Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 26 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre III

 

 

Fred Vincy désirait arriver à Stone-Court à une heure où il trouverait Mary sans son oncle et installée seule en bas dans le petit salon lambrissé. Il laissa son cheval dans la cour afin de ne pas faire de bruit en passant sur le gravier devant la maison, et le bruit seul de la serrure l’annonça. Mary était à sa place habituelle, vivement amusée par la lecture des Souvenirs de Johnson de mistress Piozzi, et elle leva vers lui son visage encore brillant de gaieté ; cette expression joyeuse s’évanouit lorsqu’elle vit Fred s’approcher sans rien dire et rester debout en face d’elle, l’air malade, le coude ap-puyé sur la cheminée.

– Mary ! commença-t-il, je suis un misérable, un vau-rien !

– Il me semble qu’une seule épithète pourrait suffire, dit Mary tâchant de sourire, mais avec un vague sentiment d’alarme.

– Je sais que plus jamais vous ne penserez de bien de moi. Vous me croirez menteur, malhonnête ! Vous penserez que je ne me suis inquiété ni de vous, ni de votre père, ni de votre mère. Quand il s’agit de moi, c’est toujours le pire que vous croyez.

– Donnez-moi de bonnes raisons de vous prouver le con-traire, Fred. Mais dites-moi tout de suite, je vous en prie, ce que vous avez fait. J’aime mieux apprendre la vérité, si fâ-cheuse qu’elle soit, que de l’imaginer.

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– Je devais de l’argent, cent soixante livres. J’ai deman-dé à votre père de me donner sa signature sur mon billet. Je croyais que ce ne serait pour lui qu’une formalité sans con-séquence. J’étais sûr de pouvoir moi-même payer ma dette et j’ai fait ce que j’ai pu. Et voilà que j’ai eu tout le guignon possible, une mauvaise affaire de cheval, – et je ne peux payer que cinquante livres. Je ne puis rien demander à mon père, je n’en tirerais pas un centime, et, quant à mon oncle, il m’a déjà donné cent livres il n’y a que quelques semaines. – Que puis-je donc faire ? – Votre père n’a pas d’argent de reste à mettre de côté, et votre mère sera obligée de donner les quatre-vingt-douze livres qu’elle avait épargnées, et elle dit qu’il y faudra en plus vos petites économies. Vous voyez quel… !

– Oh ! pauvre mère ! pauvre père ! dit Mary en même temps que ses yeux se remplissaient de larmes et qu’elle es-sayait de contenir un sanglot.

Elle regardait droit devant elle sans faire attention à Fred. Lui aussi garda le silence. Il se sentait plus misérable que jamais.

– Je donnerais tout au monde pour ne pas vous avoir fait cette peine, Mary, dit-il enfin. Vous ne pourrez jamais me pardonner.

– Et, si je vous pardonne, dit Mary avec emportement, cela rendra-t-il moins pénible à ma mère la perte de la somme qu’elle avait mis quatre ans à amasser en donnant des leçons, afin de pouvoir envoyer Alfred chez M. Harmer ? Trouveriez-vous cela agréable, même si je vous pardonnais ?

– Dites-moi ce que vous voudrez, Mary ; je mérite de tout entendre.

 

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– Je ne veux rien vous dire, reprit Mary plus tranquille-ment ; ma colère ne sert à rien. Elle s’essuya les yeux, ferma son livre et alla prendre sa couture.

Fred la suivit des yeux, espérant rencontrer son regard et y trouver accès pour son repentir suppliant. Mais non ! Mary n’avait pas à se contraindre pour ne pas lever les yeux.

– Cela me fait de la peine, que votre mère se dépouille de son argent, dit-il quand Mary fut assise et en train de coudre avec rapidité. Je voulais vous demander, Mary… ne croyez-vous pas que M. Featherstone… si vous lui disiez… je veux dire si vous lui parliez de l’apprentissage d’Alfred… vous avancerait l’argent ?…

– Ma famille n’est pas habituée à mendier, Fred ; nous aimons mieux travailler pour gagner notre vie. D’ailleurs, vous me dites que M. Featherstone vous a donné dernière-ment une centaine de livres. Il fait bien rarement des ca-deaux. Il ne nous en a jamais fait, à nous. Je suis sûre que mon père ne voudrait pas lui demander la moindre chose, et quand même je me déciderais à m’adresser à lui, cela ne ser-virait à rien.

– Je suis si malheureux, Mary ! Si vous saviez combien je suis malheureux, vous en auriez de la peine pour moi.

– Il y a tant d’autres choses dont on devrait s’affliger avant celle-là. Mais les égoïstes ne pensent pas qu’il y ait rien de plus important au monde que leur propre désagré-ment. Je vois assez cela tous les jours.

– Vous êtes bien dure de m’appeler égoïste ; si vous sa-viez comment se comportent certains jeunes gens, vous ne me traiteriez pas avec autant de sévérité.

 

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– Ce que je sais, moi, c’est que les gens qui dépensent beaucoup pour leurs plaisirs, sans savoir comment ils paye-ront, sont des égoïstes. Ce qui les intéresse, c’est ce qu’ils pourront se donner à eux-mêmes et non ce qu’ils feront perdre à d’autres.

– Tout le monde peut être malheureux, Mary, et se trou-ver incapable de payer au moment voulu. Il n’y a pas au monde un meilleur homme que votre père, et pourtant il s’est déjà trouvé dans des embarras d’argent.

– Comment osez-vous faire une comparaison entre mon père et vous, Fred ? dit Mary avec un accent de profonde in-dignation. S’il s’est jamais trouvé dans des embarras d’argent, ce n’est pas en cherchant à satisfaire des plaisirs de fainéant, mais parce qu’il se préoccupait surtout de ce qu’il faisait pour les autres. Il a durement trimé et, travaillé tant qu’il a pu, pour réparer les pertes de chacun.

– Et vous croyez que je ne ferai pas mon possible pour tout réparer, Mary ? Ce n’est pas généreux de croire toujours le pire d’un homme. Puisque vous avez acquis de l’influence sur cet homme, ne devriez-vous pas l’employer à tâcher de le rendre meilleur ? Mais je m’en vais, conclut Fred, découragé. Je ne vous reparlerai plus jamais de rien. Je suis désolé de toute la peine dont je suis la cause. Voilà tout.

Mary avait déposé son ouvrage et le regardait. Il y a souvent quelque chose de maternel même dans l’amour d’une jeune fille, et la dure expérience de Mary avait donné à sa nature une sensibilité bien différente des sentiments ordi-nairement si égoïstes et si frivoles des jeunes filles. Aux der-niers mots de Fred, elle sentit un vif serrement de cœur, comme celui d’une mère à l’idée des sanglots et des cris de son enfant méchant et paresseux auquel il pourrait arriver

– 356 – malheur. Et quand ses yeux, en se relevant, rencontrèrent le regard morne et découragé de Fred, sa pitié pour lui surmon-ta sa colère et toutes ses autres préoccupations.

– Oh ! Fred, que vous avez l’air malade ! Asseyez-vous un moment, ne vous en allez pas encore. Permettez-moi de dire à notre oncle que vous êtes ici. Il s’est étonné déjà de ne pas vous avoir vu depuis une longue semaine.

Mary parlait avec agitation, disant les premiers mots qui lui venaient en tête sans trop savoir ce qu’ils signifiaient, mais d’une voix déjà adoucie et presque d’un ton de prière ; et elle se leva sous prétexte d’aller trouver M. Featherstone. Il sembla alors à Fred que les nuages qui l’entouraient ve-naient de se dissiper et qu’un rayon était descendu sur lui. – Il fit deux pas et se plaçant devant elle :

– Dites un mot, Mary, et je ferai tout pour vous, dites-moi que vous ne pensez pas de moi tout le mal possible, que vous ne m’abandonnerez pas tout à fait.

– Comme si c’était un plaisir pour moi de penser du mal de vous ! comme s’il ne m’était pas très pénible de vous voir si paresseux et si léger ! Comment avez-vous le courage de vivre si misérablement, quand d’autres travaillent et pren-nent de la peine, et qu’il y a tant de choses à faire ? Com-ment pouvez-vous supporter de n’être bon à rien, de ne rien faire d’utile en ce monde ? – Avec vos bonnes qualités, Fred, vous pourriez vraiment être bon à quelque chose.

– Je tâcherai de faire tout ce que vous voudrez, Mary, si vous me dites seulement que vous m’aimez.

– Je rougirais d’avouer que j’aime un homme qui est tou-jours obligé de dépendre des autres et de compter sur ce qu’ils feront pour lui. Comment serez-vous quand vous aurez

– 357 – quarante ans ? comme M. Bowyer, je présume, paresseux comme lui, passant votre vie dans le parloir de quelque mis-tress Beck… gros, alourdi, négligé, occupant vos matinées à apprendre par cœur une chanson comique… oh ! non, à ap-prendre un air de flûte…

Le sourire avait reparu peu à peu sur les lèvres de Mary, tandis qu’elle traçait ce tableau de l’avenir de Fred. Les jeunes âmes sont mobiles, et elle n’avait pas cessé de parler, que son visage avait déjà repris tout son joyeux rayonne-ment. Pour lui, c’était comme la cessation d’une souffrance, de voir que Mary pouvait encore se moquer de lui, et, avec un timide sourire, il essaya de lui prendre la main. Mais elle s’échappa vivement en disant :

– Je vais prévenir mon oncle ; il faut que vous le voyiez un moment.

Fred avait l’intuition qu’indépendamment de ce « quelque chose » qu’il était prêt à faire pourvu que Mary le lui indiquât, son avenir n’était vraiment pas exposé à l’accomplissement des prophéties mordantes de la jeune fille. En présence de Mary, il n’osait jamais aborder le sujet des espérances qu’il fondait sur l’héritage de son oncle, Mary faisant toujours mine de les ignorer et semblant croire que tout son avenir dépendait de lui seul. Mais, si jamais il deve-nait réellement l’héritier de Featherstone, il faudrait bien alors qu’elle reconnût ce changement de situation. Tout cela lui passa par l’esprit d’une manière assez trouble et incer-taine, tout en montant chez son oncle. Il n’y demeura que peu de temps, s’excusant sur ce qu’il ne se sentait pas bien, et Mary ne reparut pas avant son départ. Mais tout en che-minant pour revenir chez lui, il commença à se sentir plutôt malade que mélancolique.

 

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Bien que Caleb Garth eût rarement le loisir de venir à Stone Court et qu’il n’aimât guère à se rencontrer avec M. Featherstone, Mary ne fut pas surprise de le voir arriver un peu après la tombée du jour. Elle savait que ses parents aimeraient à causer avec elle et, si son père n’était prévenu, elle aurait demandé le lendemain une heure ou deux de liber-té pour les aller voir. Le vieillard de son côté se sentait mal à l’aise avec un beau-frère qu’il ne pouvait pas tourmenter, qui ne rougissait pas de sa pauvreté, n’avait rien à lui demander et s’entendait d’ailleurs mieux que lui-même à toute espèce d’exploitations rurales.

Après avoir, en prenant le thé, discuté avec M. Featherstone du prix des choses, Caleb se leva pour lui dire adieu, ajoutant qu’il désirait parler à Mary.

Elle apporta une bougie dans un autre salon sans feu, et, la déposant sur la table d’acajou sombre, se retourna vers son père et lui jeta ses bras autour du cou, le comblant de ses baisers d’enfant qui le remplissaient de joie. L’expression de ses grands sourcils s’adoucissait au contact de cette chaude tendresse.

Mary était son enfant préféré et, quoi que Suzanne pût dire, quelque infaillible qu’elle fût sur toute autre question, Caleb trouvait naturel que Fred ou n’importe qui d’ailleurs, considérât Mary comme plus digne d’être aimée que pas une autre jeune fille.

– J’ai quelque chose à vous dire, ma chérie, commença Caleb de sa voix hésitante ; ce ne sont pas de très bonnes nouvelles, mais elles pourraient être pires.

– À propos d’argent, mon père. Je sais, je crois, ce quel vous voulez dire.

 

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– Eh ! comment cela se fait-il ? Vous le voyez, j’ai encore fait une folie cette fois ; j’ai mis ma signature sur un billet que maintenant il va falloir payer ; et votre mère va être for-cée de donner ses économies, c’est là le pire de tout ; encore cela est-il insuffisant. C’est cent dix livres qu’il nous faut : votre mère en a quatre-vingt-douze, mais elle croit que vous aurez peut-être quelques petites épargnes.

– Oui, certes, j’ai plus de vingt-quatre livres. Je vous at-tendais, mon père, et je les ai préparées ici dans mon petit sac. Voyez quels beaux billets neufs et tout ce bel or.

Mary sortit l’argent de son sac et le mit dans la main de son père.

– C’est bien ; mais… nous n’avons besoin que de dix-huit ; tenez, reprenez le reste, mon enfant. Comment donc saviez-vous cela ?

Caleb, dans son indifférence incorrigible pour tout ce qui touchait à l’argent, commençait à s’inquiéter surtout du rap-port qu’il pouvait y avoir entre cette affaire et les sentiments de Mary.

– Fred me l’a dit ce matin.

– Ah ! il est venu exprès ?

– Oui, je le crois. Il était très affligé.

– J’ai peur qu’on ne puisse avoir confiance en Fred, Ma-ry, dit son père avec une hésitante tendresse. Ses intentions valent peut-être mieux que ses actes. Mais je m’affligerais que le bonheur de quelqu’un pût dépendre de lui, et c’est aussi le sentiment de votre mère.

 

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– Et c’est aussi le mien, père, dit Mary sans lever les yeux mais en pressant contre sa joue le revers de la main de son père.

– Je ne veux pas vous faire subir un interrogatoire, ma chérie, mais j’avais peur qu’il n’y eût quelque chose entre vous et Fred, je trouvais prudent de vous avertir, vous savez, Mary ? – Ici la voix de Caleb devint plus tendre, et la façon dont il considérait et poussait en tout sens son chapeau posé sur la table, trahissait son embarras. Enfin il tourna les yeux vers sa fille :

– Une femme, si bonne soit-elle, dit-il, doit, en toutes circonstances, s’accommoder de la vie que lui fait son mari. Il a fallu que votre mère s’accommodât de bien des choses avec moi.

Mary porta la main de son père à ses lèvres et lui sourit.

– C’est bien, c’est bien, personne n’est parfait, mais… M. Garth secoua la tête comme pour aider à sortir les paroles embarrassées qu’il voulait dire : Ce à quoi je pense en ce moment… Je pense à ce que doit être la vie d’une femme, quand elle ne peut pas compter sûrement sur son mari, quand ce mari n’a pas en lui des principes sévères qui lui fas-sent plutôt craindre de faire du tort aux autres que de se lais-ser blesser le petit doigt. Voilà le mot de l’affaire, Mary. Les jeunes gens peuvent s’éprendre l’un de l’autre avant de sa-voir ce qu’est la vie, et ils peuvent croire qu’à condition d’y marcher ensemble, c’est une fête éternelle ; mais la fête se change bientôt en un jour de travail, ma chérie. Vous avez toutefois plus de bon sens que la plupart des jeunes filles, et vous n’avez pas été élevée dans du coton. Il n’y avait peut-être pas lieu de vous dire cela aujourd’hui ; mais un père

 

– 361 – tremble pour sa fille et vous êtes absolument livrée à vous seule, ici.

– Ne craignez pas pour moi, père, dit Mary rencontrant de ses yeux graves les yeux de son père fixés sur les siens. Fred a toujours été bon pour moi ; il a bon cœur, il est affec-tueux et pas hypocrite, je crois, avec tout son amour de lui-même. Mais je n’engagerai jamais ma vie à un homme qui manque de cette indépendance virile et qui va gaspillant son temps, parce qu’il compte que les autres pourvoiront à tout pour lui. Vous et ma mère m’avez appris à avoir trop de fier-té pour cela.

– Voilà qui est bien, très bien. Je suis tranquille mainte-nant, dit M. Garth en prenant son chapeau. Mais il m’est dur de m’enfuir ainsi avec vos économies, mon enfant.

– Mon père ! dit Mary de son ton de remontrance le plus profond. Et emportez aussi vos poches pleines d’amitiés pour eux tous à la maison.

– Votre père avait besoin de vos économies, sans doute, dit le vieux Featherstone avec sa finesse ordinaire à former des conjectures désagréables, lorsque Mary revint auprès de lui. Il n’est pas trop bien dans ses affaires, il me semble. Vous seriez d’âge maintenant à économiser pour vous-même.

– Mon père et ma mère sont la meilleure partie de moi-même, monsieur, répondit Mary froidement.

M. Featherstone grommela, il ne pouvait nier qu’une fille ordinaire comme elle fût dans son rôle en cherchant à se rendre utile ; aussi imagina-t-il une autre réplique assez dé-sagréable pour être toujours à propos :

 

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– Si Fred Vincy vient demain, entendez-vous, ne le rete-nez pas à bavarder avec vous ; laissez-le monter auprès de moi.

 

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