Middlemarch - Tome I
Chapitre XI
Cette nuit-là, après minuit, Mary releva la garde qui veil-lait dans la chambre de M. Featherstone et resta assise toute seule auprès de lui jusqu’aux premières heures du jour. Elle remplissait volontiers ce devoir où elle trouvait quelque dou-ceur, malgré l’humeur chagrine du vieillard chaque fois qu’il réclamait ses soins. Il y avait des moments de repos où elle pouvait rester parfaitement tranquille à jouir du silence, et de la lumière à peine naissante du dehors. Le feu rouge et bril-lant avec ses doux pétillements ressemblait à une existence calme et solennelle, indépendante des passions mesquines, des convoitises misérables, de l’indigne et forcenée poursuite de l’incertain qui excitait journellement son mépris. Mary aimait la compagnie de ses pensées, et elle pouvait s’amuser beaucoup assise ainsi à l’aube, les mains sur ses genoux ; ayant eu dès son enfance de fortes raisons de croire que toutes choses ne s’arrangeraient probablement pas dans la vie pour sa satisfaction particulière, elle ne perdait pas son temps à s’étonner du fait et à s’en désoler. Elle en était déjà venue à considérer la vie comme une espèce de comédie où elle avait pris la fière, ou plutôt la généreuse résolution de ne pas jouer de rôle bas ou hypocrite. Mary aurait pu tomber dans une sorte de cynisme si elle n’avait pas eu des parents qu’elle honorait et dans son cœur un trésor d’affection re-connaissante d’autant plus prêt à déborder qu’elle avait ap-pris à ne pas avoir de prétentions déraisonnables.
En veillant cette nuit-là, elle repassa dans son esprit, comme de coutume, les incidents de la journée ; un sourire
– 443 – de gaieté se dessinait souvent sur ses lèvres à l’idée des scènes bizarres auxquelles elle assistait et que son imagina-tion rendait plus plaisantes encore. Que tous ces gens étaient ridicules avec leurs illusions, se figurant que leurs men-songes étaient opaques, tandis que ceux du reste de l’humanité étaient transparents, s’imaginant qu’il leur était donné, à eux seuls, de paraître roses sous une lampe qui éclaire jaune l’univers entier.
Pourtant elle ne trouvait pas absolument comiques cer-taines illusions dont elle se rendait bien compte. Elle avait observé assez attentivement le vieux Featherstone pour être convaincue que les Vincy risquaient fort d’être déçus, tout aussi bien que les parents qu’il tenait à distance, malgré l’empressement du vieillard à les avoir toujours autour de lui. Elle n’avait que du dédain pour la crainte si évidente de mis-tress Vincy de la voir rester un instant seule avec Fred ; mais elle ne songeait pas moins avec anxiété au chagrin et à la déception de Fred, si son oncle finissait par le laisser aussi pauvre que devant.
Elle pouvait bien prendre Fred pour l’objet de ses raille-ries quand il était présent, mais elle ne pouvait se réjouir de ses folies, quand il n’était plus là.
Ses pensées cependant lui tenaient bonne compagnie. Un esprit jeune, vigoureux, et que la passion ne domine pas, trouve profit à faire connaissance avec la vie et étudie ses propres ressources avec intérêt. Mary avait en elle un grand fonds de gaieté. La vue de ce vieillard sur son lit de mori-bond ne troublait sa pensée d’aucun sentiment pathétique ou solennel. Il est plus facile d’affecter de tels sentiments que de les éprouver sincèrement pour une personne âgée dont l’existence n’est visiblement plus qu’un reste de vices. Elle
– 444 – n’avait jamais connu que les côtés désagréables de M. Featherstone : il n’était pas fier d’elle, et, à ses yeux, elle n’était bonne qu’à lui rendre service. S’inquiéter pour une âme qui ne fait que vous harceler et vous brutaliser est un mérite à laisser aux saints et aux saintes de cette terre ; et Mary n’en était pas une. Elle ne lui avait jamais répondu une parole blessante, elle l’avait soigné fidèlement : c’était le plus qu’elle pouvait faire. Le vieux Featherstone lui-même n’était pas le moins du monde inquiet de son âme et il avait refusé de s’en entretenir avec M. Tucker.
Cette nuit-là, il ne s’était pas fâché une seule fois ; il était pendant les deux premières heures resté parfaitement tran-quille, lorsque Mary l’entendit enfin faisant résonner son trousseau de clefs contre la boîte d’étain qu’il gardait tou-jours dans son lit à côté de lui – Vers trois heures, il lui dit d’une façon étonnamment distincte :
– Missy, venez ici.
Mary obéit et vit qu’il avait déjà sorti la boîte de métal hors des draps, et qu’il en avait choisi la clef. Il ouvrit alors la boîte et, en tirant une autre clef, il regarda fixement Mary avec des yeux qui semblaient avoir repris toute leur intensité d’autrefois :
– Combien y en a-t-il dans la maison ? demanda-t-il.
– Vous voulez parler de vos parents, monsieur, dit Mary accoutumée à la façon de s’exprimer du vieillard.
Il fit un signe d’assentiment, et elle poursuivit :
– M. Jonas Featherstone et le jeune Cranch couchent ici.
– Oh ! oh !… Ils sont collés ici, hein ?… et le reste ? Ils viennent tous les jours, je gage… Salomon, et Jane… et tous
– 445 – les jeunes… Ils viennent, guettant, calculant, et addition-nant ?
– Ils ne viennent pas tous les jours. M. Salomon et mis-tress Waule sont ici tous les jours, et les autres de temps en temps.
Le vieillard l’écouta avec une grimace, puis, reprenant son expression ordinaire :
– Ils n’en sont que plus fous. Vous, écoutez-moi, missy. – Il est trois heures du matin, et j’ai toutes mes facultés aussi nettes que jamais. Je connais ma fortune, je sais où mon ar-gent est placé et tout le reste. – Et j’ai tout préparé pour pouvoir changer mes dispositions et faire ce qui me plaira au dernier moment. Vous entendez, missy ? Je suis en posses-sion de toutes mes facultés.
– Eh bien, monsieur ? dit Mary avec calme.
Alors il baissa le ton d’un air de finesse plus profonde.
– J’ai fait deux testaments, et je vais en brûler un. Main-tenant, faites ce que je vous dis. Voici la clef de mon coffre-fort, qui est là dans cette armoire. Poussez fortement d’un côté de la plaque de cuivre sur le dessus jusqu’à ce qu’elle s’ouvre comme un verrou. Vous pourrez alors mettre la clef dans la serrure de devant et la tourner. Faites cela d’abord, vous prendrez ensuite le papier qui est sur le dessus – Der-nières volontés – c’est imprimé en gros.
– Non, monsieur, dit Mary d’une voix ferme. Je ne puis faire cela.
– Vous ne pouvez le faire ? Mais je vous l’ordonne, dit le vieillard dont la voix commençait à trembler de colère au choc de cette résistance.
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– Je ne puis toucher à votre coffre-fort ni à votre testa-ment. Je dois me refuser à tout ce qui pourrait m’exposer vraiment au soupçon des autres.
– Je vous dis que je suis dans mon bon sens. Ne ferai-je pas ce qui me plaît à mon dernier moment ? J’ai fait exprès deux testaments… Prenez la clef, vous dis-je.
– Non, monsieur, je ne le ferai pas, dit Mary sans bouger. Sa répugnance et sa résolution ne faisaient qu’augmenter.
– Je vous dis qu’il n’y a pas de temps à perdre.
– Je n’y puis rien, monsieur. Je ne veux pas que la fin de votre vie souille le commencement de la mienne. Je ne tou-cherai pas à votre coffre-fort ni à votre testament.
Elle s’éloigna un peu du lit.
Le vieillard s’arrêta avec un regard fixe et interdit, te-nant sa clef toute droite par l’anneau ; puis, d’un mouvement fiévreux, il se mit à vider de sa main osseuse la boîte de mé-tal qui était devant lui.
– Missy, commença-t-il avec précipitation, prenez l’argent, les billets et l’or… prenez-les… vous aurez le tout… Faites comme je vous dis.
Il fit un effort pour tendre la clef de son côté, aussi loin que possible, et Mary se recula encore.
– Je ne toucherai ni à votre clef ni à votre argent, mon-sieur. Ne me le demandez plus, je vous en prie. Si vous per-sistez, il faudra que j’aille appeler votre frère.
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Il laissa retomber sa main, et, pour la première fois de sa vie, Mary vit le vieux Pierre Featherstone se mettre à pleurer comme un enfant.
Elle lui dit alors aussi doucement qu’elle le put :
– Remettez cet argent à sa place, je vous en prie, mon-sieur. – Puis elle revint s’asseoir près du feu, espérant le con-vaincre ainsi qu’il était inutile d’insister plus longtemps.
Tout à coup, et comme faisant un violent effort, il reprit :
– Écoutez alors. Appelez-moi le jeune homme. Appelez Fred Vincy.
Le cœur de Mary se mit à battre plus fort. Mille pensées diverses sur les conséquences que pourrait avoir la destruc-tion d’un second testament lui traversèrent l’esprit. Elle avait à prendre à la minute une résolution délicate.
– Je l’appellerai, si vous me permettez d’appeler M. Jonas et les autres avec lui.
– Point d’autre que lui, vous dis-je, lui seulement, le jeune homme. Je ferai comme il me plaira.
– Attendez qu’il fasse jour, monsieur, et que tout le monde soit sur pied, ou permettez-moi d’appeler Simmons, pour qu’il aille chercher le notaire. En moins de deux heures il peut être ici.
– Le notaire ! qu’ai-je à faire du notaire ?… Personne ne saura rien, vous dis-je. Je ferai comme il me plaît.
Mary n’aimait pas à se trouver ainsi seule avec le vieil-lard qui faisait preuve encore d’une si étrange énergie ner-veuse et qui parlait avec force et avec suite sans retomber
– 448 – dans ses accès de toux ordinaires ; elle trouvait cependant pénible de persévérer dans une contradiction qui l’agitait inutilement.
– Permettez-moi, je vous en prie, d’appeler quelqu’un.
– Laissez-moi en paix, vous dis-je. Voyez, missy. Prenez l’argent. Vous ne retrouverez plus jamais cette occasion-là. Il y a bien près de deux cents livres ; il y a plus encore dans la boîte, et personne ne sait combien. Prenez et faites ce que je vous dis.
Mary, debout près du feu, voyait sa lumière rouge tom-ber sur le vieillard soutenu par ses oreillers, sa main osseuse lui tendant la clef, et l’argent étalé devant lui sur le couvre-pieds. Elle n’oublia jamais le spectacle de cet homme obstiné jusqu’à son dernier moment à ne faire que sa volonté.
– C’est inutile, monsieur. Je ne le ferai pas. Reprenez tout cela. Je ne toucherai pas à votre argent. Demandez-moi toute autre chose, je vous obéirai ; mais je ne veux toucher ni à vos clefs ni à votre argent.
– Toute autre chose ! toute autre chose !… dit le vieux Featherstone, comme en proie à un cauchemar, avec une colère rauque qui faisait de vains efforts pour arriver à la vio-lence. Je n’ai pas besoin d’autre chose. Venez ici, vous, ve-nez ici, vous dis-je !
Mary se rapprocha avec prudence, car elle ne le con-naissait que trop. Elle le vit, lâchant les clefs et cherchant à saisir sa canne, tout en lui lançant en dessous un regard d’hyène, les muscles de son visage se déformant sous l’effort que faisait sa main. Elle resta assez éloignée de lui pour se sentir à l’abri de sa fureur.
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– Permettez que je vous donne un peu de votre potion, dit-elle tranquillement. Tâchez de vous calmer. Vous pourrez peut-être dormir un peu ; et, demain, au grand jour, vous pourrez faire ce que vous voudrez.
Il leva sa canne, bien que Mary fût hors de son atteinte, et il la lança avec un violent effort qui n’était que de l’impuissance ; elle alla tomber en glissant au pied du lit. Ma-ry l’y laissa et revint s’asseoir près du feu, pensant lui faire prendre bientôt un peu de sa potion ; la fatigue l’avait rendu inerte. Le moment le plus froid de la matinée arrivait, le feu était presque éteint ; et déjà la lumière du jour, blanchie par la persienne, pénétrait à travers les rideaux entr’ouverts d’une grossière étoffe de damas. Ayant mis un peu de bois sur le feu et jeté un châle sur ses épaules, elle s’assit, espé-rant que M. Featherstone allait s’endormir ; en s’approchant de lui, elle n’eût sans doute fait que prolonger son irritation. Après avoir lancé son bâton, il n’avait plus rien dit ; elle l’avait vu ressaisir ses clefs et poser sa main droite sur l’argent. Mais il ne le remit pas en place et elle pensa qu’il s’était endormi.
Cependant Mary ne tarda pas à se sentir plus agitée au souvenir de ce qui venait de se passer, qu’elle ne l’avait été par la réalité même, s’interrogeant maintenant sur la con-duite qui s’était comme imposée à elle, ce qu’elle n’avait pu faire au moment critique.
Tout à coup le bois sec laissa échapper une flamme qui illumina tous les recoins de la chambre, et Mary vit le vieil-lard étendu, sans mouvement, la tête légèrement tournée de côté. Elle s’approcha de lui en étouffant ses pas et trouva à son usage une expression d’immobilité étrange ; mais bientôt le mouvement de la flamme, se communiquant à tous les ob-
– 450 – jets la fit hésiter. Les battements violents de son cœur ren-daient ses perceptions si peu nettes que, même quand elle le toucha et voulut écouter sa respiration, elle ne put s’en rendre bien compte. Elle se dirigea vers la fenêtre et écarta doucement le rideau et la jalousie, de façon que la pâle lu-mière du ciel vînt tomber sur le lit. L’instant d’après, elle courait à la sonnette et l’agitait de toute sa force – encore quelques secondes, et il n’y eut plus à douter que Pierre Featherstone fût mort, la main droite encore cramponnée à ses clefs, et la gauche reposant sur le tas d’or et de billets de banque.
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