Middlemarch - Tome I
Chapitre IX
L’une des premières visites de Lydgate, au retour de son voyage de noces, fut pour Lowick-Manor, où une lettre de Dorothée l’avait prié de se rendre.
M. Casaubon n’avait jamais fait de question sur la nature de son mal ; il n’avait même jamais témoigné à Dorothée au-cune inquiétude sur le danger qu’il courait, de voir ses tra-vaux interrompus brusquement avec sa vie. Sur ce point, comme sur tous les autres, il fuyait la pitié, et s’il lui était amer de soupçonner qu’on put le plaindre, malgré lui, de quelque chose de fâcheux dans sa destinée, l’idée de s’attirer des marques de compassion, par l’aveu sincère de son alarme ou de son chagrin, lui était plus insupportable encore. Mais sa santé et sa vie même étaient devenues pour M. Casaubon l’objet principal de ses préoccupations ; son silence était hanté d’une angoisse plus cruelle même que la pensée de l’œuvre inachevée et des déceptions du savant à l’automne de sa vie. Là était bien sans doute le centre de son ambition ; mais il y a tels genres de travaux littéraires qui ont surtout pour résultat d’amasser dans l’âme de l’auteur une inquiète susceptibilité. Le résultat le plus caractéristique des durs labeurs intellectuels de M. Casaubon, ce n’était pas la Clef de toutes les Mythologies, c’était un sentiment maladif que les autres ne lui accordaient pas la place qu’il n’avait pas conquise au grand jour ; c’était un soupçon continuel et ron-geant que l’opinion qu’on avait de lui n’était pas à son avan-tage ; il manquait, avec cela, de passion dans ses efforts pour
– 579 – achever son œuvre, et il n’en avait que pour résister à l’aveu qu’il n’avait rien achevé du tout.
Aussi l’ambition intellectuelle qui semblait l’avoir absor-bé et desséché n’était-elle pas une réelle sauvegarde contre d’autres blessures, contre les blessures surtout qui lui ve-naient de Dorothée. Il commençait à imaginer maintenant des possibilités d’avenir qui, de façon ou d’autre, lui étaient plus amères que tout ce qui avait jusqu’alors occupé son es-prit.
Certains faits étaient là, patents, contre lesquels il était sans défense : l’existence de Will Ladislaw, son séjour aux environs de Lowick, sa façon sceptique et légère de qualifier les possesseurs de la seule et véritable érudition, la nature de Dorothée revêtant toujours quelque nouvelle forme d’ardente activité, et jusque dans sa soumission et son si-lence cachant de fervents mobiles auxquels il était irritant de penser, certaines idées enfin, et certaines sympathies qui s’étaient emparées de l’esprit de Dorothée pour des sujets qu’il lui était impossible de discuter avec elle. On ne pouvait nier que Dorothée ne fût une jeune femme aussi pleine de vertus et aussi charmante qu’il eût pu le souhaiter ; mais il se trouva qu’une jeune femme était quelque chose de plus gê-nant qu’il n’avait cru. Elle le soignait, lui faisait la lecture, elle prévenait ses besoins, elle le sollicitait de lui communi-quer ses sentiments, mais dans l’esprit du mari était entrée la certitude qu’elle le jugeait, que son dévouement d’épouse était plutôt un devoir de raison qu’elle imposait en pénitence à son cœur devenu incrédule, et qu’avec sa puissance de comparaison, elle voyait clairement qu’il ne différait guère, lui et ses actions, de la généralité des hommes et des choses.
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Sa mauvaise humeur passa comme une vapeur à travers les douces manifestations d’amour de Dorothée, et s’en prit à cet univers, qu’elle était venue comme personnifier à ses cô-tés.
Pauvre Casaubon ! Cette souffrance était d’autant plus dure à supporter qu’elle ressemblait à une trahison. La jeune créature qui avait commencé par l’adorer dans une confiance parfaite était bientôt devenue à ses côtés un observateur cri-tique ; et ces premières manifestations de critique et de res-sentiment venues si tôt après leur mariage lui avaient fait une impression que ni tendresse ni soumission ne pouvaient plus effacer. Le silence de Dorothée faisait maintenant l’effet à son interprétation soupçonneuse d’une rébellion étouffée ; une remarque à laquelle il ne s’attendait pas était une asser-tion de supériorité consciente d’elle-même ; il y avait dans ses douces réponses une marque d’irritante prévoyance ; c’était un effort de tolérance dont elle s’applaudissait. La té-nacité avec laquelle il luttait pour cacher ce drame intérieur le rendait pour lui d’autant plus actif, comme lorsque nous entendons avec une finesse plus pénétrante ce que nous ne voulons pus que les autres entendent.
Loin de m’étonner de ce triste résultat chez M. Casaubon, je le trouve tout à fait naturel. Est-ce qu’une petite tache noire placée tout près de notre œil ne nous cache pas la magnificence du monde entier, ne laissant de libre qu’une ligne mince par laquelle nous voyons la tache ? Or, est-il une tache plus incommode que notre nous-même ? Si M. Casaubon ne manquait pas de bonnes raisons de se sentir mécontent, de soupçonner qu’il n’était plus adoré sans critique, il y avait malheureusement une forte raison à ajou-ter aux autres, que lui-même n’avait pas prise explicitement en considération, à savoir, qu’il n’était pas absolument ado-
– 581 – rable. Il le soupçonnait cependant, de même qu’il soupçon-nait d’autres choses encore sans se l’avouer.
Cette susceptibilité maladive vis-à-vis de Dorothée s’était déjà éveillée avant le retour de Ladislaw à Lowick, et ce qui s’était passé depuis avait avivé et exaspéré encore les interprétations méfiantes de M. Casaubon. À tous les faits qu’il connaissait, il en ajoutait d’imaginaires, présents et fu-turs, qui n’en devenaient pour lui que plus réels, parce qu’ils appelaient de sa part une haine plus forte, une amertume plus profonde. Le soupçon et la jalousie que lui inspiraient d’une part les intentions de Will Ladislaw, de l’autre les im-pressions de Dorothée, poursuivaient sans relâche leur œuvre compliquée. Il serait tout à fait injuste de le supposer capable d’une fausse et grossière interprétation du caractère de Dorothée ; ses propres habitudes d’esprit et de conduite, tout autant que l’élévation visible de la nature de sa femme, le gardaient d’une telle erreur. Ce dont il était jaloux, c’était de son opinion, de l’influence qu’on pourrait imprimer sur les jugements de son ardent esprit et des éventualités futures qui pourraient en résulter.
Quant à Will, bien que M. Casaubon n’eût rien eu à allé-guer formellement contre lui jusqu’à la réception de sa der-nière lettre provocante, il se sentait justifié dans ses soup-çons par la conviction qu’une nature rebelle comme la sienne, avec ses mouvements indisciplinés, était capable de se laisser fasciner par les desseins les plus extraordinaires.
Il ne pouvait douter que Dorothée fût la cause du retour de Will et de sa résolution de se fixer aux environs ; et il était assez pénétrant pour comprendre que Dorothée avait inno-cemment encouragé ses projets. Il était aussi clair que pos-sible qu’elle était disposée à s’attacher à Will et à se laisser
– 582 – influencer par ses suggestions ; ils ne s’étaient jamais trouvés en tête à tête sans qu’elle en rapportât quelque nouvelle idée importune, et la scène qu’avait amenée la dernière entrevue dont M. Casaubon avait eu connaissance, (Dorothée en re-venant de Freshitt-Hall avait pour la première fois gardé le silence sur sa rencontre avec Will) cette scène avait excité contre eux deux dans son cœur un sentiment plus violent qu’il n’en avait encore éprouvé. Ce que, dans l’obscurité de la nuit, Dorothée lui avait confessé de ses idées au sujet de la fortune, n’avait fait qu’amasser dans le cœur du mari de plus noirs pressentiments.
Et puis enfin ce choc qui, tout dernièrement, avait ébran-lé sa santé, était toujours tristement présent à son esprit. Il allait beaucoup mieux sans doute, il avait recouvré sa puis-sance de travail. Sa maladie n’avait peut-être été qu’une fa-tigue, et il pouvait encore avoir devant lui vingt années d’achèvement qui justifieraient ses trente années de prépara-tion. Cette perspective devait une douceur particulière à la saveur de sa vengeance contre les railleries inconsidérées de Carp et consorts ; car, alors même que M. Casaubon passait avec son flambeau au milieu des tombes du passé, ces mo-dernes figures venaient traverser cette lumière incertaine et interrompre sa laborieuse exploration. Convaincre Carp de son erreur, lui faire rentrer dans la gorge ses propres paroles, jusqu’à l’en saturer, serait au milieu de son triomphe d’auteur un agréable incident qui n’était pas à dédaigner, même à côté de la perspective de vivre des siècles sur la terre par son œuvre et une éternité dans le ciel. Toutefois, la prévision de sa propre béatitude éternelle étant impuissante à annuler les amères saveurs de la jalousie et de l’envie irri-tée, nous trouverons moins surprenant que la probabilité d’une félicité terrestre passagère pour d’autres personnes, alors qu’il serait entré lui-même dans la gloire, n’eût pas un
– 583 – effet précisément adoucissant sur son cœur. S’il était vrai qu’il fût lentement miné par quelque mal sourd, quelle belle occasion ce serait pour certaines personnes d’être plus heu-reuses après qu’il aurait disparu ! Et si l’une de ces personnes devait être Will Ladislaw, M. Casaubon s’y opposait si forte-ment qu’il lui semblait que ce souci ferait partie, après sa mort, de son existence spirituelle.
C’est là une manière très simple et cependant très in-complète d’exposer le cas dont il s’agit. L’âme humaine se meut dans bien des voies, et M. Casaubon, nous le savons, ne manquait pas d’un sentiment de droiture ; il mettait un honorable orgueil à satisfaire à toutes les exigences d’honneur qui le forçaient à chercher ses mobiles de con-duite ailleurs que dans la jalousie et le sentiment de la ven-geance. Voici comment M. Casaubon analysait la situation :
« En épousant Dorothée Brooke, j’avais à pourvoir à son bien-être après ma mort. Mais ce n’est pas la possession en-tière et indépendante d’une propriété qui peut assurer le bien-être ; il pourrait se présenter au contraire telles circons-tances où cette possession l’exposerait à d’autant plus de dangers. Elle est une proie ouverte à tout homme qui saurait jouer adroitement de son ardeur d’affection ou de son en-thousiasme à la don Quichotte ; et il y a là tout près un homme qui a précisément cette intention au fond du cœur, un homme qui n’a d’autres principes que ses caprices passa-gers et qui est animé contre moi d’une animosité person-nelle ; – une animosité nourrie par le sentiment de son ingra-titude, et qu’il a toujours témoignée en me ridiculisant, j’en suis aussi assuré que si je l’avais entendu. Je ne serai jamais sans inquiétude sur ce qu’il pourra chercher à obtenir d’une influence indirecte. Cet homme a gagné l’oreille de Doro-thée, il a captivé son attention ; il a évidemment essayé
– 584 – d’imprimer dans son âme l’idée qu’il avait droit à beaucoup plus encore qu’à ce que j’ai fait pour lui. Si je meurs, – et il reste ici pour guetter le moment, – il lui persuadera de l’épouser. Ce serait pour lui un triomphe, pour elle une cala-mité. Elle ne le considérerait pas comme une calamité, il lui ferait croire tout ce qu’il voudrait ; elle a une tendance vers un attachement immodéré auquel elle me reproche intérieu-rement de ne pas répondre, et déjà elle a l’esprit occupé de tout ce qui le concerne. Il songe à une conquête facile et à me succéder dans mon nid. J’empêcherai cela. Un tel ma-riage serait fatal pour Dorothée. A-t-il jamais persisté dans quoi que ce soit autrement que par esprit de contradiction ? En fait de savoir, il a toujours cherché à briller à peu de frais. En religion, il pourrait être, aussi longtemps qu’il lui plairait, le facile écho des rêveries de Dorothée. Des habitudes relâ-chées accompagnent toujours une science superficielle. Je n’ai aucune confiance dans sa moralité, il est de mon devoir d’empêcher jusqu’au bout l’accomplissement de ses des-seins. »
Les arrangements faits par M. Casaubon à l’époque de son mariage lui laissaient le champ libre pour beaucoup d’autres mesures importantes ; mais, tout en ruminant ces mesures, sa pensée s’attachait malgré lui à des probabilités de vie, de telle sorte que son désir d’arriver à se rendre un compte aussi exact que possible de la situation triompha en-fin de sa fière attitude de réticence et le détermina à interro-ger Lydgate sur la nature de son mal.
Il avait prévenu Dorothée qu’il avait donné rendez-vous à Lydgate pour trois heures et demie ; et lorsqu’elle lui de-manda avec inquiétude s’il s’était senti plus malade, il répli-qua :
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– Non, je désire seulement avoir son opinion sur quelques symptômes chroniques. Il n’est pas nécessaire que vous le voyiez, ma chère. Je donnerai des ordres pour qu’on me l’envoie dans l’allée des Ifs, où je vais aller faire ma pro-menade habituelle.
Lydgate, en entrant dans l’allée des Ifs, vit M. Casaubon, qui s’éloignait lentement, les mains derrière le dos selon son habitude et la tête penchée en avant. L’après-midi était ra-dieux. Les feuilles des hauts tilleuls tombaient sans bruit au milieu de la sombre verdure des ifs, tandis que les lumières et les ombres dormaient côte à côte ; on n’entendait d’autre bruit que le croassement des corneilles qui est comme une berceuse à l’oreille accoutumée, ou bien comme cette der-nière berceuse solennelle, un chant funèbre. Lydgate, cons-cient de son énergie physique encore dans toute la force de son printemps, ressentit quelque compassion quand le per-sonnage au-devant duquel il s’avançait se retourna, laissant voir, à mesure qu’il approchait, les signes plus apparents que jamais d’une vieillesse prématurée : les épaules courbées du savant, les membres décharnés et les lignes mélancoliques de la bouche.
« Pauvre homme ! pensa-t-il. Il y a des hommes qui sont encore comme des lions à son âge, sur lesquels on ne peut même constater d’autre déclin que l’arrêt du développe-ment. »
– Monsieur Lydgate, commenta M. Casaubon de son air invariablement poli, je vous suis extrêmement obligé de votre ponctualité. Nous allons, si vous le voulez bien, conti-nuer notre conversation ici en allant et venant.
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– J’espère que ce n’est pas une aggravation de votre mal qui vous a fait désirer de me voir, dit Lydgate après un mo-ment de silence.
– Pas absolument, non. Pour excuser ce désir je dois vous faire part d’une chose dont il serait sans cela inutile de vous instruire, c’est que ma vie, insignifiante sous tous les rapports accessoires, acquiert une certaine importance par suite de l’état inachevé des travaux qui ont rempli mes plus belles années. En un mot j’ai eu longtemps en mains une œuvre que je voudrais bien laisser derrière moi en état au moins d’être livrée à la presse par… d’autres. Si j’étais assuré que je ne pusse raisonnablement espérer davantage, cette assurance limiterait heureusement mes efforts et me serait un guide dans la voie tout à la fois positive et négative de ma carrière.
Ici, M. Casaubon se tut, ramena une de ses mains de derrière son dos et l’enfonça entre les boutons de son habit, correctement fermé par devant. Pour un esprit qui a pénétré profondément dans la destinée humaine, peu de choses au-raient pu être plus intéressantes que le combat intérieur que laissait deviner ce discours cérémonieux et compassé, pro-noncé avec la parole rythmée et le mouvement de tête qui étaient ordinaires à M. Casaubon. Y a-t-il même beaucoup de situations plus sublimes et plus tragiques que le combat de l’âme avec la nécessité de renoncer à une œuvre qui a été la signification de toute une vie, – signification qui va dispa-raître comme les eaux qui viennent et s’en vont là où nul homme n’en a besoin ? Mais rien de sublime ne vous frappait dans la personne de M. Casaubon, et Lydgate, qui ne man-quait pas d’un certain dédain pour l’érudition creuse, sentit le sourire se mêler à sa pitié. Il était encore trop peu familier avec le malheur pour comprendre tout le pathétique d’une
– 587 – destinée où tout reste au-dessous du niveau de la tragédie, sauf l’égoïsme passionné de celui qui souffre.
– Vous faites allusion aux obstacles possibles qui vien-draient de votre santé ?
– Précisément. Vous ne m’avez pas dit que les symp-tômes que d’ailleurs, je l’atteste, vous avez suivis et observés avec un soin scrupuleux, fussent ceux d’une maladie mor-telle. Mais, si cela était, monsieur Lydgate, je désirerais con-naître la vérité sans réserve, et j’en appelle à vous pour m’exposer exactement vos conclusions. Je vous le demande comme un service d’ami. Si vous pouvez me dire que ma vie n’est pas menacée par autre chose que par les hasards ordi-naires, je m’en réjouirai pour les raisons que je vous ai déjà indiquées. Sinon, la connaissance de la vérité est pour moi plus importante encore.
– Je ne puis donc pas hésiter plus longtemps sur le parti que je dois prendre, dit Lydgate. Mais ce dont vous devez être convaincu avant tout, c’est que mes conclusions sont doublement incertaines, – incertaines, non seulement à cause de ma faillibilité, mais parce qu’il est éminemment dif-ficile de fonder des prévisions sur les maladies du cœur. On ne saurait, dans tous les cas, assez appuyer sur l’incertitude terrible de la vie.
M. Casaubon eut un léger tressaillement.
– Vous souffrez, je crois, de ce qu’on appelle une hyper-trophie du cœur, maladie qui a été reconnue et étudiée il n’y a pas bien longtemps par Laënnec, l’homme qui nous a don-né le stéthoscope. C’est un sujet sur lequel nous manquons encore beaucoup d’expérience et d’observations approfon-dies. Mais, après ce que vous m’avez dit, mon devoir est de
– 588 – vous prévenir que la mort est souvent soudaine dans ces ma-ladies, sans que toutefois on puisse leur assigner un terme bien précis. Votre état de santé me paraît compatible avec une vie fort supportable pendant une quinzaine d’années en-core ou même davantage. Je ne pourrais ajouter à cela nulle autre information que des détails anatomiques et médicaux qui laisseraient votre incertitude exactement au même point.
Lydgate avait assez de tact pour comprendre qu’un lan-gage sincère, exempt de précautions oratoires, serait regardé par M. Casaubon comme une preuve de respect.
– Je vous remercie, monsieur Lydgate, dit-il après un moment de silence. J’ai encore une chose à vous demander. Avez-vous fait part à madame Casaubon de ce que vous ve-nez de me dire ?
– En partie, je veux dire des éventualités de votre mala-die.
Lydgate allait expliquer comment il en avait parlé à Do-rothée, mais M. Casaubon, avec un désir de terminer la con-versation auquel on ne pouvait se méprendre, agita légère-ment la main et répétant : « Je vous remercie », passa à une remarque sur la beauté de cette journée.
Lydgate, convaincu que son malade désirait rester seul, le quitta bientôt ; et la forme noire, les mains derrière le dos et la tête penchée en avant, continua à parcourir l’allée où les sombres ifs faisaient à sa mélancolie une compagnie muette, et où les petites ombres des oiseaux et des feuilles, traversant parfois les îlots de lumière que formatent les rayons de soleil, passaient furtivement et en silence à côté de lui, comme en présence d’une grande douleur. Il y avait là un homme qui, pour la première fois, plongeait ses yeux dans
– 589 – ceux de la mort, qui passait par un de ces rares moments d’épreuve où nous sentons la vérité d’un lieu commun aussi différente de ce qu’il nous apparaît dans la vie ordinaire, que la vision de l’eau sur la terre est différente de la vision déli-rante de l’eau quand elle nous fait défaut pour rafraîchir nos lèvres brûlantes. Quand le lieu commun : « Nous devons tous mourir » se transforme tout à coup dans ce sentiment poi-gnant : « Je dois mourir, et bientôt ! » alors la mort nous sai-sit à bras le corps et ses doigts sont cruels ; après cela elle peut nous prendre dans ses bras comme l’a fait autrefois notre mère, et notre dernier moment de discernement ter-restre et confus peut ressembler au premier.
Pour M. Casaubon, c’était comme s’il se trouvait sou-dain sur le bord sombre d’une rivière, entendant le bruit des rames qui approchaient, ne distinguant pas encore les formes, mais attendant l’appel fatal. À une pareille heure l’esprit ne s’écarte pas de la direction qu’il a suivie toute sa vie ; il la poursuit en imagination de l’autre côté de la mort, et regarde en arrière, quelquefois avec le calme divin de la bonté, quelquefois aussi avec les anxiétés mesquines de la préoccupation de soi-même. Dans quelle direction se portait l’esprit de M. Casaubon ? Ses actes en donnent la clef. Il se tenait (sauf quelques réserves particulières d’érudit) pour un chrétien croyant en face des problèmes du présent et déses-pérances de l’avenir. Mais ce que nous nous efforçons de sa-tisfaire, c’est le désir immédiat. L’état futur, pour lequel les hommes réclament droit de cité, existe déjà dans leur imagi-nation et dans leur amour. Et le désir immédiat de M. Casaubon n’était pas de posséder la communion divine et la lumière dépouillée de tous rayons terrestres ; ses aspira-tions passionnées s’attachaient, le pauvre homme, comme un brouillard rampant à des endroits pleins d’ombre.
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Dorothée avait vu Lydgate partir à cheval, et elle était venue au jardin avec l’idée de rejoindre son mari. Mais elle hésita, craignant de lui déplaire par sa présence ; son ardeur, continuellement repoussée, avec le souvenir intense qu’elle en gardait, ne faisait qu’augmenter ses craintes, et elle errait lentement autour des bouquets d’arbres les plus rapprochés, lorsqu’elle le vit s’avancer. Alors elle marcha à sa rencontre, et elle eût pu en cet instant représenter pour lui un ange en-voyé du ciel avec la promesse que les courtes heures qui lui restaient à vivre seraient encore remplies de cet amour fidèle qui s’attache d’autant plus à une douleur qu’il comprend. Le regard de M. Casaubon, en réponse au sien, fut si glacé, qu’elle sentit augmenter sa timidité ; pourtant, elle se rap-procha de lui et passa sa main sous le bras de son mari. Ce-lui-ci laissa ses mains croisées derrière son dos et permit à peine au bras suppliant de Dorothée de s’appuyer à son bras rigide.
Il y avait quelque chose d’horrible pour Dorothée dans le sentiment que lui infligeait cette dureté imméritée. C’est le plus souvent de cette façon plate et banale que les semences de joie sont pour toujours gaspillées et perdues, jusqu’à l’heure où hommes et femmes contemplent d’un œil hagard les ravages produits par leur faute, et s’écrient : « La terre ne porte plus de moissons de bonheur. » – Et ils croient que c’est savoir que de renier ainsi. – Et pourquoi, demanderez-vous, cette attitude chez M. Casaubon ? Considérez que son cœur était de ceux qui fuient la pitié. Ayez-vous jamais ob-servé l’effet que produit dans un tel cœur le soupçon que le chagrin, qui pèse sur lui, peut être en réalité une source de satisfaction dans le présent ou dans l’avenir pour l’être qui l’offense déjà par sa seule pitié. Il ne connaissait guère non plus les sentiments de Dorothée, et il n’avait pas réfléchi qu’en pareille circonstance, la force en était comparable à
– 591 – celle de ses propres sentiments vis-à-vis des critiques de Carp.
Dorothée ne retira pas son bras, mais elle n’eut pas le courage de parler. M. Casaubon ne dit pas : « Je désire être seul », mais il dirigea silencieusement ses pas vers la maison, et en entrant par la porte vitrée de la façade de l’est, Doro-thée retira son bras et s’attarda sur le seuil, afin de laisser son mari tout à fait libre. Il entra dans la bibliothèque et s’y enferma seul avec son chagrin.
Elle monta à son petit salon. Le bow-window ouvert laissait entrer la lumière sereine de cet après-midi éclairant l’avenue où se projetaient les ombres allongées des tilleuls. Mais Dorothée ne vit rien de ce spectacle. Elle se jeta sur une chaise exposée en plein aux rayons éblouissants du so-leil ; si elle éprouva, à son insu, quelque malaise, comment en aurait-elle cherché la cause ailleurs que dans sa misère intérieure ?
Elle subissait la réaction d’une colère plus terrible qu’elle n’en avait encore jamais ressenti depuis son mariage. Au lieu de larmes, ce furent des paroles qui lui échappèrent : « Qu’ai-je fait ? – Que suis-je ? – pour qu’il me traite ainsi. Jamais il ne sait ce qu’il y a dans mon cœur – il ne s’en in-quiète jamais. À quoi sert tout ce que je pourrais faire pour lui ? Il voudrait ne m’avoir jamais épousée. »
Elle commença à s’entendre elle-même et retomba subi-tement dans le silence. Comme quelqu’un qui a perdu son chemin et que la fatigue accable, elle s’assit et embrassa d’un regard tous les sentiers de sa jeune espérance que plus ja-mais elle ne retrouverait. Et tout aussi clairement, dans une triste lumière elle vit sa propre solitude et celle de son mari, comment ils marchaient séparément chacun de leur côté, si
– 592 – bien qu’elle ne pouvait plus vivre en confiance auprès de lui. S’il l’avait attirée à lui, aurait-elle jamais pensé à l’observer ? Elle n’aurait jamais dit : « Est-il digne qu’on vive pour lui ? » Elle aurait senti seulement qu’il était une partie de sa propre vie. Et maintenant elle répétait amèrement : « C’est sa faute, ce n’est pas la mienne. » Dans le conflit de tout son être, la pitié disparaissait. Était-ce sa faute si elle avait cru en lui, en sa valeur morale ? Et qu’était-il au juste ? Elle était capable de l’estimer à ce qu’il valait, elle qui épiait en tremblant cha-cun de ses regards, qui enfermait comme dans une prison la plus belle partie de son âme, ne lui rendant que des visites cachées, afin d’être assez insignifiante pour lui plaire. Dans des crises comme celles-là, certaines femmes commencent à haïr.
Le soleil était bas déjà quand Dorothée se décida à ne pas redescendre, mais à envoyer dire à son mari qu’elle n’était pas bien et préférait rester chez elle. Jamais elle ne s’était laissé, de propos délibéré, dominer ainsi par son res-sentiment ; mais elle croyait, cette fois, qu’il lui serait impos-sible de le revoir, sans lui dire la vérité sur ses sentiments, et il fallait attendre de pouvoir le faire sans être interrompus. Il s’étonnerait peut-être et serait froissé de son message. Il était bien qu’il s’étonnât et se sentit froissé. Sa colère lui di-sait, comme la colère y est toujours disposée, que Dieu était avec elle, que tout le ciel, le ciel peuplé d’innombrables es-prits qui les observaient, devait être de son côté. Elle allait sonner quand on vint frapper à la porte.
M. Casaubon faisait dire qu’il prendrait son dîner dans la bibliothèque. Il désirait rester absolument seul ce soir-là, étant fort occupé.
– C’est bien, Tantripp ; dans ce cas je ne dînerai pas.
– 593 –
– Oh ! madame, permettez que je vous monte quelque chose ?
– Non, je ne suis pas bien. Préparez mon cabinet et ne me dérangez plus, je vous en prie.
Dorothée restait assise presque immobile dans la lutte de ses pensées, tandis que peu à peu le soir tombait dans la nuit. Mais le combat de son âme changeait continuellement, comme celui d’un homme qui d’abord fait un mouvement pour frapper et finit par triompher de son désir de frapper. L’énergie qui pousserait au crime n’est pas plus forte que celle qui est nécessaire pour inspirer une ferme soumission quand la noble stature de l’âme se relève. Cette pensée avec laquelle Dorothée était sortie pour aller au jardin retrouver son mari, sa conviction qu’il avait interrogé Lydgate sur l’arrêt qui pourrait survenir dans son travail, et que la ré-ponse du médecin avait dû lui déchirer le cœur, ne pouvaient être longtemps sans reparaître à ses yeux derrière l’image de M. Casaubon, comme un austère mentor qui lui reprochait sa colère. Il lui en coûta toute une série d’images douloureuses et de sanglots silencieux pour se résigner à devenir la conso-latrice de ses chagrins, mais la ferme soumission remporta, et quand la maison fut silencieuse et qu’elle vit qu’il était à peu près l’heure où M. Casaubon se couchait d’ordinaire, elle ouvrit doucement la porte et resta debout dans l’obscurité, attendant au haut de l’escalier qu’il montât, sa lumière à la main. S’il tardait à venir, elle était résolue à descendre, au risque de recevoir encore une blessure pareille à celle de la journée. Désormais elle ne s’attendait plus à autre chose. Mais elle entendit la porte de la bibliothèque s’ouvrir, la lu-mière s’avança lentement et silencieusement sur l’escalier dont le tapis assourdissait le bruit des pas. Lorsque son mari se trouva en face d’elle, Dorothée s’aperçut que son visage
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était plus hagard. Il tressaillit légèrement en la voyant, elle le regardait d’un air suppliant et sans parler.
– Dorothée ! dit-il d’une voix dont la douceur inattendue la surprit, m’attendiez-vous ?
– Oui, je ne voulais pas vous déranger.
– Venez, ma chère, venez. Vous êtes jeune et vous n’avez pas besoin d’allonger votre vie par des veilles.
Quand la douce et calme mélancolie de ses paroles tom-ba dans l’oreille de Dorothée, elle ressentit quelque chose comme la reconnaissance qui peut jaillir en nous lorsque nous avons failli faire le mal sans le vouloir à une créature paralysée et sans défense. Elle mit sa main dans celle de son mari et ce fut ainsi qu’ils passèrent ensemble le long du grand corridor.
FIN DU TOME PREMIER
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