Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 28 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre V

 

 

Rosemonde avait pour sa personne une Providence spé-ciale qui s’était complue à la faire plus charmante que d’autres, et qui semblait avoir combiné à son profit la mala-die de Fred et la maladresse de M. Wrench, en vue d’amener entre elle et Lydgate un heureux rapprochement. Si Rose-monde avait consenti à s’en aller à Stone-Court ou ailleurs comme ses parents le désiraient, c’eût été contrevenir à ces arrangements providentiels, d’autant plus que M. Lydgate avait déclaré la précaution inutile. Aussi, tandis que l’on ex-pédiait miss Morgan et les plus jeunes enfants à la cam-pagne, Rosemonde refusa de quitter son père et sa mère. Sa pauvre maman était dans un état à faire pitié ; et M. Vincy, qui adorait sa femme, était plus alarmé pour elle que pour son fils ; il fallait les instances réitérées de son mari pour lui faire prendre un peu de repos, son joyeux éclat avait disparu, sans souci de sa toilette qui avait toujours été si fraîche et si gaie, elle ressemblait à un oiseau malade aux yeux languis-sants et au plumage hérissé. Le délire de Fred, quand il sem-blait errer dans des régions où elle ne pouvait le suivre, lui brisait le cœur. Après sa première explosion contre M. Wrench, elle se montra plus calme, l’unique cri muet de son cœur s’adressait à Lydgate. Elle le suivait parfois hors de la chambre et, lui prenant le bras, le suppliait en gémissant de sauver son fils.

– Il a toujours été bon pour moi, monsieur Lydgate, lui dit-elle un jour, il n’a jamais eu une parole dure pour sa mère.

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Les fibres les plus profondes de sa mémoire de mère étaient remuées en elle, et le jeune homme, dont la voix de-venait plus douce pour lui parler, ne faisait qu’un avec le pe-tit être inconnu qu’elle avait aimé avant sa naissance d’un amour nouveau pour elle.

– J’ai bon espoir, mistress Vincy, répondait Lydgate. Descendez avec moi pour nous entendre sur ce qu’il faut lui donner.

Il la mena ainsi jusqu’au parloir, où se trouvait Rose-monde, la forçant à se reposer un moment, lui faisant pren-dre par surprise un peu de thé ou de bouillon préparé d’avance. Il était d’intelligence avec Rosemonde dans ces petits complots ; il la voyait presque toujours avant d’entrer dans la chambre du malade, et, de son côté, elle s’informait auprès de lui de ce qu’elle pourrait faire pour sa mère. Sa présence d’esprit et la finesse avec laquelle elle saisissait les moindres allusions de Lydgate étaient admirables ; il ne faut donc pas s’étonner si la pensée de voir Rosemonde com-mençait à se mêler chez lui à l’intérêt qu’il prenait au cas de Fred, surtout lorsque la phase critique de la maladie fut pas-sée et qu’il put être certain de la guérison. Tant que le dan-ger subsistait, il avait conseillé de faire appeler le docteur Sprague qui eût préféré, pour son compte, rester neutre dans l’affaire Wrench. Mais, après deux consultations, la suite du traitement demeura confiée exclusivement à Lydgate, et tous les motifs se réunirent pour lui permettre d’être plus assidu dans la maison. Matin et soir, il était chez M. Vincy, et peu à peu ses visites devinrent plus gaies, à mesure que Fred, re-venant à la santé, avait plus besoin d’être gâté, en même temps qu’il se rendait mieux compte des soins qu’on lui pro-diguait. Aussi mistress Vincy avait-elle le sentiment qu’après

 

– 372 – tout cette cruelle maladie avait préparé une nouvelle fête à sa tendresse.

Père et mère trouvèrent encore une raison de plus de se réjouir dans les messages que le vieux Featherstone envoya par l’intermédiaire de Lydgate, disant que Fred devait se hâ-ter de guérir ; car lui, Pierre Featherstone, ne pouvait se pas-ser de son neveu, dont les visites lui avaient beaucoup man-qué. Le vieillard lui-même était maintenant presque toujours alité. Mistress Vincy fit part de ces messages à son fils lors-qu’il fut en état de les entendre. Fred, aspirant à savoir quelque chose concernant Mary, tourna vers sa mère son visage pâle et défait, dépouillé de son épaisse chevelure blonde et dont les yeux semblaient s’être agrandis. Il se de-mandait ce que la jeune fille avait dû éprouver pendant sa maladie ; pas une parole ne passa entre ses lèvres ; mais le don d’écouter avec les yeux appartient à la rare clairvoyance de l’amour, et sa mère, dans la plénitude de son cœur, non seulement devina le désir de Fred, mais se sentit prête à tous les sacrifices pour le satisfaire.

– Que je puisse seulement voir mon fils pleinement re-venu à la santé, dit-elle dans sa folle tendresse ; et qui sait ?… peut-être propriétaire de Stone-Court… il pourra alors épouser qui lui plaira !

– Non pas, si l’on ne veut pas de moi, mère, dit Fred.

Sa maladie l’avait rendu sensible comme un enfant, et des larmes lui vinrent aux yeux.

– Oh ! prenez un peu de gelée, mon chéri, dit sa mère secrètement incrédule à l’endroit d’un tel refus.

Elle ne quittait jamais Fred à moins que son mari ne fût là pour la remplacer, et Rosemonde se trouvait ainsi, et pour

– 373 – la première fois, très souvent seule. Lydgate ne restait jamais longtemps avec elle ; mais les conversations brèves et toutes simples qu’ils avaient ensemble créaient doucement entre eux cette intimité particulière qui vient de la timidité même. Il fallait bien se regarder en se parlant, et, de quelque façon que ce fût, ils ne pouvaient le faire tout simplement comme d’autres. Lydgate commença à trouver gênante cette obliga-tion de se regarder, et, un beau jour, il fixa ses yeux à terre au hasard, devant lui, comme une poupée mal faite ; fâ-cheuse inspiration ! Le lendemain Rosemonde aussi regarda à terre, et il en résulta que, quand de nouveau leurs yeux se rencontrèrent, ils eurent tous deux plus conscience encore de leur gêne mutuelle. Nul remède à cette folie dans la science ; que faire, puisque Lydgate ne voulait pas aller plus loin ? Ce fut donc un grand soulagement, lorsque la maison cessa d’être mise en quarantaine par les voisins, et que les chances de rencontrer Rosemonde seule devinrent infini-ment plus rares.

Mais, si cette intimité, qui consiste dans un mutuel em-barras où chacun a le sentiment de ce que l’autre éprouve, a une fois existé, l’effet ne s’en dissipe pas aisément. C’est un remède illusoire que de parler du temps ou d’autres banali-tés, et les rapports ne peuvent guère redevenir faciles, à moins de reconnaître franchement une fascination réci-proque, sans avoir besoin d’éprouver d’ailleurs pour cela de sentiments vraiment sérieux et profonds. Ce fut de cette ma-nière que les entretiens de Rosemonde et de Lydgate retrou-vèrent leur animation dans l’aimable et parfaite aisance de leurs nouveaux rapports. Les visiteurs allaient et venaient comme de coutume, on fit de nouveau de la musique au sa-lon, l’hospitalière maison du maire se rouvrit toute grande.

 

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Lydgate, dès qu’il le pouvait, venait s’asseoir à côté de Rosemonde, la priait de faire de la musique et s’appelait son captif, tout en ne voulant pas l’être. Il sentait combien il se-rait absurde de songer dès à présent à se monter une maison, comme il convient à un homme marié, et c’était une garantie suffisante contre tout danger. Cette manière de jouer un peu à l’amoureux n’était pas sans agrément et ne nuisait pas à de plus graves occupations. La flirtation, après tout, n’était pas un travail absorbant.

Rosemonde, pour sa part, n’avait jamais compté de plus beaux jours dans sa vie ; elle se savait admirée par un homme digne d’être séduit, et pas plus dans son cœur que dans celui d’un autre, elle ne distinguait la flirtation de l’amour. Elle semblait voguer à pleines voiles avec un vent favorable vers le but où elle tendait, et ses pensées étaient fort occupées d’une belle maison dans Lowick-Gate, qu’elle espérait voir bientôt devenir vacante. Elle était bien décidée, une fois mariée, à se débarrasser adroitement de tous les vi-siteurs de son père qui ne lui étaient pas agréables ; et elle se représentait déjà le salon de sa maison préférée orné de toutes sortes de meubles de différents styles.

Certainement ses pensées étaient aussi fort occupées de Lydgate lui-même ; il lui paraissait presque une perfection. S’il eût mieux connu la musique (de façon que l’enchantement où il était de l’entendre n’eût pas été trop semblable à celui d’un éléphant sensible), et s’il avait seule-ment été plus habile à distinguer le raffinement de son goût en matière de toilette, elle aurait eu de la peine à signaler en lui un défaut quelconque. Qu’il était différent du jeune Plym-dale ou de M. Caïus Larcher ! Ces jeunes gens n’avaient au-cune notion du français et ne savaient parler d’une manière intéressante d’aucun sujet, si ce n’est peut-être du commerce

– 375 – des teintures et des importations, dont naturellement ils rou-gissaient de parler. Ils appartenaient à la gentry de Middle-march, élevés avec leurs cravaches à poignée d’argent et leurs cravates de satin ; mais ils étaient gauches, empruntés et niaisement goguenards. Fred lui-même était au-dessus d’eux, ayant au moins le ton et les manières d’un jeune homme de l’Université. Lydgate, au contraire, pouvait tou-jours être écouté. Il se comportait avec l’aisance polie de la supériorité qui a conscience d’elle-même, et semblait tou-jours vêtu des habits de circonstance par une certaine affini-té naturelle, sans avoir jamais à s’en préoccuper. Rosemonde était fière de le voir paraître au salon et, lorsqu’il s’approchait d’elle avec un sourire particulier, elle avait le sentiment délicieux d’être l’objet d’un hommage enviable. Si Lydgate avait su tout l’orgueil qu’il excitait dans cette déli-cate poitrine, il en eût été sûrement tout aussi satisfait qu’eût pu l’être à sa place l’homme le plus ignorant de la patholo-gie. Il regardait comme l’une des plus jolies attitudes de l’esprit féminin d’adorer la prééminence de l’homme, sans savoir trop précisément en quoi elle consistait.

Mais Rosemonde n’était pas une de ces jeunes filles sans empire sur elles-mêmes qui se trahissent sans le vouloir, et dont la conduite dépend des impulsions au lieu d’être gou-vernée par les convenances et par une grâce prudente. Gar-dez-vous de croire que sa prévoyance anticipée et ses graves méditations sur le mobilier et la société de sa future maison fussent jamais perceptibles dans sa conversation même avec sa mère ; elle eût, au contraire, exprimé la plus gracieuse surprise et la plus extrême désapprobation, si elle avait en-tendu dire qu’une autre demoiselle se laissât aller à ces ré-flexions aussi prématurées qu’immodestes. Elle réalisait tou-jours cette même combinaison de sentiments corrects et cette juste perfection dans la musique, la peinture, la danse,

– 376 – dans l’art de tourner d’élégants petits billets et d’inscrire des vers sur un album, avec cette grâce accomplie des blondes qui faisait d’elle une femme irrésistible, pour l’homme pré-destiné de cette époque. Ne soyez pas injustes envers elle, je vous en prie ; elle ne formait pas de méchants complots ; elle était bien étrangère à tous calculs sordides ; en réalité, elle ne songeait jamais à l’argent que comme à une nécessité qui regardait les autres. Elle n’avait pas l’habitude de forger de mensonges, et si ses petits récits ne suivaient pas toujours le fil droit de la vérité, du moins n’étaient-ils pas inventés et préparés d’avance : ils faisaient partie de ses perfections élé-gantes destinées à plaire. La nature avait appelé bien des ar-tistes à son aide pour achever de parfaire l’élève favorite de mistress Lemon, qu’un consentement unanime déclarait un rare composé de beauté, d’intelligence et de grâce.

Lydgate trouvait de plus en plus charmant de causer avec elle ; il n’y avait plus entre eux de contrainte, mais un délicieux échange d’influence sympathique dans leurs re-gards ; et ce qu’ils échangeaient sans avoir besoin d’aparté avait pour eux cette abondance de signification qui eût paru insipide à une tierce personne. Le fait est qu’ils flirtaient, et Lydgate était tranquille, dans la conviction qu’il ne s’agissait pas d’autre chose. Ses rapports avec les hommes de Middlemarch (M. Farebrother excepté) étaient de vraies cor-vées, et Lydgate ne se souciait ni de cartes ni de politique commerciale. Quels délassements avait-il à sa portée ? Il était souvent invité chez les Bulstrode, mais les jeunes filles de la maison étaient à peine sorties de la salle d’étude ; et l’aisance naïve avec laquelle mistress Bulstrode conciliait le monde et la piété, le néant de la vie et l’amour du cristal tail-lé, la connaissance du plus mince chiffon et du plus beau damas n’était pas un allégement suffisant au poids de la gra-vité imperturbable du mari. Le contraste rendait la maison

– 377 – des Vincy, avec tous ses défauts, d’autant plus agréable ; et Rosemonde s’y épanouissait, douce à regarder comme une rose de bengale à demi ouverte, et ornée de perfections faites pour plaire aux goûts raffinés d’un délicat.

Lydgate se fit pourtant quelques ennemis en dehors de la médecine par ses succès auprès de miss Vincy. Il arriva un soir un peu tard au salon, où se trouvaient quelques per-sonnes. La table de jeu avait réuni, à part, les plus âgées de la société, et M. Ned Plymdale, un des bons partis de Middlemarch, sans être un de ses esprits influents, était en tête à tête avec Rosemonde. Il lui avait apporté le dernier Keepsake dans l’édition somptueuse de soie moirée qui re-présentait alors le dernier mot du progrès, et il se considérait comme très heureux de pouvoir être le premier à le parcourir avec elle, s’arrêtant aux images des belles dames et des mes-sieurs aux joues et aux sourires luisants des gravures, re-commandant comme fameux des versets comiques et comme pleines d’intérêt des histoires sentimentales. Rose-monde se montrait gracieuse, et M. Ned, très satisfait, avec son menton fuyant, de ses avantages extérieurs, était tout heureux de pouvoir mettre au service de sa galanterie tout ce que l’art et la littérature offraient de plus digne de plaire à une belle jeune fille.

– Je trouve à l’honorable mistress S*** quelque ressem-blance avec vous, dit M. Ned, regardant d’un air assez indif-férent, d’ailleurs, le portrait dans le livre ouvert devant lui.

– Elle a un dos énorme, elle semble avoir posé pour le dos, dit Rosemonde sans aucune intention de critique, tout en remarquant combien les mains du jeune Plymdale étaient rouges et se demandant pourquoi Lydgate ne venait pas. Elle continuait, pendant cet entretien, à faire de la frivolité.

 

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– Je n’ai pas dit qu’elle fût aussi belle que vous, reprit M. Ned, se hasardant à détacher ses yeux du portrait pour les reporter sur sa rivale.

– Je vous soupçonne d’être un habile flatteur, dit Rose-monde, intérieurement convaincue qu’elle aurait à refuser ce jeune gentleman.

À cet instant, Lydgate parut ; le livre fut fermé avant qu’il eût rejoint Rosemonde, et, tandis qu’avec aisance et d’un air de confiance assurée il s’asseyait de l’autre côté de la jeune fille, la mâchoire du jeune Plymdale s’abaissa comme un baromètre qui dégringole du côté peu réjouissant de pluie et vent. Rosemonde était heureuse autant de la pré-sence de Lydgate que de l’effet qu’elle produisit ; elle aimait à exciter la jalousie.

– Quel retardataire vous faites ! lui dit-elle, en même temps qu’ils échangeaient une poignée de main. Maman ne comptait plus sur vous ce soir. Comment trouvez-vous Fred ?

– Il est en bon chemin et en train de se remettre, mais les progrès sont lents. Je voudrais qu’il changeât d’air un peu, qu’il allât à Stone-Court, par exemple. Mais votre ma-man semble y avoir quelque objection.

– Pauvre garçon ! dit Rosemonde avec son gracieux sou-rire. Vous trouverez Fred bien changé, ajouta-t-elle en s’adressant à son autre adorateur. M. Lydgate a été notre ange gardien pendant cette maladie.

M. Ned répondit par un sourire contraint, tandis que Lydgate, prenant le Keepsake et l’ouvrant, témoignait par un petit rire dédaigneux et par le mouvement de son menton sa stupéfaction de la bêtise humaine.

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– Pourquoi avez-vous l’irrévérence de rire ? dit Rose-monde avec une gracieuse indifférence.

– Je me demande ce qui pourrait bien être ici le plus bête, des gravures ou du texte, dit Lydgate tout en feuilletant rapidement les pages de ses belles et grandes mains. Regar-dez ce marié qui sort de l’église ! Avez-vous jamais vu plus belle image de coiffeur ? Quel petit boutiquier eut jamais l’air plus prétentieux ? Pourtant je jurerais que le texte en fait un des premiers gentilshommes du pays.

– Vous êtes bien sévère, j’ai vraiment peur de vous, dit Rosemonde qui n’avait garde de trop se laisser aller à son amusement. Le pauvre Plymdale s’était arrêté avec admira-tion sur cette gravure, et il n’avait plus l’esprit en repos.

– Il y a, dans tous les cas, beaucoup de gens célèbres qui écrivent dans le Keepsake, dit-il d’un ton vexé et mal assuré tout ensemble. C’est la première fois que je l’entends traiter de bête.

– Je crois que je vais me mettre contre vous et vous trai-ter de barbare, dit Rosemonde en regardant Lydgate avec un sourire. Je vous soupçonne de ne rien savoir de lady Bles-sington et de L. E. L.

Ce n’est pas que Rosemonde méprisât absolument ces écrivains ; mais elle ne se compromettait jamais par une ad-miration trop prompte, et elle saisissait la moindre allusion à ce qui n’était pas, au dire de Lydgate, du meilleur goût.

– Mais sir Walter Scott, M. Lydgate le connaît, je sup-pose, reprit le jeune Plymdale un peu ragaillardi par cet avantage.

 

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– Oh ! je ne lis plus maintenant d’œuvres littéraires, dit Lydgate en repoussant le livre. J’ai tant lu, lorsque j’étais en-fant et jeune homme, que cela peut suffire à toute ma vie, je suppose. Je savais autrefois les poèmes de Scott par cœur.

– Je voudrais savoir quand vous vous êtes arrêté, dit Ro-semonde, parce qu’alors je serais sûre de connaître quelque chose que vous ne connaissez pas.

– M. Lydgate vous dira que ce n’est pas la peine d’en connaître davantage, dit le jeune Ned, mettant de l’intention dans son sarcasme.

– Au contraire, dit Lydgate sans se montrer le moins du monde vexé, mais en souriant à Rosemonde avec une con-fiance exaspérante. Cela en vaudrait grandement la peine, parce que miss Vincy pourrait m’en instruire.

Le jeune Plymdale ne tarda pas à aller rejoindre les joueurs de whist, faisant la réflexion que Lydgate était un des êtres les plus infatués et les plus désagréables que sa mau-vaise fortune lui eût jamais fait rencontrer.

– Que vous êtes bouillant ! dit Rosemonde intérieure-ment ravie. N’avez-vous pas vu que vous l’avez offensé ?

– Quoi ! ce livre est à Plymdale ? J’en suis fâché. Je n’y ai pas pensé du tout.

– Je vais commencer à croire ce que vous m’avez dit de vous-même, la première fois que vous êtes venu ici, que vous étiez un ours et que vous aviez besoin d’être apprivoisé par les oiseaux.

– Eh bien, il y a un oiseau qui peut m’enseigner tout ce qu’il voudra. N’est-il pas vrai que je l’écoute avec obéis-sance ?

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Il semblait à Rosemonde qu’elle et Lydgate étaient tout comme fiancés. Depuis longtemps, l’idée qu’ils seraient fian-cés un jour ou l’autre s’était enracinée dans sa tête, et les idées, nous le savons, tendent vite à prendre une réelle con-sistance, quand on a sous la main les matériaux nécessaires. Lydgate avait, il est vrai, l’idée contraire, celle de ne pas être un fiancé ; mais ce n’était qu’une simple négative, une ombre produite par d’autres résolutions qui pourraient elles-mêmes faiblir. Les circonstances devaient presque infailliblement donner raison à Rosemonde, dont l’activité pratique portait sur toute chose l’attention de ses yeux bleus, tandis que Lydgate restait dans l’aveuglement et l’insensibilité d’une méduse que l’on fait fondre sans qu’elle s’en aperçoive.

Ce soir-là, en rentrant chez lui, il examina, à travers ses fioles, avec un intérêt exclusif, la marche d’un nouveau pro-cédé de macération, et il rédigea ses notes journalières, avec autant de précision que de coutume. Les rêveries dont il lui était difficile de détacher sa pensée étaient des constructions idéales formées d’autre chose que des grâces de Rose-monde ; c’était le tissu primitif du corps humain qui consti-tuait avant tout pour lui le doux inconnu. Il commençait aus-si à prendre goût à la lutte sourde encore, mais grandissante, qui existait entre lui et les autres médecins et qui allait sans doute éclater au grand jour, maintenant que sa méthode était sur le point d’être appliquée au nouvel hôpital. Il s’apercevait enfin, à quelques signes encourageants, que, si la clientèle de certains malades de Peacock lui faisait défaut, il avait, en re-vanche, très bien réussi dans d’autres quartiers.

Quelques jours plus tard, comme il avait par hasard ren-contré Rosemonde sur la route de Lowick, et était descendu de cheval pour marcher à côté d’elle, un domestique à cheval l’avait arrêté, pour lui remettre un message qui l’appelait

– 382 – dans une grande maison où Peacock n’était jamais allé ; c’était le second exemple de ce genre. Le domestique appar-tenait à sir James Chettam, et on l’appelait au manoir de Lowick.

 

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