Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 36 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre II

 

 

Quand les animaux entrèrent dans l’arche par paires, on peut s’imaginer que les espèces les plus rapprochées se re-gardèrent d’assez mauvais œil, en songeant que, sur une unique provision de fourrage, cela faisait vraiment trop de corps à nourrir. Des réflexions du même genre s’imposèrent aux carnivores chrétiens qui formaient le cortège mortuaire de Pierre Featherstone, guettant tous la même provision li-mitée dont chacun espérait la plus grosse part. Les plus proches parents par le sang, et les parents par alliance for-maient déjà un nombre considérable qui, multiplié par les possibilités, offrait un vaste champ aux conjectures jalouses et aux espérances passionnées. La jalousie envers les Vincy avait créé une confraternité d’hostilité entre toutes les per-sonnes du sang de Featherstone ; de sorte qu’en l’absence de tout indice sérieux établissant pour l’un d’entre eux plus de chances que pour les autres, une crainte, celle de voir cette longue perche de Fred Vincy hériter de la propriété, domi-nait tout ; elle laissait place, pourtant, à des sentiments plus complexes, à des méfiances plus vagues, comme celle qu’on nourrissait à l’égard de Mary Garth. Salomon trouvait que Jonas ne méritait absolument rien. Jane, la sœur aînée, maintenait que les enfants de Marthe ne devaient pas s’attendre à recevoir autant que les jeunes Waule. Les plus proches parents étaient encore bien mieux convaincus de l’absurdité des espérances conçues par les cousins et petits-cousins, et employaient leur science arithmétique à calculer le gros chiffre auquel pourrait bien se monter l’ensemble dé-

 

– 463 – sagréable des petits legs. Deux vieux cousins de Brassing, un petit-cousin mercier à Middlemarch, M. Trumbull lui-même, venus pour assister à la lecture du testament, n’étaient pas sans nourrir d’agréables illusions.

Mais, dans la matinée, toutes les conjectures se trouvè-rent troublées dans leur cours naturel par la présence d’un étrange personnage en deuil, tombé au milieu de tous comme de la lune. C’était un homme de trente à trente-deux ans, à la figure duquel les yeux proéminents, la bouche tom-bante aux lèvres minces, les cheveux lisses rejetés en arrière et le front fuyant imprimaient un caractère absolument ba-tracien, qui avait frappé mistress Cadwallader. C’était évi-demment un nouveau légataire ; pourquoi eût-il été convié sans cela à faire partie du cortège mortuaire ? Il y avait de ce côté de nouvelles possibilités, éveillant de nouvelles incerti-tudes et coupant court à toutes les réflexions faites dans les voitures de deuil.

Personne jusque-là n’avait vu cet étranger suspect, sauf Mary Garth, et tout ce qu’elle en savait, c’est qu’il était venu deux fois à Stone-Court, à l’époque où M. Featherstone des-cendait encore au rez-de-chaussée, et qu’il était resté seul avec lui pendant plusieurs heures. Elle avait eu l’occasion de le dire à son père, et peut-être les yeux de Caleb étaient-ils les seuls, avec ceux du notaire, qui regardassent l’étranger avec plus de curiosité que de dégoût et de soupçon. Caleb Garth, ayant peu d’espérances et encore moins de cupidité, ne s’intéressait guère à la vérification de ces conjectures. Le calme avec lequel il se frottait le menton, dans un demi-sourire, faisait un contraste frappant avec l’alarme et le mé-pris visibles sur toutes les figures, au moment où cet individu en deuil, dont le nom était Rigg, entra dans le salon et vint s’asseoir près de la porte, pour faire partie de l’auditoire

– 464 – pendant la lecture du testament. M. Salomon et M. Jonas venaient de monter avec le notaire pour chercher le testa-ment, et mistress Waule, voyant deux sièges vacants entre elle et M. Borthrop Trumbull, fut tentée de se rapprocher de cette importante autorité qui jouait en ce moment avec les cachets de sa lourde chaîne de montre, afin de ne laisser voir ni étonnement ni surprise, ce qui eût été compromettant pour un homme de sa force.

– Je présume que vous connaissez tout ce qu’a fait mon pauvre frère, monsieur Trumbull ? dit mistress Waule de sa voix mielleuse la plus basse, tout en tournant vers l’oreille de M. Trumbull son chapeau couvert de crêpe.

– Ma chère dame, tout ce qui m’a été dit a été dit en confidence, répliqua le commissaire, faisant de sa main un écran pour entourer ce secret de tout le mystère possible.

– Ceux qui se tiennent pour assurés de leur bonne for-tune peuvent encore être déçus, continua mistress Waule, trouvant quelque soulagement dans cette communication.

– Les espérances sont souvent trompeuses, ajouta M. Trumbull, toujours en confidence.

– Oh ! soupira mistress Waule en regardant du côté des Vincy, et en regagnant sa place à côté de la sœur Marthe. C’est étrange comme ce pauvre Pierre était concentré, mur-mura-t-elle. Personne de nous ne sait ce qui pesait peut-être sur son âme. J’espère seulement que sa vie n’a pas été plus mauvaise que nous ne le pensons, Marthe.

– Je n’ai jamais été avide, Jane, répliqua la pauvre mis-tress Cranch, obèse et asthmatique. Mais j’ai six enfants, et j’en ai enterré trois, et mon mariage ne m’a apporté aucune fortune. L’aîné qui est assis là n’a que dix-neuf ans. Aussi je

– 465 – vous laisse à penser !… Et les fonds sont toujours maigres et les terres des plus mauvaises. Mais, si jamais j’ai mendié et prié, c’est au Dieu du ciel que je me suis adressée ; pourtant, là où il y a un frère célibataire et un autre sans enfants après un second mariage, on peut bien penser !

M. Vincy, tout en observant le visage impassible de M. Rigg, jouait avec sa tabatière.

– Je ne serais pas étonné que Featherstone eût agi sous l’empire de meilleurs sentiments que ceux que nous lui prê-tons tous, observa-t-il à l’oreille de sa femme. Cet enterre-ment prouve qu’il a pensé à tout le monde. Cela est d’un bon effet, qu’un homme désire être accompagné par tous ses amis et qu’il ne rougisse pas des plus humbles. Je n’en serais que plus heureux, s’il avait laissé beaucoup de petits legs. Ces legs sont souvent d’une utilité incomparable aux gens qui vivent à l’étroit.

– Rien ne laisse à désirer, dit mistress Vincy avec satis-faction, le crêpe, la soie et tout le reste.

Je suis fâché de dire que Fred, pendant ce temps, luttait non sans peine contre une persistante envie de rire. Fred avait entendu Jonas suggérer l’idée de quelque enfant illégi-time, et, au moment où le ridicule de cette idée l’amusait, la figure de l’étranger, qui se trouvait par hasard en face de lui, le frappa d’une façon par trop comique. Mary, s’apercevant de sa détresse au tremblement de ses lèvres et à certaine pe-tite toux bien connue, vint habilement à son aide en le priant de changer de place avec elle, de sorte qu’il se trouva à l’écart dans un coin plus obscur. Fred se sentait aussi bien disposé que possible envers tout le monde, Rigg compris ; il éprouvait quelque attendrissement pour tous ces gens moins fortunés qu’il ne croyait l’être lui-même, et il n’aurait voulu

– 466 – pour rien au monde se conduire d’une façon inconvenante. Mais le spectacle était si drôle qu’il était singulièrement diffi-cile de ne pas rire. Cependant l’entrée du notaire et des deux frères attira l’attention de chacun.

Le notaire était M. Standish ; il était arrivé le matin même à Stone-Court, croyant parfaitement savoir qui serait satisfait et qui désappointé avant la fin du jour. Le testament qu’il s’attendait à lire était le dernier des trois qu’il avait dressés pour M. Featherstone. Le vieux Featherstone avait souvent pensé, alors que du fond de son fauteuil il regardait le feu en silence, que quelque jour Standish serait bien éton-né ; il est vrai que, s’il avait fait ce qu’il voulait faire au der-nier moment et brûlé le dernier testament dressé par un autre notaire, il n’aurait pas atteint cette satisfaction pos-thume qu’il avait pris plaisir à ruminer ; mais M. Standish n’éprouva que de la surprise et aucune mauvaise humeur, il se réjouit, au contraire, de la petite pointe de curiosité qu’éveilla dans son esprit la découverte d’un nouveau testa-ment, ajoutée à la perspective de l’ébahissement qu’il allait causer parmi tous les Featherstone.

Quant à Salomon et à Jonas, ils en étaient arrivés au dernier degré de l’attente ; il leur semblait que le premier tes-tament aurait quand même une certaine solidité, et qu’il pourrait y avoir entre les premières et les dernières volontés du pauvre Pierre une confusion assez grande pour amener d’interminables procès, avant que personne en arrivât à ses fins.

Personne peut-être n’éprouvait en ce moment une plus violente agitation que Mary Garth ; c’était elle, en effet, qui avait assuré, par sa conduite, la validité de ce second testa-ment qui pourrait avoir des effets gigantesques sur la desti-

 

– 467 – née des gens ici présents. Nulle autre âme que la sienne ne savait ce qui s’était passé dans cette dernière nuit.

– Le testament que je tiens en main, commença M. Standish, qui, assis à une table au milieu de la chambre, prenait son temps pour tout, a été dressé par moi et dicté par notre défunt ami, le 9 août 1825. Mais j’ai découvert qu’il existait un testament postérieur, jusque-là ignoré de moi, portant la date du 20 juin 1826, rédigé à peine un an plus tard que le précédent. Et il y a plus loin, à ce que je vois, – M. Standish parcourait attentivement l’acte avec ses lunettes – un codicille à ce dernier testament, portant la date du 1er mars 1828.

– Seigneur ! Seigneur ! gémit la sœur Marthe, sous cette accumulation de dates.

– Je commencerai par lire le premier testament, pour-suivit M. Standish. Telle était sans doute l’intention du dé-funt, puisqu’il n’a pas détruit ce document.

Ce préambule parut un peu long ; Salomon et quelques autres de l’assistance secouaient la tête et regardaient le plancher : tous les yeux évitant d’en rencontrer d’autres et prenant pour point de mire les taches de la nappe ou le crâne chauve de M. Standish ; ceux de Mary faisaient seuls excep-tion. Pendant que tous ces gens s’efforçaient de ne rien re-garder, elle pouvait en toute sécurité les regarder eux-mêmes, et, au prononcé du premier « Je donne et lègue », elle put voir une altération dans la couleur et l’expression de tous les visages, comme si quelque sourde vibration les tra-versait, excepté pourtant celui de M. Rigg. Il était assis à sa place dans un calme inaltérable, et le fait est que l’assemblée, préoccupée de problèmes plus importants et de la difficulté de distinguer les legs qui pourraient être ou ne

– 468 – pas être révoqués, avait cessé de songer à lui. Fred rougit et M. Vincy eut plus que jamais besoin de sa tabatière.

On fit d’abord lecture des petits legs ; mais la pensée d’un autre testament, auquel le pauvre Pierre avait sans doute mieux réfléchi, ne suffit pas pour apaiser le dégoût et l’indignation croissante de l’assemblée. On aime à être bien traité en tout temps, passé, présent et avenir. Et voilà que Featherstone avait été capable, cinq ans auparavant, de ne laisser que deux cents livres à chacun de ses propres frères, sœurs et nièces ; point de mention des Garth ; mistress Vincy et Rosemonde devaient chacune en avoir cent. À M. Trumbull revenait la canne à pomme d’or, plus cinquante livres. Les autres cousins germains et petits-cousins présents devaient avoir chacun une part d’héritage aussi belle, autant dire rien qu’un tel legs pour un homme, comme le fit obser-ver l’un d’eux. Venait enfin un plus grand nombre de ces pe-tites dotations injurieuses en faveur de personnes absentes, relations de famille problématiques et, comme tout le faisait craindre, de basse extraction. Tout rapidement calculé, la somme léguée se montait à trois mille livres. Où Pierre vou-lait-il donc qu’allât le reste de sa fortune, et ses propriétés ? Qu’est-ce qui était révoqué et qu’est-ce qui ne l’était pas ? La révocation serait-elle pour le mieux ou pour le pire ? Les hommes furent assez forts pour se contenir et garder leur calme au milieu de cette incertitude confuse, les uns laissant pendre leur lèvre inférieure, les autres la relevant en cœur selon l’habitude de leurs muscles. Mais Jane et Marthe faibli-rent sous ce conflit d’émotions et se mirent à pleurer, la pauvre mistress Cranch émue d’une part par la joie de rece-voir n’importe quoi sans avoir à travailler pour le gagner, d’autre part émue aussi par la compréhension vague que son lot était chétif. Ce qui dominait, au contraire, chez mistress Waule, c’était le sentiment d’être « une propre sœur » et de

– 469 – recevoir très peu de chose, tandis que quelque autre devait recevoir beaucoup.

L’idée dominante maintenant, c’était que ce « beau-coup » allait échoir à Fred Vincy ; mais les Vincy furent sur-pris à leur tour, lorsque, dix mille livres en placements spéci-fiés furent déclarées leur être léguées. Les terres allaient-elles suivre ? Fred se mordit les lèvres ; il était difficile de ne pas sourire, et mistress Vincy se sentait elle-même la plus heureuse des femmes. La possibilité d’une révocation dispa-raissait devant cette éblouissante vision.

Il restait encore d’autres valeurs outre les terres ; mais le tout était légué à une seule et même personne, et cette per-sonne était… Ô possibilités ! ô espérances fondées sur la fa-veur d’un vieux gentleman concentré ! Ô vocatifs sans fin qui n’arriveraient jamais à une expression assez forte pour quali-fier la folie humaine ! Ce légataire universel, c’était Joshua Rigg, institué en même temps seul exécuteur testamentaire et devant prendre, dès lors, le nom de Featherstone.

Un long frémissement, semblable à un frisson, fit le tour de la chambre, et chacun regarda, M. Rigg, qui ne paraissait éprouver aucune surprise.

– Une disposition testamentaire des plus étranges ! s’écria M. Trumbull, préférant renoncer pour cette fois à sa prétention d’avoir tout connu d’avance. Mais il y a un second testament, un autre document. Nous ne connaissons pas en-core les dernières volontés du défunt.

Mary Garth sentait que ce qu’on allait entendre mainte-nant, ce n’était pas les dernières volontés. Le second testa-ment révoquait toutes les donations du premier, sauf les legs aux personnages infimes, il faisait donation à Joshua Rigg de

 

– 470 – toutes les terres situées dans la paroisse de Lowick, ainsi que de tous les meubles et effets de la maison. Le reste de la for-tune devait servir à élever et à doter des hospices pour les vieillards, qui s’appelleraient Hospices Featherstone et qu’on bâtirait sur un terrain voisin de Middlemarch, déjà acheté à cet effet par le testateur, ce dernier désirant, aux termes de ce document, se mettre en règle avec le Dieu tout-puissant. Pas une des personnes présentes n’héritait d’un centime ; mais M. Trumbull recevait la canne à pomme d’or. Il fallut quelque temps à l’assemblée pour recouvrer la parole. Mary n’avait pas le courage de regarder Fred.

M. Vincy fut le premier à parler, après avoir énergique-ment usé de sa tabatière, et il s’exprima avec une vive indi-gnation :

– Le testament le plus inconcevable que j’aie jamais vu ! Je dirais volontiers qu’il n’était pas dans son bon sens quand il l’a fait ; je dirais volontiers que ce dernier testament est nul. Eh ! Standish !

– Notre ami défunt savait toujours ce qu’il faisait, il me semble, dit M. Standish. Tout est parfaitement dans les règles… Voici une lettre de Clemmens, de Brassing, attachée au testament. C’est lui qui l’a dressé, un procureur des plus respectables.

– Je n’ai jamais remarqué chez feu M. Featherstone au-cune aliénation d’esprit ni d’intelligence, dit M. Borthrop Trumbull. Mais c’est ce que j’appelle un testament excen-trique. J’ai toujours volontiers rendu service à ce vieillard, et il m’en avait témoigné assez clairement son obligation pour que je pusse en trouver la preuve dans son testament. À titre de reconnaissance, la canne à pomme d’or n’est qu’une iro-

 

– 471 – nie ; mais je suis heureusement au-dessus de ces considéra-tions mercenaires.

– Je ne puis rien voir ici de très surprenant, dit Caleb Garth. On aurait eu plus de raisons de s’étonner, si le testa-ment avait ressemblé à celui d’un homme franc et droit dans sa conduite. Pour ma part, je voudrais qu’on ne fît pas de tes-taments.

– C’est là, par Dieu ! un sentiment étrange de la part d’un chrétien, dit le notaire. Je serais curieux de savoir comment vous soutiendriez cette opinion-là, Garth !

Ici M. Jonas Featherstone se fit entendre à son tour.

– Eh bien, il a toujours été un fier hypocrite, mon frère Pierre ! Mais ceci dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Si je l’avais su, une voiture à six chevaux n’aurait pu me faire dé-marrer de Brassing pour m’amener ici. Je mettrai demain un chapeau blanc et un habit gris américain.

– Seigneur ! Seigneur ! pleura mistress Cranch. – Et nous avons fait la dépense du voyage, et ce pauvre garçon est res-té là si longtemps sans travailler. C’est la première fois que j’entends dire que mon frère Pierre fût si désireux de satis-faire le Dieu tout-puissant ; mais dussé-je être frappée de pa-ralysie, il faut que je le dise, c’est cruel, je ne puis penser au-trement.

– Ça ne lui profitera pas là où il est à présent, voilà ma conviction, conclut Salomon avec une amertume des plus sincères. Pierre a été un mauvais homme de son vivant, et ses hospices n’y changeront rien, puisqu’il a eu l’impudence de se montrer tel encore au dernier acte de sa vie.

 

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– Il a toujours vécu entouré de sa propre et légitime fa-mille, frères et sœurs, neveux et nièces, et il s’est assis dans l’église à côté d’eux chaque fois qu’il jugeait bon d’y venir, dit mistress Waule. Et il aurait pu laisser sa respectable for-tune à ceux qui ne s’étaient jamais laissé aller à l’extravagance et à la légèreté, et qui étaient en état de con-server soigneusement chaque penny et de le faire fructifier. Et moi… quelle peine n’ai-je pas prise mainte et mainte fois pour venir ici, et me montrer bonne sœur, et lui qui avait tout le temps dans l’esprit des choses qui vous donnent la chair de poule ! – Mais, si le Tout-Puissant l’a permis, c’est qu’Il a l’intention de l’en punir. Mon frère Salomon, je vais m’en retourner, si vous m’offrez une place dans votre voi-ture.

– Je n’ai pas le désir de remettre jamais les pieds en ces lieux, dit Salomon. J’ai des terres à moi et des biens à moi, que j’aurai à léguer à mon tour.

– C’est une triste histoire que la manière dont va la chance en ce monde, dit Jonas. À quoi cela sert-il jamais d’avoir un brin d’esprit dans le corps ? Autant vaut être un chien dans sa niche. Que cela du moins serve de leçon à ceux qui restent. C’est assez d’un testament de fou dans une famille.

– Il y a plus d’une manière d’être fou, dit Salomon. Je ne laisserai pas mon argent pour qu’on le jette dans un cloaque, et je ne le laisserai pas non plus aux petits nègres d’Afrique. J’aime les Featherstone qui sont nés Featherstone et non les Featherstone qui le sont devenus parce qu’on leur a accolé ce nom-là.

Le frère Jonas se sentait capable de saillies beaucoup plus piquantes encore. Mais il réfléchit qu’il était inutile

– 473 – d’offenser le nouveau propriétaire de Stone-Court avant d’être bien sûr qu’il n’avait aucune intention d’hospitalité à l’égard des hommes d’esprit dont il allait porter le nom.

M. Joshua Rigg, en effet, paraissait se soucier fort peu de toutes ces insinuations ; on le vit s’approcher résolument de M. Standish et aborder avec le plus grand sang-froid les questions d’affaires. Son ramage était haut, son langage or-dinaire et grossier. Fred, qu’il ne faisait plus rire, le regardait comme le plus affreux monstre de la terre. Mais Fred se sen-tait assez mal à l’aise. Le mercier de Middlemarch attendait une occasion d’engager la conversation avec M. Rigg. Qui sait pour combien de paires de jambes le nouveau proprié-taire avait peut-être des bas à commander, et il était plus sûr de compter sur ces profits-là que sur les héritages de petits-cousins éloignés.

M. Vincy, après sa première manifestation, était demeu-ré fièrement silencieux, bien que trop préoccupé de ré-flexions pénibles pour songer à se retirer ; mais, voyant sa femme qui pleurait silencieusement auprès de Fred en tenant la main de ce fils bien-aimé, M. Vincy se leva aussitôt, et s’approchant d’elle, il lui dit à voix basse, tournant le dos à la compagnie :

– Ne vous laissez pas aller ainsi, Lucy ; ne vous rendez pas ridicule devant ces gens-là, ma chère. Puis il ajouta de sa voix forte : – Allez demander notre phaéton, Fred ; je n’ai pas de temps à perdre.

Mary Garth s’était préparée, pendant ce temps, à rentrer à la maison avec son père. Elle rencontra Fred dans le vesti-bule et, pour la première fois, elle eut le courage de le regar-der. Il avait cette pâleur maladive qu’une forte émotion communique parfois à de jeunes visages, et sa main était

– 474 – froide quand elle la lui serra. Mary aussi était agitée ; elle sentait que fatalement, et malgré elle, elle était peut-être la cause d’un grand changement dans l’avenir de Fred.

– Adieu, lui dit-elle avec une affectueuse tristesse. Ayez du courage, Fred. Je crois sincèrement que vous valez mieux sans cet argent. Quel bien faisait-il à M. Featherstone ?

– Tout cela est bel et bien, repartit Fred avec humeur. Et que reste-t-il à faire à un pauvre diable ? Il faut que j’entre dans l’Église, à présent. (Il savait que cela vexerait Mary ; il faudrait bien qu’elle lui indiquât maintenant autre chose à faire.) Et j’espérais pouvoir rembourser votre père tout de suite et arranger tout cela. Et il ne vous a pas même laissé cent livres, à vous ; qu’allez-vous faire à présent, Mary ?

– Je chercherai une autre position, et je me hâterai d’en trouver une. Mon père a une assez grosse charge à entretenir tous les autres, sans moi. Adieu.

Au bout de peu de temps, Stone-Court se trouva débar-rassé de la race des Featherstone et de ses visiteurs accou-tumés d’autrefois. Un nouvel étranger allait donc s’établir dans le voisinage de Middlemarch, mais nul n’y était assez bon prophète pour avoir quelque pressentiment de ce qui pourrait arriver à la suite de M. Joshua Rigg.

 

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