Middlemarch - Tome I
Chapitre VIII
Les négociations au sujet des terres de Stone-Court, auxquelles Caleb Garth avait fait allusion, avaient fait l’objet d’un échange de lettres entre M. Bulstrode et M. Joshua Rigg Featherstone. Qui peut dire quels seront jamais les résultats d’une chose écrite ! Si elle a été par hasard gravée sur une pierre, qu’elle gise face contre terre sur un rivage désert, ou foulée par des hordes conquérantes, elle peut, après des siècles, finir par nous révéler un jour ou l’autre quelque se-cret des empires d’autrefois. Des circonstances analogues se présentent à chaque minute, au cours rapide de nos exis-tences. De même que la pierre piétinée par des générations peut tomber par de fines et étranges combinaisons du hasard sous les yeux d’un érudit, et servir enfin à fixer dans ses tra-vaux la date de certaines invasions, lui révéler des religions inconnues, de même une petite feuille de papier noirci d’encre, qui n’aura été longtemps qu’une innocente couver-ture de paquet ou qui aura servi de cale, peut finir par tom-ber grande ouverte sous les seuls yeux capables de l’interpréter et d’en faire l’origine d’une catastrophe.
Après cette comparaison un peu ambitieuse, il m’est plus facile d’appeler votre attention sur l’existence de ces petites gens par le moyen desquels, si peu que cela vous plaise, se règle en grande partie la course de notre univers. Si l’on souhaitait d’en voir réduire le nombre, le mieux serait peut-être de ne pas leur donner à la légère l’occasion d’exister. Mais les gens de l’espèce de Pierre Featherstone, auxquels on n’a jamais demandé une copie d’eux-mêmes,
– 573 – sont les derniers à attendre que pareille requête leur arrive, soit en prose, soit en vers. La copie, au cas présent, avait plus de ressemblance extérieure avec la mère, les traits de grenouille accompagnés de joues aux fraîches couleurs et de formes arrondies étant des charmes appréciés dans le beau sexe par un certain nombre d’admirateurs.
Les traits caractéristiques de la grossièreté de M. Rigg Featherstone étaient tous du genre sobre, buveur d’eau. De-puis les heures les plus matinales jusqu’aux plus avancées de la journée, il était toujours aussi lisse, aussi froid que la gre-nouille à laquelle il ressemblait, et le vieux Pierre s’était se-crètement réjoui de ce rejeton plus calculateur peut-être et beaucoup plus imperturbable encore que lui-même. J’ajouterai que ses ongles étaient irréprochables et qu’il comptait épouser quelque jeune demoiselle bien élevée, agréable de sa personne, tenant sans conteste à la bonne classe moyenne. Aussi bien ses ongles et sa modestie étaient-ils comparables à ceux de la plupart des gentlemen, bien que son ambition n’eût eu, pour éclore et se développer, qu’une existence de commis dans d’infimes maisons de commerce d’un port de mer.
Les abords de la maison sur lesquels donnaient les deux fenêtres du parloir de Stone-Court n’avaient jamais été mieux soignés qu’aujourd’hui, où M. Rigg Featherstone, les mains derrière le dos, contemplait ses domaines en maître. Mais on ne pouvait savoir s’il les regardait par amour de la contemplation ou pour tourner le dos à un personnage qui se tenait debout au milieu de la chambre, les jambes écartées et les mains dans ses poches, personnage qui, sous tous les rapports, formait un contraste frappant avec le lisse et froid Joshua Rigg. C’était un homme d’une soixantaine d’années, aux moustaches épaisses et grisonnantes, aux lourds che-
– 574 – veux crépus, florissant d’embonpoint, laissant voir à leur dé-savantage les coutures quelque peu usées de ses habits, avec l’air d’un gaillard qui viserait à se faire remarquer pendant un feu d’artifice.
Son nom était John Raffles. La saveur de son esprit aussi bien que son extérieur exhalait une vieille odeur de chambre de commis voyageur de dernier ordre.
– Allons, voyons, Josh ! disait-il d’une voix retentissante, considérez la chose dans ce sens-là. Voilà votre pauvre mère qui s’enfonce dans la vallée des ans, et vous êtes en état de lui donner un peu de confort.
– Pas, tant que vous vivrez. Rien ne sera capable de lui donner du confort tant que vous vivrez, repartit Rigg de sa voix froide et aiguë. Tout ce que je lui donnerai, c’est vous qui le prendrez.
– Vous gardez une dent contre moi, Josh, je le sais ; mais voyons maintenant, d’homme à homme, sans blaguer ; un petit capital me permettrait de faire du magasin un éta-blissement numéro un. Le commerce du tabac est en train de monter. J’y resterai cramponné, voyez-vous, comme une mouche à une toison, quand ce ne serait que pour ma propre fortune. Je serais toujours sur les lieux et rien ne pourrait rendre votre pauvre mère plus heureuse. Je veux m’établir désormais au coin de mon foyer, et, une fois attelé au com-merce du tabac, j’y apporterais une dose d’intelligence et d’expérience qu’on ne trouverait pas facilement ailleurs. Je ne veux pas vous tracasser tous les jours que Dieu fait, mais seulement faire entrer, une fois pour toutes, les choses dans leur véritable voie. Réfléchissez à cela, Josh, d’homme à homme, et votre pauvre mère que vous pourriez rendre heu-
– 575 – reuse pour le reste de ses jours ! J’ai toujours aimé cette vieille femme, par Jupiter !
– Avez-vous fini ? dit tranquillement M. Rigg, sans se dé-tourner de la fenêtre.
– Oui, j’ai fini.
– Alors, écoutez-moi, je vous prie. Plus vous me répétez une chose, moins je la crois. Plus vous désirez que je fasse une chose, plus j’aurai de raisons pour ne jamais la faire. Croyez-vous qu’il me plaise d’oublier comme vous me don-niez des coups de pied quand j’étais enfant, et comme vous nous preniez nos meilleurs morceaux, à ma mère et à moi ? Croyez-vous que j’oublie que vous ne cessiez de venir à la maison, pour tout vendre et tout emporter, et comme vous vous en alliez en nous plantant là. Je serais heureux de vous voir fouetté, attaché derrière une charrette. Ma mère a été bien folle avec vous, elle n’avait pas le droit de me donner un beau-père, et elle en a été punie. Je lui payerai sa pension chaque semaine, rien de plus, et je la supprimerai même, si vous osez encore vous présenter dans ces lieux ou me pour-suivre dans n’importe quel endroit de la province. La pre-mière fois que vous vous montrerez à l’intérieur de ces grilles, vous serez chassé par les chiens et à coups de fouet.
En achevant ces derniers mots, Rigg se retourna et re-garda Raffles de ses yeux saillants et glacés. Le contraste entre les deux hommes était aussi frappant en ce moment qu’il pouvait l’avoir été dix-huit ans auparavant, alors que Rigg était un petit garçon, rien moins que gentil et invitant aux coups de pieds, tandis que Raffles était l’Adonis un peu épais des salles de cabaret. Mais l’avantage était maintenant du côté de Rigg, et on aurait pu s’attendre à voir Raffles se retirer de l’air d’un chien battu. Point du tout. Il fit une gri-
– 576 – mace qui lui était habituelle, chaque fois qu’il était mis « hors de jeu ». Puis il poussa un petit rire et sortit de sa poche une gourde de brandy.
– Allons, Josh, dit-il d’une voix caressante, donnez-nous une cuillerée de brandy et un souverain pour me payer mon voyage, et je m’en irai. Parole d’honneur ! Je m’en irai comme un boulet, par Jupiter !
– Rappelez-vous, dit Rigg en tirant un trousseau de clefs, que, si je vous revois jamais, je ne vous adresserai pas la pa-role. Je ne vous connaîtrai pas plus que si je voyais un cor-beau ; et si vous faites semblant de me connaître vous n’en retirerez rien que ce renom de ce que vous êtes : un coquin malfaisant, impudent et vantard.
– C’est une pitié, cela, Josh, dit Raffles affectant de se gratter la tête et de plisser les sourcils, comme s’il était ré-duit à quia. Je vous aime beaucoup, par Jupiter ! beaucoup ! Il n’y a rien que j’aime autant que de vous tourmenter un peu, vous ressemblez tant à votre mère, et il faut que je m’en passe ! Mais le brandy et le souverain, c’est un marché.
Il tira sa gourde, et pendant que Rigg se dirigeait avec ses clefs vers un joli bureau en vieux chêne, Raffles, en la secouant, se rappela qu’elle tenait mal dans son enveloppe de cuir, et, apercevant un papier plié qui était tombé à l’intérieur du garde-feu, il le ramassa et le glissa sous le cuir, de façon à consolider le flacon.
Rigg revint avec une bouteille de brandy, remplit la gourde et tendit un souverain à Raffles sans le regarder ni lui parler. Il referma son bureau à clef, puis s’en alla vers la fe-nêtre et regarda dehors d’un air aussi impassible qu’au commencement de l’entrevue, tandis que Raffles s’accordait
– 577 – une gorgée de brandy, revissait la gourde et la déposait dans sa poche de côté, avec une lenteur provocante, tout en adressant une grimace au dos de son beau-fils.
– Adieu, Josh, peut-être pour toujours ! dit Raffles en dé-tournant la tête, quand il fut près de la porte.
Rigg le vit quitter la propriété et entrer dans le sentier. Les nuages gris tombaient en une petite pluie fine qui rafraî-chissait les haies en buisson et les bords herbeux du sentier, et hâtait le travail des moissonneurs occupés à charger les dernières gerbes de blé. Raffles, marchant de l’allure embar-rassée d’un flâneur citadin obligé de faire à pied une petite course dans la campagne, avait l’air aussi désorienté au mi-lieu de ce calme et des travaux des champs que l’eût été un babouin échappé d’une ménagerie. Mais il n’y avait là per-sonne pour s’étonner de son passage, si ce n’est les veaux depuis longtemps séparés de leurs mères, personne pour té-moigner la répugnance qu’inspirait sa présence, si ce n’est les petits rats d’eau qui fuyaient à son approche.
Le morceau de papier avec lequel Raffles avait assujetti sa gourde était une lettre signée : Nicolas Bulstrode. Mais tout en recourant fréquemment à son contenu, il n’était guère probable qu’il le dérangeât de son nouvel et si utile emploi.
– 578 –