Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 25 sur 43

Pages du PDF

Middlemarch - Tome I

Chapitre II

 

 

Je suis fâché de dire que, dès le troisième jour après les heureux événements de Houndsley, Fred Vincy était retom-bé dans de plus sombres dispositions que jamais. Avant la conclusion du marché qu’il avait en vue avec l’envoyé de lord Medlicote, ce Diamant, dans lequel il avait placé tout son espoir, un espoir de quatre-vingts livres, avait, sans le moindre avertissement, révélé tout à coup, à l’écurie, une énergie des plus vicieuses, sous la forme de ruades qui avaient failli tuer le groom, et s’était lui-même gravement estropié en se prenant la jambe dans une corde fixée aux planches de sa stalle. Pas plus de remède à la chose qu’à la découverte, après le mariage, d’un détestable caractère chez l’un des époux, – défauts dont, bien entendu, tous les vieux amis étaient parfaitement au courant avant la cérémonie.

Pour une raison ou pour une autre, Fred, en dépit de son élasticité d’esprit ordinaire, ne put supporter ce coup du sort : tout ce qu’il savait, c’est qu’il ne possédait que cin-quante livres, sans aucune chance, pour le moment, de s’en procurer davantage, et que le billet de cent soixante livres lui serait présenté dans cinq jours. S’il s’était adressé à son père en vue de préserver M. Garth de toute perte, Fred sentait d’une façon poignante que son père eût refusé avec colère de sauver M. Garth des conséquences qu’il s’était attirées lui-même, en encourageant ce qu’il appellerait l’extravagance et les impostures de son fils. Il était si complètement à bas qu’il ne pouvait imaginer d’autre ressource que d’aller tout droit trouver M. Garth, et lui raconter la triste vérité, en lui appor-

– 336 – tant les cinquante livres, de façon à mettre au moins cette somme à l’abri de ses propres mains. Son père étant à sa maison de commerce ne savait rien encore de l’incident : quand il l’apprendrait, il ne manquerait pas de tempêter contre l’introduction d’une bête vicieuse dans son écurie, et, avant d’affronter cet ennui secondaire, Fred voulait aller, avec tout son courage, au-devant du principal. Il prit le che-val de son père, décidé, après avoir tout dit à M. Garth, à al-ler à Stone Court faire sa confession à Mary. En réalité, il est probable que, sans Mary et son amour pour elle, la cons-cience de Fred eût été beaucoup plus tiède à lui reprocher sa dette, et ne l’eût pas sollicité de remplir, sans ménagement et avec toute la droiture et la simplicité possible, un devoir désagréable.

M. Garth n’était pas à son bureau, et Fred se dirigea vers son habitation, située un peu en dehors de la ville ; – une bonne vieille maison avec un verger sur le devant, une an-tique et mystérieuse bâtisse à moitié inachevée, qui avait été une ferme avant l’extension de la ville jusque-là, et qu’entouraient maintenant des jardins particuliers.

La famille Garth, qui était passablement nombreuse (car Mary avait quatre frères et une sœur), aimait profondément cette vieille maison, qui avait vu vendre depuis longtemps la plus belle partie de son mobilier. Fred aussi l’aimait ; il la connaissait par cœur, jusqu’à la mansarde du grenier qui avait une si délicieuse odeur de pommes et de coings, et il n’y était jamais venu sans se sentir en joyeuse humeur ; mais aujourd’hui le cœur lui battait péniblement à l’idée qu’il au-rait sans doute à faire sa confession en présence de mistress Garth, devant laquelle il éprouvait plus de crainte respec-tueuse que devant son mari, non pas qu’elle fût disposée aux sarcasmes ou aux vives saillies comme Mary. Elle ne l’était

– 337 – plus du moins, arrivée à son âge respectable de matrone ; jamais elle ne se laissait entraîner à des paroles irréfléchies ; car elle avait, comme elle le disait, porté le joug dans sa jeu-nesse, et appris à se dominer. Elle avait ce rare esprit qui sait discerner l’irrémédiable et s’y soumet sans murmurer. Ado-rant les vertus de son mari, elle avait pris de bonne heure son parti de son incapacité à s’occuper de ses intérêts, et elle en avait gaiement supporté les conséquences. Elle avait été assez magnanime pour renoncer à toute prétention sur le chapitre du service à thé ou celui de la toilette des enfants ; et jamais elle n’avait versé dans les oreilles de ses voisines de confidences pathétiques sur le manque de prudence de M. Garth, ou sur la fortune qu’il aurait pu posséder au-jourd’hui s’il eût été comme les autres. En revanche elle n’était pas sans critiquer aussi à sa façon ; car elle était plus instruite que la plupart des mères de famille de Middlemarch et (existe-t-il une femme parfaite ?) encline à se montrer un peu sévère vis-à-vis de son sexe, créé, dans son opinion, pour être entièrement subordonné à l’autre ; indulgente, d’un autre côté, jusqu’à l’excès, pour les fautes des hommes. Il faut bien reconnaître aussi que mistress Garth accentuait un peu trop son mépris pour tout ce qu’elle appelait des folies d’institutrice devenue bonne femme de ménage, son chan-gement de position s’était un peu trop fortement imprimé dans sa tête, et elle oubliait rarement qu’avec un accent et un langage au-dessus du niveau ordinaire, elle portait les plus simples bonnets, faisait le dîner de la famille, et rac-commodait les bas de la maison. Elle avait, de temps à autre, pris des élèves qu’elle instruisait, à la façon péripatéticienne, les menant à ses trousses dans la cuisine avec leurs livres et leurs ardoises. Il était bon pour cette jeunesse, pensait-elle, de voir qu’elle pouvait faire un excellent savonnage tout en corrigeant, sans regarder, toutes leurs fautes ; – qu’une

 

– 338 – femme pouvait avoir des manches relevées au-dessus du coude et savoir tout ce qui se rapporte au mode subjonctif et à la zone torride ; – qu’en un mot elle pouvait avoir de l’éducation et autres bonnes choses en tion, sans être une inu-tile poupée. Lorsqu’elle formulait sur ce sujet quelque re-marque édifiante, il se formait sur son front un petit pli bien accusé, qui n’ôtait rien à l’expression bienveillante de son visage, et les paroles qui coulaient de sa bouche comme de source, étaient prononcées d’une agréable et chaude voix de contralto. Certainement cette exemplaire mistress Garth avait ses côtés bizarres, mais son caractère supportait ces petites excentricités, comme un vin très généreux supporte un léger goût de cuir.

Elle avait pour Fred Vincy des sentiments maternels et s’était toujours montrée empressée à excuser ses fautes, bien qu’elle n’eût probablement pas excusé Mary de s’engager à lui, enveloppant naturellement sa fille dans le jugement plus rigoureux qu’elle appliquait à son sexe. Mais le fait même de son indulgence exceptionnelle à son égard rendait d’autant plus pénible à Fred l’idée qu’il allait aujourd’hui déchoir dans son opinion.

Les circonstances de sa visite se trouvèrent être encore plus désagréables qu’il ne s’y attendait ; Caleb Garth était sorti de bonne heure pour aller surveiller quelques répara-tions dans le voisinage. Mistress Garth était toujours, à cer-taines heures, dans sa cuisine, et, ce jour-là, elle y menait de front plusieurs occupations, faisant ses tourtes à la table de bois blanc bien récurée, placée d’un côté de la large et spa-cieuse cuisine, surveillant par une porte ouverte les mouve-ments de Sally au four à pâte, et donnant une leçon à ses deux plus jeunes enfants, un petit garçon et une petite fille, assis en face d’elle de l’autre côté de la table avec leurs livres

– 339 – et leurs ardoises. Une cuve et un étendoir à l’autre bout de la cuisine indiquaient qu’une petite lessive, fréquemment inter-rompue, était également en train. C’était un spectacle amu-sant et agréable que la vue de mistress Garth, les manches relevées, pétrissant sa pâte de la main gauche, maniant son rouleau, et donnant par place un coup de pouce d’artiste, tout en exposant avec une ferveur grammaticale les règles établies sur l’accord du verbe et du pronom avec les noms collectifs, généraux ou partitifs. Elle avait le même type que Mary, la figure un peu carrée et les cheveux frisés, mais elle était plus jolie, avec plus de finesse dans les traits, le teint blanc, la taille pleine et une remarquable fermeté dans le re-gard. Sous son bonnet blanc finement tuyauté, elle faisait penser à cette Française charmante que nous avons tous rencontrée s’en allant au marché un panier au bras. En re-gardant la mère, vous pouviez espérer que la fille deviendrait comme elle : c’est un avantage en perspective, l’équivalent d’une dot ; plus souvent la mère debout derrière sa fille a l’air de dire, maligne prophétie : « Telle je suis aujourd’hui, telle elle sera bientôt. »

– Répétons cela encore une fois, dit mistress Garth en arrondissant un chausson aux pommes, qui paraissait donner de la distraction au jeune Ben, vigoureux spécimen du sexe masculin, aux sourcils froncés par l’attention qu’il s’efforçait de concentrer sur sa leçon ; en tenant compte de la significa-tion du mot, suivant qu’il indique une idée d’unité ou de plu-ralité, expliquez-moi ce que cela veut dire, Ben !

– Oh ! cela veut dire, il faut savoir ce qu’on veut dire, ré-pondit Ben, d’un air un peu maussade. Je déteste la gram-maire. À quoi sert-elle ?

 

– 340 –

– Elle vous apprend à parler et à écrire correctement, de façon à pouvoir vous faire comprendre. Voudriez-vous parler comme le vieux Job ?

– Oui, dit Ben fièrement, c’est bien plus drôle.

– Job n’a besoin, reprit mistress Garth, de parler que de choses très usuelles. Mais, vous, comment pourrez-vous ja-mais écrire ou parler de choses plus relevées, si vous ne sa-vez pas plus de grammaire que lui ? Vous vous servirez de termes impropres, que vous ne saurez pas mettre à leur place ; on ne vous comprendra pas et on s’éloignera d’une aussi sotte personne. Que feriez-vous alors ?

– Cela me serait bien égal, je quitterais la partie, dit Ben, avec l’idée que, pour la grammaire, ce serait une issue fort agréable.

– Je vois que vous êtes fatigué et en train de devenir stupide, Ben, dit mistress Garth, habituée, de la part de son rejeton mâle, à ces arguments embarrassants. Ses pâtisseries achevées, elle se dirigea vers sa lessive et l’appelant :

– Tenez ici et dites-moi l’histoire de Cincinnatus que je vous ai racontée mercredi.

– Je la sais ! c’était un fermier, dit Ben.

– Voyons, Ben, c’était un Romain.

– Laissez-moi raconter, dit Letty en lui envoyant un coup de coude.

– Nigaude ! c’était un fermier romain et il labourait.

– Oui ; mais, avant cela ? ce n’est pas le commencement, cela ; les autres avaient toujours besoin de lui, dit Letty.

 

– 341 –

– Bon, mais il faut dire d’abord quel homme c’était, in-sista Ben. C’était un homme sage, comme papa, et c’est pourquoi tout le monde avait besoin de ses conseils. Et il était brave et il savait se battre. Et papa aussi savait se battre, n’est-ce pas, maman ?

– Voyons, Ben, laissez-moi raconter l’histoire d’un bout à l’autre, comme maman nous l’a dite, interrompit Letty. S’il vous plaît, maman, dites à Ben de se taire.

– Letty, je suis honteuse de vous, dit sa mère en tordant au-dessus de la cuve les bonnets fraîchement lavés. Quand votre frère a commencé, vous auriez dû attendre pour voir s’il ne savait pas raconter l’histoire entière. Quel air mal éle-vé vous avez, en fronçant ainsi le sourcil et en vous déme-nant avec vos coudes, comme si vous montiez à l’assaut ! Je suis sûre que Cincinnatus eût été affligé de voir sa fille se conduire, ainsi. Mistress Garth prononça cette sentence ter-rible d’une voix solennelle et Letty sentit que la vie était déjà une pénible affaire, victime d’une condamnation au silence, et du mépris général, y compris même celui des Romains. Eh bien, Ben, à présent.

– Eh bien… oh !… eh bien !… oui, il y avait beaucoup de guerres partout, et ils étaient tous des imbéciles, et – je ne peux pas raconter cela exactement comme vous, – mais ils demandaient un homme qui pût être leur capitaine, et leur roi, et tout ce qui s’ensuit.

– Dictateur, voyons, dit Letty, avec des regards offensés, et désireuse de faire revenir sa mère sur son jugement de tout à l’heure.

– Soit, dictateur ! répliqua Ben d’un ton dédaigneux ; mais, mais…

 

– 342 –

– Écoutez, Ben, voici qu’on frappe à la porte ! Courez, Letty, et allez ouvrir.

C’était Fred qui avait frappé ; et, quand Letty lui dit que son père n’était pas là, mais que sa mère était à la cuisine, il n’eut pas autre chose à faire que d’entrer. Il passa silencieu-sement son bras autour du cou de Letty et la ramena à la cuisine sans ses plaisanteries et ses caresses habituelles.

– Vous, Fred, de si bonne heure ! s’écria mistress Garth surprise, tout en continuant son ouvrage. Vous êtes tout pâle. Est-ce qu’il est arrivé quelque chose ?

– J’ai besoin de parler à M. Garth, dit Fred, qui n’était pas encore en état d’en dire davantage, – et à vous aussi, ajouta-t-il après une courte pause : car il ne doutait pas qu’elle ne fût au courant du fameux billet, et il pensait qu’il lui faudrait bien, à la fin, parler devant elle, sinon à elle toute seule.

– Caleb sera rentré dans quelques minutes, dit mistress Garth qui soupçonna quelque petit orage entre Fred et son père. Il ne sera certainement pas long à revenir, car il a un travail à faire à son bureau, et qui doit encore être expédié ce matin. Cela vous dérange-t-il de rester avec moi, pendant que je finis ici ?

– Mais nous n’avons pas besoin de continuer l’histoire de Cincinnatus, n’est-ce pas ? demanda Ben, qui avait retiré la cravache de la main de Fred et l’essayait sur le chat.

– Non, allez-vous-en, à présent. Laissez cette cravache. Comme c’est vilain de battre ce pauvre vieux Tortoise ! Fred, reprenez-lui votre cravache, s’il vous plaît.

 

– 343 –

– Allons, mon garçon, donne-la-moi, dit Fred en éten-dant la main.

– Me laisserez-vous monter sur votre cheval, au-jourd’hui ? dit Ben en lui rendant distraitement la cravache.

– Pas aujourd’hui, une autre fois. Ce n’est pas mon che-val que je monte maintenant.

– Verrez-vous Mary aujourd’hui ?

– Je pense que oui, répondit Fred avec un désagréable serrement de cœur.

– Dites-lui qu’elle vienne bientôt, pour jouer aux gages, et pour nous amuser ensemble.

– Assez, assez, Ben ! Sauvez-vous, dit mistress Garth, voyant qu’il agaçait Fred.

– Letty et Ben sont-ils vos seuls élèves en ce moment, mistress Garth ? demanda Fred, quand les enfants furent sor-tis et qu’il sentit la nécessité de dire quelque chose pour pas-ser le temps. Il n’était pas encore bien décidé, s’il attendrait le retour de M. Garth, ou s’il profiterait d’une occasion favo-rable, au cours de la conversation, pour se confesser à sa femme elle-même, lui remettre l’argent et repartir au galop.

– J’ai une élève, une seule. Fanny Hackbutt vient à onze heures et demie tous les jours. Je ne me fais pas un gros re-venu avec mes leçons, pour le moment ; mes actions sont en baisse, mais j’ai mis de côté ma petite bourse pour l’apprentissage d’Alfred : j’ai quatre-vingt-douze livres. Il pourra aller chez M. Harmer à présent ; il est tout à fait d’âge.

 

– 344 –

La révélation que M. Garth était sur le point de perdre quatre-vingt-douze livres et davantage ne tomberait pas très à propos. Fred garda le silence.

– Les jeunes gens qui vont au collège coûtent un peu plus cher, continua innocemment mistress Garth, tout en dé-cousant la garniture d’un bonnet. Et Caleb croit qu’Alfred deviendra un ingénieur distingué ; il veut du moins lui en fa-ciliter les moyens. Mais le voici ! Je l’entends entrer. Nous irons le trouver au parloir, voulez-vous ?

En entrant dans le parloir, ils trouvèrent Caleb qui s’était débarrassé de son chapeau et déjà assis à son bureau.

– Eh quoi ! Fred, mon garçon, dit-il d’un ton de douce surprise, en tenant sa plume suspendue au-dessus de l’encrier. Vous êtes ici de bonne heure. – Mais, ne rencon-trant pas sur le visage de Fred son expression ordinaire de joyeux entrain, il ajouta immédiatement : – S’est-il passé quelque chose à la maison ? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Oui, monsieur Garth, je suis venu vous dire quelque chose qui vous donnera, je le crains, une mauvaise opinion de moi. Je suis venu vous dire, à vous et à mistress Garth que je ne pouvais pas faire honneur à ma signature. Je ne puis trouver l’argent nécessaire au payement de mon billet. J’ai été malheureux. Je n’ai pu ramasser que ces cinquante livres au lieu des cent soixante qu’il me faudrait.

Tout en parlant, Fred avait sorti les billets de sa poche et les étalait sur le pupitre devant M. Garth. Se sentant ému comme un enfant, il avait débité la chose telle qu’elle était, tout d’une haleine, sans circonlocutions. Mistress Garth, muette d’étonnement, regardait son mari comme pour lui

 

– 345 – demander une explication. Caleb rougit et dit après une courte pause :

– Oh ! je ne vous l’avais pas dit, Suzanne. J’ai mis ma si-gnature sur un billet de cent soixante livres à payer par Fred. Il était sûr de pouvoir l’acquitter lui-même.

Il se produisit un changement visible sur le visage de mistress Garth, mais ce fut comme un changement qui s’opérerait au-dessous de la surface d’une eau calme et unie. Fixant les yeux sur Fred :

– Je suppose, dit-elle, que vous avez demandé le reste de la somme à votre père et qu’il vous a refusé.

– Non, répondit Fred en se mordant les lèvres et en s’exprimant avec plus de difficulté. Mais je sais que cela ne servirait à rien de le lui demander ; et, à moins de nécessité absolue, je préférerais qu’il ne fût pas question en cette af-faire du nom de M. Garth.

– Cela tombe à un mauvais moment, dit Caleb, de sa fa-çon hésitante, en regardant les billets épars devant lui, et en les ramassant nerveusement. Nous voici presque à Noël, je suis malheureusement assez à court pour le quart d’heure. Vous savez, je suis obligé de tailler toutes choses à la plus petite mesure possible, comme un tailleur. Que pouvons-nous faire, Suzanne ? Il faudra que je prenne, jusqu’au der-nier centime, ce que nous avons à la Banque. C’est cent dix livres qu’il faut, le diable les emporte !

– Je vous donnerai les quatre-vingt-douze livres que j’avais mises de côté pour l’apprentissage d’Alfred, dit mis-tress Garth avec fermeté, bien qu’une oreille subtile eût pu distinguer un léger tremblement dans le son de sa voix grave. Et je ne doute pas que Mary n’ait mis vingt livres de

– 346 – côté sur ce qu’elle touche à l’heure qu’il est. Elle nous les avancera.

Mistress Garth avait cessé de regarder Fred. Elle ne cherchait certainement pas à employer les mots capables de le blesser le plus sensiblement au cœur. Femme exception-nelle qu’elle était, elle s’absorbait uniquement dans la re-cherche de ce qu’il y avait à faire, et n’imaginait pas que d’amères remarques et de vives remontrances pussent rendre plus heureuse l’issue de la chose. Mais elle venait de faire sentir à Fred, pour la première fois, quelque chose comme la dent du remords. Le chagrin que lui avait d’abord fait éprouver cette mésaventure provenait presque unique-ment de l’idée qu’il paraîtrait déshonoré aux yeux des Garth et qu’il baisserait dans leur opinion ; il ne s’était pas inquiété du dommage et de la gêne qu’il allait peut-être leur occa-sionner ; calculer les besoins des autres est un travail auquel se livre rarement l’imagination des jeunes gentlemen pleins d’espérances. Mais ici, tout à coup, Fred ne vit plus en lui-même qu’un misérable gredin, dépouillant deux femmes de leurs épargnes.

– Je finirai par payer le tout, certainement, mistress Garth, plus tard, bégaya-t-il.

– Oui, plus tard, dit mistress Garth qui, avec son dédain particulier pour les grands mots, ne put réprimer une épi-gramme. Mais les garçons ne peuvent pas faire leur appren-tissage plus tard : il faut qu’ils le fassent à quinze ans.

Jamais elle n’avait été si peu disposée à excuser la con-duite de Fred.

– C’est moi qui ai eu le plus de tort là dedans, Suzanne, interrompit Caleb. Fred était sûr de trouver l’argent. Mais,

 

– 347 – moi, je n’avais que faire de me mêler de ces billets. Je sup-pose que vous avez bien cherché tout autour de vous et es-sayé de tous les moyens honorables ? ajouta-t-il en fixant sur Fred ses yeux gris pleins de miséricorde.

Caleb était trop délicat pour nommer M. Featherstone.

– Oui, j’ai tout essayé, tout, je vous assure. J’aurais eu cent trente livres à vous apporter sans un malheur qui m’est arrivé, avec un cheval que j’allais vendre. Mon oncle m’avait donné quatre-vingts livres ; j’en ai prélevé trente en sus de mon vieux cheval pour en acheter un autre, que j’étais sur le point de revendre quatre-vingts livres ou davantage. Je vou-lais désormais me passer de cheval, mais maintenant il se trouve qu’il est vicieux et qu’il s’est estropié. Je souhaiterais que le diable nous eût emportés, les chevaux et moi, plutôt que de vous causer cet embarras. Il n’est personne que j’aime autant que vous : vous et mistress Garth avez toujours été si bons pour moi. Mais à quoi bon vous dire cela ? Main-tenant, vous me regarderez toujours comme un misérable.

Fred se détourna et se précipita hors de la chambre ; il sentait qu’il allait tomber en défaillance, et il avait la notion confuse que tout son chagrin ne serait pas pour les Garth d’une grande utilité. Ils purent le voir monter à cheval et franchir rapidement la grille.

– Fred Vincy me cause là un gros désappointement, dit mistress Garth. Je n’aurais jamais cru qu’il vous entraînerait dans ses dettes. Je le savais extravagant, mais je ne savais pas qu’il serait assez lâche pour faire partager ses risques à son plus vieil ami, à celui qui, moins que tous, avait les moyens de perdre.

– J’ai fait une folie, Suzanne.

 

– 348 –

– C’est bien vrai, vous en avez fait une, dit sa femme avec un sourire et un signe d’assentiment. Mais je n’aurais pas été le publier sur la place du Marché. Pourquoi me ca-chez-vous ces choses-là ? C’est tout juste comme pour vos boutons. Vous les laissez partir sans me le dire, et vous sor-tez avec le poignet de votre chemise pendant sur votre main. Si j’avais su cela, j’aurais pu trouver quelque meilleure com-binaison.

– C’est une triste déception pour vous, je le sais, Su-zanne, dit Caleb en la regardant avec compassion. Je ne puis supporter de vous voir enlever l’argent que vous aviez eu tant de peine à économiser pour Alfred.

– Il est bien heureux que je l’aie économisé ; et c’est vous qui aurez à pâtir, car il faudra que vous instruisiez vous-même votre garçon. Il vous faudra renoncer aussi à vos mauvaises habitudes. Il y a des hommes qui prennent l’habitude de boire, et vous, vous avez pris celle de travailler pour rien. Il faudra vous y abandonner un peu moins. Et maintenant vous n’avez qu’à vous rendre chez Mary et à demander à votre enfant l’argent qu’elle a mis de côté.

Caleb avait reculé sa chaise de la table et se tenait pen-ché en avant, secouant lentement la tête et joignant les mains.

– Pauvre Mary ! Suzanne, poursuivit-il à demi voix, j’ai peur qu’elle n’ait quelque sentiment d’amour pour Fred.

– Oh ! que non ! elle le plaisante toujours ; et il n’est pas probable qu’il la regarde autrement que comme une sœur.

Caleb, sans répliquer, abaissa ses lunettes, rapprocha sa chaise du bureau et dit :

 

– 349 –

– Que le diable emporte ce billet ! Je voudrais le voir au fond du Hanovre ! Ces embarras-là viennent bien fâcheuse-ment interrompre les affaires.

La première partie de ce discours comprenait toute la réserve du vocabulaire de malédictions de Caleb, et il la pro-nonça avec un léger grognement facile à se représenter. Mais à ceux qui ne l’ont jamais entendu prononcer le mot affaires, il nous serait difficile de donner une idée du ton particulier de vénération fervente, de religieux respect dont il l’enveloppait, comme on enveloppe un symbole consacré, dans son linge frangé d’or.

Il arrivait souvent à Caleb Garth de secouer pensivement la tête, en méditant sur la valeur et la puissance indispen-sable de ce travail aux mille têtes et aux mille bras, qui nour-rissait, babillait, logeait, faisait vivre en un mot tout le corps social. Cette idée s’était dès l’enfance emparée de son imagi-nation. Les échos de la grande usine où l’on construit les na-vires, les cris d’appel des ouvriers, le ronflement des four-neaux, le tonnerre ou les sifflements des machines étaient à son oreille une musique sublime ; l’abattage et le chargement des bois de construction, la grue manœuvrée sur le quai, les produits de toute espèce entassés dans les entrepôts, la pré-cision et la variété des efforts musculaires, partout où il y avait un travail déterminé à accomplir, toutes ces scènes de sa jeunesse avaient agi sur lui comme une poésie sans l’aide des poètes, lui avaient fait une philosophie sans l’aide des philosophes, une religion sans l’aide de la théologie. Sa pre-mière ambition avait été de prendre une part aussi active que possible à ce travail sublime qu’il désignait particulièrement sous le nom d’affaires ; et, bien qu’il n’eût passé que peu de temps à travailler sous un chef et qu’il eût été lui-même son principal maître, il en savait plus long sur l’agriculture, la

– 350 – construction, les mines, que la plupart des hommes tech-niques de la province.

Sa classification des professions humaines était bien un peu primitive, et, ainsi que bien des catégories établies par des hommes plus célèbres, elle ne serait plus acceptable à notre époque avancée. Il les divisait en affaires, politique, prédication, science et plaisir. Il ne trouvait rien à redire aux quatre dernières, mais il les regardait comme un païen res-pectueux regardait d’autres dieux que les siens. Il avait éga-lement la meilleure opinion de tous les rangs de la société ; mais, pour son compte, il n’eût pas voulu appartenir à un rang qui ne l’eût pas mis en contact intime avec les affaires ; il tenait à se faire décorer des honorables éclaboussures du mortier, à se voir baigné de vapeur par les machines, à ren-trer chez lui sali de la douce souillure des bois et des champs.

Chrétien parfaitement orthodoxe à ses propres yeux, fort capable de discuter la question de la grâce si vous l’aviez en-trepris sur ce sujet, je crois pourtant qu’il faisait ses divinités virtuelles du travail correct, des bons plans bien pratiques, du fidèle achèvement de toutes ses entreprises ; son prince des ténèbres, c’était l’ouvrier paresseux. Mais Caleb n’était pas un esprit sceptique, et le monde lui semblait chose assez merveilleuse pour être prêt à admettre autant de systèmes, autant de firmaments que l’on voudrait, à condition qu’ils ne fussent pas trop incompatibles avec le drainage des terres le mieux entendu, les constructions les plus solides, un arpen-tage exact, des sondages rigoureux dans les mines de char-bon.

En résumé une âme portée au respect s’alliait chez lui à une forte intelligence pratique. Mais il s’entendait mal à gé-

 

– 351 – rer les finances ; s’il connaissait bien les valeurs différentes des choses, son imagination manquait de sagacité pour cal-culer les résultats financiers, sous forme de perte ou de béné-fice ; après avoir une fois, à ses dépens, fait l’expérience de cette incapacité, il avait résolu de renoncer à toute la partie de ses bien aimées affaires qui ne pouvait se passer de cette aptitude. Il s’était consacré aux nombreux genres de travaux qu’il pouvait exécuter sans avoir de capitaux à manier ; et, dans sa province, il était un de ces hommes précieux que tout le monde eût voulu employer, parce qu’il faisait bien tout ce qui lui était confié, en se faisant très peu payer, sou-vent même pas du tout. Il n’était donc pas étonnant que les Garth fussent pauvres et vécussent petitement. Mais ils ne s’en inquiétaient pas.

 

– 352 –