Middlemarch - Tome I
Chapitre X
Will Ladislaw se montra tout à fait charmant au dîner du lendemain et ne fournit pas de prétexte à M. Casaubon pour manifester son mécontentement, Dorothée crut remarquer, au contraire, que Will s’entendait mieux que personne à inté-resser son mari à la conversation et à l’écouter respectueu-sement. Will parlait beaucoup lui-même, mais ce qu’il disait était lancé si rapidement avec une si insouciante facilité, comme des remarques sans importance qu’on eût dit un joyeux carillon après le son de la grosse cloche. Si tant est que Will ne fût pas toujours parfait, ce jour-là certainement fut un de ses bons jours. Il décrivit des scènes populaires de Rome que pouvait seul saisir un promeneur circulant par-tout ; il se trouva d’accord avec M. Casaubon sur les opi-nions erronées de Middleton à propos des rapports du ju-daïsme et du catholicisme ; il passa sans effort de ce grave sujet à une peinture à la fois enthousiaste et badine des jouissances qu’il avait trouvées à Rome dans la variété et l’amalgame même de tant d’éléments divers ; cette variété assouplissait l’esprit par des comparaisons continuelles et lui permettait de voir dans les différentes époques du monde autre chose qu’une série de partitions bien rangées sans rap-port entre elles. Will observa que les études de M. Casaubon avaient toujours été d’une nature trop élevée et trop large pour l’exposer à cette erreur et qu’il n’avait sans doute ja-mais eu à ressentir un effet aussi soudain ; mais, quant à lui il avouait que Rome lui avait donné un sens tout nouveau de l’histoire. Puis, à l’occasion, mais sans trop le marquer, il en
– 299 – appelait à Dorothée et discutait ce qu’elle disait comme un sentiment dont il fallait tenir compte dans le jugement final qu’il portait sur la Madone de Foligno ou sur le Laocoon.
L’idée que l’on contribue à former l’opinion des autres rend la conversation particulièrement animée et attrayante, et M. Casaubon lui-même ne considérait pas sans un certain orgueil sa jeune épouse qui parlait mieux que la plupart des femmes, comme il l’avait remarqué lorsqu’il l’avait choisie. Les choses allant aussi bien, et M. Casaubon annonçant que son travail à la bibliothèque allait être suspendu pour un ou deux jours et qu’après une courte reprise de ce travail il n’aurait plus de raisons de rester en Italie, Will s’enhardit à demander que madame Casaubon ne quittât pas Rome sans avoir visité un ou deux ateliers. Son mari ne voudrait-il pas l’y mener ? C’était une chose curieuse à voir, tout à fait par-ticulière. Will se ferait un plaisir de les conduire.
M. Casaubon, voyant le regard de Dorothée se fixer sur lui, ne put que lui demander si de telles visites l’intéresseraient ; il était à ses ordres pour toute la journée du lendemain, et il fut convenu que Will viendrait les pren-dre.
Will ne put se dispenser de les mener chez Thorwaldsen, célébrité vivante dont s’enquit M. Casaubon lui-même, puis de bonne heure encore, il les conduisit à l’atelier de son ami Naumann qu’il leur présenta comme l’un des principaux ré-novateurs de l’art chrétien ; l’un de ceux qui avaient non seu-lement fait revivre, mais encore étendu cette grande concep-tion qui faisait des événements suprêmes de l’Évangile au-tant de mystères, que les siècles successifs contemplaient en spectateurs, et avec lesquels les grandes âmes de toutes les
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époques pouvaient se sentir contemporaines. Will ajouta qu’il s’était fait dans ce but l’élève de Naumann.
– J’ai fait quelques peintures à l’huile sous sa direction, dit Will. Je déteste faire des copies. Il faut toujours que j’y mette quelque chose du mien. Naumann a représenté les saints tirant le char de l’Église ; et moi j’ai fait une esquisse du Tamerlan de Marlowe conduisant du haut de son char les rois vaincus. Je ne suis pas dans le religieux comme Nau-mann et je le blâme quelquefois de vouloir mettre trop de signification dans ses tableaux. Mais cette fois je veux le surpasser dans la profondeur de l’intention. Je ferai de Ta-merlan sur son char l’image de la course effrayante de l’histoire physique du monde, menant à coups de fouet les dynasties armées. C’est, à mon sens, une belle allégorie.
Ici, Will regarda M. Casaubon, qui accueillit avec un embarras visible cette façon légère de traiter le symbole et s’inclina d’un air vague.
– L’esquisse doit être bien grande pour exprimer tant de choses, dit Dorothée. Je réclame encore certaines explica-tions relatives à cette interprétation. Voulez-vous représen-ter par Tamerlan les tremblements de terre et les volcans ?
– Oui, répondit Will en riant ; et les migrations des peuples et les défrichements des forêts de l’Amérique et la machine à vapeur. Tout ce que vous pourrez imaginer !
– C’est là un genre de sténographie bien difficile, dit Do-rothée à son mari en lui souriant. Il faudrait toute votre science pour parvenir à la déchiffrer.
M. Casaubon cligna de l’œil furtivement du côté de Will. Il soupçonnait qu’on se moquait de lui ; mais ce soupçon ne pouvait s’étendre à Dorothée.
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Ils trouvèrent Naumann en train de peindre ; ses ta-bleaux étaient disposés avec art, et lui-même, sympathique et avenant de sa personne, paré d’une blouse gorge de pi-geon et d’une calotte de velours brun ; tout chez lui semblait arrangé comme à l’intention de la jeune et charmante lady qui venait le visiter. L’artiste fit bravement dans un anglais douteux de petites dissertations sur ses tableaux achevés et non achevés, observant d’ailleurs M. Casaubon avec autant d’attention que Dorothée. Will intervenait de temps à autre pour faire ressortir certains mérites particuliers dans l’œuvre de son ami ; et Dorothée avait le sentiment qu’elle acquérait sur l’art des notions toutes nouvelles.
– Je préférerais sentir qu’une peinture est belle plutôt que d’avoir à en chercher l’énigme ; mais je crois que j’apprendrais plus vite à comprendre les tableaux de votre ami que les vôtres, avec leur signification profonde, dit Doro-thée à Ladislaw.
– Ne parlez pas de ma peinture devant Naumann, répli-qua Will. Il vous dira que ce n’est que de la Pfusherei et c’est son mot le plus injurieux.
– Est-ce vrai ? dit Dorothée en regardant de ses yeux sincères Naumann, qui fit une légère grimace en répondant :
– Oh ! Il n’est pas sérieux dans sa peinture. Sa vraie car-rière, c’est la littérature. C’est une carrière va-aste…
L’épigramme involontaire de l’artiste réjouit tout à fait Will qui se mit à rire ; et M. Casaubon, tout en éprouvant un certain dégoût de l’accent germanique de Naumann, com-mença à accorder quelque estime à sa judicieuse sévérité. Cette estime ne diminua pas quand l’artiste, après avoir pris
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Will un instant à l’écart et avoir regardé alternativement une grande toile et M. Casaubon, revint s’adresser à lui.
– Mon ami Ladislaw me fait espérer que vous me par-donnerez, monsieur, si je vous dis qu’une esquisse de votre tête serait d’une valeur inappréciable pour le saint Thomas d’Aquin que je veux mettre dans ce tableau. C’est trop de-mander, je le sais. Mais il est si rare de trouver exactement ce que l’on cherche : l’idéal dans le réel !
– Vous m’étonnez beaucoup, monsieur, dit Casaubon dont le visage s’éclaira d’une lueur de satisfaction. Mais, si ma pauvre physionomie que j’ai toujours regardée comme de l’espèce la plus ordinaire, peut vous être de quelque utilité en vous fournissant certains traits pour le docteur angélique, j’en serai très honoré. C’est-à-dire si l’opération n’est pas de longue durée et si madame Casaubon ne s’oppose pas à ce retard.
Quant à Dorothée, rien n’eût pu la ravir davantage, rien, excepté une voix miraculeuse déclarant M. Casaubon le plus sage et le plus digne entre les fils des hommes. Dans ce cas-là sa foi chancelante aurait retrouvé toute sa solidité.
Naumann était merveilleusement outillé et l’esquisse commença aussitôt. Dorothée s’assit et resta plongée dans un paisible silence, se sentant plus heureuse qu’elle ne l’avait été depuis longtemps. Tous ceux qui l’entouraient lui sem-blaient bons, et elle se dit que, si elle avait été seulement moins ignorante, Rome eût été pour elle pleine de beauté, et que sa tristesse se fût parée des ailes de l’espérance. Il n’y avait pas de nature moins soupçonneuse que la sienne. En-fant, elle croyait à la gratitude des guêpes et à l’honorable susceptibilité des moineaux.
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L’adroit artiste interrogeait M. Casaubon sur la politique anglaise, ce qui amenait de longues réponses ; Will, pendant ce temps, s’était perché sur quelques marches au fond de l’atelier, dominant la scène.
Bientôt Naumann s’interrompit :
– Si je pouvais laisser cela pour une demi-heure, fit-il, et le reprendre ensuite. Venez voir, Ladislaw ; il me semble que c’est parfait jusqu’ici.
Will éclata en interjections éloquentes – plus éloquentes que des phrases grammaticales – pour exprimer son admira-tion.
Naumann reprit d’un ton de regret désolé :
– Ah ! si j’avais pu seulement vous garder un peu plus longtemps ! Mais vous avez d’autres engagements, je ne pourrais vous le demander ; pas même de revenir demain ?
– Oh ! restons encore, dit Dorothée. Nous n’avons rien à faire aujourd’hui qu’à nous promener, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en jetant un regard suppliant à M. Casaubon. Ce serait dommage de ne pas achever cette tête le mieux possible.
– Je suis à votre disposition, monsieur, dit Casaubon avec une condescendance polie. Puisque j’ai donné congé à mon cerveau, il est juste que son contenant se rende utile de cette façon.
– Vous êtes trop bon ; me voilà enchanté, dit Naumann qui se mit à causer en allemand de son tableau avec Will.
Puis il le mit de côté, regardant vaguement autour de lui comme pour chercher quelque occupation à ses visiteurs. Se tournant enfin vers M. Casaubon :
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– Peut-être, dit-il, cette gracieuse lady, votre charmante femme, me permettrait-elle de remplir notre temps en es-sayant d’après elle une légère esquisse, pas pour ce tableau bien entendu, une simple étude.
M. Casaubon répondit en s’inclinant que madame Ca-saubon désirait certainement lui être agréable.
– Comment dois-je poser ? s’écria aussitôt Dorothée.
Naumann ne tarit pas en excuses quand il lui demanda de se lever et de lui permettre de la placer ; elle se soumit avec une parfaite bonne grâce.
– Voilà, dit le peintre. C’est la pose de sainte Claire que je veux vous donner ; appuyée ainsi, la joue sur votre main, – c’est cela, – en regardant ce tabouret, s’il vous plaît – nous y voici !
Will était partagé entre le désir d’aller se jeter aux pieds de la sainte et de baiser le bas de sa robe, et la tentation d’assommer Naumann pendant qu’il arrangeait le bras de Dorothée. Outré de tant d’impudence, de ce manque de res-pect, il se repentit de l’avoir amenée.
L’artiste fut expéditif, et Will, recouvrant son empire sur lui-même, circula dans l’atelier et occupa M. Casaubon aussi ingénieusement que possible ; mais il ne put faire qu’à la fin le temps ne parût long à ce gentleman, ainsi qu’on le vit clai-rement lorsqu’il exprima la crainte que sa femme ne fût fati-guée. Naumann comprit l’allusion et dit :
– Maintenant, monsieur, si vous pouvez me donner en-core un moment à votre tour, je libérerai madame.
M. Casaubon retrouva sa patience, et, lorsqu’on eut en-fin décidé que la tête de saint Thomas d’Aquin serait plus
– 305 – parfaite avec une autre séance, il l’accorda pour le lende-main. La sainte Claire aussi fut retouchée le lendemain plus d’une fois, et tout cela fut si loin de déplaire à M. Casaubon qu’il se décida à acheter le tableau de Saint Thomas d’Aquin : le saint assis au milieu des docteurs de l’Église, plongé dans une discussion trop abstraite pour être représentée, mais suivie avec plus ou moins d’attention par un auditoire divin. Quant au tableau de Sainte Claire, dont il parla ensuite, Naumann ne s’en déclara pas satisfait ; il ne pouvait en conscience, disait-il, s’engager à en faire un tableau de quelque valeur ; aussi l’acquisition en resta-t-elle incertaine et fut-elle conclue sous condition seulement.
Je ne m’étendrai pas sur les plaisanteries que fit Nau-mann aux dépens de M. Casaubon ce soir-là, ni sur ses dithy-rambes à propos des charmes de Dorothée, auxquels Will faisait chorus, mais avec une légère différence : Naumann mentionnait-il un détail de la beauté de Dorothée, Will, aus-sitôt, s’exaspérait de sa présomption. Il trouvait grossier le choix des mots les plus usuels dont il se servait ; et puis quel besoin avait-il de parler des lèvres de Dorothée ! On ne pou-vait parler d’elle comme des autres femmes. Will ne savait pas exactement ce qu’il éprouvait, mais il devenait irritable. Et pourtant, lorsqu’il avait consenti, après quelque résis-tance, à amener les Casaubon dans l’atelier de son ami, ce qui l’avait guidé, c’était une certaine jouissance orgueilleuse de procurer à Naumann l’occasion unique d’étudier la beauté ou plutôt la divine perfection de Dorothée ; car les expres-sions ordinaires qui ne s’appliquent qu’aux charmes exté-rieurs ne pouvaient lui convenir. Tipton et ses environs, aus-si bien que Dorothée elle-même, n’eussent pas vu sans sur-prise tant de bruit autour de sa beauté. Dans cette partie de l’univers, miss Brooke n’avait été « qu’une jeune personne agréable ».
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– Faites-moi le plaisir de laisser ce sujet, Naumann ; il ne faut pas parler de mistress Casaubon comme d’un modèle, dit Will.
Naumann le regarda avec surprise.
– Schön ! Je vais parler de mon saint Thomas d’Aquin. Sa tête n’en est pas un vilain type, après tout. Je crois que le grand scolastique lui-même eût été flatté si on lui avait offert de faire son portrait. Il n’y a rien de si vaniteux que ces doc-teurs et ces savants gourmés ! C’est bien comme je pensais : Casaubon tenait beaucoup moins au portrait de sa femme qu’au sien propre.
– C’est un vilain cuistre, un pédant à sang froid, dit Will impétueusement. Son auditeur ignorait les obligations qu’il avait à M. Casaubon ; mais Will ne les oubliait pas et il sou-haitait de pouvoir un jour s’en débarrasser avec un chèque.
Naumann haussa les épaules.
– Il est fort heureux qu’ils nous quittent bientôt, mon cher, dit-il. Ils gâtent absolument votre bon caractère.
Will n’eut plus maintenant qu’un espoir et une pensée : voir Dorothée seule une fois encore. Il voulait lui laisser de lui-même une impression plus profonde, afin de conquérir et de garder dans son souvenir une place à part. Il souffrait d’impatience devant cette bonne volonté ouverte et ardente qui était l’état d’âme habituel de Dorothée. – L’adoration, vouée de loin à une femme placée sur un trône au delà de leur portée, joue un grand rôle dans la vie des hommes ; et généralement l’adorateur exige quelque reconnaissance de la part de la reine, quelque signe d’encouragement par lequel l’âme de sa souveraine le charme et le ravisse sans pour cela descendre de son piédestal. C’était là précisément ce que
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Will souhaitait. Mais que de contradictions dans ces exi-gences de son imagination ! Il trouvait superbe de voir les yeux de Dorothée se fixer suppliants sur M. Casaubon dans son anxiété d’épouse ; sans cette préoccupation de soumis-sion et de respect, elle eût perdu de son auréole ; et pourtant l’instant d’après, voir un tel nectar absorbé par son mari comme par un sable aride lui devenait intolérable ; et sa ten-tation de parler de cet époux défavorablement ne lui était que plus pénible par les bonnes raisons qu’il avait de se con-tenir.
On n’avait pas invité Will à dîner le lendemain, aussi se persuada-t-il qu’il leur devait une visite, et que le seul mo-ment à choisir était le milieu de la journée, pendant que M. Casaubon était sorti.
Dorothée, qui ne savait rien du mécontentement qu’avait causé à son mari la première visite de Will, trouva la chose la plus naturelle du monde, d’autant plus que c’était sans doute une visite d’adieu. Elle était en train d’examiner des camées qu’elle avait achetés pour Célia, et, tenant à la main un bracelet, elle l’accueillit en lui disant :
– Que je suis contente que vous soyez venu ! Peut-être vous connaissez-vous en camées et pourrez-vous me dire si ceux-ci sont vraiment beaux. Je désirais que vous vinssiez les choisir avec nous, mais M. Casaubon n’a pas voulu, il pensait que nous n’en aurions pas le temps. Il finira son tra-vail demain, et nous partons dans trois jours. J’étais embar-rassée pour ces camées. Voulez-vous vous asseoir et les re-garder.
– Je ne suis pas trop connaisseur, mais vous n’avez pu commettre une bien grave erreur dans le choix de ces petits
– 308 – bibelots homériques. Ils sont très purs, et la couleur en est jolie ; ils vous siéront parfaitement.
– Oh ! ils sont destinés à ma sœur, qui a un tout autre teint que moi. Vous l’avez vue avec moi à Lowick ; elle est blonde et très jolie, à mon avis, du moins. Nous n’avons ja-mais été aussi longtemps séparées. C’est une enfant gâtée et elle n’a jamais eu un moment de méchanceté dans sa vie. J’ai vu avant de partir qu’elle avait envie de quelques ca-mées et je serais fâchée qu’ils ne fussent pas beaux – dans leur genre, ajouta-t-elle avec un sourire.
– Vous n’avez pas l’air de vous soucier de ces bijoux pour vous-même, dit Will en s’asseyant à quelques pas d’elle et en l’observant pendant qu’elle refermait les écrins.
– Non, franchement, je ne les considère pas comme un objet précieux dans la vie.
– Je crains que vous ne soyez une hérétique pour tout ce qui se rapporte à l’art. Comment cela se fait-il ? Je vous au-rais crue très sensible au beau, en toutes choses.
– Je suis, je crois, stupide en beaucoup de choses, dit Dorothée simplement. Je voudrais rendre la vie belle et agréable, la vie de tous, bien entendu. Et alors, comment ne pas s’affliger de voir cette si grande dépense d’art qui semble comme en dehors de la vie réelle, et qui ne contribue pas à rendre le monde plus heureux. Le plaisir que je prends à la moindre chose est gâté pour moi quand je pense que tant de gens en sont exclus.
– J’appelle cela le fanatisme de la sympathie, répliqua Will impétueusement. Vous pourriez en dire autant du pay-sage, de la poésie, de tout autre raffinement de jouissance. En agissant conformément à ces principes, votre devoir se-
– 309 – rait de vous rendre malheureuse, avec toute votre bonté, et de devenir mauvaise, afin de n’avoir plus d’avantages sur les autres. La meilleure piété est de jouir, quand on le peut. C’est le moyen de donner au monde l’apparence d’une pla-nète agréable. La joie rayonne d’elle-même. Ce n’est pas la peine d’essayer de prendre soin de l’univers ; c’est en pren-dre soin que d’y puiser des jouissances d’art ou autres. – Voudriez-vous faire de la jeunesse d’ici-bas un chœur tra-gique pleurant et moralisant sur les souffrances de la terre ? Je vous soupçonne d’avoir mal compris quelquefois la vertu de la souffrance et de vouloir faire de la vie un martyre.
Will avait été plus loin qu’il ne voulait et il s’arrêta. Mais la pensée de Dorothée ne suivait pas exactement la même direction que la sienne, et elle répondit sans laisser voir d’émotion particulière :
– Vous vous trompez certainement sur mon compte. Je ne suis pas une créature triste et mélancolique. Je ne suis jamais longtemps de suite malheureuse. Je suis violente et méchante, bien différente de Célia. J’ai parfois de terribles accès de révolte, après quoi tout me semble redevenir noble et beau. Je ne puis m’empêcher de croire en aveugle à tout ce qu’il y a de beau en ce monde. Je serais toute disposée à jouir de l’art ici ; à Rome, mais il y a tant de choses dont je ne connais pas la raison, tant de choses qui me semblent plu-tôt une consécration de la laideur que de la beauté. La pein-ture et la sculpture peuvent être merveilleuses dans les formes qu’elles représentent, mais le sentiment en est sou-vent bas et grossier, quelquefois même ridicule. J’y ren-contre bien parfois telle chose qui me captive soudain par un caractère de noblesse, telle chose que je pourrais comparer au mont Albain ou au coucher du soleil vu du mont Pincio ; mais c’est une grande pitié que ces objets nobles et élevés
– 310 – soient si rares et comme perdus dans la masse des choses inférieures sur lesquelles les hommes ont usé leurs peines.
– Sans doute ; il y a toujours beaucoup de travail inutile et médiocre. Les plantes rares veulent pour croître un sol rare aussi.
– Oh ! Dieu ! s’écria Dorothée, saisissant cette pensée dans le courant impétueux de son âme inquiète. Je vois combien il doit être difficile de faire quelque chose de bien. Je me suis dit souvent, depuis que je suis à Rome, que, si, sur ces murailles on représentait les vies de la plupart d’entre nous, elles paraîtraient bien plus laides et plus inutiles que les peintures que nous y voyons.
Dorothée avait les lèvres entr’ouvertes comme pour con-tinuer, mais changeant d’avis elle s’arrêta.
– Vous êtes trop jeune ; c’est un anachronisme que d’avoir de telles idées à votre âge, dit Will énergiquement et avec un rapide mouvement de tête qui lui était habituel. Vous parlez comme si vous n’aviez jamais connu de jeu-nesse. C’est monstrueux. On dirait que vous avez eu dans votre enfance une vision des Enfers comme le petit garçon de la légende. Vous avez été élevée dans ces affreux prin-cipes qui choisissent les plus charmantes femmes pour les dévorer, comme le Minotaure. Et maintenant vous allez par-tir pour être enfermée dans cette maison de pierre de Lo-wick. Vous y serez enterrée vivante. J’en deviens fou rien que d’y penser ! J’aurais mieux aimé ne jamais vous voir plu-tôt que de me représenter votre vie là-bas.
Will craignit encore d’être allé trop loin. Mais c’est tou-jours notre propre sentiment qui interprète ce qu’on nous dit, et le cœur de Dorothée, qui s’était toujours donné avec tant
– 311 – d’ardeur aux autres et n’avait jamais en retour reçu que si peu de ceux qui l’entouraient, devina dans ce ton de regret irrité une tendresse si profonde, qu’elle ressentit pour lui un nouvel élan de gratitude, et lui répondit avec un charmant sourire :
– Vous êtes bon de vous inquiéter tant de moi. Cela vient de ce que vous-même n’aimez pas Lowick : votre cœur avait rêvé un autre genre de vie. Mais Lowick est la demeure que j’ai choisie.
Cette dernière phrase fut dite d’un accent presque so-lennel ; Will ne savait ce qu’il devait répondre, puisqu’il ne lui eût servi de rien d’embrasser ses souliers et de lui dire qu’il voudrait mourir pour elle ; il était clair qu’elle ne lui demandait rien de semblable ; et ils restèrent tous deux si-lencieux pendant un moment, jusqu’à ce que Dorothée reprit la parole, semblant vouloir dire enfin ce qui était dans sa pensée tout à l’heure :
– Je voulais vous interroger encore à propos de ce que vous ayez dit l’autre jour. Vous avez une façon si rapide de vous exprimer fortement et j’ai observé que vous aimiez à accentuer votre pensée ; j’exagère souvent aussi, moi-même, quand je parle vivement.
– Qu’était-ce donc ? dit Will, remarquant chez elle une timidité toute nouvelle ; j’ai un langage hyperbolique ; il prend feu à mesure qu’il va. Je suis sûr que je vais être forcé de me rétracter.
– Je reviens à ce que vous avez dit sur la nécessité de savoir l’allemand. J’y ai beaucoup songé, depuis ; il me semble qu’avec la science qu’il possède, M. Casaubon doit
– 312 – avoir à sa disposition les mêmes matériaux que les savants allemands ; ne le croyez-vous pas ?
Ce qui rendait Dorothée timide, c’est qu’elle sentait, sans bien se l’expliquer, que pour la première fois elle con-sultait une tierce personne sur la valeur de savant de son mari.
– Pas tout à fait les mêmes matériaux, dit Will, désireux de rester sur la réserve. Il n’est pas orientaliste, vous savez ; il ne prétend pas à autre chose dans cette branche-là qu’à une science de second ordre.
– Mais il y a, sur l’antiquité, des ouvrages pleins de va-leur qui ont été écrits il y a bien longtemps par des savants qui ne connaissaient rien de ces richesses modernes ; et ils servent encore. Pourquoi le livre de M. Casaubon n’aurait-il pas la même valeur que ceux-là ? dit Dorothée avec une énergie où perçait un léger reproche.
– Cela dépend de la direction et du sujet choisis, répli-qua Will. Le travail que M. Casaubon a entrepris est sujet à autant de changements que la chimie : de nouvelles décou-vertes y amènent constamment de nouveaux points de vue. Qui est-ce qui a besoin d’un système basé sur les quatre éléments ou d’une réfutation de Paracelse ? Ne voyez-vous pas qu’il ne sert à rien de ramper péniblement sur les traces des hommes du siècle dernier, et de redresser leurs erreurs, de vivre dans un grenier à débarras, et de fourbir, pour les remettre au jour, des théories boiteuses sur Chus et Mi-zraïm ?
– Comment pouvez-vous en parler si légèrement ? dit Dorothée, avec un regard moitié chagrin moitié colère. Si c’était comme vous le dites, y aurait-il rien de plus triste que
– 313 – de voir tant de labeur opiniâtre dépensé en pure perte ? Je m’étonne que vous n’en soyez pas plus affecté, si vous pen-sez réellement qu’un homme comme M. Casaubon, de tant de facultés, de science et de bonté, pourrait échouer dans la poursuite de ce but auquel il a consacré les plus belles an-nées de sa vie ?
Elle commençait à s’en vouloir à elle-même d’en être ar-rivée à une telle supposition, et à s’indigner contre Will de l’y avoir amenée.
– Vous m’avez interrogé sur le fait et non sur mon sen-timent, dit Will. Mais, s’il vous plaît de me punir pour le fait, je me soumettrai. La situation où je me trouve vis-à-vis de M. Casaubon ne me permet pas d’exprimer mes sentiments sur lui : son éloge dans ma bouche aurait toujours le tort de venir d’un homme dans sa dépendance et pensionné par lui.
– Pardonnez-moi, dit Dorothée en rougissant jusqu’au blanc des yeux, je sens, comme vous le dites, que j’ai mal fait en m’engageant sur ce terrain. Oui, j’ai absolument tort. Il est beaucoup plus noble d’échouer après un long et persévé-rant travail que de ne jamais entreprendre la lutte, fût-ce au prix d’un échec final.
– Je suis tout à fait de votre avis, dit Will décidé à re-tourner la situation, si bien de votre avis que je suis résolu à courir le risque d’un échec du même genre. La générosité de M. Casaubon a peut-être été un écueil pour moi et j’ai l’intention de renoncer à la liberté que je lui devais. Mon pro-jet est de revenir prochainement en Angleterre, d’y faire mon chemin comme je pourrai et de ne dépendre de personne que de moi-même.
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– Cela est bien. Je respecte votre sentiment, dit Doro-thée avec un retour d’amitié pour lui. Mais je suis sûre que M. Casaubon n’avait jamais eu en vue que de vous être le plus utile possible.
– Elle fait du moins preuve d’obstination et d’orgueil à défaut d’amour, maintenant qu’elle est sa femme, pensa Will. Et il prononça en se levant : – Je ne vous reverrai plus.
– Oh ! restez jusqu’à ce que M. Casaubon revienne, dit Dorothée gravement. Je suis si heureuse de notre rencontre à Rome. Je désirais vous connaître.
– Et je vous ai fâchée, dit Will. Je vous ai donné mau-vaise opinion de moi.
– Oh ! non. Ma sœur me reproche toujours de me fâcher contre tous ceux qui ne disent pas exactement ce que je voudrais. Mais je ne crois pas pour cela avoir mauvaise opi-nion d’eux. Et, au bout du compte, c’est à moi-même et à mon impatience que je finis toujours par en vouloir.
– Oui, mais vous ne pouvez m’aimer. Je suis devenu pour vous une pensée désagréable.
– Aucunement, dit Dorothée avec la cordialité la plus franche. Je vous aime beaucoup.
Will ne fut qu’à demi satisfait. Sans doute, n’étant pas aimé du tout, il eût tenu une place plus importante dans sa pensée. Il ne répliqua rien, mais prit un air morne et presque boudeur.
– Et je m’intéresse beaucoup à ce que vous allez faire, continua gaiement Dorothée. Je crois fermement à la diffé-rence naturelle des vocations. Si je n’avais pas cette croyance, je serais, je crois, une femme à vues bien étroites.
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Il y a tant de choses, sans parler de la peinture, dont je suis tout à fait ignorante. Vous seriez étonné si vous saviez com-bien peu je connais la musique et la littérature dont vous parlez si bien. Je me demande quelle sera enfin votre voca-tion. Peut-être serez-vous poète ?
– Cela dépend. Être poète, c’est avoir une âme si prompte à tout saisir qu’aucune nuance supérieure ne lui échappe, et si prompte à tout ressentir que l’intelligence n’ait plus qu’à développer et à moduler les variations différentes sur les cordes de l’émotion, une âme où la science passe ins-tantanément au sentiment, et où le sentiment vient rejaillir comme un nouvel organe de la science. On ne peut réunir toutes ces conditions-là que par instants seulement.
– Mais vous ne me parlez pas des poèmes, dit Dorothée. Ils me semblent nécessaires pour compléter le poète. Je comprends bien ce que vous entendez par la science qui de-vient du sentiment ; car il me semble que c’est ce que j’éprouve moi-même. Mais je suis sûre que je serais inca-pable de jamais écrire un poème.
– Vous êtes un poème, et c’est là ce qui doit faire la meil-leure partie d’un poète, ce qui lui révèle son génie poétique dans ses plus beaux moments, dit Will, déployant cette ori-ginalité de la jeunesse que tous nous partageons à notre tour avec le matin, avec le printemps ou avec tout autre renouvel-lement de la nature éternelle.
– Je suis heureuse de le savoir, dit Dorothée avec un rire qui ressemblait à la modulation d’un chant d’oiseau, et re-gardant Will avec une émotion enjouée dans les yeux. Que de choses aimables vous me dites !
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– Je voudrais pouvoir faire pour vous n’importe quoi, qu’il vous plût d’appeler aimable. Que j’aimerais à pouvoir vous rendre, une fois, le plus mince service ! Et je crains de ne jamais en trouver l’occasion.
Will parlait avec ferveur.
– Oh ! si, dit Dorothée cordialement ; cela viendra et je me rappellerai combien vous le désirez. J’espérais tout à fait que nous deviendrions amis la première fois que je vous ai vu ; – à cause de votre parenté avec M. Casaubon.
Il y avait dans les yeux de Dorothée, tandis qu’elle par-lait, un certain éclat humide, et Will sentit que les siens aussi obéissaient à une loi de nature et se remplissaient de larmes. L’allusion faite à M. Casaubon eût tout gâté si, à cet instant, quelque chose avait pu gâter la puissance souveraine, la di-gnité de cette inexpérience si noble et si confiante.
– Et il y a en ce moment même une chose que vous pou-vez faire pour moi, reprit Dorothée se levant et faisant quelques pas, poussée encore une fois par une impulsion soudaine. Promettez-moi de ne jamais parler de cela à per-sonne, des travaux de M. Casaubon, je veux dire, jamais plus de la façon dont vous l’avez fait avec moi. C’est moi qui vous y ai poussé, c’est ma faute. Mais promettez-le-moi.
Et, achevant sa course rapide à travers la chambre, elle était debout en face de Will, le regardant profondément dans les yeux.
– Certainement, je vous le promets, dit-il en rougissant.
S’il lui était interdit de s’exprimer désormais en paroles blessantes sur le compte de M. Casaubon, et s’il devait ces-ser de recevoir ses faveurs, il lui serait du moins loisible de
– 317 – l’en détester davantage. Le poète, dit Goethe, doit savoir comment il faut haïr ; et Will possédait ce talent-là. Il ajouta qu’il allait se retirer sans attendre M. Casaubon dont il vien-drait prendre congé au moment de son départ. Dorothée lui tendit la main et ils échangèrent un simple « Adieu ».
Mais, en sortant de la porte cochère, il rencontra M. Casaubon, lequel, en exprimant à son cousin ses meil-leurs vœux, le dispensa de sa visite d’adieu pour le lende-main, alléguant que ce jour-là serait suffisamment occupé par les préparatifs du départ.
– J’ai quelque chose à vous dire de votre cousin Ladi-slaw, qui augmentera certainement la bonne opinion que vous avez de lui, dit Dorothée à son mari dans le cours de la soirée.
Elle lui avait dit, dès qu’il était rentré, que Will venait de la quitter et comptait revenir le lendemain pour prendre con-gé ; à quoi M. Casaubon avait répliqué :
– Je l’ai rencontré là dehors et nous nous sommes fait, à ce que je crois, nos adieux définitifs.
Cela fut dit de cet air et de ce ton qui impliquent que le sujet en question, particulier ou général, n’intéresse pas as-sez pour qu’il y soit fait d’allusion nouvelle. Aussi Dorothée avait-elle attendu.
– Quelle est cette chose, mon amour ? demanda M. Casaubon. Il l’appelait toujours « mon amour » dans les moments de plus grande froideur.
– Il a pris la résolution de renoncer dès à présent à sa vie errante comme aussi à dépendre de votre générosité. Son intention est de revenir bientôt en Angleterre pour essayer
– 318 – d’y faire son chemin. Je pensais que vous interpréteriez cela en sa faveur, dit Dorothée en fixant un regard interrogateur sur le visage froid et indifférent de son mari.
– A-t-il mentionné le genre précis d’occupation auquel il compte se livrer ?
– Non ; mais il comprend très bien le danger qu’il y a pour lui à profiter plus longtemps de votre générosité. Il vous en écrira certainement. Cette résolution qu’il a prise ne vous donne-t-elle pas une meilleure opinion de lui ?
– J’attendrai pour cela la communication de son projet, dit M. Casaubon.
– Je lui ai dit que certainement vous n’aviez en vue que son bien dans tout ce que vous avez fait pour lui jusqu’ici. Je me suis souvenue de votre bonté en me parlant de lui la première fois que je le vis à Lowick, dit Dorothée, posant sa main sur celle de son mari.
– J’avais un devoir à remplir envers lui, répliqua M. Casaubon posant son autre main sur celle de Dorothée, lui montrant par là qu’il acceptait consciencieusement ses caresses, mais avec un regard malgré lui embarrassé. Ce jeune homme, je l’avoue, n’est d’aucun intérêt pour moi en dehors de cela ; et nous n’avons que faire, il me semble, de discuter sa future carrière, qu’il ne nous appartient pas de déterminer au delà des limites suffisamment indiquées par moi.
Dorothée ne fit plus d’allusion à Will Ladislaw.
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