Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 38 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre IV

 

 

N’était-ce que des élections générales ou la fin du monde qui approchait ? avait énoncé M. Vincy. Maintenant que George IV était mort, le Parlement dissous, Wellington et Peel tombés dans l’opinion, le nouveau roi encore incon-nu, ce doute n’était qu’un faible échantillon de l’incertitude qui régnait dans l’esprit de la province.

Les lecteurs des journaux de Middlemarch se trouvaient dans une situation tout à fait anormale : pendant l’agitation qu’avait produite la question catholique, plusieurs avaient abandonné le Pionnier, l’organe du progrès, parce qu’il avait pris le parti de Peel pour les papistes et souillé son libéra-lisme par sa tolérance envers les jésuites et les prêtres de Baal ; mais ils n’étaient pas satisfaits non plus de la Trom-pette, qui, depuis ses invectives contre Rome, au milieu du relâchement général de l’esprit public, avait molli aussi dans ses opinions.

On était à une époque, comme venait de le dire un re-marquable article du Pionnier, où, devant les besoins criants du pays, certains hommes devaient vaincre leur répugnance à jouer un rôle public, certains hommes dont l’esprit avait, par une longue expérience, acquis autant de largeur que de puissance de concentration, de la décision dans le jugement aussi bien que de la tolérance, de l’impartialité aussi bien que de l’énergie, en un mot, toutes ces qualités qui, dans la mélancolique expérience de l’humanité, ont été, de tous temps, les moins disposées à s’allier dans une même âme.

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On entendit M. Hackbutt déclarer, dans l’office même de M. Hawley, que l’article en question émanait de Brooke de Tipton et que Brooke avait secrètement acheté le Pionnier.

– Alors, gare ! dit M. Hawley. Il lui a pris la lubie d’être un homme populaire à présent, après avoir pataugé au ha-sard comme une tortue égarée. Je ne l’ai pas perdu de vue depuis quelque temps. Il va recevoir une jolie douche. C’est un damné de mauvais propriétaire. Qu’est-ce qu’un vieux bonhomme du comté a affaire de venir se faufiler dans une réunion de tenanciers en blouse bleue ? Quant à son journal, tout ce que j’espère, c’est qu’il en fasse tout seul la rédac-tion. Cela vaudrait la peine de payer pour le voir.

– J’ai cru comprendre qu’il avait mis la main, pour la ré-diger, sur un jeune homme extrêmement brillant, capable d’écrire des premiers articles du plus haut style, tout à fait comparables à ce qui paraît dans les journaux de Londres. Il a l’intention de prendre position très haut dans la question des réformes.

– Que Brooke commence par réformer la feuille de ses revenus. C’est un satané vieux pince-maille, et tous les bâti-ments qui couvrent ses propriétés tombent en ruine. Je sup-pose que ce jeune homme est quelque poisson égaré de Londres.

– Il s’appelle Ladislaw. On le dit d’origine étrangère.

– Je connais cette espèce-là, dit M. Hawley, quelque es-pion. Il commence par faire de belles phrases sur les droits de l’homme et il finira par assassiner une jeune fille. Voilà le genre.

Le dégoût de M. Hawley, à l’idée de voir le Pionnier édité par un espion et M. Brooke devenir un homme politique,

– 499 – comme une tortue à l’allure incertaine qui allongerait tout à coup ambitieusement sa petite tête pour se transformer en reptile, son dégoût, disons-nous, égalait à peine l’ennui qu’en ressentaient certains membres de la famille de M. Brooke.

Le Pionnier avait été acheté secrètement, avant même l’arrivée de Will Ladislaw ; l’empressement de son proprié-taire à se défaire d’une propriété de quelque valeur, mais ne rapportant rien, avait fourni l’occasion attendue ; et, dans l’intervalle, depuis que M. Brooke avait lancé son invitation à Ladislaw, ce désir que, depuis ses plus jeunes années, il avait toujours, au fond de son cœur, conservé en germe, de ré-pandre un jour ses idées sur le monde, ce désir avait peu à peu grandi dans le silence.

Ce projet prit un développement tout à fait considérable dans l’enchantement où le plongea la personne de son hôte, qui se trouva dépasser de beaucoup son attente. Non seule-ment Will était comme chez lui au milieu de tous ces sujets artistiques et littéraires dont M. Brooke avait tâté à une cer-taine époque de sa vie, mais encore il était remarquablement habile à saisir tous les points de la situation politique, et à les traiter avec cette largeur d’esprit qui, servie par une mé-moire égale, se prête à la fois aux citations et à l’ensemble.

– Il me fait l’effet d’une sorte de Shelley, vous savez, trouva l’occasion de dire M. Brooke, pour la plus grande sa-tisfaction de M. Casaubon. Je ne veux pas dire qu’il lui res-semble par ses côtés répréhensibles, relâchement moral ou athéisme, ou toute autre chose de ce genre, vous savez ; les sentiments de Ladislaw sont excellents sous tous les rap-ports, j’en suis sûr, certainement, nous avons beaucoup cau-sé tous les deux hier au soir. Mais il a ce même genre d’enthousiasme pour la liberté, l’indépendance,

 

– 500 – l’émancipation, un beau sentiment quand il est bien dirigé. Je crois que je pourrai le mettre dans la bonne voie, et j’en suis d’autant plus heureux qu’il est votre parent, Casaubon.

Si tant est que la bonne voie impliquât quelque chose de plus précis que le reste du discours de M. Brooke, M. Casaubon se flatta intérieurement qu’elle se rapportait à quelque occupation dans un lieu très éloigné de Lowick. Tant qu’il avait assisté Will de son argent, il ne l’avait jamais aimé, mais il avait commencé à l’aimer moins encore depuis que Will avait décliné son aide. C’est ce qui nous arrive, quand nous avons quelque disposition à une inquiète jalou-sie : si nos talents appartiennent plutôt au genre souterrain, notre cousin le chercheur de miel a très probablement un secret mépris pour nous, et l’admirer, c’est nous adresser à nous-mêmes une critique indirecte. Si nous avons dans l’âme d’honnêtes scrupules, nous sommes au-dessus de toute basse envie de lui faire du tort, nous allons plutôt par des bienfaits positifs au-devant de ses prétentions ; et, notre em-pressement à tirer des chèques pour lui nous assurant une supériorité qu’il ne peut méconnaître, notre amertume y peut puiser une saveur plus douce. Or, M. Casaubon s’était vu privé par un caprice soudain de cette supériorité qui n’existait plus qu’à l’état de souvenir. Son antipathie pour Will ne venait pas de la jalousie ordinaire d’un vieux mari sur le déclin de la vie : c’était quelque chose de plus profond, qui avait sa source dans les regrets et les mécontentements de toute une carrière ; mais tout naturellement, à ce sentiment de vague malaise, la présence de Dorothée, de sa jeune femme, dont il avait également à redouter les facultés de cri-tique, devait fournir un centre déterminé.

Will Ladislaw, de son côté, sentait croître son aversion aux dépens de sa reconnaissance, et s’efforçait de se justifier

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à ses propres yeux, de ce mauvais sentiment. Casaubon d’abord le détestait, il le savait très bien ; au premier mo-ment de son entrée dans la chambre, il avait encore surpris une expression amère dans la bouche et du venin dans le re-gard de son cousin, qui auraient presque suffi à justifier une déclaration de guerre, en dépit des bienfaits passés. Il était, pour le passé, très reconnaissant envers M. Casaubon, mais en vérité il y avait dans son mariage avec cette jeune femme de quoi dispenser de toute obligation. C’était une chose à savoir, si la reconnaissance du bien qu’on nous fait, ne doit pas accroître notre indignation du mal qu’on fait aux autres. Et Casaubon avait mal agi envers Dorothée en l’épousant. Un homme devrait se mieux connaître, et, s’il lui a convenu de laisser blanchir et moisir ses os dans une caverne, il n’a que faire d’attirer une jeune fille dans sa triste compagnie. Affreux sacrifice d’une vierge, se disait Will, et il se retraçait à lui-même les chagrins de Dorothée, comme s’il composait les lamentations d’un chœur de tragédie. Du moins, il ne la perdrait jamais de vue : il veillerait sur elle, dût-il pour cela renoncer à tout dans la vie, il veillerait sur elle, et elle saurait qu’elle avait, de par le monde, un esclave. La simple vérité était que rien ne l’avait si fortement attiré à la Grange que la présence de Dorothée.

Cependant les invitations formelles lui avaient manqué, on n’avait jamais engagé Will à venir à Lowick. Mais M. Brooke, certain de faire toutes sortes de choses agréables, auxquelles M. Casaubon, le pauvre homme, était trop absor-bé pour songer, avait trouvé moyen d’amener plusieurs fois Ladislaw à Lowick, ne négligeant pas une occasion d’ailleurs de le présenter partout comme un jeune parent de Casaubon. Et, sans que Will l’eût revue seule, ces entrevues avaient suf-fi pour réveiller dans le jeune cœur de Dorothée ce premier sentiment d’intimité avec un homme qui, malgré sa supério-

– 502 – rité d’intelligence, paraissait disposé cependant à se laisser guider par elle. La pauvre Dorothée, avant son mariage, n’avait jamais trouvé dans l’esprit des autres beaucoup de place pour les sentiments qu’elle avait le plus à cœur d’exprimer ; elle n’avait pas non plus, nous le savons, joui autant qu’elle l’avait espéré de la science supérieure de son mari. Si elle témoignait avec quelque animation de son inté-rêt pour un sujet, M. Casaubon l’écoutait d’un air résigné, comme si elle lui avait lu une citation du Delectus, qui lui était familier depuis sa plus tendre enfance ; quelquefois, il lui citait brièvement d’anciennes sectes ou d’anciens person-nages qui avaient eu les mêmes idées, comme s’il en existait déjà trop de cette espèce ; d’autres fois, il l’avertissait qu’elle était dans l’erreur et affirmait le point que sa remarque avait mis en doute.

Will Ladislaw, au contraire, semblait toujours voir beau-coup plus de choses dans ses paroles qu’elle n’en voyait elle-même. Dorothée avait bien peu de vanité, mais elle avait ce besoin ardent de la femme d’exercer sa douce influence, en faisant la joie d’une autre âme. Aussi la chance seule de voir Will occasionnellement, était comme une lucarne percée dans le mur de sa prison, lui donnant un aperçu du dehors ensoleillé ; et ce plaisir ne tarda pas à dissiper l’alarme qu’elle avait conçue d’abord de ce que pourrait penser son mari, en voyant Will devenir l’hôte de son oncle. M. Casaubon n’en avait pas soufflé mot.

Mais Will désirait voir Dorothée en particulier, et il at-tendait impatiemment la plus petite circonstance qui pourrait le lui permettre. Si courts que fussent les entretiens terrestres de Dante avec Béatrix, ou de Laure avec Pétrarque, le temps change la proportion des choses, et, de nos jours, mieux vaut moins de sonnets et un peu plus d’entrevues. Will s’avisa en-

– 503 – fin qu’il avait besoin de faire une certaine esquisse à Lowick, et, un matin que M. Brooke se rendait en voiture à la ville voisine par la route de Lowick, Will lui demanda de l’y dépo-ser avec son album et son pliant, et, sans annoncer sa pré-sence au manoir, il s’installa à dessiner dans un endroit d’où il ne manquerait pas d’apercevoir Dorothée, si elle sortait pour se promener, et il savait qu’elle se promenait à l’ordinaire une heure dans la matinée.

Le mauvais temps fit échouer son plan. Des nuages per-fides ne tardèrent pas à s’amonceler, et, la pluie commen-çant à tomber, Will fut obligé de chercher un abri à l’intérieur de la maison. Sa parenté lui permettait d’entrer au salon et d’y attendre sans se faire annoncer ; aussi, rencontrant, dans le hall, sa vieille connaissance, le maître d’hôtel aux joues rouges :

– Pratt, lui dit-il, ne dites pas que je suis ici : j’attendrai jusqu’au lunch ; je sais que M. Casaubon n’aime pas qu’on le dérange, quand il est dans sa bibliothèque.

– Mon maître est sorti, monsieur ; il n’y a dans la biblio-thèque que mistress Casaubon. Je ferais mieux de la prévenir que vous êtes ici, monsieur.

Pratt avait souvent des conversations des plus animées avec Tantripp, et convenait avec elle que la vie devait être bien triste pour madame.

– Oh ! soit, cette maudite pluie m’a empêché de dessi-ner ! dit Will radieux et affectant la plus complète indiffé-rence.

Une minute après, il était dans la bibliothèque, où Doro-thée, sans contrainte, l’accueillait avec son doux sourire.

 

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– M. Casaubon est allé chez l’archidiacre, dit-elle aussi-tôt. Je ne pense pas qu’il rentre guère avant l’heure du dîner. Il ignorait lui-même le temps que cela lui prendrait. Aviez-vous quelque chose de particulier à lui dire ?

– Non, j’étais venu pour dessiner, mais la pluie m’a forcé à rentrer. Sans quoi, je ne vous aurais pas dérangée d’aussi bonne heure. Je croyais M. Casaubon chez lui et je sais qu’à cette heure-ci il n’aime pas les interruptions.

– C’est à la pluie alors que je suis redevable. Je suis si contente de vous voir ! Dorothée prononça ces mots si simples, avec la sincérité naïve d’un enfant malheureux qu’on vient visiter à sa pension.

– Au vrai, je venais pour avoir la chance de vous voir seule, dit Will qu’une puissance mystérieuse contraignait à se montrer aussi sincère qu’elle-même. J’avais le désir de causer avec vous comme à Rome. Ce n’est pas la même chose quand il y a d’autres personnes.

– Non, dit Dorothée, en l’approuvant de sa voix claire et fraîche. Asseyez-vous.

Elle s’assit elle-même sur une ottomane de couleur fon-cée, les livres sombres derrière elle, et, dans sa simple robe de laine blanche, sans autre ornement que son anneau de mariage, on eût pu croire qu’elle avait fait le vœu de ne res-sembler à aucune autre femme ; Will s’assit à une petite dis-tance en face d’elle ; la lumière tombait sur ses boucles soyeuses et sur son profil délicat, auquel la courbe de sa lèvre et la forme de son menton donnaient quelque chose de hardi et de provocant. Ils se regardaient l’un l’autre comme deux fleurs qu’un même instant aurait fait éclore en ce lieu. Dorothée oublia l’irritation énigmatique de son mari contre

 

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Will : c’était comme de l’eau fraîche à ses lèvres altérées, de pouvoir parler sans crainte à la seule personne chez qui ses sentiments eussent trouvé de l’écho ; regardant en arrière, dans sa tristesse, elle s’exagérait la consolation qu’il lui avait déjà apportée dans le passé.

– J’ai souvent pensé que j’aimerais à causer encore avec vous. Que de choses je vous ai dites, j’en suis toujours éton-née !

– Je me les rappelle toutes, dit Will dont l’âme se rem-plissait d’une joie inexprimable à l’idée qu’il était en pré-sence d’une créature digne d’être aimée parfaitement. Je suis porté à croire que ses sentiments, à lui, étaient empreints alors de la même perfection ; car nous avons, nous autres mortels, nos moments divins, lorsque l’amour est satisfait dans l’entière perfection de l’objet bien-aimé.

– J’ai essayé d’apprendre bien des choses, depuis que nous sommes revenus de Rome, dit Dorothée, je peux lire un peu le latin, et je commence à comprendre un tout petit peu le grec. Je puis maintenant mieux aider M. Casaubon. Je sais trouver pour lui des passages ou des citations, et ménager ainsi ses yeux. Mais il est si difficile d’arriver à la science ; on dirait que le chemin qu’il faut faire pour atteindre les hautes pensées épuise les forces des gens, si bien qu’ils n’en peu-vent jamais jouir, parce qu’ils sont trop fatigués.

– Si un homme est vraiment fait pour les hautes pensées, il les atteindra presque sûrement avant d’être hors d’état d’en jouir, dit Will entraîné par sa vivacité. Mais sur cer-taines cordes sensibles Dorothée était aussi prompte que lui ; aussi, s’apercevant d’un changement dans l’expression de sa figure, ajouta-t-il aussitôt : mais il est très vrai que les meil-

 

– 506 – leurs esprits ont quelquefois succombé en travaillant à déve-lopper leurs idées.

– Vous me corrigez, dit Dorothée, je m’étais mal expri-mée. J’aurais dû dire que les hommes qui ont de grandes pensées s’usent trop vite en travaillant à les développer. Je l’ai toujours senti, même quand j’étais petite fille ; et il me semblait alors que l’emploi que j’aimerais à faire de ma vie, serait d’aider quelqu’un engagé dans de grands travaux, pour lui en alléger le fardeau.

Dorothée avait été amenée à lui montrer ainsi ce petit coin d’elle-même sans penser qu’il y eût là pour lui une révé-lation. Mais jamais jusque-là elle n’avait rien dit à Will qui jetât autant de lumière sur l’origine de son mariage. Il ne haussa pas les épaules ; mais, à défaut de cette manifesta-tion, il pensa avec une nouvelle irritation au rapprochement de ces jolies lèvres avec de vieux crânes sanctifiés et un tas de choses creuses et vides enchâssées dans l’état ecclésias-tique. Il dut prendre garde que son langage ne révélât sa pensée.

– Mais vous pourriez facilement pousser trop loin cette aide secourable et vous user vous-même. Ne restez-vous pas trop enfermée ? Vous avez déjà l’air plus pâle. M. Casaubon ferait mieux de prendre un secrétaire ; il n’aurait pas de peine à trouver quelqu’un qui lui ferait la moitié du travail. Cela le soulagerait plus efficacement, et vous n’auriez besoin de l’aider que dans des besognes plus légères.

– Comment pouvez-vous avoir une telle pensée ? dit Do-rothée d’un ton sérieux de remontrance ; il n’y aurait pas de bonheur pour moi si je ne l’assistais dans son œuvre. Que pourrais-je faire d’autre ? Il n’y a pas de bien à faire à Lo-wick. Mon unique désir est de l’aider davantage. Et il

– 507 – n’aimerait pas à avoir de secrétaire : vous ne parlerez plus de cette idée-là, n’est-ce pas ?

– Certainement non, maintenant que je connais votre sentiment. Mais j’ai entendu M. Brooke et sir James Chettam exprimer le même désir.

– Oui, répliqua Dorothée, mais ils ne comprennent pas, ils voudraient me voir monter à cheval, occuper mes jour-nées à faire bouleverser le jardin, ou à élever de nouvelles serres. J’aurais cru que vous comprendriez que l’intelligence avait d’autres besoins, ajouta-t-elle avec un peu d’impatience. Du reste, M. Casaubon ne peut pas souffrir l’idée d’un secrétaire.

– Mon erreur est excusable, dit Will ; autrefois, j’ai sou-vent entendu M. Casaubon parler d’un secrétaire, comme s’il eût été heureux d’en avoir un. Il m’avait même, en vérité, ouvert la perspective d’occuper un jour cet emploi. Mais, voyez-vous, j’ai si mal tourné, que j’en suis devenu indigne.

Dorothée cherchait dans cette explication une excuse à l’aversion évidente de son mari, tout en répondant à Will avec un sourire enjoué :

– Vous n’étiez pas assez assidu au travail.

– Non, dit Will, en rejetant la tête en arrière, avec quelque chose d’un cheval fougueux. Puis, le vieux démon irritable le poussant à envoyer encore un bon coup de patte aux lourdes ailes de la gloire du pauvre Casaubon, il ajouta : Et j’ai vu depuis que M. Casaubon n’aime pas qu’on regarde son œuvre, on qu’on sache exactement ce qu’il fait. Il se mé-fie trop, il doute trop de lui-même. Je ne suis peut-être pas bon à grand’chose, je le veux bien ; mais, s’il ne m’aime pas, c’est parce que je suis trop différent de lui.

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Will avait bien au fond l’intention de se montrer toujours généreux ; mais nous avons sur le bout de la langue des es-pèces de petites détentes que nous lâchons le plus souvent sans laisser à la réflexion le temps de les retenir. Et puis il n’y avait plus moyen vraiment de ne pas s’expliquer fran-chement avec Dorothée sur l’aversion de M. Casaubon. Il fut cependant, après avoir parlé, un peu inquiet de l’effet que son langage produirait sur elle.

Mais Dorothée resta étrangement calme ; elle n’éclata pas d’indignation comme à Rome, en pareille occasion. Et ce calme avait une cause profonde. Elle ne luttait plus contre la perception évidente des faits ; elle s’efforçait, au contraire, d’y accommoder son cœur ; et, quand elle contemplait main-tenant d’un œil ferme l’infirmité de son mari, et plus encore la conscience qu’il avait peut-être de cette infirmité, c’était pour ne plus voir qu’une seule voie tracée à son devoir, celle de la tendresse. Peut-être aurait-elle jugé plus sévèrement ce qu’il y avait d’indélicat dans le langage de Will, si l’antipathie même qu’il inspirait à M. Casaubon ne lui avait d’avance as-suré des titres à sa bienveillance, car elle ne pouvait s’empêcher de la trouver cruelle, tant que de bonnes raisons manqueraient pour l’expliquer.

Elle ne répondit pas tout de suite, mais, après avoir bais-sé les yeux d’un air réfléchi, elle reprit gravement :

– M. Casaubon a donc surmonté son antipathie pour vous, dans tout ce qu’il a fait ; et cela est admirable.

– Oui, il a fait preuve, dans toutes les affaires de famille, d’un sentiment de justice. C’est une chose abominable que ma grand’mère ait été déshéritée, pour avoir contracté ce qu’on a appelé une mésalliance, et encore n’y avait-il rien à

 

– 509 – dire contre son mari, sinon que c’était un Polonais réfugié qui donnait des leçons pour gagner son pain.

– Je voudrais bien savoir tout ce qui la concerne, dit Do-rothée. Je me demande comment elle a supporté ce change-ment, de la richesse à la pauvreté ; je me demande si elle a été heureuse avec son mari ! Savez-vous beaucoup de choses sur eux ?

– Non, ils sont morts jeunes tous deux ; je sais seulement que mon grand’père était un patriote, un homme brillant, connaissant plusieurs langues, musicien, qui gagnait sa vie en donnant toute espèce de leçons. Mon père avait hérité de ses talents pour la musique. Je n’ai jamais su non plus grand’chose de lui, sauf ce que ma mère m’en a dit. Je me rappelle sa démarche lente, et ses longues mains blanches ; et il y a un jour qui est toujours resté présent dans ma mé-moire : il était malade, dans son lit, et moi, j’avais faim et je n’avais à manger qu’un tout petit morceau de pain.

– Ah ! quelle différence avec ma vie, s’écria Dorothée prise d’un vif intérêt, et joignant les mains sur ses genoux. J’ai toujours eu trop de toutes choses. Mais dites-moi com-ment cela s’est fait. M. Casaubon ne vous connaissait donc pas alors ?

– Non ; mais mon père se fit connaître à lui, et, de ce jour, je cessai de sentir la faim. Peu de temps après, mon père mourut, et ma mère et moi n’avons plus jamais manqué de rien. M. Casaubon a toujours regardé comme son devoir exprès de prendre soin de nous, en considération de la criante injustice dont avait été victime la soeur de sa mère. Mais je vous répète là des choses que vous savez déjà.

 

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Ce dont, au fond du cœur, Will sentait bien qu’il désirait instruire Dorothée, c’était d’une chose dont lui-même ne s’était pas avisé auparavant, c’était que, dans sa conduite à son égard, M. Casaubon n’avait jamais fait que s’acquitter d’une dette. Will était d’une trop bonne nature pour porter légèrement le sentiment de l’ingratitude ; et, une fois qu’on commence à raisonner avec la reconnaissance, il y a bien des manières d’échapper à ses chaînes.

– Non, répondit Dorothée, M. Casaubon a toujours évité de parler des actes qui lui faisaient honneur. Elle ne s’aperçut pas que Will cherchât à rendre moins méritoire la conduite de son mari ; mais l’idée de ce que la seule justice avait commandé, dans ses relations avec Will Ladislaw, s’imprima fortement dans son esprit. Après un moment de silence, elle ajouta : il ne m’avait jamais dit qu’il prît soin de votre mère. Vit-elle encore ?

– Non, elle est morte d’un accident, d’une chute, il y a quatre ans. C’est une chose curieuse, que ma mère aussi se soit enfuie de chez ses parents, mais non par amour pour son mari. Elle n’a jamais rien voulu me dire de sa famille, sinon qu’elle l’avait quittée pour gagner sa vie de son côté, le fait est qu’elle-même est montée sur les planches. C’était une créature aux yeux noirs et aux cheveux frisés, sur qui la vieil-lesse semblait n’avoir pas de prise. Vous voyez que, des deux côtés, je descends d’un sang rebelle, conclut Will, en adres-sant un brillant sourire à Dorothée, qui regardait toujours droit devant elle, absorbée dans l’intensité de son attention, comme un enfant qui assiste, pour la première fois, à la re-présentation d’un drame.

Mais son visage s’épanouit également dans un sourire lorsqu’elle lui dit :

 

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– Voilà, je suppose, votre excuse, pour vous être montré vous-même passablement rebelle, je veux dire rebelle aux désirs de M. Casaubon ; car il faut vous souvenir que vous n’avez guère fait ce qu’il jugeait le mieux pour votre avenir. Et, s’il a de l’aversion pour vous, – vous parliez d’aversion tout à l’heure, – mais je dirais plutôt, s’il a jamais manifesté à votre égard des sentiments de regret, vous devez considérer combien les fatigues de l’étude l’ont rendu impressionnable. Peut-être, continua-t-elle du ton qu’on met à défendre une cause, peut-être mon oncle ne vous a-t-il pas dit combien la maladie de M. Casaubon était sérieuse. De notre part, à nous, qui sommes bien portants et en état d’endurer bien des choses, ce serait misérable de nous attacher à de petits griefs venant d’hommes qui ont à supporter le poids de l’épreuve.

– Vous me montrez mon devoir, dit Will. Je ne récrimi-nerai plus jamais là-dessus. Il y avait dans sa voix une dou-ceur qui venait de son inexprimable satisfaction à voir l’affection de Dorothée pour son mari se retrancher, sans qu’elle-même s’en rendît à peine compte, dans les limites de la simple pitié et de la loyauté conjugale. Will était prêt à adorer sa pitié et sa loyauté, pour peu qu’elle consentît à l’associer lui-même à ses sentiments. – J’ai vraiment été mauvais parfois, continua-t-il, mais si j’en suis le maître, je ne dirai ou ne ferai plus rien désormais que vous désapprou-viez.

– C’est très bien à vous, dit Dorothée, souriant avec candeur. J’aurai donc un petit empire, où je donnerai des lois. Mais vous vous en irez bientôt, hors de ma domination, j’imagine. Vous serez bientôt fatigué de la Grange.

– C’est là un point sur lequel je voulais vous consulter, une des raisons pour lesquelles je désirais vous voir en parti-

 

– 512 – culier. M. Brooke me propose de rester dans le pays. Il a acheté un des journaux de Middlemarch, et il voudrait me garder pour le diriger et l’aider dans d’autres travaux encore.

– Ne serait-ce pas faire le sacrifice d’un avenir plus bril-lant ?

– Peut-être, mais on m’a toujours blâmé de rêver de perspectives d’avenir sans me fixer à rien. Voilà une position qui m’est offerte. Si vous n’aimiez pas me la voir accepter, j’y renoncerais. Sans cela, je préférerais, je crois, demeurer dans le pays plutôt que de m’en aller.

– J’aimerais beaucoup à vous voir rester ici, dit aussitôt Dorothée avec autant d’aisance et de simplicité que lors de leur conversation de Rome. Il n’y avait, à ce moment, dans son esprit, pas l’ombre d’une raison pour parler autrement.

– Alors, je resterai, dit Ladislaw, rejetant la tête en ar-rière, se levant et se dirigeant vers la fenêtre, comme pour voir si la pluie avait cessé.

Mais un moment après Dorothée, cédant à une habitude qui prenait de plus en plus de force, commença à réfléchir que, sur ce sujet, son mari pensait différemment, et une vive rougeur lui vint, sous le double embarras d’avoir exprimé une opinion qui fût en opposition avec les sentiments de son mari, et d’avoir à avertir Will de cette opposition. Will n’avait pas le visage tourné de son côté, et il lui parut un peu moins difficile de lui parler comme son devoir était de le faire.

– Mais mon opinion, dit-elle, est de peu de conséquence sur un tel sujet. Vous feriez mieux, il me semble, de vous laisser diriger par M. Casaubon. Je vous ai parlé sans penser à autre chose qu’à mon sentiment personnel, qui n’a rien à

– 513 – voir avec la question même. Je réfléchis maintenant que peut-être M. Casaubon ne trouverait pas sage cette proposi-tion. Ne pouvez-vous attendre maintenant et lui parler ?

– Je ne puis attendre, aujourd’hui, dit Will, intérieure-ment épouvanté de la perspective de voir rentrer M. Casaubon. La pluie a tout à fait cessé. J’ai dit à M. Brooke de ne pas venir me chercher ; que j’aimerais mieux faire ces cinq milles à pied. Je prendrai la traverse par Halsell Com-mon, et j’aurai le spectacle des rayons du soleil sur l’herbe mouillée, j’aime cela.

Il s’approcha d’elle pour lui serrer la main, avec précipi-tation, désirant, mais n’osant pas lui dire : « N’en parlez pas à M. Casaubon. » Non, il n’osait pas, il ne pouvait pas le lui demander. Lui demander d’être moins simple et moins droite, c’eût été comme de souffler sur le cristal à travers le-quel on veut voir la lumière. Et puis il avait toujours cette autre crainte terrible, de paraître lui-même terni et pour tou-jours dépouillé de lumière aux yeux de Dorothée.

– Je regrette que vous ne puissiez pas rester, dit Doro-thée avec une nuance de tristesse en se levant et lui tendant la main. Elle avait, elle aussi, une pensée qui lui coûtait à ex-primer, c’était que Will ne devrait certainement pas perdre de temps pour consulter M. Casaubon, mais il était délicat, de sa part, de le lui demander.

Ils se dirent simplement adieu, et Will s’en alla à travers champs pour ne pas risquer de rencontrer la voiture de M. Casaubon, laquelle n’apparut pas à la grille avant quatre heures. C’était une heure peu favorable pour rentrer chez soi. Il était trop tôt pour chercher un secours contre l’ennui en s’habillant pour le dîner, et trop tard pour chasser de son es-prit toutes les affaires et tous les incidents frivoles de la jour-

– 514 – née, préliminaire indispensable à un bon plongeon dans l’affaire sérieuse de l’étude. En pareil cas, il se jetait généra-lement sur une chaise longue de la bibliothèque et permettait à Dorothée de lui lire les journaux de Londres, pendant qu’il fermait les jeux. Aujourd’hui, il ne se soucia pas de ce délas-sement, remarquant qu’on avait déjà imposé à son esprit trop de détails sur les affaires publiques ; mais il répondit plus gaiement que d’habitude aux questions de Dorothée sur sa fatigue, et il ajouta, avec cet air d’effort cérémonieux qui ne le quittait jamais, même lorsqu’il parlait sans gilet et sans cravate :

– J’ai eu le plaisir de rencontrer aujourd’hui une an-cienne connaissance, le docteur Spanning, et de recevoir les éloges d’une personne qui en est digne elle-même. Il a très bien parlé de mon dernier traité sur les mystères égyptiens, et même en termes qu’il ne me siérait pas de répéter. En prononçant cette dernière phrase, M. Casaubon se pencha sur le bras de son fauteuil et balança la tête de haut en bas, suppléant apparemment par cette petite gymnastique à l’énumération qu’il n’aurait pas trouvée convenable.

– Je suis très contente que vous ayez eu ce plaisir, dit Dorothée, ravie de voir son mari moins abattu qu’il ne l’était habituellement à cette heure-là. Avant votre retour, je regret-tais que vous eussiez été absent aujourd’hui.

– Pourquoi cela, ma chère ?

– Parce que M. Ladislaw est venu ; il m’a parlé d’une proposition de mon oncle au sujet de laquelle j’aimerais à avoir votre opinion.

Elle sentait que la question concernait réellement son mari. Malgré toute son ignorance du monde, elle avait va-

 

– 515 – guement l’impression que la position offerte à Will n’était pas en rapport avec ses relations de famille, et M. Casaubon avait certainement le droit d’être consulté. Il s’inclina sans répondre.

– Vous savez que mon cher oncle a beaucoup de projets. Il paraît qu’il a acheté un des journaux de Middlemarch, et il a demandé à M. Ladislaw de rester dans le pays et de se charger de la direction de ce journal, tout en l’aidant encore dans d’autres travaux.

Dorothée regardait son mari, tout en parlant ; mais il s’était contenté de cligner les yeux, puis de les refermer comme pour leur épargner la lumière, tandis que ses lèvres se contractaient.

– Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle un peu timide-ment après une courte pause.

– M. Ladislaw est-il venu exprès pour me demander mon avis ? dit M. Casaubon, jetant sur Dorothée de ses yeux entr’ouverts un regard tranchant comme une lame de cou-teau. Elle était en réalité assez mal à l’aise pour répondre à sa question, mais elle n’en devint qu’un peu plus grave, et ses yeux ne se détournèrent pas.

– Non, il ne m’a pas dit qu’il vînt pour vous demander votre avis. Mais, en me parlant de cette proposition, il pen-sait naturellement que je vous en informerais.

M. Casaubon garda le silence.

– Je craignais que vous n’y vissiez quelque objection. Mais un jeune homme d’autant de talent serait certainement très utile à mon oncle, il pourrait l’aider à faire du bien avec plus de fruit. M. Ladislaw, de son côté, désire arriver à une

 

– 516 – occupation fixe. On lui a toujours reproché, dit-il, de ne pas chercher d’emploi de ce genre, et il aimerait à rester dans ces environs parce qu’ailleurs personne ne se soucie de lui.

Dorothée sentait que cette dernière considération était faite pour adoucir son mari. Toujours est-il qu’il ne répondit pas, et elle en revint aussitôt au docteur Spanning et au dé-jeuner de l’archidiacre. Mais la brillante lumière qui tout à l’heure avait illuminé ces sujets ne reparut pas.

Le lendemain matin, à l’insu de Dorothée, M. Casaubon fit partir la lettre suivante :

« Cher monsieur Ladislaw (il l’avait, jusque-là, toujours appelé Will),

» Mistress Casaubon m’apprend qu’on vous a fait une proposition, qui, autant que j’en puis juger, a été en quelque sorte accueillie par vous, et qui implique votre résidence dans ces environs à un titre qui, j’ai le droit de le dire touche ma propre situation ; il la touche même à un tel point, qu’il est non seulement naturel et justifiable de ma part, quand j’en considère les effets sous l’influence de mes sentiments légitimes, mais encore que ma responsabilité me fait un de-voir de vous avertir, dès aujourd’hui, que vous m’offenseriez grandement en acceptant la proposition mentionnée plus haut. Nulle personne raisonnable, connaissant la nature des rapports qui existent entre nous, ne contesterait, j’en suis sûr, mon droit d’exercer un veto dans cette circonstance : votre récent procédé a bien pu rejeter ces rapports au passé, mais il n’a pu faire qu’ils n’existent point, en tant qu’antécédents. Je ne ferai ici de réflexions sur le jugement de personne. Je me contenterai de vous indiquer qu’il y a certaines convenances et certaines règles sociales qui s’opposent à ce qu’un de mes proches parents acquière dans

– 517 – le voisinage une façon de notoriété, grâce à un emploi non seulement bien au-dessous de ma position, mais associé, pour ne rien dire de pire, à cette espèce de demi-savoir d’aventuriers littéraires ou politiques. Dans tous les cas, une décision contraire de votre part vous fermerait nécessaire-ment ma porte dès aujourd’hui.

» Votre dévoué,

» ÉDOUARD CASAUBON. »

Pendant ce temps, l’esprit de Dorothée travaillait inno-cemment à s’expliquer l’amertume nouvelle de son mari, s’arrêtant, avec une sympathie qui tournait à l’agitation, sur tout ce que Will lui avait raconté de ses parents et de ses grands-parents. Elle passait généralement les heures de soli-tude de ses journées dans son boudoir, dont elle en était ve-nue à aimer beaucoup la pâle étrangeté. Rien extérieurement n’y avait été changé ; mais, tandis que l’été s’était graduel-lement avancé sur les champs de l’ouest au delà de l’avenue des Aunes, la chambre triste et nue s’était meublée de ces souvenirs d’une vie intérieure qui semblent remplir l’atmosphère d’un essaim de bons ou de mauvais anges, formes animées quoique invisibles de nos triomphes et de nos défaites morales. C’était en regardant l’avenue vers la voûte lumineuse de l’occident qu’elle avait lutté pour arriver à se donner du courage, et cette habitude avait communiqué à cette vue une influence qui suffisait maintenant à la récon-forter. Le pâle sanglier lui-même semblait lui jeter des re-gards de muette entente et lui dire « Oui, nous savons. » Le groupe de fines miniatures avait constitué une assistance d’êtres paisibles, dégagés de la préoccupation de leurs desti-nées terrestres, mais intéressés encore à la vue des senti-ments humains, la mystérieuse tante Julia surtout, sur la-

 

– 518 – quelle Dorothée n’avait jamais trouvé facile de questionner son mari.

Et maintenant, depuis sa conversation avec Will, bien des images nouvelles s’étaient groupées pour elle autour de cette tante Julia, la grand’mère de Will ; la présence de cette délicate miniature, si semblable à une figure vivante qu’elle connaissait, l’aidait à concentrer ses sentiments. Quelle in-justice de priver une jeune fille de la protection et de l’héritage de sa famille, uniquement parce qu’elle avait choisi un homme pauvre ! Dorothée, ayant de bonne heure fait beaucoup de questions sur tout ce qui l’entourait, était arri-vée à une certaine netteté d’idées indépendantes, sur les rai-sons historiques et politiques qui donnaient aux fils aînés des droits supérieurs et qui réglaient la transmission des proprié-tés : peut-être ces raisons qui lui inspiraient un certain res-pect avaient-elles plus d’importance qu’elle ne pensait ; mais ici il n’y avait qu’une question de parenté, étrangère à toute infraction à ces règles. Même en se conformant aux tradi-tions aristocratiques, que se plaisent à singer des gens qui n’appartiennent pas plus à l’aristocratie que des épiciers reti-rés, et dont la terre à « conserver intacte » consiste en un bout de pré ou de pâturage, il s’agissait d’une fille dont l’enfant aurait eu un droit antérieur à la fortune. Certaine-ment, se disait-elle, M. Casaubon avait une dette envers les Ladislaw, il devait rendre aux Ladislaw ce dont ils avaient été dépouillés. Et elle se mit à penser alors au testament de son mari, testament qui avait été fait au moment de leur ma-riage et lui laissait, à elle, la totalité des biens avec une ré-serve pour le cas où elle aurait des enfants. Il fallait changer cela, et sans perdre de temps. Cette question même du nou-vel emploi de Will Ladislaw était l’occasion de mettre les choses sur un pied nouveau et équitable. Son mari, elle n’en doutait pas, d’après toute sa conduite passée, serait disposé

– 519 –

à reconnaître le vrai, si elle le lui montrait, elle, en faveur de qui avait été opérée cette injuste concentration de tous les biens. Le sentiment de la justice avait, chez lui, surmonté et continuerait à surmonter ce qu’on pourrait appeler de l’antipathie. Elle soupçonnait bien que M. Casaubon désap-prouvait le projet de son oncle, et c’était, lui semblait-il, une occasion opportune d’établir un nouvel état de choses ; au lieu de se trouver sans un sou et obligé d’accepter les pre-mières fonctions venues, Will se verrait ainsi en possession d’une fortune légitime, dont son mari le ferait jouir de son vivant, et qu’il lui assurerait, à sa mort, par un changement immédiat du testament. La vision de ce devoir à remplir ap-parut à Dorothée comme l’entrée subite d’un flot de lumière, venant la réveiller de son aveuglement antérieur, et de son égoïste et indifférente ignorance sur les rapports de son mari avec les autres membres de sa famille. Les raisons qu’avait eues Will Ladislaw de refuser à l’avenir tout secours de M. Casaubon cessèrent de lui paraître justes ; M. Casaubon n’avait, de son côté, jamais bien vu lui-même les droits que possédait sur lui Ladislaw.

Mais il les verra, se dit Dorothée. Là est la grande force de son caractère. Et que faisons-nous de notre fortune ? Nous n’employons pas la moitié de nos revenus. Mon propre argent ne sert qu’à me mettre la conscience mal à l’aise.

Ce partage d’une fortune qui lui avait été destinée à elle seule et lui avait toujours semblé excessive exerça sur Doro-thée une fascination particulière. Elle était sans doute aveugle pour bien des choses qui apparaissaient claires aux yeux des autres ; il lui arrivait souvent, ainsi que sa sœur Cé-lia l’en avait avertie, de poser le pied au mauvais endroit, et cependant, dans son aveuglement pour tout ce qui ne se rapportait pas au but noble et pur de son cœur, elle pouvait

– 520 – côtoyer impunément des précipices, que la connaissance et la peur du danger auraient rendus périlleux pour d’autres.

Les pensées qui avaient pris corps si vite dans la solitude de son boudoir, le jour même où M. Casaubon avait envoyé sa lettre à Ladislaw, l’absorbèrent toute la journée. Tout lui serait à charge tant qu’elle n’aurait pu trouver l’occasion d’ouvrir son cœur à son mari. Il fallait aborder avec précau-tion tous les sujets, dans l’état de préoccupation de M. Casaubon, et, depuis sa maladie, la crainte de l’agiter n’avait pas quitté Dorothée un seul instant. La journée se passa, assez sombre, pas particulièrement cependant, quoique M. Casaubon fût peut-être plus silencieux que de coutume ; mais on pouvait compter sur certaines heures de la nuit, pour fournir de bonnes occasions de conversation ; Dorothée avait établi l’habitude, lorsqu’elle s’apercevait que son mari ne dormait pas, de se lever, d’allumer une bougie et de lui faire la lecture pour l’aider à se rendormir. Cette nuit-là, M. Casaubon dormit quelques heures, comme d’ordinaire ; Dorothée qui, tout excitée par ses résolutions, n’avait pas sommeillé une minute, s’était levée doucement, et il y avait près d’une heure qu’elle restait assise dans l’obscurité, lorsque son mari lui dit :

– Dorothée, puisque vous êtes levée, voulez-vous allu-mer une bougie.

– Vous sentez-vous indisposé, mon ami ? lui demanda-t-elle tout en allumant.

– Non, pas du tout, mais je vous serai obligé, puisque vous êtes levée, de me lire quelques pages de Lowth.

– Puis-je, au lieu de lire, causer un instant avec vous ? dit Dorothée.

 

– 521 –

– Certainement.

– J’ai pensé toute la journée à des questions d’argent, au trop d’argent que j’ai toujours eu, au trop d’argent surtout que je dois avoir dans l’avenir.

– Ces arrangements-là, ma chère Dorothée, sont provi-dentiels.

– Mais, si l’un a trop parce que l’on a fait tort à d’autres, il me semble qu’il faut obéir à la voix divine qui vous dit de réparer ce tort.

– Quelle est la portée de cette remarque, mon amour ?

– C’est que vous avez été trop généreux envers moi dans vos dispositions, je veux dire en ce qui touche vos biens ; et cela me rend malheureuse.

– Comment cela ? je n’ai que des parents assez éloignés.

– J’en suis venue à penser à votre tante Julia, à la pau-vreté dans laquelle on l’a laissée, uniquement parce qu’elle avait épousé un homme sans fortune ; et il n’y avait là rien de déshonorant, puisque son mari n’avait pas démérité. C’est à cause de cela, je le sais, que vous avez fait élever M. Ladislaw et pris soin de sa mère.

Dorothée attendit quelques instants, espérant une ré-ponse qui l’aiderait à continuer. Mais il n’en vint pas, et ses paroles lui parurent s’accentuer davantage encore en tom-bant distinctement dans le noir silence.

– Mais ce qui est certain, c’est que nous devrions regar-der ses droits comme beaucoup plus étendus ; la moitié de cette propriété lui revient, de cette propriété que vous m’avez destinée, je le sais. Et je trouve qu’il devrait, dès au-

– 522 – jourd’hui, avoir la jouissance de ce que ces arrangements lui assigneraient. Il n’est pas bien, qu’il soit, lui, enchaîné dans la pauvreté, tandis que nous sommes riches. Et, s’il y a quelque objection contre l’emploi dont il m’a parlé, eh bien, en lui donnant sa vraie place et sa vraie part, on lui enlève-rait toutes les raisons qui le contraignent à accepter.

– M. Ladislaw vous a probablement entretenue de ce su-jet ? dit M. Casaubon avec une certaine vivacité mordante qui ne lui était pas habituelle.

– Certainement non, répondit Dorothée gravement. Comment pouvez-vous le penser, quand il a tout récemment refusé de plus rien recevoir de vous désormais. Je crains que vous ne le jugiez trop sévèrement, mon ami ; il n’a fait que me parler un peu de ses parents et de ses grands-parents, et c’était presque toujours pour répondre à mes questions. Vous êtes si bon, si équitable, vous avez fait tout ce que vous jugiez votre devoir. Mais il me paraît évident que notre de-voir est plus que cela ; et c’est à moi de vous en parler, puisque c’est moi qui en retirerais ce qu’on appelle le béné-fice, si nous ne faisions pas ce « plus ».

Après une pause à peine perceptible, M. Casaubon répli-qua, non plus avec vivacité comme tout à l’heure, mais avec une énergie plus mordante encore.

– Dorothée, mon amour, ce n’est pas la première fois, mais il serait bien que ce fût la dernière, que vous formulez un jugement sur des sujets qui dépassent votre portée. Ce n’est pas le moment d’entrer dans la question de savoir jusqu’à quel point la conduite, surtout en matière d’alliances, peut amener une déchéance des droits de parenté. Qu’il me suffise de vous dire que vous n’êtes pas apte à voir clair dans ces matières. Ce que je vous prie maintenant de comprendre,

– 523 – c’est que je n’accepte pas de redressements, encore moins d’injonctions, dans toutes les affaires sur lesquelles j’ai réflé-chi seul, comme étant distinctement et formellement miennes. Ce n’est pas à vous à intervenir entre moi et M. Ladislaw, encore moins à encourager de sa part des communications qui sont une critique de mes actes.

La pauvre Dorothée, cachée par l’obscurité de la nuit, était en proie à un tumulte d’émotions contraires. Son alarme, à l’idée des effets que la colère et cette énergique sortie pouvaient avoir sur son mari, eût suffi à l’empêcher d’exprimer son propre ressentiment, eût-elle même été alors tout à fait exempte de doute et de remords, en sentant qu’il y avait peut-être une certaine justesse dans la dernière insi-nuation de son mari. Entendant, après qu’il eut cessé de par-ler, sa respiration précipitée, elle demeura assise, l’oreille tendue au moindre bruit, effrayée, misérable, avec un cri muet s’élevant de son cœur pour demander un secours qui l’aidât à supporter ce cauchemar de la vie où la crainte para-lysait toute son énergie. Il n’en fut rien de plus, et ils restè-rent tous les deux longtemps sans dormir et sans se parler.

Le lendemain, M. Casaubon reçut la réponse suivante de Will Ladislaw.

« Cher monsieur Casaubon, j’ai accordé à votre lettre toute la considération qui lui était due, mais je suis incapable d’envisager notre position mutuelle exactement au même point de vue que vous. Tout en reconnaissant pleinement votre généreuse conduite envers moi dans le passé, je dois maintenir pourtant que des obligations de cette nature ne peuvent raisonnablement m’enchaîner, comme vous semblez vous y attendre. Je veux bien que les désirs d’un bienfaiteur puissent constituer un droit ; il n’en doit pas moins y avoir

 

– 524 – une restriction à assigner à la nature de ces désirs. Ils peu-vent parfois se trouver en opposition avec des considérations plus impérieuses. Sans quoi, le veto d’un bienfaiteur pourrait imposer sur toute la vie d’un homme une telle négation qu’il en résulterait pour lui un vide plus cruel que le bienfait n’a été généreux. Je ne fais ici qu’accentuer une comparaison. Dans le cas présent, je suis incapable de considérer à votre point de vue la portée que mon acceptation d’un emploi non lucratif mais parfaitement honorable pourrait avoir sur votre position, qui me paraît trop substantielle pour être affectée d’une aussi vague façon. Bien qu’aucun changement, je pense, ne doive se produire dans nos rapports (certainement il ne s’en est pas produit jusqu’ici), qui annulerait les obliga-tions que je vous ai pour le passé, pardonnez-moi de ne pas me sentir empêché par ces obligations, d’user de la liberté commune de vivre où bon me semble et de gagner mon pain dans toute occupation honnête que je voudrai choisir.

» En regrettant qu’il existe cette divergence entre nous relativement à des rapports dans lesquels tous les bienfaits sont venus de votre côté, je reste toujours, votre obligé,

« WILL LADISLAW. »

Le pauvre M. Casaubon sentit (et ne devons-nous pas sentir avec lui, si nous avons de l’impartialité) que personne n’avait de plus juste motif que lui de dégoût et de soupçon. Le jeune Ladislaw, il en était sûr, voulait le défier et le tour-menter, il voulait gagner la confiance de Dorothée et semer dans son cœur de l’irrévérence, peut-être de l’aversion pour son mari. Quelque motif caché avait certainement amené, chez Will Ladislaw, ce soudain changement de vie, quand il avait rejeté l’assistance de M. Casaubon et renoncé à ses voyages ; et cette résolution provocante de se fixer dans le

 

– 525 – voisinage en acceptant, pour servir les projets de M. Brooke, des fondions aussi éloignées de ses goûts connus, révélait assez clairement que ce motif inavoué avait trait à Dorothée. Pas un instant M. Casaubon ne soupçonna Dorothée de complicité ; il n’avait pas de soupçon sur elle, mais il avait (ce qui n’était guère moins inquiétant), la notion positive que sa tendance à juger la conduite de son mari était accompa-gnée d’une disposition à regarder favorablement Ladislaw et à se laisser influencer par lui. Sa propre réserve, son orgueil l’avaient empêché de se détromper jamais, dans sa supposi-tion que c’était Dorothée qui avait engagé son oncle à inviter Will à la Grange.

Et maintenant, en recevant la lettre de Will, M. Casaubon dut examiner où était son devoir. Il ne se serait jamais senti à son aise s’il avait qualifié sa manière d’agir d’un autre nom ; mais dans le cas présent, des motifs oppo-sés le rejetaient dans une muette abstention.

En appellerait-il directement à M. Brooke et demande-rait-il à ce gênant gentleman de revenir sur sa proposition ? Ou bien consulterait-il sir James Chettam et chercherait-il à s’en faire un allié pour combattre une mesure qui regardait toute la famille ? Dans les deux cas, M. Casaubon sentait qu’il y avait autant de chances d’échouer que de réussir. Im-possible de mêler le nom de Dorothée à l’affaire, et à défaut de quelque urgence alarmante, on pouvait s’attendre à voir M. Brooke écouter toutes ses représentations avec une appa-rente approbation, puis détourner le sujet par un : « Ne crai-gnez rien, Casaubon ! comptez-y, le jeune Ladislaw vous fera honneur. Comptez-y, j’ai mis le doigt sur le bon ressort. » M. Casaubon reculait également d’instinct devant l’idée d’aborder le sujet avec sir James Chettam ; il n’y avait jamais eu grande cordialité dans leurs rapports, et il aurait beau ne

– 526 – pas nommer Dorothée, c’est à elle que penserait immédia-tement Chettam.

Le pauvre Casaubon se méfiait des sentiments que le mari surtout, en lui, excitait chez tout le monde. Laisser sup-poser aux autres qu’il fût jaloux, ce serait accepter ce qu’ils avaient pu penser de ses désavantages personnels : leur faire savoir qu’il ne trouvait pas le mariage chose particulièrement heureuse, ce serait l’aveu qu’il était converti lui-même à cette désapprobation première qu’il leur attribuait. C’eût été aussi fâcheux que de faire publiquement connaître à Carp et à Brasenose, combien il était peu avancé encore dans le classement des matériaux de sa Clef des Mythologies. Pendant tout le cours de sa vie, M. Casaubon s’était efforcé de ne pas s’avouer à lui-même les blessures intérieures que lui cau-saient sa jalousie et la méfiance de ses forces. Sur le plus dé-licat de tous les sujets personnels, son habitude de fière ré-serve le retenait doublement aujourd’hui.

C’est ainsi que M. Casaubon resta fièrement enveloppé dans son silence amer. Mais il avait interdit à Will l’entrée de Lowick-Manor, et il se mit à ruminer d’autres mesures de frustration.

 

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