ce point de vue-là, vous savez.
– Mais, précisément, je ne le considère pas à ce point de vue-là. Je ne puis revêtir ma solennité à tout propos ; sans cela elle serait bientôt en loques. Il était bien temps que ce vieux mourût, et aucun de ces gens-là n’en est fâché.
– Quelle tristesse ! dit Dorothée. Cet enterrement me fait l’effet de la chose la plus lugubre que j’aie jamais vue. Cela jette comme un voile noir sur cette matinée. C’est une idée que je ne puis supporter, de mourir sans laisser d’affection derrière soi.
Elle allait continuer, mais elle vit son mari qui entrait et qui alla s’asseoir derrière eux au fond de la pièce. Ce n’était
– 458 – pas toujours un heureux effet que produisait sa présence pour Dorothée : elle sentait qu’en dedans de lui-même il trouvait souvent à reprendre à ce qu’elle disait.
– Positivement, s’écria mistress Cadwallader, voici une nouvelle figure qui surgit, derrière ce gros homme, et plus étrange qu’aucune des autres : une petite tête rouge et des yeux saillants – une espèce de figure de grenouille ! – Regar-dez. Il doit être d’un autre sang.
– Voyons, dit Célia dont la curiosité s’éveilla, en se pen-chant par-dessus la tête de mistress Cadwallader qui était devant elle. Oh ! quelle étrange figure ! Puis, passant tout d’un coup à une expression de surprise d’un autre genre : Comment ! Dodo, vous ne m’aviez pas dit que M. Ladislaw fût de retour !
Dorothée ressentit comme une secousse d’alarme. Tout le monde remarqua sa pâleur soudaine lorsqu’elle leva pré-cipitamment les yeux sur son oncle, pendant que M. Casaubon la regardait.
– Il est venu avec moi, vous savez ; il est mon hôte – il fait ménage avec moi à La Grange, dit M. Brooke, de son ton le plus aisé, en faisant de petits signes à Dorothée, comme si cette nouvelle était précisément la surprise à laquelle elle dût s’attendre. Et nous avons apporté le tableau sur la voiture. Je savais que vous seriez content de la surprise, Casaubon. Vous êtes là comme vivant dans la personne de Thomas d’Aquin. On ne pouvait trouver mieux. Et vous entendrez le jeune Ladislaw en parler. Il parle extraordinairement bien – il indique ceci, et cela ; il s’entend à l’art et à tout ce qui s’y rapporte, il est éminemment sociable, vous savez ; il vous suit dans toutes les voies ; – c’est ce qui m’a manqué pen-dant si longtemps.
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M. Casaubon s’inclina avec une politesse froide, impo-sant le silence à son irritation. Il se rappelait la lettre de Will, tout aussi bien que Dorothée ; il s’était aperçu qu’elle ne se trouvait pas dans le paquet des lettres mises de côté, qu’on lui avait données lors de sa guérison, et secrètement persua-dé que Dorothée avait fait dire à Will de ne pas venir à Lo-wick, il avait mis un sentiment de fierté à ne plus faire d’allusion à ce sujet. Il supposait maintenant qu’elle avait prié son oncle d’inviter Will à La Grange ; et elle-même sen-tait qu’il était impossible d’entrer pour le moment dans au-cune explication.
Les yeux de mistress Cadwallader, détournés du cime-tière, avaient observé une grande partie de cette scène muette, qui ne lui était pas, malheureusement, aussi intelli-gible qu’elle l’eût souhaité ; et elle ne put réprimer cette question :
– Qui est M. Ladislaw ?
– Un jeune parent de M. Casaubon, dit vivement sir James.
La bonté de sa nature lui donnait souvent, pour venir en aide aux autres, de la promptitude d’esprit et une heureuse clairvoyance, et il avait deviné, au regard que Dorothée avait jeté à son mari, qu’il y avait quelque anxiété dans son âme.
– Un charmant jeune homme, Casaubon a tout fait pour lui, expliqua M. Brooke. – Il vous paye de retour pour toutes les dépenses que vous avez faites pour lui, Casaubon, conti-nua-t-il en lui adressant de petits signes d’encouragement. J’espère qu’il restera longtemps avec moi et que nous ferons quelque chose de mes documents. J’ai une foule d’idées et de projets, vous savez, et je vois bien que c’est l’homme qu’il
– 460 – faut pour leur donner corps, il a toujours présentes les cita-tions justes, 4 omne tulit punctum, etc. Il sait faire quelque chose de tous les sujets. Je l’ai invité il y a quelque temps, quand vous étiez malade, Casaubon. Dorothée m’a dit que vous ne pouviez recevoir personne chez vous, vous savez, elle m’a prié d’écrire.
La pauvre Dorothée sentait que chaque phrase de son oncle avait, pour M. Casaubon, à peu près l’agrément d’un grain de sable dans l’œil. Expliquer en ce moment qu’elle n’avait nullement souhaité de voir son oncle inviter Ladi-slaw, eût été absolument déplacé. Il lui était impossible de se rendre compte de l’aversion de son mari pour la présence de Will, aversion dont la scène de la bibliothèque avait imprimé en elle le souvenir pénible ; mais elle sentait l’inconvenance qu’il y aurait à en donner, par un mot, le moindre soupçon aux autres. M. Casaubon, non plus, n’avait pas songé sans doute à démêler ses motifs ; son irritation cherchait plutôt, comme chez nous tous, à se justifier qu’à s’analyser. Mais il tenait à en réprimer toutes les manifestations extérieures, et Dorothée, seule, put distinguer tout ce qui se passa sur le vi-sage de son mari, avant que, s’inclinant avec plus de dignité encore que de coutume, il prononçât de sa voix la plus mo-notone :
– Vous êtes extrêmement hospitalier, mon cher mon-sieur, et je vous ai une grande obligation pour l’hospitalité que vous voulez bien exercer envers un parent à moi.
La cérémonie était finie, et le cimetière se vidait.
4 Traduit du latin : toute piqûre porte un coup (Note du correc-teur – ELG)
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– À présent, vous pouvez le voir, mistress Cadwallader, dit Célia. Il ressemble d’une manière frappante à une minia-ture de la tante de M. Casaubon, qui se trouve dans le bou-doir de Dorothée, tout à fait jolie.
– Un charmant rejeton, dit mistress Cadwallader sèche-ment. À quoi se destine votre neveu, monsieur Casaubon ?
– Pardonnez-moi, il n’est pas mon neveu. Il est mon cousin.
– Eh bien, vous savez, interrompit M. Brooke, il essaye ses ailes. Il a tout ce qu’il faut à un jeune homme pour s’élever dans le monde. Je serais heureux de lui en fournir l’occasion. Il ferait vraiment un bon secrétaire, comme Hobbes, Milton, Swift, ce genre d’homme-là.
– Je comprends, dit mistress Cadwallader : un homme qui sait composer des harangues.
– Je vais vous le chercher, à présent, monsieur Casau-bon, dit M. Brooke, il ne voulait pas venir avant que je l’eusse annoncé. Et nous descendrons voir le tableau. Vous êtes là tout vif : un penseur à l’air à la fois profond et subtil, l’index posé sur une page, tandis que saint Bonaventure, ou quelque autre, gras plutôt, et florissant, lève les yeux vers la Trinité. Tout y est symbolique, vous savez, le plus haut style de l’art. J’aime cela jusqu’à un certain point, mais pas poussé trop loin, c’est passablement énervant de s’y maintenir, vous savez. Mais, sur cette toile, vous êtes comme chez vous, Ca-saubon. Et puis votre peintre a un bon coup de pinceau : so-lidité, transparence, etc. J’ai beaucoup étudié cela pendant un temps. Mais je vais aller chercher Ladislaw.
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