Middlemarch - Tome I
Chapitre IX
Lydgate, ce soir-là, parla de mistress Casaubon à miss Vincy, et appuya avec une certaine énergie sur le sentiment profond qu’elle paraissait avoir pour cet homme solennel, absorbé par l’étude et de trente ans plus vieux qu’elle.
– Elle est dévouée à son mari, c’est naturel, répondit Ro-semonde, faisant voir par là que le dévouement était, pour elle, une conséquence nécessaire du mariage ; et cette idée parut à l’homme de science la plus jolie qu’une femme put exprimer ; mais Rosemonde, pendant ce temps, songeait que ce n’était pas chose si mélancolique d’être châtelaine de Lo-wick, avec un mari menacé sans doute d’une mort pro-chaine… La trouvez-vous très jolie ?
– Elle est certainement belle ; mais je n’y ai jamais pen-sé, dit Lydgate.
– Ce serait, je suppose, contraire à votre profession, dit Rosemonde, dont le sourire laissa voir ses fossettes. Mais comme votre clientèle s’étend ! L’autre jour vous avez été appelé chez les Chettam, maintenant chez les Casaubon.
– Oui ! Mais, en vérité, j’aime moins à soigner ces ma-lades-là que les pauvres gens. Il y a moins de variété dans les cas ; il faut supporter de leur part bien plus d’embarras, et écouter respectueusement débiter des sottises.
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– Pas plus qu’à Middlemarch, dit Rosemonde. Et là au moins vous traversez de vastes galeries, et vous respirez par-tout un parfum de roses.
– Vous dites vrai, mademoiselle de Montmorency, fit Lydgate, inclinant la tête vers la table, et soulevant du qua-trième doigt le délicat mouchoir qui sortait du ridicule de Rosemonde, comme pour jouir de son parfum, tout en la re-gardant avec un sourire.
Mais cette agréable et parfaite liberté, avec laquelle Lydgate papillonnait autour de la fleur de Middlemarch, ne pouvait pas durer éternellement. Il n’était pas plus possible, dans cette ville que dans une autre, de s’isoler au milieu du monde, et deux jeunes gens flirtant continuellement en-semble n’avaient aucun moyen d’échapper « aux embarras divers, aux charges, aux coups, aux chocs, aux poussées » au milieu desquels toute chose suit sa marche particulière. Tout ce que faisait miss Vincy devait infailliblement être remar-qué ; et peut-être était-elle en ce moment plus particulière-ment encore exposée aux regards des admirateurs et des cri-tiques ; car mistress Vincy, après avoir fait quelque difficulté, s’était décidée à aller passer quelque temps avec Fred à Stone-Court ; c’était le seul moyen de contenter le vieux Featherstone et de surveiller Mary Garth, en qui elle voyait une bru de moins en moins désirable, à mesure que Fred re-venait à la santé.
La tante Bulstrode, par contre, vint un peu plus souvent dans Lowick-Gate voir Rosemonde, maintenant qu’elle était seule. Mistress Bulstrode avait une sincère affection pour son frère ; elle pensait toujours qu’il eût pu faire un meilleur ma-riage, mais elle voulait du bien à ses enfants. Or mistress Bulstrode était intimement liée, de longue date, avec mis-
– 414 – tress Plymdale. Elles avaient à peu près les mêmes goûts, en matière d’étoffes, de services de porcelaine et de pasteurs ; elles se confiaient mutuellement leurs petits soucis de santé et de ménage ; une certaine supériorité du côté de mistress Bulstrode, plus de sérieux dans le caractère, plus de respect pour l’intelligence, la possession d’une maison hors ville, donnaient plus de couleur à leurs entretiens, sans pour cela nuire à leur intimité.
Mistress Bulstrode, au cours d’une de ses visites du ma-tin à mistress Plymdale laissa échapper qu’elle ne pouvait pas rester plus longtemps, parce qu’elle allait voir la pauvre Rosemonde.
– Pourquoi dites-vous pauvre Rosemonde ? interrogea mistress Plymdale, petite femme dégourdie, aux yeux ronds, ressemblant à un faucon apprivoisé.
– Elle est si jolie, et elle a été élevée avec tant de légère-té. Sa mère, vous le savez, y a toujours apporté cette insou-ciance qui me fait si peur pour les enfants.
– Eh bien, Henriette, si j’ai mon opinion à donner, dit mistress Plymdale énergiquement, tout le monde aurait cru, je dois l’avouer, que vous et Bulstrode seriez enchantés de ce qui est arrivé, car vous avez tout fait pour mettre M. Lydgate en avant.
– Que voulez-vous dire, Célina ? fit mistress Bulstrode avec une naïve surprise.
– Rien ; mais, pour ce qui regarde Ned, je dois au ciel une sincère reconnaissance. Il serait certainement plus en état que bien d’autres d’entretenir une telle femme ; mais ce que je lui souhaite, c’est d’en chercher une ailleurs. Une mère n’en a pas moins toujours des inquiétudes. Du reste, si
– 415 – j’étais obligée de parler, je vous dirais que je n’ai jamais aimé voir arriver des étrangers dans une ville.
– Ce n’est pas mon avis, Célina ; M. Bulstrode aussi était un étranger. Abraham et Moïse étaient des étrangers dans la terre promise, et on nous enseigne à prendre soin des étran-gers. Et surtout, ajouta mistress Bulstrode, après une courte pause, lorsqu’ils sont irréprochables.
– Je ne parlais pas au sens religieux, Henriette ; je par-lais en mère.
– Célina, vous ne m’avez certainement jamais rien en-tendu dire contre le mariage d’une de mes nièces avec votre fils.
– Oh ! c’est la vanité qui fait agir miss Vincy, je suis sûre que ce n’est pas autre chose. Il n’y avait pas un jeune homme, à Middlemarch, assez bien pour elle ; je l’ai entendu dire, ou à peu près, à sa mère. Ce n’est pas là un esprit chré-tien, il me semble. Mais, aujourd’hui, d’après tout ce qu’on raconte, elle a trouvé aussi fier qu’elle.
– Vous ne voulez pas dire qu’il y ait quelque chose entre Rosemonde et M. Lydgate ? dit mistress Bulstrode, passa-blement mortifiée de sa propre ignorance.
– Est-il possible que vous n’en sachiez rien, Henriette !
– Oh ! je sors si peu, et je n’aime pas les commérages ; je n’entends absolument rien dire. Vous voyez tant de gens que je ne vois pas. Votre cercle est un peu différent du nôtre.
– Oui, mais il s’agit de votre nièce, et du grand favori de M. Bulstrode ; c’est le vôtre aussi, j’en suis sûre, Henriette ! Je pensais, il y a quelque temps, que vous l’aviez en vue pour Kate, quand elle serait un peu plus âgée.
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– Mais je ne crois pas, interrompit mistress Bulstrode, qu’il puisse rien y avoir de sérieux pour le moment ! Mon frère me l’eût certainement dit.
– Eh bien, chacun juge à sa manière, mais ce que je sais, moi, c’est que personne ne peut voir miss Vincy et M. Lydgate ensemble, sans les prendre pour des fiancés. Toutefois ce n’est pas mon affaire. Voulez-vous que je relève pour vous le patron des mitaines ?
En sortant de cet entretien, mistress Bulstrode se rendit chez sa nièce avec un poids nouveau sur le cœur. Elle était fort bien mise ; mais, en voyant Rosemonde qui venait de rentrer et s’avançait au-devant d’elle en robe de promenade, elle ne put s’empêcher de remarquer avec une nuance d’amertume que sa nièce portait une toilette presque aussi coûteuse que la sienne. Mistress Bulstrode était une édition féminine et réduite de son frère ; elle n’avait rien de la pâleur et de la voix éteinte de son mari. Son regard était bon et honnête, et son langage exempt de circonlocutions.
– Vous êtes seule, je vois, ma chère, dit-elle en regardant gravement autour d’elle dans le salon où elles entraient en-semble. Rosemonde devina, à n’en pas douter, que sa tante avait quelque chose de particulier à lui dire, et elles s’assirent à côté l’une de l’autre. Cependant la ruche inté-rieure du chapeau de Rosemonde était si jolie qu’il était im-possible de n’en pas désirer une pareille pour Kate, et les yeux passablement aiguisés de mistress Bulstrode se prome-naient, tout en parlant, sur ce charmant tour ruché.
– Je viens d’apprendre à l’instant quelque chose qui vous concerne et qui m’a beaucoup surprise, Rosemonde.
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– Qu’est-ce donc, ma tante ? Les yeux de Rosemonde er-raient sur le grand col brodé de sa tante.
– Je puis à peine le croire, que vous soyez fiancée sans que je le sache, sans que votre père m’en ait rien dit.
Ici, les yeux de mistress Bulstrode finirent par s’arrêter sur Rosemonde, qui rougit vivement et dit :
– Je ne suis pas fiancée, tante.
– Comment se fait-il donc que tout le monde le dise, que ce soit l’entretien de toute la ville ?
– L’entretien de toute la ville, ce n’est pas grand’chose, je pense, dit Rosemonde intérieurement ravie.
– Oh ! ma chère, faites attention ; ne faites pas fi de vos voisins. Souvenez-vous que vous venez d’avoir vingt-deux ans, et que vous n’aurez pas de fortune : votre père est hors d’état, j’en suis sûre, de vous faire une dot. M. Lydgate est très versé dans les travaux intellectuels, et plein de moyens ; je sais que cela a beaucoup d’attrait. J’aime beaucoup, moi-même, à causer avec ces hommes-là, et votre oncle en fait grand cas. Mais sa profession, dans cette ville, c’est quelque chose de bien maigre. Sans doute il ne faut pas s’attacher uniquement aux intérêts de cette vie, mais il est également rare qu’un médecin ait des convictions religieuses, il a l’intelligence trop fière. Et vous, de votre côté, vous n’êtes pas faite pour épouser un homme pauvre.
– M. Lydgate n’est pas un homme pauvre, ma tante. Il a de très hautes relations de famille.
– Il m’a dit lui-même qu’il était pauvre.
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– Cela vient de son habitude de voir des gens qui vivent sur un grand pied.
– Ma chère Rosemonde, vous ne devez pas songer à vivre sur un grand pied.
Rosemonde baissa les yeux, et se mit à jouer avec son ridicule. Ce n’était pas une jeune fille violente, et elle n’avait jamais de réponses tranchantes, mais elle avait bien l’intention de vivre comme il lui plairait.
– Ainsi, c’est donc vrai, dit mistress Bulstrode en regar-dant gravement sa nièce. Vous pensez à M. Lydgate ; il y a quelque chose entre vous sans que votre père le sache ! Soyez franche, ma chère Rosemonde, M. Lydgate vous a demandée en mariage ?
Rosemonde éprouvait un sentiment très pénible. Elle avait toujours été parfaitement tranquille sur le sentiment qu’elle inspirait à Lydgate et sur ses intentions ; mais, main-tenant que sa tante lui posait la question, elle souffrait de ne pouvoir répondre : oui. Son orgueil en était blessé, mais son empire ordinaire sur elle-même lui vint en aide.
– Je vous prie de m’excuser, tante. C’est un sujet dont je préférerais ne pas parler.
– Vous ne donneriez pas votre cœur à un homme, sans la certitude de l’épouser, je veux le croire, ma chère. Et son-gez aux deux excellents partis que vous avez refusés, je le sais, – et il y en a un qui est encore tout à votre portée, si vous ne persistez pas à le rejeter. J’ai connu une jeune fille d’une très grande beauté qui a fini par se très mal marier, en agissant ainsi. M. Ned Plymdale est un gentil jeune homme ; – il y a des gens qui le trouveraient de belle mine ; il est fils unique, et une grande affaire comme la leur vaut bien mieux
– 419 – qu’une profession libérale. Non pas que le mariage soit tout. Je voudrais vous voir chercher d’abord le royaume de Dieu. Mais une jeune fille devrait toujours rester maîtresse de son cœur.
– Si cela était, je ne le donnerais certainement jamais à M. Ned Plymdale. Je l’ai déjà refusé. Si j’aimais, j’aimerais du premier coup, et mon amour ne changerait jamais, dit Ro-semonde, avec le sentiment de jouer avec grâce son rôle d’héroïne de roman.
– Je vois ce qu’il en est, ma chère, dit mistress Bulstrode d’une voix mélancolique en se levant pour sortir. Vous avez laissé votre cœur se donner, sans rien recevoir en retour.
– Pas du tout, ma tante, dit énergiquement Rosemonde.
– Alors, vous êtes donc bien convaincue que M. Lydgate a pour vous un sérieux attachement.
Les joues de Rosemonde brûlaient d’une rougeur persis-tante, et elle se sentait profondément mortifiée. Elle préféra se taire, et sa tante se retira d’autant plus convaincue de la vérité de l’histoire.
Dans les choses indifférentes et du monde, M. Bulstrode était disposé à faire ce que sa femme souhaitait, et, cette fois, sans lui donner ses raisons, elle le pria de tâcher de dé-couvrir, à la première occasion, dans un de ses entretiens avec Lydgate, si ce dernier avait l’intention de se marier bientôt. Le résultat de cette enquête fut négatif. En répon-dant à toutes les questions contradictoires de sa femme, M. Bulstrode montra bien que Lydgate n’avait pas parlé comme un homme qui aurait quelque attachement devant se terminer par un mariage. Dès lors mistress Bulstrode sentit qu’elle avait un devoir sérieux à remplir, et elle se ménagea
– 420 – bientôt un tête-à-tête avec Lydgate, dans lequel elle passa, de ses questions sur la santé de Fred Vincy et de l’expression de son intérêt sincère pour la nombreuse famille de son frère, à des remarques générales sur les dangers auxquels leur éta-blissement dans le monde expose les jeunes gens. Les jeunes hommes, dit-elle, tombaient souvent dans le désordre, vous causaient de gros ennuis, et vous récompensaient bien mal de tous les sacrifices d’argent qu’on avait faits pour eux ; et, quant à une jeune fille, elle était exposée à bien des incidents qui pouvaient mettre obstacle à ses projets d’avenir.
– Surtout si elle est remplie d’attraits, et que ses parents voient beaucoup de monde, dit mistress Bulstrode. Les hommes ont des attentions pour elle, l’accaparent pour le seul plaisir du moment, et cela éloigne d’autres prétendants. Je trouve que c’est assumer une lourde responsabilité, mon-sieur Lydgate, que de mettre obstacle aux perspectives d’avenir d’une jeune fille.
Ici, mistress Bulstrode fixa ses yeux sur lui avec une in-tention évidente d’avertissement, sinon de blâme.
– Certainement, fit Lydgate en la regardant, peut-être même en la fixant un peu à son tour. D’un autre côté, il faut qu’un homme soit un bien grand fat pour s’imaginer qu’une jeune fille ne pourra recevoir ses attentions sans s’éprendre de lui, ou sans le donner à croire aux autres.
– Oh ! monsieur Lydgate, vous connaissez très bien vos avantages. Vous savez que nos jeunes gens d’ici ne pour-raient rivaliser avec vous. En fréquentant assidûment une maison, vous pouvez rendre très difficile, sinon même im-possible, l’établissement d’une jeune fille, et l’empêcher d’accepter les demandes qui se présentent.
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Lydgate fut moins flatté de la reconnaissance de ses avantages sur les Orlandos de Middlemarch qu’ennuyé de l’intention facile à deviner de mistress Bulstrode. Quant à elle, satisfaite d’avoir mis dans son langage toute l’énergie et toute l’habileté nécessaires, ne doutant pas d’avoir été com-prise, elle détourna la conversation.
Les Proverbes de Salomon nous disent qu’un palais ma-lade ne trouve partout que grossière farine d’orge ; ils au-raient pu nous dire que, de même, une conscience mal à l’aise croit partout surprendre des insinuations. Quand le lendemain, M. Farebrother, prenant congé de Lydgate dans la rue, lui dit qu’ils se rencontreraient sans doute, le soir, chez Vincy :
– Non, répondit brièvement Lydgate ; il avait à travailler, il renoncerait désormais à sortir le soir.
– Ah ! vous allez vous attacher au mât, hein ! et vous êtes en train de vous boucher les oreilles, dit le vicaire. Eh bien, si vous ne voulez pas vous laisser séduire par les si-rènes, vous avez raison de prendre vos précautions à temps.
Quelques jours auparavant, Lydgate n’aurait rien vu de plus dans ces mots que la façon habituelle de s’exprimer du vicaire. Mais ils lui semblèrent aujourd’hui renfermer une insinuation, de nature à le confirmer dans l’idée qu’il avait agi vraiment à l’étourdi et qu’on avait pu se méprendre sur ses intentions. Non pas Rosemonde, pensait-il, elle avait pris tout cela aussi peu sérieusement que lui-même. Pour tout ce qui regardait les rapports de société, elle était douée d’une finesse et d’un tact exquis ; mais les gens au milieu desquels elle vivait n’étaient que des lourdauds et des fâcheux. L’erreur du moins n’irait pas plus loin. Il résolut, et il tint sa résolution, de ne plus aller chez M. Vincy que pour affaires.
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Rosemonde devint très malheureuse. La contrariété qu’avaient commencé à éveiller en elle les questions de sa tante, alla croissant, et croissant, jusqu’à devenir, au bout de dix jours, pendant lesquels elle ne vit pas Lydgate, une véri-table terreur, à la pensée du néant qui allait peut-être se creuser devant elle, pressentiment de cette éponge fatale toujours prête à effacer à si bon marché les espérances hu-maines. Le monde revêtirait pour elle une tristesse nouvelle, comme un désert dont les charmes d’un magicien n’auraient fait un jardin que pour un instant. Dans cette initiation à la douleur de l’amour déçu, elle sentait que pour nul autre homme désormais elle ne pourrait plus élever de ces déli-cieuses et aériennes constructions imaginaires, comme celles qui l’avaient enchantée pendant ces six derniers mois. La pauvre Rosemonde en perdit l’appétit ; elle se sentait aban-donnée comme Ariane, une charmante Ariane de comédie, délaissée sur la route, avec toutes ses malles remplies de toi-lettes, et sans espoir de trouver un fiacre.
Il y a, de par le monde, différentes mixtures merveil-leuses qui sont toutes également appelées amour, et récla-ment le privilège des sublimes transports, excuse (dans la littérature et au théâtre) de tous les actes possibles. Rose-monde ne songea, heureusement, à commettre aucun acte de désespoir ; elle lissa ses cheveux blonds aussi admirablement que de coutume et garda un calme plein de fierté. Ce qu’elle pouvait supposer de moins pénible en ce moment, c’était une intervention quelconque de sa tante Bulstrode en vue d’empêcher les visites de Lydgate : tout valait mieux que de l’indifférence de sa part. Tous ceux qui s’imaginent que dix jours sont un laps de temps trop court, non pas pour tomber dans l’amaigrissement, le dépérissement ou autres effets palpables de la passion, mais pour parcourir tout le cercle spirituel des conjectures, des alarmes et de la déception,
– 423 – ceux-là ignorent ce qui peut se passer dans les loisirs élé-gants de l’âme d’une jeune lady.
Le onzième jour pourtant, lorsque Lydgate quitta Stone-Court, mistress Vincy le pria de faire savoir à son mari qu’il s’était produit un changement marqué dans l’état de M. Featherstone, et qu’elle l’engageait à venir à Stone-Court le jour même. Lydgate aurait pu aller trouver M. Vincy à son bureau ou laisser quelques lignes à sa porte. Ces simples moyens ne lui vinrent pas apparemment à l’esprit, d’où nous pouvons conclure qu’il n’avait pas une forte répugnance à se présenter chez M. Vincy à une heure où celui-ci n’était pas chez lui, et à s’acquitter de sa commission auprès de sa fille. Un homme peut sans doute, pour plus d’un motif, priver les autres de sa compagnie, mais le plus sage lui-même ne serait peut-être pas flatté de n’être regretté de personne. Ce serait une manière toute trouvée de substituer élégamment de nouvelles habitudes aux anciennes, que d’échanger avec Ro-semonde quelques propos légers sur son renoncement à la dissipation, sur sa ferme résolution de s’imposer de longs jeûnes, sevrés de tous accents mélodieux. Les réflexions du premier moment sur les causes qui avaient pu amener les allusions de M. Bulstrode s’étaient peu à peu perdues, il faut l’avouer aussi, comme un fin réseau de cheveux emmêlés, dans le tissu plus substantiel de ses pensées.
Miss Vincy était seule ; elle rougit si fort, en voyant en-trer Lydgate, qu’il éprouva un embarras correspondant, et qu’au lieu d’entamer avec elle la conversation sur un ton ba-din, il lui parla aussitôt du motif qui l’amenait, et la pria, d’un air cérémonieux, de vouloir bien transmettre le message à son père. Rosemonde dont la première impression avait été que son bonheur lui revenait, fut amèrement froissée des manières de Lydgate ; sa rougeur avait disparu ; elle se char-
– 424 – gea froidement de la commission, sans ajouter une parole inutile et sans quitter des mains un petit ouvrage au crochet qui lui permettait de ne pas regarder Lydgate plus haut que le menton. Dans toutes les fautes, le commencement est cer-tainement la moitié du tout. Après être resté assis un long moment à jouer avec sa cravache, sans savoir que dire, Lyd-gate se leva pour partir ; et Rosemonde, toute nerveuse de la lutte que se livraient en elle la mortification et le désir de ne pas se trahir, laissa dans son saisissement tomber son ou-vrage et se leva aussi machinalement. Lydgate se baissa pour ramasser le crochet. Il se trouva, en se relevant, très près d’un adorable petit visage posé sur un long cou blanc, qu’il avait été habitué à voir obéir aux mouvements onduleux les plus parfaits d’une grâce sûre d’elle-même. Mais, lorsqu’en ce moment il leva les yeux, il y vit comme un tremblement de désespoir qui le toucha d’une façon toute nouvelle ; son regard, comme un éclair, interrogea Rosemonde. Elle était, à cet instant-là, aussi naïve, aussi naturelle qu’elle l’avait ja-mais été, quand elle n’avait que cinq ans ; elle sentait que les larmes lui étaient venues aux yeux, et qu’elle eût en vain es-sayé de faire autre chose que de les y laisser, comme des gouttes d’eau posées sur une fleur bleue, ou de leur per-mettre de descendre le long de ses joues comme elles vou-draient.
Ce moment de sincérité fut comme le fin contact d’une plume qui détermine la cristallisation : de ce qui n’était que coquetterie, il fit de l’amour. Rappelez-vous que l’homme qui contemplait ces « ne m’oubliez pas »3 sous leur rosée, avait
3 Forget-me-not, en anglais, signifie myosotis (fleur bleue) (Note du correcteur – ELG)
– 425 – le cœur très prompt et très chaud. Il ne sut jamais ce que de-vint le petit ouvrage qu’il avait ramassé ; une idée venait de traverser tous les replis de son cœur, une idée dont l’effet miraculeux fut de réveiller en lui la puissance de l’amour passionné, qui y sommeillait enseveli, non pas dans un sé-pulcre fermé, mais sous le tertre le plus mince, le plus facile à percer. Les mots qu’il lui adressa étaient brusques et sac-cadés ; mais l’accent dont il les prononça les fit résonner comme un ardent et suppliant aveu.
– Qu’y a-t-il ? Vous avez de la peine. Dites-moi ce que c’est, je vous en prie.
Jamais encore pareils accents ne s’étaient adressés à Rosemonde. Comprit-elle les mots qu’il venait de lui dire ? je n’en sais rien ; mais elle regarda Lydgate et les larmes tom-bèrent le long de ses joues. Quelle réponse aurait pu valoir ce silence ?
Un élan de tendresse s’empara de Lydgate, illuminé de la conviction soudaine que le bonheur de cette jeune et douce créature dépendait de lui ; oubliant tout le reste, il l’entoura de ses bras, d’une étreinte à la fois protectrice et compatissante – il avait l’habitude d’être compatissant avec les faibles et les malheureux, – et il baisa chacune des deux grosses larmes : c’était une singulière façon, mais, en tout cas, une façon expéditive d’arriver à une explication. Rose-monde ne se fâcha pas, elle se recula seulement un peu, remplie d’un timide bonheur, et Lydgate s’asseyant à côté d’elle put enfin lui parler plus clairement. Rosemonde eut à faire sa petite confession, laissant échapper, sans compter, sous l’impulsion qui la dominait, des mots de gratitude et de tendresse. Au bout d’une demi-heure, quand Lydgate quitta la maison Vincy, c’était un homme lié pour la vie ; son âme
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Il revint dans la soirée pour parler à M. Vincy, qui venait de rentrer de Stone-Court avec la certitude qu’il ne tarderait pas à apprendre le décès de M. Featherstone. L’heureux mot de « décès » qui lui était venu si à propos à la pensée avait animé et monté ses esprits plus haut que leur niveau ordi-naire du soir. Le mot juste est toujours une force, il commu-nique à nos actions son caractère déterminé. Envisagée comme un « décès », la mort du vieux Featherstone prenait un aspect exclusivement légal, si bien que M. Vincy pouvait y penser tout en tapotant sa tabatière, sans perdre de sa jo-viale humeur, sans avoir même à manifester aucune affecta-tion intermittente de solennité, et M. Vincy détestait égale-ment la solennité et l’affectation. A-t-on jamais vu quelqu’un atterré de la mort d’un testateur dont il hérite, ou chanter un hymne funèbre sur le titre qui lui assigne une propriété ? M. Vincy était, ce soir-là, disposé à considérer toutes choses à un point de vue jovial : il fit même remarquer à Lydgate qu’après tout Fred avait hérité de la constitution physique de la famille, et serait bientôt redevenu le beau garçon d’avant sa maladie ; et, quand on lui demanda son consentement aux fiançailles de Rosemonde, il le donna avec une étonnante facilité, passant immédiatement à des considérations géné-rales sur les agréments du conjungo pour les jeunes gens et les jeunes filles, et déduisant apparemment de tout cela la nécessité d’absorber une plus forte dose de punch.
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