Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 33 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre X

 

 

Le sentiment de superbe confiance que le maire fondait sur l’insistance de M. Featherstone à garder auprès de lui Fred et sa mère, était bien peu de chose comparé à toutes les passions qui s’agitaient à cette heure dans l’âme des plus proches parents du vieillard. Depuis qu’il était alité, ceux-ci devenaient plus nombreux chaque jour et lui donnaient des preuves plus évidentes de leur manière de comprendre les liens de famille. Jamais insecte importun, dont la cuisinière se débarrasse avec de l’eau bouillante, ne fut plus mal venu sur un foyer, que ces insectes particuliers, parents et héri-tiers du sang des Featherstone, ne l’avaient été au foyer du pauvre Pierre, tant qu’il habitait son fauteuil dans le parloir lambrissé. Le frère Salomon et la sœur Jane étaient riches, et bien que le vieillard les reçût toujours avec sa brutalité ordi-naire, ils ne pensaient pas que leur frère, en accomplissant l’acte solennel de son testament, put négliger les droits pri-mordiaux de la richesse. Au moins n’avait-il jamais été assez inhumain pour les bannir de sa demeure, dont il était au con-traire tout naturel qu’il eût tenu à l’écart le frère Jonas et la sœur Marthe, et les autres qui n’avaient pas l’ombre de droits équivalents. Ils connaissaient la maxime de Pierre que l’argent était un bon œuf, qu’il fallait mettre dans un nid chaud.

Mais le frère Jonas, la sœur Marthe, et tous les exilés in-digents, considéraient les choses à un autre point de vue. Il paraissait probable aux plus pauvres et aux moins favorisés que Pierre, n’ayant rien fait pour eux pendant sa vie, se sou-

– 428 – viendrait d’eux à son dernier moment. Jonas assurait que les hommes aimaient à surprendre par leurs testaments, et, d’après Marthe, personne n’aurait lieu de s’étonner s’il lais-sait la meilleure partie de sa fortune à ceux qui l’espéraient le moins. Si leur frère, leur propre frère, ne changeait rien à son testament, c’est que peut-être il avait une réserve d’argent en dehors des dispositions déjà prises. Dans tous les cas, il y aurait là, sur les lieux, quelques-uns des membres de la famille les plus directs pour faire bonne garde contre ceux qui n’avaient pas les mêmes droits. On avait vu des exemples de ces testaments fabriqués ou dictés de force, qui faisaient passer à de faux légataires l’avantage de vivre sur les biens du défunt. Ce ne serait pas la première fois qu’on aurait surpris de ces parents éloignés détournant ainsi les choses à leur profit, et ce pauvre Pierre qui était là étendu sans secours ! Il fallait absolument que quelqu’un restât en sentinelle à demeure. Sur ce point ils étaient tous d’accord, et avec eux les neveux, nièces et cousins. Tous ces parents avaient le sentiment très positif qu’il y avait là un intérêt de famille à défendre et considéraient comme un devoir élé-mentaire de se montrer à Stone-Court.

La sœur Marthe, autrement dit mistress Cranch, qui ha-bitait les Chalky-Flats, et était atteinte d’un commencement d’asthme, ne pouvait entreprendre le voyage ; mais son fils, le propre neveu du pauvre Pierre, la remplacerait avantageu-sement, et veillerait à ce que son oncle Jonas n’abusât pas d’une façon déloyale des choses invraisemblables qui sem-blaient pourtant devoir arriver. En un mot, ce sentiment gé-néral coulait dans le sang des Featherstone, que chacun de-vait surveiller tous les autres et qu’il serait bon, en outre, que chacun de ceux-ci se rappelât que le Tout-Puissant le surveil-lait lui-même.

 

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Stone-Court voyait donc constamment arriver et repartir l’un ou l’autre des membres de la famille ; et Mary Garth avait la tâche désagréable de porter leurs messages à M. Featherstone, qui ne voulait en recevoir aucun et la faisait redescendre avec la mission plus désagréable encore de les congédier tous. À la tête du ménage elle se croyait tenue de les engager à prendre quelque chose, et elle consultait volon-tiers mistress Vincy pour ces petites collations servies au rez-de-chaussée, maintenant que M. Featherstone gardait le lit.

– Oh ! ma chère ! conseillait la généreuse mistress Vincy, il faut faire les choses le mieux possible, quand il s’agit de la dernière maladie et d’une propriété ! Dieu sait que je ne leur dispute pas les jambons de la maison ; seulement gardez le meilleur pour le jour de l’enterrement. Ayez toujours en ré-serve du veau farci et un beau morceau de fromage. Il faut s’attendre à tenir maison ouverte pendant ces dernières ma-ladies.

Mais quelques-uns des visiteurs vinrent et ne repartirent plus, après ce bon traitement de veau et de jambon, le frère Jonas par exemple.

Le frère Jonas, peu considéré dans le monde en raison du rang inférieur qu’il y occupait, vivait uniquement d’un métier dont il avait la modestie de ne pas se vanter, mais qui ne réclamait pas sa présence à Brassing, tant qu’il avait un bon coin pour s’abriter et qu’il était bien pourvu de nourri-ture. Il adopta le coin de la cuisine, d’abord parce qu’il le préférait, et aussi parce qu’il ne tenait pas à se trouver à côté de Salomon, sur le compte duquel son opinion fraternelle était très arrêtée. Assis dans un excellent fauteuil, revêtu de ses meilleurs habits, ayant toujours sous les yeux la vue de la

 

– 430 – bonne chère, il éprouvait le sentiment confortable d’être sur les lieux, évoquant d’agréables images du dimanche et du cabaret de l’Homme Vert. Il informa Mary Garth qu’il ne s’éloignerait pas du voisinage de Pierre, tant que ce pauvre homme serait encore du monde. Les membres les plus gê-nants d’une famille sont en général les gens d’esprit ou les idiots. Jonas était l’homme d’esprit parmi les Featherstone ; il plaisantait avec les servantes quand elles venaient près du foyer, mais il paraissait regarder Mary Garth comme un ca-ractère suspect et il la suivait d’un œil froid.

Mary eût supporté ces deux yeux-là avec une facilité re-lative ; mais ils n’y étaient pas seuls ; le jeune Cranch qui, ayant fait le voyage depuis les Chalky-Flats pour représenter sa mère et surveiller son oncle Jonas, trouvait également de son devoir de s’établir dans la cuisine, afin de tenir compa-gnie à son oncle. Le jeune Cranch n’était pas tout à fait au point intermédiaire entre l’homme d’esprit et l’idiot ; il pen-chait légèrement vers le dernier de ces deux types et louchait d’une façon à laisser dans le doute tout ce qui se rapportait à ses sentiments, sinon qu’ils n’étaient pas d’une nature puis-sante. Dès que Mary Garth entrait à la cuisine et que M. Jonas Featherstone commençait à la suivre de ses yeux froids et soupçonneux, le jeune Cranch tournait immédiate-ment la tête dans la même direction, semblant insister pour qu’elle remarquât la façon dont il louchait. C’en était trop vraiment pour la pauvre Mary ; parfois, elle en prenait de l’humeur, d’autres fois au contraire elle y perdait son sérieux.

Un jour même, elle ne put résister au plaisir de raconter la scène de la cuisine à Fred, qui s’y rendit tout aussitôt, sans paraître y aller exprès. Mais à peine eût-il fait face à ces deux paires d’yeux, qu’il lui fallut se précipiter par la porte la plus rapprochée pour se laisser aller, au milieu des terrines de la

– 431 – laiterie voisine, à un rire qui résonna sourdement contre les murailles et qu’on put parfaitement entendre de la cuisine. Il s’échappa par une autre porte, mais M. Jonas, à qui Fred ve-nait d’apparaître pour la première fois avec ses longues jambes, son teint blanc et ses traits délicats, ne manqua pas d’exercer ses sarcasmes, avec tout l’esprit dont il était sus-ceptible, sur les avantages extérieurs de ce jeune homme, alliés à des facultés morales de l’ordre le plus infime.

– Hé ! Tom ! Vous ne portez pas, vous, de ces nobles cu-lottes de gentleman, vous n’avez pas à montrer ces belles longues jambes, dit Jonas à son neveu en clignant de l’œil, pour indiquer qu’il y avait quelque chose de plus dans ses remarques, que leur côté incontestable. Tom se regarda, mais il n’est pas sûr qu’il fut enchanté de ses avantages mo-raux et qu’il n’eût pas préféré les longues et fines jambes de son vicieux rival et la coupable élégance de ses culottes.

Dans le salon il y avait aussi constamment des paires d’yeux à l’affût, et de vrais parents empressés à jouer le rôle de sentinelles. La plupart arrivaient, restaient pour le lunch, et repartaient ; mais le frère Salomon et la dame qui avait été Jane Featherstone pendant vingt-cinq ans avant d’être mis-tress Waule, trouvèrent bon d’être là tous les jours pendant des heures, sans autre occupation précise que d’observer cette rusée Mary Garth (si habile qu’on ne pouvait la trouver en faute), et de montrer à l’occasion des velléités de gri-maces larmoyantes – témoignage de leur aptitude à répandre des torrents dans une saison plus humide – à la pensée qu’il ne leur était pas permis d’entrer dans la chambre de M. Featherstone.

L’aversion du vieillard pour ses parents semblait aug-menter à mesure qu’il était moins capable de prendre plaisir

 

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à leur lancer des traits mordants. Trop faible pour piquer de ses sarcasmes, il n’en avait qu’une plus forte dose de venin accumulé dans le sang.

Les parents, de leur côté, se méfiant des messages qui leur étaient transmis par l’intermédiaire de Mary Garth, s’étaient présentés en personne à la porte de la chambre à coucher, tous deux en noir, mistress Waule avec un mou-choir déplié entre les mains, et tous deux avec le teint coloré d’un pourpre violet de demi-deuil ; mistress Vincy avec ses joues vermeilles et ses rubans roses était en train d’administrer un cordial à leur frère, et Fred, le vicieux jeune homme au teint blanc, se prélassait dans un large fauteuil.

À peine le vieux Featherstone eut-il aperçu ces person-nages funèbres apparaissant en dépit de ses ordres, que la rage le prit, une rage plus puissante que le cordial. Étendu sur une chaise longue et soutenu sur son séant par des cous-sins, il avait toujours à sa portée sa canne à pomme d’or ; se saisissant de cette arme, il la brandit en avant et en arrière aussi loin qu’elle put aller, comme pour mettre en fuite ces affreux spectres, s’écriant d’une voix rauque :

– Arrière, arrière, mistress Waule !… – Arrière Salomon !

– Oh ! frère, mon frère Pierre ! commença mistress Waule.

Mais Salomon étendit la main pour l’arrêter. C’était un homme à large face, de soixante-dix ans environ, avec de petits yeux vagues ; il avait le caractère plus doux et il se croyait beaucoup plus profond que son frère Pierre. Il ne ris-quait certainement pas d’éprouver jamais de déceptions de la part de ses semblables ; car ceux-ci ne pouvaient guère

 

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être plus avides de gain et plus hypocrites qu’il ne les en soupçonnait.

– Frère Pierre, dit-il d’un ton doucereux en même temps que grave et cérémonieux, je ne fais que mon devoir en vous parlant aujourd’hui des Trois-Clos et des affaires du manga-nèse. Le Tout-Puissant sait ce qui pèse sur mon âme.

– Alors il en sait plus long que je n’en veux savoir, répli-qua Pierre, en déposant sa canne comme pour indiquer une trêve qui ne manquait pas non plus d’un certain air de me-nace ; car il retourna cette arme de façon à se faire une mas-sue de la pomme d’or en cas de lutte plus rapprochée, regar-dant d’un air dur la tête chauve de Salomon.

– Mon frère, il y a des choses dont vous pourrez vous repentir de ne pas m’avoir parlé, dit Salomon, n’osant toute-fois s’avancer. Je pourrais veiller auprès de vous cette nuit, et Jane aussi veillerait volontiers, et vous n’auriez qu’à choi-sir votre temps pour me parler, ou me laisser parler.

– Oui, je choisirai mon temps et vous n’avez pas besoin de m’offrir le vôtre.

– Mais vous n’aurez pas le choix pour l’heure de votre mort, mon frère, reprit mistress Waule de sa voix sourde et mielleuse. Et quand vous serez étendu et privé de la parole, vous serez peut-être fatigué des étrangers qui vous entou-rent, et vous penserez à moi et à mes enfants…

Ici, sa voix se brisa sous l’impression de la pensée tou-chante qu’elle attribuait à son frère privé de la parole.

– Non, je ne le ferai pas. Je ne penserai à aucun de vous. J’ai fait mon testament.

 

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Puis il tourna la tête du côté de mistress Vincy et avala un peu de sa potion.

– Il y a des gens qui rougiraient de se substituer à d’autres dont c’est le droit légitime, dit mistress Waule en tournant ses yeux étroits dans la même direction.

– Oh ! ma sœur, dit Salomon avec une douceur ironique, nous ne sommes pas, vous et moi, assez distingués, assez beaux, assez instruits. Nous devons être humbles et céder le pas aux gens plus huppés que nous.

Fred ne se contint plus ; se levant et regardant M. Featherstone il lui dit :

– Faut-il que nous quittions la chambre, ma mère et moi, monsieur, afin de vous laisser seul avec vos amis ?

– Asseyez-vous, je vous dis, répliqua le vieux Feathers-tone avec aigreur. Restez où vous êtes. Adieu, Salomon, ajouta-t-il en secouant sa perruque et essayant vainement d’agiter encore son bâton. Adieu, mistress Waule, et ne re-venez plus.

– Je serai au rez-de-chaussée, mon frère, quoi qu’il ar-rive, dit Salomon. Je ferai mon devoir et il faudra voir ce que permettra le Tout-Puissant.

– Oui, en fait de propriétés sortant des familles, continua mistress Waule, et là surtout où il y a des jeunes gens rangés à pousser. Mais je plains ceux qui ne sont pas ainsi et je plains leurs mères. Adieu, mon frère Pierre !

– Souvenez-vous que c’est moi qui suis l’aîné après vous, mon frère, et que j’ai toujours prospéré dans mes affaires, exactement comme vous, et que j’ai déjà acquis des terres au nom de Featherstone, dit Salomon, comptant beaucoup sur

– 435 – cette réflexion comme une de celles qui pourraient lui reve-nir pendant les veilles de ses nuits. Mais je vous dis adieu pour le moment.

Ils n’en vinrent pas moins quotidiennement à Stone-Court, où ils restaient assis à leur poste, entretenant parfois à voix basse de ces dialogues traînants où la remarque et la réponse alternent à longs intervalles. Mais leur temps de garde dans le salon s’animait quelquefois par la présence de nouveaux hôtes. Maintenant que Pierre Featherstone était confiné dans sa chambre, on pouvait discuter de ses biens avec toutes les lumières que fournissaient les environs. Quelques voisins de la campagne ou de Middlemarch expri-maient leur sympathie pour la famille et épousaient ses inté-rêts contre les Vincy ; certaines visites féminines étaient même émues jusqu’aux larmes dans leurs conversations avec mistress Waule, en se souvenant qu’elles aussi s’étaient vues désappointées jadis par des codicilles et des mariages. Ces conversations s’arrêtaient court comme un orgue dont en laisse tomber le soufflet, dès que Mary entrait, et tous les yeux se dirigeaient sur elle comme sur une légataire possible ou comme sur une personne qui avait l’accès des coffres-forts.

Mais les hommes plus jeunes, parents ou amis de la fa-mille, étaient disposés à admirer en elle, dans cette lumière problématique, une jeune fille d’une conduite parfaite et ca-pable de devenir, au bout du compte, un assez bon parti au milieu de toutes les chances qui flottaient autour d’elle. Elle avait donc sa part de compliments et d’attentions polies.

Surtout de la part de M. Borthrop Trumbull, célibataire et commissaire-priseur distingué du pays, très mêlé aux ventes de terrains et de bétail : en réalité, un homme fait

 

– 436 – pour le public, dont le nom s’étalait sur des placards affichés dans un rayon fort étendu et qui pouvait avoir de bonnes rai-sons de plaindre ceux qui ne le connaissaient pas. C’était un petit-cousin de Pierre Featherstone, qui l’avait toujours traité avec plus d’aménité que les autres membres de la famille en considération de son utilité dans les questions d’affaires ; et dans les instructions relatives à son enterrement que le vieil-lard avait dictées lui-même, M. Trumbull était désigné comme l’un des porteurs de la bière. M. Borthrop Trumbull, était exempt de basse cupidité, mais il possédait le sentiment sincère de son propre mérite et la conviction de l’emporter sur ses compétiteurs en cas de rivalité. Or, s’il se trouvait que Pierre Featherstone eût, la bonne chère âme, fait preuve de générosité en sa faveur, il n’aurait rien à dire, lui Trum-bull, sinon qu’il ne l’avait jamais flatté, qu’il l’avait simple-ment conseillé de son mieux dans la mesure de son expé-rience, une expérience qui s’appuyait sur plus de vingt an-nées de pratique. Son admiration, loin de se concentrer uni-quement sur lui-même, s’était habituée, tant dans l’exercice de sa profession que dans la vie privée, à estimer volontiers toutes choses à une haute valeur. Il était amateur de belles phrases et ne se servait jamais d’un langage commun sans se reprendre aussitôt ; il avait le débit élevé, aimait à prédomi-ner, se promenait ou se tenait debout la plupart du temps, tirant son gilet par le bas ou le rajustant rapidement de l’index, de l’air d’un homme qui tient fortement à son opi-nion, et, pour compléter chacune de ces opérations de toi-lette, ne manquant jamais de jouer vigoureusement avec les volumineux cachets de sa chaîne de montre. Il y avait parfois une certaine férocité dans son maintien ; mais cela tenait surtout aux opinions erronées dont tant de gens sont imbus qu’ils mettent à une rude épreuve la patience d’un commis-saire-priseur d’un peu d’instruction et d’expérience. Homme

 

– 437 – du monde et homme public, c’était en un mot un homme ho-norable, ne rougissant pas de sa profession, et convaincu que le célèbre Peel (aujourd’hui sir Robert), s’il lui était présenté, ne pourrait mettre en doute son importance.

– Je ne craindrais pas une tranche de ce jambon et un verre de cette ale, miss Garth, si vous voulez bien me le permettre, dit-il en entrant au parloir à onze heures et demie, après avoir eu le privilège exceptionnel de voir le vieux Featherstone, et en venant se placer le dos à la cheminée entre mistress Waule et Salomon. Il n’est pas nécessaire que vous vous dérangiez pour cela, je vais sonner.

– Pardon, dit Mary, j’ai un ordre à donner.

– Eh bien, monsieur Trumbull, vous êtes hautement fa-vorisé, dit mistress Waule.

– Quoi ! d’avoir vu le vieillard ? Ah ! voyez-vous, c’est qu’il a toujours eu une jolie confiance en moi.

Ici, le commissaire-priseur se pinça les lèvres et fronça le sourcil d’un air méditatif.

– Est-il permis à tout le monde de demander ce qu’a dit un frère ? commença Salomon tout bas d’un ton d’humilité où il voulait mettre une finesse extraordinaire.

– Oh ! oui, il est permis à tout le monde de le demander, dit M. Trumbull d’un ton de bonne humeur un peu tranchant. Il est permis à tout le monde d’interroger. Il est permis à tout le monde de donner à ses remarques un tour interrogatif ; et la sonorité de sa voix s’élevait avec son éloquence.

– Je ne serais pas fâché d’apprendre qu’il ait pensé à vous, monsieur Trumbull. Je n’ai jamais été contre les méri-tants. Ce sont ceux qui ne méritent rien que je combats.

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– Ah ! voilà, voilà ! dit M. Trumbull d’une façon significa-tive. On ne peut nier que des gens non méritants se soient déjà trouvés légataires et même légataires universels. Il en est ainsi avec les dispositions testamentaires.

– Voulez-vous dire comme une chose certaine, monsieur Trumbull, que mon frère ait légué sa propriété en dehors de notre famille, demanda mistress Waule sur laquelle, étant donnée sa disposition naturelle au découragement, ses pa-roles venaient de produire un effet accablant.

– On ferait tout aussi bien de laisser tout de suite ses terres aux pauvres que de les laisser à de certaines gens, ob-serva Salomon, voyant que la question de sa sœur ne rece-vait pas de réponse.

– Comment, la terre de Blue-Goat ? insista mistress Waule. Oh ! monsieur Trumbull, vous ne voulez pas dire ce-la ? Ce serait se révolter à la face du Tout-Puissant qui l’a toujours fait prospérer.

Tandis que mistress Waule parlait, M. Borthrop Trum-bull, quittant sa place près de la cheminée, se dirigea vers la fenêtre, rajustant le col de sa cravate et promenant ses doigts dans ses favoris et dans les boucles de sa chevelure. Il s’arrêta près de la table à ouvrage de miss Garth, ouvrit un livre qui s’y trouvait et en lut le titre à haute voix avec une énergie pompeuse comme s’il l’offrait à la vente :

– Anne de Geierstein (il prononçait ieersteen) – ou la Fille du brouillard – par l’auteur de Waverley. Puis, tournant la page : « Près de quatre siècles se sont écoulés depuis que les événements rapportés dans cet ouvrage se passèrent sur le continent… »

 

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À ce moment le domestique parut avec un plateau, si bien que l’orateur fut dispensé de répondre à mistress Waule. Celle-ci et Salomon observaient, pendant ce temps, les mou-vements de M. Trumbull, convaincus dans leur for intérieur qu’une haute instruction faisait le plus grand tort aux affaires sérieuses ; M. Trumbull ne savait en réalité rien du tout du testament du vieux Featherstone, mais on n’aurait jamais pu, sur quelque sujet que ce fût, lui faire avouer son ignorance.

– Je ne prendrai qu’une vraie bouchée de jambon et un verre d’ale, dit-il d’une façon rassurante. Comme un homme qui a beaucoup d’affaires publiques, je prends un morceau sur le pouce, là où je peux. Je parierais pour la supériorité de ce jambon-là sur tous les jambons des Trois-Royaumes, ajou-ta-t-il en avalant quelques morceaux avec une alarmante précipitation. Il est meilleur à mon avis que les jambons de Freshitt-Hall, et je me crois bon juge.

– Il y a des personnes qui préfèrent les jambons avec moins de sucre, dit mistress Waule. Mais mon pauvre frère les voulait toujours avec du sucre.

– Si quelqu’un en réclame du meilleur, libre à lui ; mais, Dieu me bénisse ! quel fumet ! Je serais heureux de m’en procurer de cette qualité, c’est tout ce que je sais. – Il y a une certaine satisfaction pour un gentleman… Et M. Trumbull prononça ces paroles bien senties comme donnant là un pré-cieux avis… Il y a une certaine satisfaction pour un gentle-man à présenter un pareil jambon sur sa table.

M. Trumbull avait ces allures et cette franchise de gestes qui distinguent les races prédominantes du Nord.

– Vous avez là un ouvrage intéressant, à ce que je vois, miss Garth, dit-il, quand Mary fut rentrée. C’est par l’auteur

 

– 440 – de Waverley, c’est-à-dire par sir Walter Scott. J’ai moi-même acheté un de ses ouvrages, une publication tout à fait remar-quable intitulée Ivanhoë. Nous n’aurons pas de longtemps, je crois, d’écrivains qui l’emportent sur lui, il ne sera pas de si-tôt surpassé, à mon avis. Je lisais justement un passage au commencement d’Anne de Ieersteen cela débute bien. – Avec M. Borthrop Trumbull, dans sa vie privée comme dans ses affiches, les choses ne commençaient jamais, elles « débu-taient ». – Vous aimez la lecture, à ce que je vois. Êtes-vous abonnée à notre bibliothèque de Middlemarch ?

– Non, dit Mary. C’est M. Fred Vincy qui m’a apporté ce livre.

– Je suis moi-même grand amateur de livres, reprit M. Trumbull, je n’ai pas moins de deux cents volumes reliés et je me flatte qu’ils sont tous bien choisis. J’ai aussi des ta-bleaux de Murillo, de Rubens, Teniers, Titien, Van Dyck et autres. Je serais heureux de vous prêter tel ouvrage qu’il vous plaira de m’indiquer, miss Garth.

– Je vous suis très obligée, dit Mary sortant à la hâte, mais j’ai bien peu de temps pour lire.

– Je serais tenté de croire que mon frère a fait quelque chose pour elle dans son testament, murmura Salomon en tournant la tête du côté où Mary venait de disparaître.

– Sa première femme était cependant un maigre parti, objecta mistress Waule. Elle ne lui a rien apporté, et cette jeune fille n’est que sa nièce, et très fière avec cela ; et mon frère lui a toujours payé ses gages.

– Une fille sensée, malgré tout, à mon avis, dit M. Trumbull en achevant sa bière et en se relevant avec un geste énergique pour tirer son gilet. Je l’ai observée pendant

– 441 – qu’elle préparait une médecine avec des gouttes. Elle fait at-tention à ce qu’elle fait, monsieur. C’est un grand point chez une femme, et un grand point pour notre ami, là-haut, pauvre chère âme ! Un homme dont la vie est de quelque importance doit considérer sa femme comme une garde pour lui ; c’est ce que je ferais si je me mariais ; et je crois avoir vécu seul assez longtemps pour ne pas me tromper sur ce point. Il y a des hommes qui sont forcés de se marier pour élever leur situation. Mais, quand j’en viendrai là, moi, il fera beau le voir. On pourra regarder et me le dire. Je vous sou-haite le bonjour, mistress Waule ; bonjour, monsieur Salo-mon. Je souhaite que nous nous revoyions sous des auspices moins mélancoliques.

Quand M. Trumbull se fût retiré avec un salut élégant, Salomon se pencha vers sa sœur :

– Vous pouvez tenir pour certain, Jane, que mon frère a laissé une grosse somme à cette fille.

– Tout le monde le croirait, à entendre parler M. Trumbull, dit Jane. Puis, après une pause elle reprit : – Comme si on ne pouvait pas se confier à mes filles pour ver-ser des gouttes !

– Les commissaires-priseurs ont la parole vive, dit Salo-mon. Ce n’est pas pour dire que Trumbull n’ait pas fait sa fortune.

 

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