Middlemarch - Tome I
Chapitre VII
Nous revenons maintenant à Caleb Garth. Dans le grand parloir où se trouvent les cartes de géographie et le bureau, un groupe réuni autour de la table du déjeuner comprend père, mère et cinq enfants. Mary était à la maison, attendant d’avoir trouvé une situation, tandis que son frère Christy, qui venait après elle, recevait en Écosse une maigre instruction et une maigre pitance, ayant, au grand désappointement de son père, choisi la carrière des lettres au lieu de cette profes-sion sacrée « des affaires ».
Les lettres venaient d’arriver, neuf lettres coûteuses pour lesquelles on avait payé au facteur trois shillings et deux pence, et M. Garth oubliait son thé et sa rôtie en lisant ses lettres, qu’il plaçait ensuite ouvertes l’une sur l’autre, balan-çant lentement la tête de droite à gauche et parfois remon-tant les coins de sa bouche en signe de débat intérieur ; il n’oublia pourtant pas de détacher soigneusement un grand cachet rouge dont Letty s’empara avec l’avidité d’un jeune chien.
La conversation se poursuivait sans contrainte entre les autres membres de la famille, car rien ne troublait Caleb quand il était absorbé dans son travail, à moins que l’on ne secouât la table pendant qu’il écrivait.
Parmi les neuf lettres, il s’en trouvait deux pour Mary. Après les avoir lues, elle les avait passées à sa mère et restait assise, jouant distraitement avec sa cuiller à thé, jusqu’à ce
– 554 – que, revenant soudainement à elle, elle reprit sa couture qu’elle avait gardée sur ses genoux pendant le déjeuner.
– Oh ! laissez donc votre couture, Mary, dit Ben en la ti-rant par le bras. Faites-moi un paon avec cette mie de pain.
– Non, non, mauvais sujet ! dit Mary avec bonne humeur en lui piquant légèrement la main du bout de son aiguille. Essayez d’en faire un vous-même ; vous avez bien vu comme je m’y prends. Il faut que j’achève cet ouvrage ; c’est pour Rosemonde Vincy. Elle se marie dans huit jours et elle ne peut se marier sans ce mouchoir, conclut gaiement Mary, que cette idée amusait.
– Pourquoi ne peut-elle pas, Mary ? demanda Letty sé-rieusement intéressée par ce mystère.
– Parce que ce mouchoir complète la douzaine et que sans lui il n’y en aurait que onze, dit Mary lui donnant cette explication d’un air si grave que Letty se retira avec le sen-timent d’avoir appris quelque chose.
– Avez-vous pris une résolution, chérie ? dit mistress Garth en déposant les lettres sur la table.
– J’irai à cette pension, à York, dit Mary. Je suis moins incapable d’enseigner dans une pension que dans une fa-mille. Je préfère donner des leçons à toute une classe. Et il faut bien que j’entre dans l’enseignement, il n’y a pas autre chose à faire.
– L’enseignement me semble le plus délicieux travail du monde, repartit mistress Garth avec une nuance de blâme dans l’accent. Je comprendrais votre objection si vous n’étiez pas assez instruite, Mary, ou si vous n’aimiez pas les enfants.
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– Je suppose que nous ne comprenons jamais tout à fait bien pourquoi les autres n’aiment pas ce que nous aimons, mère, dit Mary un peu sèchement. Je n’aime pas les salles d’étude, je préfère le monde extérieur ; c’est un défaut de ma nature qui est fort incommode.
– Cela doit être stupide, d’être toujours dans une pen-sion de filles, remarqua Alfred.
– Et leurs jeux ne valent pas la peine de jouer, ajouta Jim. Elles ne peuvent ni sauter, ni lancer loin. Je comprends que Mary ne les aime pas.
– Qu’est-ce que Mary n’aime pas, eh ? fit le père regar-dant par-dessus ses lunettes et s’arrêtant avant d’ouvrir la lettre suivante.
– À être au milieu d’une réunion de filles niaises, dit Al-fred.
– Est-ce la position dont on vous avait déjà parlé, Mary ? demanda Caleb avec tendresse en regardant sa fille.
– Oui, père, dans cette pension à York. Je suis décidée à accepter. C’est le mieux que je puisse faire : trente-cinq livres par an et quelque en sus pour enseigner les premiers tapotements sur le piano.
– Pauvre enfant ! Je voudrais qu’elle put rester à la mai-son avec nous, Suzanne, dit Caleb en regardant tristement sa femme.
– Mary ne serait pas heureuse si elle ne faisait pas son devoir, répliqua mistress Garth avec solennité, se souvenant qu’elle-même avait fait le sien.
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– Je ne serais pas heureux de faire un aussi sale devoir que celui-là, dit Alfred, à quoi Mary et son père se mirent à rire en silence ; mais mistress Garth le reprit gravement :
– Trouvez un mot plus convenable que sale, mon cher Alfred, pour tout ce qui vous semble désagréable. Et suppo-sez que Mary vous aidât à entrer chez M. Hanmer avec l’argent qu’elle va gagner.
– Je trouverais cela une grande honte. Mais Mary est une bonne vieille bique ! conclut Alfred, quittant sa chaise et tirant en arrière la tête de Mary pour l’embrasser.
Mary rougit en riant, mais ne put cacher les larmes qui lui venaient aux yeux. Caleb avait une expression de ravis-sement mélangée de douleur quand il reprit sa lettre pour la lire.
Tandis que Ben s’était mis à chanter :
– Mary est une vieille bique ! vieille bique ! vieille bique ! en battant la mesure avec le poing sur le bras de sa sœur, mistress Garth regardait son mari, déjà profondément absor-bé dans sa lecture. Son visage exprimait une grave surprise qui alarma un peu sa femme. Continuant à l’observer avec une certaine inquiétude, elle le vit secoué tout à coup d’un petit rire joyeux ; et, reprenant le commencement de la lettre, il lui dit à voix basse :
– Que pensez-vous de cela, Suzanne ?
Elle s’approcha et, posant la main sur son épaule, elle lut avec lui une lettre de sir James qui offrait à Caleb Garth l’administration des domaines de famille de Freshitt et des environs, s’informant en outre de la part de M. Brooke si M. Garth voudrait bien accepter également l’administration
– 557 – de la propriété de Tipton. Le baronnet ajoutait en termes fort obligeants qu’il était pour sa part particulièrement désireux de voir les domaines de Freshitt et de Tipton sous la même direction ; dans l’espoir que cette double administration pourrait s’exercer dans des conditions au gré de M. Garth, il serait heureux, ajoutait-il, de voir celui-ci au Hall, le lende-main à midi.
– Il écrit bien, n’est-ce pas, Suzanne ? dit Caleb, levant les yeux vers sa femme ; Brooke n’aimait pas à me le de-mander lui-même, je vois cela.
– Voici un hommage rendu à votre père, mes enfants ! dit mistress Garth faisant le tour des cinq paires d’yeux diri-gés sur leurs parents. Ceux-là mêmes le prient de reprendre un emploi, qui l’avaient congédié il y a longtemps. Cela prouve qu’il faisait bien son service et qu’on s’aperçoit qu’il était nécessaire.
– Comme Cincinnatus, hourra ! dit Ben en se mettant à cheval sur sa chaise, heureux de penser qu’il y avait pour un moment relâche dans la discipline.
– Viendra-t-on le chercher, maman ? demanda Letty, pensant au maire et aux corporations dans leurs robes de cérémonie.
Mistress Garth caressa la tête de Letty et sourit ; mais voyant que son mari rassemblait ses lettres et allait se retirer dans le sanctuaire des « affaires », elle lui pressa l’épaule et dit énergiquement :
– N’oubliez pas, maintenant, de demander de bons ap-pointements, Caleb ?
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– Oh ! oui, dit Caleb d’une voix profonde et convaincue, comme s’il eût été déraisonnable de supposer autre chose de sa part. Cela fera entre quatre et cinq cents livres tout en-semble.
Puis, avec un léger tressaillement comme se rappelant soudain quelque chose, il ajouta :
– Mary, écrivez que vous renoncez à cette pension. Vous resterez pour aider votre mère. Je suis heureux comme Poli-chinelle d’y penser.
Il n’y avait pourtant rien de comparable entre la con-duite de Polichinelle triomphant et celle de Caleb ; mais bien qu’il fût très difficile pour sa correspondance et considérât sa femme comme un trésor de correction grammaticale, son mérite ne consistait pas à faire de belles phrases. Il se fit alors une espèce de tumulte parmi les enfants, et Mary éle-vait en suppliant du côté de sa mère sa guipure de batiste afin de la mettre hors d’atteinte, tandis que les gamins l’entraînaient avec eux dans une danse échevelée. Mistress Garth, calme dans sa joie, se mit à ranger les tasses et les assiettes, Caleb, éloignant sa chaise de la table comme pour aller gagner son pupitre, restait assis, ses lettres dans une main, regardant à terre d’un air de méditation, et étendant les doigts de la main gauche, sorte de langage muet qui lui était particulier.
– Il est mille fois regrettable, dit-il enfin, que Christy ne soit pas entré dans les affaires, Suzanne. Je vais bientôt avoir besoin d’un aide, et il faut qu’Alfred aille en apprentissage chez cet ingénieur ; j’y suis décidé.
Il retomba pour un instant dans sa méditation et son éloquence de doigts, puis continua :
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– Je ferai en sorte que Brooke ait de nouveaux accords avec ses tenanciers, j’établirai l’ordre de rotation des ré-coltes, et je parierais bien que nous pourrons trouver de bonne terre à briques près de chez Bott. J’examinerai cela. Les réparations en deviendraient moins coûteuses. C’est un beau travail, Suzanne ! Un homme qui n’aurait pas de famille serait heureux de le faire pour rien.
– Gardez-vous-en pourtant ! dit sa femme en le mena-çant du doigt.
– Non, non. Mais c’est une belle œuvre pour un homme qui connaît son métier : avoir la chance de mettre un petit coin du pays en bon état, comme on dit, pousser nos cultiva-teurs dans la bonne voie, faire exécuter de bonnes construc-tions, des bâtisses solides, pour le plus grand bien des vi-vants et de ceux qui viendront après. Je préfère cette chance-là à une fortune. Je la tiens pour le travail le plus ho-norable qui existe.
Il se leva, et avec une nuance de respect dans la voix :
– C’est un grand don de Dieu, Suzanne.
– Oui certes, Caleb, dit sa femme avec une ferveur égale. Et ce sera une bénédiction plus tard pour vos enfants d’avoir eu un père qui ait accompli ce travail, un père dont l’œuvre bienfaisante restera, alors même que son nom serait oublié ! Elle ne pouvait plus, après cela, lui reparler d’appointements !
Dans la soirée, tandis que Caleb, un peu las de ses tra-vaux du jour, était assis en silence, son portefeuille sur ses genoux, que mistress Garth et Mary travaillaient toutes deux à leur couture et que Letty faisait dans un petit coin un dia-logue avec sa poupée, M. Farebrother parut dans l’allée du
– 560 – verger, traversant les ombres que projetaient à travers la vive lumière de cette soirée d’août les branches des pom-miers et les hautes touffes d’herbe. Il aimait ses paroissiens, les Garth, et il faisait assez cas de Mary pour avoir parlé d’elle à Lydgate ; profitant largement du privilège des hommes d’Église de mépriser les distinctions de rang, il di-sait toujours à sa mère que mistress Garth était plus lady qu’aucune autre maîtresse de maison de la ville, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs de passer ses soirées chez les Vin-cy où la maîtresse de la maison, tout en étant moins lady, présidait un salon bien éclairé, garni de tables de whist. Le vicaire respectait les Garth de toute son âme, et sa visite n’était pas une surprise pour eux. Il crut devoir cependant en expliquer le motif tout en distribuant des poignées de main.
– Mistress Garth, je suis chargé d’un message ; j’ai quelque chose à vous dire, à vous et à Garth, en faveur de Fred Vincy. Le fait est… pauvre garçon ! continua-t-il en s’asseyant et en promenant son regard clair sur les trois per-sonnes qui l’entouraient, le fait est qu’il m’a mis dans sa con-fidence.
Mary sentit battre son cœur plus fort que de coutume. Elle se demandait jusqu’où avait été la confidence de Fred.
– Voilà des mois que nous ne l’avons vu, dit Caleb. Je ne pouvais m’imaginer ce qu’il était devenu.
– Il a été en visite ces derniers temps, parce qu’il faisait un peu trop chaud pour lui à la maison, et Lydgate a dit à sa mère qu’il fallait encore ménager ce pauvre garçon. Mais il est venu hier et il m’a confié tout ce qu’il avait sur le cœur. Je suis très heureux qu’il l’ait fait, moi qui l’ai vu grandir de-puis qu’il n’était qu’un gamin de quatorze ans, et qui suis un si vieil ami de la maison que les enfants sont comme mes
– 561 – neveux et nièces. Mais c’est un cas sur lequel il est difficile de se prononcer. Enfin il m’a prié de venir vous dire qu’il al-lait partir et qu’il était si malheureux de sa dette envers vous et de son impossibilité de l’acquitter qu’il n’avait pas même le courage de venir vous dire adieu.
– Dites-lui que cela n’a pas l’importance d’un centime, répondit Caleb en agitant la main. Nous avons reçu le coup et maintenant nous l’avons derrière nous. Et je vais être à présent riche comme un juif.
– Ce qui veut dire, expliqua mistress Garth en souriant au vicaire, que nous aurons de quoi bien élever nos garçons et garder Mary à la maison.
– Et quel est le trésor ? demanda M. Farebrother.
– Je vais être administrateur des deux domaines de Freshitt et de Tipton, et peut-être encore d’un bon petit bout de terrain du côté de Lowick. Tout cela appartient à la même famille et le travail afflue comme l’eau à la rivière, une fois qu’il est en train. Cela me rend très heureux, monsieur Fare-brother… Cela me rend très heureux, d’avoir trouvé une oc-casion de remanier les fermages et d’exécuter certains plans d’améliorations. Il n’y a rien qui fasse autant de mal, je l’ai souvent dit à Suzanne, quand on se promène à cheval, que de voir par-dessus les haies tant de choses qui ne sont pas comme elles devraient être, et de ne pouvoir y mettre la main, pour y remédier. Je ne peux m’imaginer ce que font les gens qui entrent dans la politique : cela me rend presque fou, moi, de voir une mauvaise gestion, quand ce ne serait que sur une centaine d’acres.
Il était rare que Caleb fît volontairement un aussi long discours ; mais le bonheur faisait sur lui l’effet d’un air de
– 562 – montagne ; il avait les yeux brillants et les mots lui venaient sans effort.
– Je vous félicite de tout mon cœur, dit le vicaire, ce sont là les meilleures nouvelles que je puisse rapporter à Fred Vincy, tant il a insisté sur le dommage qu’il vous avait causé, en vous forçant à débourser cette somme, en vous dépouillant, a-t-il dit, de cette somme que vous aviez réser-vée pour d’autres projets ! Quel paresseux chien que ce pauvre Fred, et quel dommage ! Il a de très bonnes qualités et son père est un peu dur pour lui.
– Où s’en va-t-il ? dit M. Garth assez froidement.
– Il veut essayer encore une fois de prendre ses degrés, et il va étudier en attendant. Je l’y ai engagé. Je ne le pousse pas à entrer dans l’Église, au contraire. Mais s’il s’en va et s’il travaille assez bien pour être admis, ce sera une preuve qu’il a de l’énergie et de la volonté ; il est embarqué et il ne sait pas d’ailleurs ce qu’il pourrait faire d’autre. De cette ma-nière il donnerait satisfaction à son père, et j’ai promis que, dans l’intervalle, j’essayerais de réconcilier M. Vincy avec l’idée que son fils adoptât une autre carrière. Fred dit fran-chement qu’il n’est pas fait pour être pasteur, et je ferai tout au monde pour empêcher un homme de franchir le pas fatal, en choisissant une profession qu’il n’aime pas. Il m’a rappor-té ce que vous lui aviez dit, miss Garth, vous en souvenez-vous ?
M. Farebrother lui disait habituellement Mary au lieu de miss Garth, mais sa délicatesse lui imposait de la traiter avec plus de respect encore, maintenant que, pour employer le langage de mistress Vincy, elle travaillait pour gagner son pain.
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Mary se sentait mal à l’aise ; mais, résolue à prendre lé-gèrement la chose, elle dit aussitôt :
– J’ai été très impertinente avec Fred ; nous sommes de si vieux camarades.
– Vous lui avez dit, n’est-ce pas, qu’il serait un de ces clergymen ridicules qui contribuent à rendre ridicule le cler-gé tout entier. Cela était en vérité si mordant que je m’en trouve un peu offensé moi-même.
Caleb se mit à rire.
– Elle tient sa langue de vous, Suzanne, dit-il avec une sorte de satisfaction.
– Mais non son étourderie, père, reprit aussitôt Mary, craignant que sa mère ne fût mécontente. C’est un peu fort, que Fred répète ainsi mes paroles inconsidérées à M. Farebrother.
– C’était sûrement un peu irréfléchi, ma chère, dit mis-tress Garth, à laquelle mal parler des dignités semblait un grave délit. Il pourrait y avoir un pasteur ridicule dans la pa-roisse voisine, que nous n’en estimerions pas moins notre vicaire pour cela.
– Il y a pourtant du vrai dans ce qu’elle dit, reprit Caleb, qui n’était nullement disposé à laisser rabaisser l’esprit pi-quant de Mary. Un mauvais ouvrier, dans n’importe quel mé-tier, fait qu’on se méfie de ses compagnons. Les choses se tiennent.
– Certainement, reprit le vicaire que la causerie amusait. Mais, pour en revenir à Fred, il n’est que juste de l’excuser ; la conduite de ce vieux fourbe de Featherstone a contribué à le gâter ; il y avait, après tout, quelque chose d’absolument
– 564 – diabolique à ne pas lui laisser un liard. Mais Fred a eu le bon goût de ne pas insister là-dessus. Ce qui le préoccupe le plus, c’est de vous avoir offensée, mistress Garth ; il craint que vous n’ayez plus jamais bonne opinion de lui.
– Fred m’a déçue, dit mistress Garth avec décision. Mais je suis toute disposée à changer à son égard, pour peu qu’il me donne de bonnes raisons de le faire.
À cet instant Mary quitta la chambre emmenant Letty.
– Oh ! il faut pardonner à ceux qui sont jeunes, quand ils se repentent, dit Caleb, suivant Mary du regard jusqu’à la porte. Et comme vous dites, monsieur Farebrother, c’était le diable lui-même qui était dans le corps de ce vieillard ! Main-tenant que Mary n’est plus là, je vais vous dire une chose qui n’est connue que de Suzanne et de moi, et que vous ne répé-terez à personne. Le vieux misérable voulait faire brûler l’un des testaments par Mary, la nuit même de sa mort, alors qu’elle le veillait seule, et il lui a offert de l’argent qu’il avait à côté de lui dans sa cassette, si elle y consentait. Mais Mary, vous comprenez, ne pouvait rien faire de pareil, toucher à son coffre-fort ou à ses papiers. Maintenant, voyez-vous, le testament qu’il voulait brûler était le dernier, de telle sorte que si Mary lui avait obéi, Fred Vincy aurait eu dix mille livres. Le vieillard s’est donc pourtant retourné de son côté à la fin. Cela touche de bien près cette pauvre enfant ; elle n’a pas pu faire autrement, elle a bien agi, mais, malgré cela, elle a comme le sentiment d’avoir dépouillé quelqu’un de son bien, contre sa volonté. J’éprouve en quelque sorte le même sentiment qu’elle, et si je pouvais offrir quelque compensa-tion au pauvre garçon, au lieu de lui garder rancune pour le dommage qu’il m’a causé, j’en serais bien aise. Et mainte-nant, monsieur, quelle est votre opinion ? Suzanne ne pense
– 565 – pas comme moi ; elle dit… dites ce que vous pensez, Su-zanne.
– Mary ne pouvait agir autrement, quand même elle au-rait su les conséquences qui en résulteraient pour Fred, dit mistress Garth interrompant sa couture et regardant M. Farebrother, et elle les ignorait absolument. Une perte qui retombe sur un autre, parce que nous avons bien agi, ne doit pas, à ce qu’il me semble, nous peser sur la conscience.
– C’est seulement du sentiment que je parle. Notre en-fant a là-dessus son sentiment particulier, et moi je l’ai comme elle. Vous n’avez pas l’intention que votre cheval écrase un chien quand vous le faites reculer ; mais que cela arrive, cela vous fend le cœur.
– Je suis sûr que mistress Garth serait de votre avis dans ce cas-là, dit M. Farebrother qui, pour une raison ou pour une autre, semblait plus disposé à réfléchir qu’à parler. Tout au plus pourrait-on dire, peut-être, que le sentiment dont vous parlez à propos de Fred soit un sentiment déplacé, ou plutôt une fausse notion ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que personne n’aurait jamais le droit de le lui imposer.
– Bien, bien, dit Caleb, c’est un secret. Vous ne le direz pas à Fred.
– Certainement non ; mais je lui porterai les bonnes nouvelles. Je lui dirai que vous êtes en état de mieux suppor-ter maintenant, la perte qu’il vous a causée.
M. Farebrother quitta la maison bientôt après, et voyant Mary dans le verger avec Letty, il alla lui dire adieu. Elles formaient un joli tableau, dans la lumière du couchant, qui faisait ressortir l’éclat des pommes mûres sur les vieilles branches à feuilles rares, Mary dans sa robe de guingan cou-
– 566 – leur lavande avec des nœuds noirs, portant un panier, tandis que Letty, dans sa robe nankin passablement usée, ramassait les pommes tombées. Si vous voulez avoir de Mary un por-trait plus exact, vous n’avez qu’à regarder demain dans la rue remplie de monde, et vous y verrez des figures comme la sienne, vous en verrez dix pour une, pour peu que vous vous donniez la peine d’y faire attention ; elle ne sera pas parmi ces filles de Sion, à l’air altier, qui marchent le cou haut et droit, le regard provocant, sans s’oublier jamais. Laissez pas-ser celles-là et arrêtez vos yeux sur quelque petite personne grasse et brune, à la démarche assurée mais tranquille, qui regarde autour d’elle, sans supposer que personne la re-garde. Si elle a la figure large, le front carré, des sourcils bien dessinés, des cheveux noirs frisés, dans le regard, une cer-taine expression d’enjouement, dont sa bouche garde le se-cret, et quant au reste des traits absolument insignifiants, prenez cette femme ordinaire, mais nullement désagréable, pour le portrait de Mary Garth. Faites-la sourire, et elle vous montrera de jolies petites dents blanches ; mettez-la en co-lère, elle n’élèvera pas la voix, mais vous dira probablement une des choses les plus amères dont vous ayez jamais goûté la saveur, donnez-lui une marque de sympathie, jamais elle ne l’oubliera.
Mary admirait le petit vicaire à la jolie figure vive et en-jouée, avec ses habits râpés jusqu’à la corde, mais propres et bien tenus, plus qu’aucun autre homme qu’elle eût encore eu l’occasion de voir. Jamais elle ne lui avait entendu dire une chose sotte, bien qu’elle sût qu’il en commettait de peu rai-sonnables ; et peut-être trouvait-elle plus à reprendre à de sottes paroles, qu’à toutes les actions peu sages de M. Farebrother ; au moins est-il remarquable que les imper-fections du caractère professionnel du vicaire ne semblaient jamais exciter en elle le mépris et l’aversion qu’elle témoi-
– 567 – gnait d’avance pour toutes les imperfections du triste vicaire que pourrait jamais faire Fred Vincy. Ces inégalités de juge-ment se rencontrent, je suppose, même chez des esprits plus mûrs que celui de Mary Garth. Nous réservons notre impar-tialité pour un genre de mérite ou de démérite abstrait que personne de nous n’a jamais rencontré. Quelqu’un devinera-t-il pour lequel de ces deux hommes, si différents l’un de l’autre, Mary éprouvait la tendresse particulière de la femme ? Était-ce pour celui envers lequel elle était disposée à se montrer le plus sévère ou pour l’autre ?
– Avez-vous quelque chose à faire dire à votre vieux ca-marade de jeu, miss Garth ? dit le vicaire en prenant une pomme odorante dans le panier qu’elle lui tendait, et la met-tant dans sa poche, quelque chose qui adoucisse un peu votre cruel arrêt ? Je vais aller le voir tout droit en sortant d’ici.
– Non, dit Mary, avec un sourire en secouant la tête. S’il me fallait dire qu’il ne serait pas ridicule en pasteur, je dirais qu’il serait pire que ridicule. Mais je suis très contente de sa-voir qu’il va partir pour travailler.
– En revanche, je suis très content d’apprendre que vous, vous n’allez pas partir pour travailler. Ma mère sera très heu-reuse, j’en suis sûr, si vous venez la voir au presbytère ; elle aime à avoir autour d’elle de la jeunesse à qui parler, et elle a à raconter beaucoup de choses du vieux temps. Ce serait vraiment un acte de bonté de votre part.
– Je le voudrais bien, si c’était possible, dit Mary. Il me semble que j’ai trop de bonheur à la fois. Je pensais qu’une partie de ma vie se passerait loin de la maison, à désirer d’y revenir ; et, débarrassée de ce chagrin, je sens en moi
– 568 – comme un vide ; cela aidait, je suppose, à tenir dans ma tête la place du bon sens qui ne manque.
Tandis que le vicaire reprenait sa route vers Lowick, quelqu’un qui l’eût observé de près aurait pu lui voir hausser deux fois les épaules. Je crois que les rares Anglais qui ont ce geste ne sont jamais du type grave, ou, si l’on veut, presque jamais, de crainte de quelque lourd exemple du con-traire ; ils ont en général un bon caractère et beaucoup de tolérance pour les petites erreurs des hommes (y compris les leurs). Le vicaire se disait alors dans le dialogue qu’il entre-tenait avec lui-même qu’il y avait sans doute quelque chose de plus entre Fred Vincy et Mary Garth que le sentiment de vieux camarades de jeux et il y répondit par cette question : « Cette jeune femme n’est-elle pas un morceau trop délicat pour ce grossier jeune homme ? » Et à cette demande inté-rieure, il haussa une première fois les épaules. Puis il rit de lui-même en pensant qu’il avait ressenti de la jalousie comme s’il était en état de se marier, « quand, ajouta-t-il, il est aussi clair qu’un bilan que je ne le suis pas ». Sur quoi il haussa une seconde fois les épaules.
Qu’est-ce donc que deux hommes si différents l’un de l’autre pouvaient bien voir dans cette « tache noire », comme Mary s’appelait elle-même. Ce n’était certainement pas son visage ordinaire et sans beauté qui les attirait (et que toutes les jeunes ladies se méfient des dangereux encouragements que leur donne la société en leur disant de compter sur leur manque de beauté). Un être humain, dans notre vieux pays, est un tout merveilleux, une lente création d’influences long-temps échangées, et le charme est le résultat de deux de ces touts : celui qui aime et celui qui est aimé.
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Quand Caleb Garth et sa femme se trouvèrent assis en tête à tête :
– Suzanne, dit Caleb, devinez à quoi je pense ?
– À une question d’assolement, dit mistress Garth, lui souriant par-dessus son tricot, ou bien aux portes de derrière des chaumières de Tipton.
– Non, dit Caleb gravement. Je pense que je pourrais rendre un grand service à Fred Vincy. Christ y est parti ; Al-fred, lui aussi, va bientôt nous quitter, et il faudra bien cinq ans avant que Jim puisse se mettre aux affaires. J’aurai be-soin d’aide et Fred pourrait venir s’initier à la besogne, tra-vailler sous ma direction – et qui sait ? – on pourrait ainsi faire de lui un homme utile, s’il renonce à être pasteur. Qu’en pensez-vous ?
– Je pense que de tous les métiers honnêtes, c’est juste-ment celui-là auquel sa famille s’opposerait le plus.
– Que me font leurs objections ? reprit Caleb avec une énergie qu’il montrait d’ordinaire quand il avait une opinion à lui. Ce garçon est d’âge à travailler et il faut qu’il gagne son pain ; il ne manque ni de bon sens ni de facilité, il aime ce qui se rapporte aux terres et je crois qu’il pourrait très bien apprendre les affaires s’il y appliquait son intelligence.
– Mais le voudrait-il ? Ses père et mère voulaient faire de lui un beau gentleman et je crois que c’est aussi son désir. Ils nous considèrent tous comme au-dessous d’eux ; et si la proposition venait de vous, mistress Vincy ne manquerait pas de dire que nous avons des vues sur Fred pour Mary.
– La vie est une triste chose si elle doit se régler sur d’aussi pauvres considérations.
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– Oui, mais il y a un certain orgueil qui est nécessaire, Caleb.
– J’appelle cela un orgueil déplacé, de permettre que les idées des imbéciles vous empêchent de faire une bonne ac-tion. Il y a un genre de travail, dit Caleb avec ferveur en étendant la main et en l’agitant de haut en bas pour marquer son énergie, qui ne pourrait jamais être bien accompli si on tenait compte de ce que disent les sots. Il faut que nous ayons en nous la conviction que notre plan est bon, et c’est ce plan que nous devons suivre.
– Je ne prétends m’opposer à aucun de vos plans, Caleb, dit mistress Garth qui était une femme de volonté, mais qui savait que sur certains points son doux mari était encore plus ferme. Cependant il semble décidé que Fred va retour-ner au collège. Ne sera-t-il pas mieux d’attendre un peu et de voir ce qu’il voudra faire après. Il n’est pas facile de retenir les gens contre leur volonté. Et vous n’êtes pas encore tout à fait assez sûr de votre situation ou de ce dont vous pourrez avoir besoin.
– Eh bien, il vaut peut-être mieux en effet attendre un peu. Mais quant à avoir assez de travail pour deux, j’en suis presque sûr. J’ai toujours eu un tas de choses de tout genre, sur les bras, sans compter qu’il y a toujours quelque chose de nouveau qui se présente. Ainsi, pas plus tard qu’hier… Dieu me pardonne ! Je crois que je ne vous l’ai pas dit !… N’était ce pas étrange que deux hommes m’aient fait appeler de dif-férents côtés pour faire la même évaluation. Et de qui pen-sez-vous qu’il s’agisse ? dit Caleb, prenant une prise de tabac et la tenant entre ses deux doigts comme si elle faisait partie de son récit.
Sa femme laissa là son tricot et devint attentive.
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– Eh bien ! l’un des deux c’est ce Rigg ou Rigg Feathers-tone. Mais Bulstrode me l’avait demandée le premier, aussi je vais la faire pour lui d’abord. Je ne saurais vous dire en-core s’il s’agit entre eux d’une hypothèque ou d’un achat.
– Cet homme voudrait-il déjà vendre la terre dont il vient d’hériter et pour laquelle il a changé de nom ? dit mis-tress Garth.
– Le diable le sait ! Mais il y a longtemps que Bulstrode désire posséder un beau petit morceau de terre, je sais cela. Et c’est difficile à se procurer dans cette partie de la pro-vince. Les fluctuations des choses sont si curieuses, conti-nua-t-il. Voici une terre qu’on a espérée de tout temps pour Fred, dont il semble que le vieillard n’eût jamais l’intention de lui laisser un pied carré, mais qu’il lègue à ce fils illégitime qu’il avait gardé dans l’ombre et qu’il a songé à établir là pour vexer tout le monde autant qu’il aurait pu le faire lui-même s’il eût vécu. Je dis que ce serait curieux qu’après tout cette propriété revînt à Bulstrode. Le vieillard le détestait et il n’avait jamais voulu en faire son banquier.
– Quelle raison ce misérable individu pouvait-il avoir pour détester un homme avec lequel il n’avait aucun rap-port ? dit mistress Garth.
– Pouah ! à quoi bon demander leurs raisons à de pareils individus ? L’âme d’un homme, une fois suffisamment pour-rie, produira toutes sortes de champignons empoisonnés, et nul n’en pourra discerner l’origine.
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