Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 29 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre VI

 

 

M. et madame Casaubon, revenant de leur voyage de noces, arrivèrent à Lowick-Manor dans le milieu de janvier. Une neige fine tombait lorsqu’ils descendirent à leur porte, et, le lendemain matin, quand Dorothée passa de son cabinet de toilette dans le boudoir bleu vert que nous connaissons, elle vit la longue allée de tilleuls dressant ses troncs au-dessus d’une terre blanche, et étendant ses rameaux blancs vers le ciel gris et immobile. La plaine s’effaçait au loin dans une blancheur uniforme, sous une masse flottante de nuages bas. L’ameublement de la chambre s’était comme effacé aus-si, depuis qu’elle ne l’avait vu ; le cerf de la tapisserie avait un air de fantôme plus marqué encore sur son fond verdâtre d’un effet spectral ; les volumes qui garnissaient l’étagère ressemblaient plutôt à des imitations de livres, fixées là d’une façon à jamais immuable. Le feu brillant de bois de chêne sec allumé sur les chenets semblait ici un renouvelle-ment choquant de vie et d’éclat, comme l’apparition elle-même de Dorothée, lorsqu’elle entra tenant dans ses mains les écrins de cuir rouge qui renfermaient les camées de Célia.

Elle rayonnait de fraîcheur dans sa toilette de matin, comme la jeunesse peut seule rayonner. Il y avait un éclat de pierres précieuses sur son abondante chevelure tordue et dans ses yeux couleur noisette ; il y avait de la vie ardente et vermeille sur ses lèvres ; la blanche et virginale fourrure qui garnissait sa longue pelisse bleu clair mettait en relief la blancheur animée et vivante de son cou, autour duquel elle semblait tendrement s’enrouler comme d’elle-même ; et

– 384 – l’innocence à la fois sensible et naïve que respirait cette gorge blanche gardait tout son charme attrayant à côté de la pureté cristalline de la neige du dehors. En posant les écrins sur la table du bow-window, elle y laissa tomber ses mains, absorbée dans la contemplation de l’enclos blanc et silen-cieux qui constituait son univers visible.

M. Casaubon, qui s’était levé de bonne heure en se plai-gnant de palpitations, donnait audience dans la bibliothèque à son vicaire, M. Tucker. Célia n’allait pas tarder à venir, et durant les semaines suivantes il y aurait des visites de noces à faire et à recevoir, en un mot toute la suite de cette vie de transition qui semble faite pour répondre à l’excitation du bonheur conjugal naissant, et qui vous donne le sentiment d’une activité sans résultat, semblable à un rêve dont le rê-veur commence à douter. Les devoirs de sa vie de femme, qui lui étaient apparus si importants avant le mariage, sem-blaient s’effacer avec les tentures et le paysage noyé de va-peurs. Les hauteurs distinctes, où elle s’attendait à planer dans une communion entière avec un autre, étaient deve-nues difficiles à apercevoir même en imagination ; la déli-cieuse confiance d’une âme se reposant sur une autre âme supérieure et parfaite s’était écroulée jusqu’à devenir un ef-fort pénible, et alarmée par un pressentiment confus. Quand donc commenceraient ces jours de dévouement actif de la femme qui devait fortifier la vie de son mari et exalter la sienne propre ? Jamais peut-être de la façon dont elle les avait préconçus, mais de quelque façon pourtant.

En attendant, c’était la neige, et une voûte basse de va-peurs grises. C’était cette oppression écrasante d’une vie de femme riche, où tout se faisait pour elle et où personne ne demandait son aide, où elle devait péniblement garder comme une pure vision intérieure le sentiment d’une exis-

– 385 – tence utile et multipliée, au lieu de recevoir du dehors les appels qui eussent donné un emploi à ses fortes aspirations. « – Que ferai-je ? – Tout ce que vous voudrez, ma chère ! » – Telle avait été sa courte histoire, depuis qu’elle avait cessé d’apprendre ses leçons le matin et d’étudier d’ineptes mélo-dies sur le piano abhorré. Le mariage, qui devait lui indiquer une direction sérieuse dans des occupations utiles et obli-gées, ne l’avait pas encore délivrée de l’oppressive liberté qui pèse sur la femme du monde ; il n’avait même pas rempli ses loisirs de la joie absorbante d’une tendresse sans contrainte. Sa florissante jeunesse était là dans un emprisonnement mo-ral qui ne faisait qu’un avec le paysage glacial, incolore, bor-né, avec l’ameublement pâli, les livres toujours fermés et le cerf spectral dans son monde éteint et fantastique.

Pendant les premières minutes que Dorothée regarda au dehors, elle ne sentit que l’oppression morne des choses ex-térieures ; puis un douloureux souvenir lui revint, et, s’éloignant de la fenêtre, elle se mit à marcher par la chambre. Les pensées et les espérances qui peuplaient son âme la première fois qu’elle y était entrée, trois mois aupara-vant, n’existaient plus maintenant qu’à l’état de souvenirs : elle les jugeait comme nous jugeons des choses passées et fugitives.

Tous les souvenirs qu’elle en avait gardés étaient désen-chantés, morts, comme un transparent qui n’est pas éclairé. Son regard errant alla enfin tomber sur le groupe des minia-tures, et, là, du moins, elle vit quelque chose qui avait acquis une nouvelle vie et une signification nouvelle : c’était le por-trait de la tante Julia, cette tante de M. Casaubon qui avait fait un mariage malheureux, la grand’mère de Will Ladislaw.

 

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Dorothée pouvait maintenant se la représenter vivante, cette figure de femme si délicate, qui avait pourtant le regard ferme et une certaine étrangeté difficile à interpréter. Étaient-ce ses amis seulement qui avaient trouvé son ma-riage malheureux ? ou avait-elle fini par comprendre elle-même qu’elle s’était trompée, et goûté l’amertume des larmes dans le silence miséricordieux de la nuit ? Quels champs d’expérience Dorothée semblait avoir parcourus de-puis qu’elle avait regardé ce portrait pour la première fois ! Elle se sentit un nouveau lien de sympathie avec lui, comme s’il avait une oreille pour l’entendre et pouvait la voir comme elle le regardait. Il y avait là une femme qui avait connu des souffrances dans le mariage. Mais non, les couleurs en de-vinrent soudain plus vives, les lèvres et le menton semblè-rent s’agrandir, les cheveux et les yeux répandre de la lu-mière ; le visage avait pris quelque chose des traits d’un homme, et rayonnait sur elle avec ce regard concentré qui dit à celle sur qui il tombe, qu’elle est trop intéressante pour que le plus léger mouvement de sa paupière passe inaperçu. Cette ardente vision vint comme une douce lumière éclairer Dorothée ; elle se sentit sourire et, se détournant du portrait, s’assit, et leva les yeux comme si elle parlait à quelqu’un en face d’elle. Mais le sourire disparut pendant qu’elle conti-nuait à réfléchir.

Tout à coup elle dit à haute voix :

– Oh ! c’était cruel de parler ainsi ! Que c’est triste ! que c’est affreux !

Elle se leva et, s’en fuyant de la chambre, traversa d’un pas rapide les corridors avec un besoin irrésistible d’aller re-trouver son mari et de lui demander si elle pourrait lui être utile à quelque chose. Il lui semblait que toute sa tristesse du

 

– 387 – matin allait s’évanouir, si elle pouvait voir son mari heureux de sa présence.

Mais, lorsqu’elle fut en haut du sombre escalier de chêne, elle vit Célia qui montait, et, plus bas, M. Brooke échangeant des compliments et des paroles de bienvenue avec M. Casaubon.

– Dodo ! dit Célia de son petit ton de staccato tranquille ; puis elle embrassa sa sœur qui l’entoura de ses bras sans rien dire. Je crois bien qu’elles pleuraient un peu toutes deux fur-tivement, tandis que Dorothée descendait en courant l’escalier pour aller embrasser son oncle.

– Je n’ai pas besoin de demander comment vous allez, ma chère, dit M. Brooke après l’avoir baisée sur le front. Rome vous a réussi, à ce que je vois, bonheur, fresques, anti-quités, etc. Eh bien, c’est charmant de vous voir de retour, et vous comprenez toutes les choses de l’art, maintenant, eh ? Mais Casaubon est un peu pâle, vous savez. C’est aller un peu trop loin aussi que de travailler si durement pendant ses vacances. Je l’ai fait moi-même à une époque de ma vie.

M. Brooke tenait encore la main de Dorothée, mais il s’adressait à M. Casaubon :

– C’était à propos de topographie, de ruines, de temples… je croyais avoir découvert un fil nouveau, mais j’ai vu qu’après tout, cela ne mènerait à rien. Allez aussi loin que vous voudrez dans ce genre de choses, et il se peut que cela n’aboutisse à rien, vous savez.

Dorothée cependant regardait fixement son mari, an-xieuse à l’idée que ceux qui le revoyaient, après une ab-sence, découvraient peut-être en lui des signes dont elle ne s’était pas aperçue elle-même.

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– Ce n’est rien qui doive vous alarmer, ma chère, dit M. Brooke remarquant son expression. Un peu de bœuf et de mouton opéreront bientôt en lui un changement favorable. C’était très bien d’être pâle pour poser en saint Thomas d’Aquin, vous savez. Nous avons reçu juste à temps votre lettre. Mais, quant à d’Aquin… aujourd’hui… il était un peu trop subtil, n’est-ce pas ?… Qui est-ce qui lit les livres de d’Aquin ?

– Ce n’est certainement pas un auteur qui convienne aux esprits superficiels, dit M. Casaubon supportant ces ques-tions si inopportunes avec une patience pleine de dignité.

– Vous prendriez volontiers un peu de café, mon oncle ? demanda Dorothée, venant à son aide.

– Oui, allez avec Célia ; elle a de grandes nouvelles à vous apprendre. Je lui laisse le soin de tout vous dire.

Le boudoir bleu vert prit un aspect beaucoup plus gai quand Célia, enveloppée d’une pelisse pareille à celle de sa sœur, fut assise, examinant les camées avec une satisfaction tranquille.

– Est-ce joli d’aller à Rome en voyage de noces ? de-manda Célia, son visage se colorant de cette soudaine et dé-licate rougeur à laquelle Dorothée était habituée de sa part dans les plus petites occasions.

– Cela n’irait pas à tout le monde, pas à toi, chérie, par exemple, dit Dorothée fort calme.

Personne ne saurait jamais ce qu’elle pensait d’un voyage de noce à Rome.

– Mistress Cadwallader dit que c’est une bêtise des ma-riés de faire de ces longs voyages de noce. Elle dit qu’ils se

– 389 – fatiguent à la mort l’un de l’autre, et ne peuvent se disputer à leur aise comme ils le feraient chez eux. Lady Chettam m’a dit qu’elle était allée à Bath après son mariage. – Il y avait certainement dans la couleur qui paraissait et disparaissait sur les joues de Célia, quelque chose de plus que sa rougeur habituelle.

– Célia ! que s’est-il donc passé ? dit Dorothée avec un accent où se révélait sa tendresse de sœur. As-tu réellement de grandes nouvelles à m’apprendre ?

– C’est parce que tu étais partie, Dodo. Alors sir James n’avait plus que moi à qui parler, dit Célia avec une certaine malice dans les yeux.

– Je comprends. C’est ce que j’ai toujours pensé et espé-ré, dit Dorothée prenant le visage de sa sœur entre ses mains et la regardant à moitié anxieuse.

Le mariage de Célia lui semblait une chose plus sérieuse qu’autrefois.

– Il n’y a que trois jours de cela, reprit Célia. Et lady Chettam est très bonne.

– Et tu es très heureuse ?

– Oui. Nous ne nous marierons pas tout de suite, parce qu’il faut tout préparer. Et puis je n’ai pas envie de me ma-rier si vite, je trouve charmant d’être fiancés. Nous aurons toute notre vie ensuite pour être mariés.

– Je ne crois pas que tu puisses mieux trouver, Kitty. Sir James est un homme bon et honorable.

– Il a continué à s’occuper des chaumières, Dodo. Il te dira tout ce qu’il a fait depuis. Seras-tu contente de le voir ?

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– Sans doute, je le serai ; peux-tu me demander cela !

– Je craignais seulement que tu ne fusses devenue si sa-vante ! dit Célia.

Elle considérait la science de M. Casaubon comme une sorte de vapeur nuisible qui pourrait avec le temps absorber un corps voisin.

 

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