Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 22 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre IX

 

 

C’est ainsi que Dorothée en vint à sangloter dès qu’elle se trouva seule et tranquille dans son appartement. Mais elle fut soudainement tirée de son état par un coup frappé à la porte, qui lui fit en toute hâte essuyer ses yeux. Tantripp ve-nait lui remettre une carte, en lui disant qu’un monsieur at-tendait dans l’antichambre. Le courrier avait prévenu ce gen-tleman que mistress Casaubon était seule à la maison, à quoi il avait répondu qu’il était parent de M. Casaubon : Madame voulait-elle le recevoir ?

– Oui, dit Dorothée sans hésitation, faites-le entrer au salon.

Ses impressions sur le jeune Ladislaw se bornaient à peu près à se rappeler que, lorsqu’elle l’avait vu à Lowick, on lui avait parlé de la générosité de M. Casaubon à son égard, et aussi qu’elle avait pris quelque intérêt à son hésitation sur le choix d’une carrière. Elle était ravie de tout ce qui lui donnait une occasion de témoigner de ses sentiments de sympathie active, et, en ce moment, il lui semblait que cette visite vint juste à point pour l’arracher à sa mauvaise humeur et à son absorption en elle-même, pour lui rappeler la bonté de son mari, et lui faire sentir qu’elle avait le droit maintenant d’être de moitié avec lui dans ses bonnes actions. Elle attendit quelques minutes avant de se présenter ; mais, lorsqu’elle entra dans la chambre voisine, il restait sur son visage assez de traces de larmes pour lui donner une expression encore plus juvénile qu’à l’ordinaire et presque suppliante. Elle alla

– 287 – au-devant de Ladislaw avec ce sourire adorable de la bonté, où il n’entre pas un grain de vanité, et lui tendit la main. Il était de quelques années plus âgé qu’elle ; mais, en cet ins-tant, son teint se couvrant tout à coup de rougeur, il parais-sait de beaucoup le plus jeune et il parla avec une timidité très différente de l’insouciance de ses manières avec son compagnon ; Dorothée, étonnée de son trouble et voulant le mettre à l’aise, n’en devint que plus calme.

– J’ignorais que vous fussiez à Rome, ainsi que M. Casaubon, jusqu’à ce matin, quand je vous ai vue au mu-sée du Vatican ; je vous ai reconnue tout de suite, mais j’ai pensé que je trouverais à la poste restante l’adresse de M. Casaubon, et j’étais désireux de lui rendre mes devoirs, ainsi qu’à vous, le plus tôt possible.

– Veuillez bien vous asseoir. Il n’est pas ici en ce mo-ment ; mais il sera heureux, j’en suis sûre, d’avoir par moi de vos nouvelles, dit Dorothée s’asseyant distraitement elle-même entre la cheminée et la fenêtre, et lui désignant une chaise en face d’elle, avec tout le calme d’une gracieuse maî-tresse de maison. M. Casaubon est très occupé, mais vous nous laisserez votre adresse – n’est-ce pas ? – et il vous écri-ra.

– Vous êtes bien bonne, dit Ladislaw, qui commençait à oublier sa défiance, en observant avec intérêt les naïves traces des larmes qui avaient altéré le visage de la jeune femme. Mon adresse se trouve sur ma carte. Mais, si vous le permettez, je reviendrai demain à une heure où M. Casaubon sera chez lui.

– Il va lire tous les jours à la bibliothèque du Vatican, et vous aurez de la peine à le rencontrer, si vous ne prenez ren-dez-vous. Surtout à présent. Nous sommes sur le point de

– 288 – quitter Rome et il est très occupé. Il est généralement sorti à peu près depuis le déjeuner jusqu’au dîner. Mais je suis sûre qu’il voudra vous avoir une fois à dîner.

Will Ladislaw demeura muet d’étonnement. Il n’avait jamais aimé M. Casaubon ; et, n’eût été l’obligation qu’il lui avait, il s’en serait moqué comme d’une bûche d’érudition. Mais l’idée de ce pédant desséché, de cet élaborateur de niaiseries à peu près aussi importantes que le fonds de fausses antiquités amassées dans l’arrière-boutique du bro-canteur, l’idée de cet homme se faisant épouser d’une jeune et adorable créature, et passant loin d’elle toute sa lune de miel, pour aller tâtonner à la recherche de vieilles fadaises moisies (Will affectionnait l’hyperbole), cette image ridicule qui lui apparut tout d’un coup le frappa d’une sorte de dé-goût ; il était partagé entre l’envie d’éclater de rire et l’envie non moins déplacée de laisser libre cours à son mépris et à son irritation. Pendant un instant, il eut le sentiment que cette lutte intérieure amenait sur ses traits mobiles une gri-mace singulière, mais un effort énergique ne la fit enfin abou-tir à rien de plus méchant qu’un gracieux sourire.

Dorothée s’en étonna ; mais ce sourire était irrésistible, et il se refléta sur son visage, à elle. C’était une séduction que le sourire de Will Ladislaw, pour quiconque n’était pas fâché contre lui ; c’était un jet de lumière intérieure, illumi-nant ses yeux et son teint transparent, se jouant dans chaque courbe et chaque ligne de son visage, comme si quelque Ariel les touchait d’un charme nouveau pour en bannir à ja-mais toute trace de souci. Dorothée lui demanda d’un ton curieux :

– Quelque chose vous amuse ?

 

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– Oui, dit Ladislaw, rarement pris au dépourvu. Je son-geais à la grimace que j’ai faite, la première fois que je vous vis, quand vous avez si bien aplati mon pauvre dessin sous votre critique.

– Ma critique ? dit Dorothée s’étonnant davantage en-core. Certainement non. Je me sens toujours affreusement ignorante en peinture.

– Je vous ai soupçonnée d’en savoir assez long au con-traire pour trouver juste ce qu’il y avait à dire. Vous avez dit alors, je ne pense pas que vous vous en souveniez comme moi je m’en souviens, que le rapport de mon esquisse avec la nature vous échappait absolument. Du moins, l’avez-vous donné à entendre.

Will put rire à présent aussi bien que sourire.

– C’était là précisément mon ignorance, repartit Doro-thée, admirant la bonne humeur de Will. Si j’ai dit cela, c’est que je n’ai jamais pu découvrir la beauté d’un tableau, même de ceux que tous les bons juges déclaraient magnifiques, au dire de mon oncle. Et j’ai visité Rome dans la même igno-rance. Il y a, relativement, peu de peintures dont je puisse véritablement jouir. D’abord, quand j’entre dans une salle dont les murs sont couverts de fresques ou de tableaux pré-cieux, j’éprouve une sorte de crainte respectueuse – comme un enfant qui, assistant à de grandes cérémonies, n’en voit que les riches costumes et les longues processions ; je me sens en présence d’une vie supérieure à la mienne. Mais, quand je commence à examiner ces tableaux l’un après l’autre, ou bien la vie m’en semble s’évanouir, ou bien elle produit sur moi un effet violent et étrange. Cela doit tenir à l’engourdissement de mon intelligence. Je vois tant de choses à la fois et je n’en comprends pas la moitié. On finit

– 290 – toujours alors par se trouver stupide. Il est triste d’entendre dire qu’une chose est extrêmement belle et de ne pouvoir sentir qu’elle est belle. C’est comme d’être aveugle et d’entendre parler du ciel.

– Oh ! pour arriver au sentiment de l’art, il y a beaucoup à apprendre, dit Will. (Il n’était plus possible de douter main-tenant de la sincérité de l’aveu de Dorothée.) L’art est un vieux langage avec une quantité de styles d’emprunt et arti-ficiels, et le plus grand plaisir qu’on retire de les connaître, c’est parfois uniquement la satisfaction même de les con-naître. Je jouis immensément ici de l’art sous toutes ses formes ; mais si je voulais analyser cette jouissance, je la trouverais, je présume, tissée de bien des fils différents. C’est quelque chose que de barbouiller un peu soi-même et d’avoir une idée du procédé.

– Vous avez peut-être l’intention d’être peintre ? deman-da Dorothée avec un intérêt nouveau. Vous voulez faire de la peinture votre carrière ? M. Casaubon sera heureux d’apprendre que vous avez fixé votre choix.

– Non, oh non ! fit Will avec un peu de froideur. Je suis bien résolu à ne pas suivre cette carrière-là. C’est une vie trop exclusive et qui n’a malheureusement qu’un seul côté. J’ai beaucoup vu tous ces artistes allemands qui sont ici : je suis venu de Francfort avec l’un d’eux. Il y en a qui sont très bien, brillants même ; mais je n’aimerais pas en arriver, comme eux, à ne plus considérer l’univers autrement qu’au point de vue de l’artiste.

– Je comprends bien cela, dit Dorothée avec sympathie. Et, quand on est à Rome, il vous semble qu’il y a tant de choses qui seraient plus nécessaires dans le monde que les tableaux. Mais, si vous avez le génie de la peinture, ne serait-

– 291 – ce pas bien de vous en servir ? Peut-être pourriez-vous faire de plus belles choses que celles qui sont ici, ou du moins dif-férentes ; cela romprait la monotonie de tous ces tableaux entassés qui se ressemblent.

On ne pouvait se méprendre à cette naïveté et Will se sentit encouragé à une entière franchise.

– Il faudrait un bien rare génie pour une œuvre nouvelle. Le mien, je le crains fort, ne me permettrait même pas de refaire bien ce qui a déjà été fait, ou du moins de le refaire assez bien pour que cela en valût la peine. Et ce n’est pas à force de travail que je réussirais davantage. Quand les choses ne me tiennent pas facilement tout de suite, je n’y arrive jamais.

– J’ai entendu M. Casaubon regretter votre manque de persévérance, dit doucement Dorothée. Cette manière de prendre la vie comme un temps de vacances perpétuelles le choquait un peu.

– Oui, je connais l’opinion de M. Casaubon. Lui et moi, nous différons.

La nuance de dédain qui perça dans cette brève repartie blessa Dorothée. Le petit orage de la matinée l’avait rendue d’autant plus sensible à l’endroit de son mari.

– Certainement vous différez, dit-elle avec un certain or-gueil. Je ne songeais pas à vous comparer : une puissance de travail aussi persévérante et aussi dévouée à la science que celle de M. Casaubon n’est pas commune.

Will vit bien qu’elle était offensée, mais son irritation et son aversion latente pour M. Casaubon ne firent que s’en ac-croître. C’était par trop intolérable de voir Dorothée vénérer

 

– 292 – un tel mari ; un homme qui n’est pas le mari ne trouve jamais agréable de rencontrer ce genre de faiblesse chez une femme.

– Non certainement, répondit-il virement. Et voilà pour-quoi c’est pitié de voir toute cette science perdue, comme tant d’autres travaux d’érudition en Angleterre, uniquement par ignorance du travail qui se poursuit à côté dans le reste du monde. Si M. Casaubon savait lire l’allemand, il s’épargnerait beaucoup de peine et d’ennui.

– Je ne vous comprends pas, dit Dorothée émue et an-xieuse.

– Je veux dire seulement, reprit Will d’un ton léger, que les Allemands ont pris les devants dans les recherches histo-riques, et ils se moquent des résultats qu’on obtient en errant à travers les forêts la boussole à la main, alors qu’ils y ont déjà tracé de grandes routes. Quand je me trouvais autrefois avec M. Casaubon, je voyais bien qu’il aimait à se boucher les oreilles là-dessus : ce fut presque à son corps défendant qu’il lut un traité écrit en latin par un Allemand. J’en étais vraiment attristé.

Will ne songeait qu’à porter une botte vigoureuse qui ré-duirait à néant ce labeur tant vanté de M. Casaubon, il ne pouvait prévoir l’impression qu’en ressentirait Dorothée. Le jeune Ladislaw n’était pas lui-même très fort sur les écrivains allemands, mais il n’est souvent pas besoin de beaucoup de savoir pour regarder en pitié l’insuffisance d’autrui.

La pauvre Dorothée, à la pensée que le travail de toute la vie de son mari pourrait être perdu, ressentit une vive dou-leur ; elle n’eut même pas la force de se demander si ce jeune homme, qui avait tant d’obligations à M. Casaubon,

 

– 293 – n’aurait pas dû se garder d’un tel langage. Elle demeura as-sise, sans parler, les yeux attachés sur ses mains, absorbée dans la tristesse de cette pensée.

Will cependant, une fois ses traits meurtriers lancés, se sentit presque honteux, s’imaginant, au silence de Dorothée, l’avoir offensée plus encore ; et il se reprochait d’arracher ainsi les plumes de la queue de son bienfaiteur.

– Ce qui me l’a fait regretter surtout, conclut-il en pas-sant, comme c’est le cours ordinaire des conversations, du dénigrement à l’éloge peu sincère, ce qui me l’a fait regretter, c’est la gratitude et le respect que j’avais pour mon cousin. Pour un homme dont les talents et le caractère seraient moins distingués, cela n’aurait pas tant d’importance.

Dorothée le regarda : ses yeux brillant d’un éclat inusité exprimaient un sentiment violent, et, de son ton le plus triste, elle murmura :

– Comme je voudrais avoir appris l’allemand, à Lau-sanne ! Il y avait là beaucoup de professeurs allemands. Mais, à présent, je ne puis être bonne à rien.

Ces derniers mots de Dorothée furent pour Will une lu-mière nouvelle, mais encore mystérieuse. Comment en était-elle venue à accepter M. Casaubon ? Will avait éludé la ques-tion, la première fois qu’il avait vu Dorothée, en se disant qu’en dépit de l’apparence, elle devait être parfaitement dé-sagréable, mais aujourd’hui la solution n’en pouvait plus être aussi simple et expéditive. En tout cas, Dorothée n’était sû-rement pas désagréable. Elle n’était ni froidement adroite, ni mordante, mais adorablement naïve et sensible. C’était un ange abusé et séduit. Quel enchantement unique ce serait de pouvoir sans cesse attendre et recueillir les mélodieux frag-

 

– 294 – ments dans lesquels son âme et son cœur se dévoilaient dans une si simple ingénuité ? L’idée d’une harpe éolienne s’offrit encore à son esprit.

Elle s’était créé, pour se marier ainsi, quelque roman singulier. Et si M. Casaubon, pour l’emporter dans son re-paire, se fût servi des griffes d’un dragon au lieu des formes légales, c’eût été un acte d’héroïsme obligatoire que de la délivrer et de se jeter à ses pieds. Mais il représentait quelque chose de bien plus difficile à vaincre qu’un dragon ; il représentait un bienfaiteur ; il avait le monde et l’opinion pour lui, et en ce moment même il entrait dans la chambre, irréprochable comme toujours de maintien et de démarche. Dorothée paraissait en proie à un regret, et à une toute fraîche inquiétude ; Will, de son côté, à ses réflexions, à son admiration pour les sentiments de la jeune femme.

M. Casaubon ressentit à cette vue une surprise dépour-vue de toute espèce d’agrément, mais il ne se départit pas de sa politesse habituelle, pour saluer Will, qui se levait et lui expliquait sa présence chez lui. M. Casaubon était moins heureux que d’habitude et, peut-être pour cette raison, pa-raissait plus éteint et plus terne encore ; effet qui, sans cela, aurait pu être attribué au contraste de sa personne avec celle de son jeune cousin. La première impression que donnait l’aspect de Will était celle d’une clarté brillante et ensoleil-lée, ajoutant quelque chose de plus indéterminé encore, à sa mobilité d’expression. Les traits eux-mêmes paraissaient changer de forme ; sa bouche semblait tantôt grande et tan-tôt petite, et une légère ride du nez était faite comme pour ajouter aux métamorphoses du visage. Quand il tournait la tête d’un mouvement brusque, ses cheveux semblaient jeter des étincelles, et quelques personnes croyaient voir la

 

– 295 – marque du génie dans cet éclair de lumière. M. Casaubon était debout sans nul rayon sur sa physionomie.

Tandis que Dorothée tournait sur son mari des yeux an-xieux, elle n’était peut-être pas insensible à ce contraste, mais ce sentiment ne faisait que s’ajouter à d’autres causes pour rendre plus vive encore la nouvelle alarme qu’elle ve-nait de ressentir ; pour la première fois il s’élevait dans son cœur une tendresse compatissante, éveillée non plus par ses propres rêves, mais par les réalités de la destinée de son ma-ri. Pourtant la présence de Will en ce moment la rendait comme plus libre et plus à l’aise ; la bonne humeur de sa jeunesse était agréable, et peut-être aussi la sincérité de ses convictions. Elle sentait un besoin immense d’avoir quelqu’un à qui parler, et jamais auparavant elle n’avait ren-contré personne d’aussi souple, d’aussi prompt à tout com-prendre.

M. Casaubon émit gravement l’espoir que Will passait son temps à Rome d’une façon aussi profitable qu’agréable – il avait cru que son intention était de rester dans l’Allemagne du Sud, – puis il le pria de venir dîner avec eux le lende-main ; ils pourraient alors causer plus à l’aise ; car, pour le moment, il se sentait un peu fatigué. Ladislaw comprit l’intention, et, après avoir accepté, se retira sur-le-champ.

Les yeux de Dorothée suivaient avec anxiété son mari, qui s’affaissa d’un air de lassitude sur un canapé, appuyant sa tête sur sa main et regardant à terre. La rougeur aux joues et le regard brillant, elle vint s’asseoir à côté de lui et lui dit :

– Pardonnez-moi de vous avoir parlé si vivement ce ma-tin. J’ai eu tort. Je crains de vous avoir blessé et de vous avoir rendu cette journée encore plus pénible.

 

– 296 –

– Je suis heureux que vous le sentiez ainsi, ma chère, dit M. Casaubon. Il parlait avec calme, la tête légèrement incli-née de son côté ; mais, tout en la regardant, il restait dans ses yeux une expression inquiète.

– Mais vous me pardonnez, n’est-ce pas ? reprit Doro-thée avec un sanglot étouffé. Dans son besoin de quelque manifestation de tendresse, elle ne demandait qu’à exagérer ses torts. L’amour ne verrait-il pas de loin son repentir et ne se jetterait-il pas à son cou pour l’embrasser ?

– Ma chère Dorothée, celui qui ne se contente pas du re-pentir n’est fait ni pour le ciel ni pour la terre : vous ne pen-sez pas que je mérite d’être ainsi doublement banni par cette sévère sentence, dit M. Casaubon, faisant effort pour accen-tuer sa phrase et pour sourire du bout des lèvres.

Dorothée resta silencieuse, mais une larme, qui était ve-nue avec son sanglot de tout à l’heure, persista à tomber.

– Vous êtes excitée, ma chère. Je ressens, moi aussi, les suites pénibles d’un trouble d’esprit trop grand, dit M. Casaubon.

Il songeait, en réalité, à lui dire qu’elle n’eût pas dû re-cevoir le jeune Ladislaw en son absence ; mais il s’en abstint, d’abord parce qu’il sentit combien il serait peu gracieux, de sa part, de formuler contre elle un nouveau grief, au moment où elle avouait son repentir, pour s’épargner aussi à lui-même la fatigue d’une nouvelle agitation, et puis, enfin, parce qu’il était trop fier pour laisser voir la jalousie de ses sentiments ; la rivalité de ses confrères en érudition n’avait pas si complètement absorbé tout ce qu’il possédait de jalou-sie, qu’il ne lui en restât encore quelque peu à répandre dans d’autres directions. Il y a une sorte de jalousie qui a à peine

 

– 297 – besoin de feu pour s’allumer. Ce n’est pas encore une pas-sion, c’est le premier point noir qui se forme dans l’abattement brumeux et glacé de l’égoïsme inquiet.

– Je crois qu’il serait temps de nous habiller, ajouta-t-il en regardant sa montre.

Ils se levèrent tous deux, et jamais plus il n’y eut entre eux la moindre allusion à ce qui s’était passé ce jour-là. Do-rothée se le rappela toujours avec cette netteté que conser-vent dans la mémoire les époques de notre vie qui ont vu quelque chère espérance s’évanouir, ou quelque élément nouveau s’élever à notre horizon. C’était une folle illusion qui lui avait fait espérer de trouver chez M. Casaubon un écho à ses sentiments ; elle s’en était aperçue ce jour-là pour la première fois ; mais elle avait en même temps senti s’éveiller en elle le pressentiment qu’une ombre triste et dé-courageante pesait peut-être aussi sur sa vie, à lui, et qu’il avait besoin d’autant d’appui et de secours qu’elle-même.

 

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