Middlemarch - Tome I
Chapitre IV
Mais Fred ne retourna pas le lendemain à Stone-Court, et cela pour cause majeure. Il avait rapporté de ses prome-nades dans les rues infectes de Houndsley, à la recherche de Diamant, non seulement un mauvais marché et un mauvais cheval, mais encore le bénéfice d’une maladie ; après deux ou trois tours de simple fatigue et de mal de tête, le malaise empira si bien, à son retour de Stone-Court, qu’en entrant dans la salle à manger il se jeta sur un sofa et répondit aux questions inquiètes de sa mère :
– Je me sens très malade, je crois qu’il faudrait faire chercher Wrench.
Wrench arriva, mais il n’appréhenda rien de grave, don-na à entendre que ce n’était qu’une indisposition passagère et ne parla pas de revenir le lendemain. Il jouissait dans la maison Vincy d’un crédit justifié, mais les hommes les plus capables, fatigués par le côté pénible de leurs occupations, sont sujets à se laisser aller peu à peu à la routine et à ne plus accomplir leur besogne qu’à la façon machinale du son-neur de cloches. M. Wrench était un petit homme correct et bilieux avec une perruque bien peignée ; il avait un dur mé-tier, un tempérament irascible, une femme lymphatique et sept enfants. Il était, ce jour-là, particulièrement pressé, ayant à quatre milles de là une consultation avec le docteur Minchin.
Il arrive parfois aux grands d’hommes d’État de se trom-per ; pourquoi les petits médecins ne se tromperaient-ils
– 364 – pas ? M. Wrench ne manqua pas d’envoyer à Fred ses pilules blanches ordinaires qui n’amenèrent aucun soulagement. Le pauvre Fred ne voulant pas, malgré cela, se croire réellement « pincé », se leva le lendemain comme à son ordinaire, assez tard, et descendit à la salle à manger dans l’intention de dé-jeuner. Mais il ne réussit qu’à s’asseoir et à grelotter auprès du feu. On manda encore M. Wrench, mais il était parti pour ses tournées de malades, et mistress Vincy voyant le regard altéré et l’état pitoyable de son fils bien-aimé, se mit à pleu-rer en disant qu’elle allait faire chercher le docteur Sprague.
– Oh ! qu’importe, ma mère ! ce n’est rien, dit Fred en lui tendant une main sèche et brûlante. Je serai bientôt tout à fait remis. J’ai dû prendre froid dans cette course humide et malsaine.
– Maman, dit Rosemonde qui était assise à la fenêtre, voilà M. Lydgate arrêté dans la rue à parler à quelqu’un. Si j’étais vous, je le prierais d’entrer. Il a guéri Hélène Buls-trode. On dit qu’il guérit tous ses malades.
Mistress Vincy courut à la fenêtre et l’ouvrit, toute pré-occupée de Fred et sans nul souci des convenances. Lydgate, qui n’était qu’à deux pas, se retourna au bruit de la fenêtre, avant même qu’on l’eût appelé. L’instant d’après, il était dans la chambre, et Rosemonde se retira après avoir attendu juste assez de temps pour laisser voir sur son visage une ex-pression d’inquiétude charmante, mêlée au vague sentiment de ce qui allait s’ensuivre.
Lydgate eut à entendre un long récit, dans lequel mis-tress Vincy insista avec un remarquable instinct sur tous les points les moins importants et surtout sur ce que M. Wrench avait dit ou n’avait pas dit de l’utilité d’une nouvelle visite. Lydgate se rendit compte tout de suite qu’il pouvait se créer
– 365 – là une mauvaise affaire avec Wrench, mais le cas était assez grave pour le faire passer par-dessus cette considération ; il était convaincu que Fred était dans la période d’incubation de la fièvre typhoïde, et qu’il avait pris tout juste les médi-caments contraires à ceux qu’il aurait fallu. Il le fit mettre immédiatement au lit, demanda qu’une garde ne le quittât pas, et insista sur toutes sortes de précautions et de soins à observer strictement.
En présence de ces indications et d’un danger possible, la pauvre mistress Vincy, affolée de terreur, déclara abomi-nable le procédé de M. Wrench, lui qui avait soigné leur mai-son pendant tant d’années, lui qu’on avait préféré à M. Peacock, bien que M. Peacock fût aussi leur ami. Elle ne pouvait, « sur sa vie », comprendre pourquoi M. Wrench né-gligerait ses enfants plus que d’autres ! Il n’avait pas négligé ceux de M. Larcher quand ils avaient eu la rougeole, et certes, mistress Vincy ne souhaitait pas qu’il l’eût fait ; et, si quelque chose arrivait… Ici, l’esprit de la pauvre mère s’égara tout à fait, et sa gorge de Niobé et sa figure épanouie se convulsèrent tristement.
La scène se passait au vestibule, où Fred n’était plus à portée d’entendre ; mais Rosemonde ouvrit la porte du salon et s’avança, l’inquiétude sur le visage. Lydgate essaya d’excuser M. Wrench, disant que les symptômes de la mala-die pouvaient n’être pas encore bien déterminés la veille, et que cette espèce de fièvre était très équivoque dans ses commencements. Il allait se rendre tout de suite à la phar-macie afin de ne pas perdre de temps, puis il écrirait à M. Wrench pour le mettre au courant de ce qui avait été fait.
– Mais il faut que vous reveniez vous-même ; il faut que vous suiviez Fred maintenant. Je ne puis pas confier mon
– 366 – enfant à un médecin qui vient ou qui ne vient pas. Je ne garde rancune à personne, Dieu merci ; et M. Wrench m’a sauvée lors de ma pleurésie, mais il aurait mieux fait de me laisser mourir si… si…
– Je trouverai donc M. Wrench ici demain, n’est-ce pas ? dit Lydgate assez convaincu que ce docteur n’était pas très en état de soigner un cas de ce genre…
– Oui, s’il vous plait, monsieur Lydgate, faites cet arran-gement, dit Rosemonde venant en aide à sa mère et lui pre-nant le bras pour l’emmener.
M. Vincy, à son retour, fut très fâché contre Wrench et déclara qu’il lui était bien indifférent qu’il ne revînt plus ja-mais chez lui. Lydgate continuerait maintenant à soigner Fred, quoi que Wrench pût dire ou penser. Ce n’était pas une plaisanterie que d’avoir la fièvre dans la maison. Il fallait prévenir tout le monde de ne pas venir dîner mardi. Et Prit-chard n’avait pas besoin de monter de vin ; le brandy était le meilleur remède contre l’infection.
– Je boirai du brandy, ajouta M. Vincy énergiquement ; c’est un garçon malchanceux que ce Fred ; il aurait besoin plus tard d’une fière compensation, sans quoi je ne sais pas qui pourrait souhaiter d’avoir un fils aîné.
– Ne dites pas cela, Vincy, dit la mère dont les lèvres tremblaient, si vous ne souhaitez pas que mon fils me soit enlevé.
– Vous allez vous éreinter vous-même à vous tuer, Lucy, je vois cela, reprit M. Vincy plus doucement. Mais Wrench saura ce que je pense de cette affaire. Je suis le dernier à chanter avec les autres les louanges des nouveaux venus, médecins ou pasteurs, qu’ils soient ou non les créatures de
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Bulstrode. Mais Wrench saura ce que j’en pense, qu’il le prenne comme il voudra !
Malgré toute la politesse de Lydgate, Wrench ne le prit pas bien du tout. Ce spécimen irritable d’une race suscep-tible ne refusa pas cependant de se trouver avec Lydgate dans la soirée, mais il fut obligé d’entendre mistress Vincy lui dire :
– Eh ! Wrench ! qu’ai-je donc fait pour que vous me trai-tiez ainsi ? Vous en aller et ne pas revenir ! Et penser que mon garçon pourrait n’être plus qu’un cadavre !
M. Vincy, qui avait entretenu un feu violent contre cet ennemi appelé « l’infection », et était en conséquence forte-ment échauffé, tressaillit en entendant venir Wrench et passa au vestibule pour lui faire connaître sa façon de penser.
– Je vous dirai, Wrench, que ceci passe la plaisanterie, commença le maire qui, ayant eu dernièrement à répriman-der en public des coupables, savait donner à sa personne une ampleur d’importance. Laisser la fièvre s’établir ainsi sans vous en prévenir, dans une maison !… il y a des choses pour lesquelles on ne va pas en justice et on devrait y aller ! Voilà mon opinion.
Mais ces reproches peu judicieux étaient encore plus fa-ciles à supporter que le sentiment de recevoir une leçon d’un autre et surtout d’un autre plus jeune, comme Lydgate qui le considérait apparemment comme ayant besoin d’en rece-voir ; « car dans le fait » (dit plus tard M. Wrench), Lydgate faisait parade de connaissances étrangères et d’excentricités qui ne prendraient pas. Pour le moment, il rentra sa colère, mais il écrivit ensuite pour décliner l’honneur de continuer ses soins dans de telles conditions. C’était sans doute de
– 368 – bons clients que la maison Vincy ; mais, en matière profes-sionnelle, M. Wrench n’était disposé à s’humilier devant per-sonne. Il se dit qu’il y avait beaucoup de chances pour que Lydgate fût peu à peu entraîné à se trouver en faute ; ses ten-tatives si peu dignes pour discréditer la vente des drogues par ses confrères pourraient bien tourner promptement à son détriment. Il ne se fit pas faute de remarques mordantes sur les allures de Lydgate, allures de charlatan qui cherche à se créer une réputation factice auprès des gens crédules.
C’était là un point où Lydgate se blessait aussi facile-ment que Wrench. Recueillir les suffrages et les applaudis-sements des ignorants était non seulement humiliant, mais dangereux et aussi peu enviable que la réputation d’un fai-seur d’almanachs. Il était impatienté de cette folle attente de miracles que l’on fonde toujours sur un débutant et avec la-quelle il faut marcher et faire son chemin ; par sa franchise professionnelle, Lydgate était homme à se faire autant de tort que Wrench pouvait le souhaiter.
Lydgate, pourtant, entra comme médecin chez les Vincy, et cet événement devint un sujet général de conversation à Middlemarch. D’après les uns, les Vincy s’étaient conduits d’une façon scandaleuse, M. Vincy avait menacé Wrench et mistress Vincy l’avait accusé d’empoisonner son fils. D’autres étaient d’avis que la réussite de Lydgate était provi-dentielle, qu’il était merveilleusement habile à guérir les fièvres, et que Bulstrode avait raison de le pousser. Pour beaucoup même, c’était Bulstrode qui avait fait venir Lyd-gate dans la ville : une certaine mistress Taft, qui était tou-jours occupée à compter des points et des mailles et recueil-lait toutes ses informations par bribes attrapées entre deux rangs de tricot, s’était mis dans la tête que M. Lydgate était
– 369 – un fils naturel de Bulstrode, ce qui semblait justifier tous ses soupçons sur les gens du monde évangélique.
Elle communiqua un jour cette lumineuse idée à mis-tress Farebrother, qui ne manqua pas d’en avertir son fils en ajoutant :
– Rien ne m’étonnerait de la part de Bulstrode ; mais j’en serais fâchée pour M. Lydgate.
– Comment, ma mère, s’écria le vicaire en éclatant de rire, vous savez fort bien que M. Lydgate appartient à une bonne famille du nord de l’Angleterre. Il n’avait jamais en-tendu parler de Bulstrode avant de venir ici.
– Bien, pour ce qui concerne M. Lydgate, Camden, dit la vieille dame avec sa précision ordinaire. Mais, quant à Buls-trode, le bruit pourrait être vrai et se rapporter seulement à quelque autre fils…
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