Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 31 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre VIII

 

 

M. Casaubon n’eut pas de nouvelle attaque, et, au bout de peu de jours, il commença à reprendre sa vie normale. Mais Lydgate parut considérer le cas comme nécessitant beaucoup d’attention ; il restait longtemps assis auprès de son malade à l’observer. Aux questions que lui fit M. Casaubon sur son état, il répondit que la cause de sa ma-ladie tenait à une faute commune aux hommes de science : une application trop forte et continue ; le remède était de se modérer dans son travail et de rechercher la variété dans ses délassements. M. Brooke, qui assistait à l’une de ces conver-sations, suggéra que M. Casaubon ferait bien de se mettre à pêcher comme Cadwallader, d’avoir un établi de tourneur, de fabriquer de petits objets, des pieds de table et ce genre de choses-là.

– En un mot, vous me recommandez de prendre les de-vants sur l’arrivée de ma seconde enfance, dit le pauvre Ca-saubon non sans quelque amertume. Ces choses-là, ajouta-t-il en regardant Lydgate, me distrairaient comme pourraient se distraire les prisonniers d’une maison de correction en nettoyant de l’étoupe.

– J’avoue, dit en souriant Lydgate, que la distraction est une prescription peu satisfaisante. C’est à peu près comme si on demandait aux gens de se maintenir en bonnes disposi-tions. Je devrais peut-être vous dire tout simplement de vous soumettre à vous ennuyer un peu, en supprimant quelque chose de votre travail habituel.

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– Oui, oui, dit M. Brooke. Faites jouer Dorothée avec vous au trictrac, le soir. Il y a le volant aussi. Je me rappelle le temps où il était à la mode. Mais, au fait, vos yeux ne s’en accommoderaient peut-être pas, Casaubon. Il faut pourtant un peu de délassement, vous savez… Eh bien, pourquoi n’essayeriez-vous pas de quelque étude légère ? la conchylio-logie, par exemple – cela doit être, il me semble, une étude facile – ou bien demandez à Dorothée de vous lire des choses légères : Smollet, Random, Humphrey Clinker. C’est peut-être un peu leste, mais elle peut tout lire maintenant qu’elle est mariée. Je me souviens d’en avoir ri aux larmes ; il y a un passage des plus drôles à propos des culottes d’un postil-lon… Nous n’avons plus tant d’humour aujourd’hui. J’ai pas-sé par ces choses-là, moi, mais elles sont peut-être nouvelles pour vous.

– Aussi nouvelles que l’habitude de me nourrir de char-dons, aurait pu répondre M. Casaubon, s’il n’avait écouté que son sentiment. Mais il se contenta de s’incliner d’un air résigné, avec tout le respect qu’il devait à l’oncle de sa femme, en faisant observer que les ouvrages en question avaient sans doute été une ressource pour un certain ordre d’esprits.

– Vous voyez, dit l’éminent magistral à Lydgate après qu’ils eurent quitté la chambre, Casaubon a toujours été un peu étroit, et le voilà assez embarrassé, maintenant que vous lui défendez son travail habituel, qui doit être quelque chose de très profond, vous savez… Moi, je n’ai pas donné là de-dans. J’ai toujours aimé le changement. Mais un clergyman est tenu d’un peu plus court. Que ne le nomme-t-on évêque à présent ? Il a fait pour Peel une excellente brochure. Il aurait là plus de mouvement et plus de surface ; il prendrait un peu d’embonpoint. Je vous recommande d’en causer à mistress

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Casaubon. Elle est assez intelligente pour tout comprendre, ma nièce. Dites-lui que son mari a besoin de gaieté et de dis-tractions. Suggérez-lui des moyens de l’amuser.

Sans prendre l’avis de M. Brooke, Lydgate était déjà dé-cidé à parler à Dorothée. Elle n’avait pas entendu son oncle formuler à bâtons rompus ses agréables conseils sur les nou-velles distractions à introduire à Lowick. Elle était, d’ailleurs, presque toujours auprès de son mari ; et les marques sin-cères de vive inquiétude, qu’amenait sur son visage et dans sa voix tout ce qui touchait le moral et la santé de M. Casaubon, constituaient un drame que Lydgate allait suivre avec intérêt. Il pensait bien qu’il ne faisait que son de-voir en disant la vérité à Dorothée sur l’avenir probable de son mari ; mais il pensait aussi qu’il serait intéressant de causer confidentiellement avec elle. Un médecin, par le fait de ses études et de ses observations psychologiques, est trop facilement amené à faire de ces solennelles prophéties que la vie et la mort se chargent de confondre. Lydgate avait sou-vent exercé sa critique sur ces prédictions gratuites et il était résolu à s’en bien garder.

Au moment où il demandait à voir mistress Casaubon, qui était allée se promener, elle apparut avec Célia, le visage encore brillant de la lutte contre le vent de mars. Dorothée le fit entrer dans la bibliothèque, uniquement préoccupée de ce qu’il pouvait avoir à lui dire de son mari. C’était la première fois qu’elle pénétrait dans cette pièce depuis la maladie de M. Casaubon, et les domestiques n’en avaient pas ouvert les volets.

– Cette obscurité ne vous est pas désagréable ? dit Doro-thée s’arrêtant debout au milieu de la chambre. Depuis que vous avez interdit les livres, la bibliothèque a été abandon-

 

– 405 – née. Mais j’espère que M. Casaubon y reviendra bientôt. N’est-ce pas que vous le trouvez mieux ?

– Oui, il se remet beaucoup plus vite que je ne le pensais d’abord. Il est presque revenu à son état normal.

– Vous ne craignez pas de retour de la maladie ? interro-gea Dorothée dont l’oreille avait été prompte à saisir quelque réticence dans la voix de Lydgate.

– Ce sont des cas sur lesquels il est particulièrement dif-ficile de se prononcer. Ce que je peux affirmer à coup sûr, c’est qu’il sera utile de bien surveiller M. Casaubon pour qu’il ne s’expose pas à une trop grande surexcitation nerveuse.

– Je vous supplie de me parler franchement, insista Do-rothée. Je ne puis supporter l’idée qu’il pourrait y avoir quelque chose que je n’aie pas su, et dont la connaissance m’aurait fait agir différemment.

Ces mots lui échappèrent comme un cri : il était évident qu’ils venaient de trahir quelque expérience douloureuse en-core récente.

– Asseyez-vous, ajouta-t-elle, en s’asseyant elle-même sur la chaise la plus rapprochée et en jetant loin d’elle son chapeau et ses gants, repoussant d’instinct toute étiquette lorsqu’une grave question de destinée était en jeu.

– Ce que vous dites là met fin à mon hésitation, dit Lyd-gate. C’est notre devoir, à nous, médecins, de prévenir au-tant que possible de semblables regrets. Mais je vous prie d’observer que la maladie de M. Casaubon est précisément un de ces cas sur l’issue desquels il est le plus difficile de se prononcer. Il peut vivre encore cinquante ans ou davantage,

 

– 406 – sans avoir une santé beaucoup plus mauvaise que par le pas-sé.

Dorothée était devenue très pâle, et quand Lydgate se tut, elle reprit à voix basse :

– Vous voulez dire si nous sommes très prudents ?

– Oui, prudents à éviter toute excitation, toute applica-tion excessive.

– Il serait bien malheureux, s’il lui fallait renoncer à son œuvre, dit Dorothée, prévoyant aussitôt la possibilité d’un tel malheur.

– Je l’ai bien vu. La seule chose à faire est de chercher, par tous les moyens possibles, à modérer et à varier ses oc-cupations. Grâce à un heureux concours de circonstances, il n’y a, comme je vous le disais, pas de danger immédiat à craindre de cette affection du cœur qui, je le crois, doit avoir été la cause de la dernière attaque. D’autre part, il se peut que le mal se développe plus rapidement : c’est un de ces cas où la mort est quelquefois subite. Il ne faut rien négliger et prendre garde à tout ce qui pourrait amener une crise fatale.

Il y eut quelques instants de silence pendant lesquels Dorothée resta assise comme si elle eût été de marbre ; et pourtant la vie était au dedans d’elle si intense à cette heure, que son esprit n’avait jamais encore, en un temps aussi court, franchi un aussi grand nombre de scènes et de spec-tacles différents.

– Aidez-moi, je vous en prie, dit-elle enfin de la même voix basse. Dites-moi ce que je puis faire.

– Que pensez-vous de voyages à l’étranger. Vous avez été dernièrement à Rome, je crois ?

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Les souvenirs qui faisaient de cette idée une ressource, absolument illusoire, créèrent comme un nouveau courant qui secoua Dorothée de sa pâle immobilité.

– Oh ! pas cela, non ; ce serait pire que tout, fit-elle avec un désespoir presque enfantin, tandis que des larmes tom-baient le long de ses joues. Rien ne pourra nous être utile, du moment qu’il n’y prend pas plaisir.

– Je voudrais vous avoir épargné ce chagrin, dit Lydgate profondément ému, mais s’étonnant de la manière dont s’était fait ce mariage. Une femme comme Dorothée était tout à fait en dehors de ses idées sur les femmes.

– Vous avez bien agi ; je vous remercie de m’avoir dit la vérité.

– Vous comprenez, du reste, que je ne dirai rien qui puisse éclairer M. Casaubon lui-même sur son état. Je crois désirable qu’il ne sache rien de tout cela, si ce n’est qu’il doit éviter tout excès et observer certaines règles. Un ennui, une émotion quelconques, seraient à craindre pour lui.

Lydgate se leva, et Dorothée se leva aussi, mécanique-ment au même instant, détachant son manteau et le jetant loin d’elle, comme s’il l’étouffait. Il la salua et allait la quitter, lorsqu’une impulsion soudaine, qui se serait terminée par une prière si elle avait été seule, la fit s’écrier avec un san-glot dans la voix :

– Oh ! vous êtes un homme éclairé, je le sais. Vous n’ignorez rien de ce qui se rapporte à la vie et à la mort. Conseillez-moi ; pensez à ce que je puis faire. Il a travaillé toute sa vie en vue de cet unique but. Il ne se soucie pas d’autre chose. Et moi je ne me soucie pas d’autre chose non plus.

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Bien des années après, Lydgate se rappelait encore l’impression qu’il avait eue de cet appel involontaire, ce cri d’une âme à une âme, entre lesquelles il n’y avait pas d’autre sentiment commun que celui qu’ils étaient deux natures du même ordre se mouvant dans le même milieu confus, dans la même vie tumultueuse, illuminée par instants d’une flamme incertaine et agitée. Mais que pouvait-il répondre, sinon qu’il reviendrait le lendemain voir M. Casaubon.

Après son départ, les larmes de Dorothée coulèrent abondamment et la soulagèrent de son étouffante oppres-sion. Puis elle sécha ses yeux, se souvint qu’il ne fallait pas trahir son chagrin à son mari et fit du regard le tour de la chambre, s’apprêtant à dire au domestique de la ranger comme d’habitude, maintenant que M. Casaubon pouvait à tout moment désirer d’y revenir. Sur son bureau se trou-vaient des lettres qui y étaient restées éparses depuis le jour de l’accident, entre autres les deux lettres de Ladislaw. Celle qui lui était adressée n’avait pas même été ouverte. Le sou-venir de ces lettres était d’autant plus pénible à Dorothée, qu’elle attribuait à l’irritation qu’elle avait témoignée l’agitation de son mari et son attaque subite. Aussi n’avait-elle eu jusqu’ici aucune envie de lire ces lettres, non plus que d’aller les chercher dans la bibliothèque ; mais elle jugea qu’il était prudent de les soustraire à la vue de son mari : quelles qu’eussent été les causes de son mécontentement, il fallait, si possible, lui éviter tout nouvel ennui à ce sujet. Elle se mit donc à parcourir rapidement la lettre à lui adressée, afin de s’assurer s’il était ou non nécessaire d’écrire pour empêcher cette visite inopportune.

Will écrivait de Rome. Ses obligations envers M. Casaubon, disait-il, étaient trop réelles pour que tous re-merciements ne semblassent pas déplacés. Pourrait-il, à

– 409 – moins d’être le misérable le plus dénué de cœur qui ait ja-mais rencontré une âme généreuse, ne pas lui en avoir une reconnaissance profonde ? Se répandre en paroles de remer-ciements, c’eût été comme de dire : « Je suis honnête. » Mais Will reconnaissait enfin que son caractère avait besoin pour se former de connaître les difficultés de la vie et la lutte pour l’existence ; la générosité de son parent l’ayant jusqu’ici dis-pensé de toute peine, il espérait, en cessant d’y recourir, se corriger de certains défauts que M. Casaubon lui-même avait souvent relevés. Il n’avait qu’une manière de s’acquitter, si l’on pouvait jamais s’acquitter d’une telle dette : prouver à son bienfaiteur les bons effets de l’éducation qu’il avait reçue et renoncer désormais à des secours pécuniaires auxquels d’autres avaient plus de droits que lui-même. Il allait revenir en Angleterre pour tenter la fortune, comme tant d’autres jeunes gens qui portaient tout leur capital dans leur cerveau. Son ami Naumann l’avait prié de se charger du tableau de la Dispute, acheté par M. Casaubon, et que Will, avec la permis-sion de ce dernier et de madame Casaubon, apporterait en personne à Lowick.

On pouvait, si c’était le cas, l’empêcher d’arriver mal à propos, en lui écrivant poste restante à Paris au cours de la quinzaine. À cette lettre il en joignait une autre pour Doro-thée, dans laquelle il continuait une discussion sur l’art en-tamée avec elle à Rome ; puis, sous une forme alerte et vive, les mêmes remontrances à propos de son fanatisme de sym-pathie, la raillant de ce qu’elle n’avait pas assez de sagesse pour jouir tout bonnement et simplement des choses en elles-mêmes ; c’était enfin un débordement de sa jeune et exubérante nature, impossible à lire en ce moment pour Do-rothée ; il lui fallait avant tout prendre un parti immédiat pour l’autre lettre, peut-être était-il encore temps d’empêcher Will de venir à Lowick. Dorothée finit par don-

– 410 – ner la lettre à son oncle qui se trouvait précisément là, en le priant de faire savoir à Will que M. Casaubon avait été ma-lade et que sa santé ne lui permettait pas de recevoir de vi-site.

Personne de plus disposé à écrire une lettre que M. Brooke. La seule difficulté pour lui était de la faire courte.

– Certainement, ma chère, dit-il, j’écrirai. C’est un gar-çon fort intelligent, ce jeune Ladislaw ; je le crois en bon chemin de parvenir. Sa lettre est bien ; elle fait voir son opi-nion sur toutes choses. Je me charge de lui donner des nou-velles de Casaubon.

Mais le petit bout de la plume de M. Brooke était un or-gane pensant, développant sur le papier une foule de phrases généralement bienveillantes, avant que sa pensée intime pût s’en rendre bien compte. Que sa plume exprimât des regrets ou donnât des conseils, M. Brooke, en se relisant, avait tou-jours lieu d’être satisfait de sa prose, la chose qu’il fallait dire lui venant à souhait et amenant chez lui une suite d’idées auxquelles il n’avait jamais pensé auparavant. Dans le cas présent, sa plume imagina que c’était grand dommage que le jeune Ladislaw ne vînt pas dans le pays à ce moment de l’année, afin que M. Brooke pût faire plus ample connais-sance avec lui et lui faire voir ses gravures italiennes long-temps négligées. Sa plume prenait un tel intérêt à ce jeune homme, qui commençait son chemin dans le monde avec tout un fonds d’idées nouvelles, qu’à la fin de la seconde page, elle avait persuadé à M. Brooke d’engager Ladislaw à venir à Tipton-Grange, puisqu’on ne pouvait le recevoir à Lowick. Et pourquoi pas ? Ils trouveraient une quantité de choses à faire ensemble ; on était à une époque toute parti-culière de progrès, l’horizon politique s’agrandissait. La

 

– 411 – plume de M. Brooke enfin se laissa aller à un petit discours qu’il avait dernièrement rédigé pour ce piètre organe de pu-blicité intitulé le Pionnier de Middlemarch. Tout en cachetant sa lettre, M. Brooke se sentit envahi par toutes sortes de pro-jets confus. Un jeune homme capable de donner une forme à ses idées, le Pionnier qu’ils achèteraient afin de frayer la voie à un nouveau candidat, ses documents utilisés… qui pourrait dire enfin ce qui en résulterait ? Puisque Célia allait se marier très prochainement, il serait toujours fort agréable d’avoir un jeune compagnon à table avec lui, au moins pour quelque temps.

Mais il s’en alla sans faire part à Dorothée du contenu de sa lettre ; elle était occupée auprès de son mari, et, dans le fait, ces choses étaient sans importance pour elle.

 

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