Middlemarch - Tome I

George Eliot · Chapitre 40 sur 43

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Middlemarch - Tome I

Chapitre VI

 

 

Sir James n’avait pas l’esprit fertile en projets inventifs ; mais sa foi dans l’influence de Dorothée et son désir crois-sant d’agir sur Brooke le rendirent ingénieux et il finit par combiner son petit plan, invoquant une indisposition de Cé-lia pour faire venir Dorothée seule au Hall, et la déposant en voiture à la Grange, après l’avoir mise au courant de la situa-tion et de la question des propriétés.

Ce fut ainsi qu’un beau jour, vers quatre heures de l’après-midi, comme M. Brooke et Ladislaw étaient assis dans la bibliothèque, la porte s’ouvrit et on annonça mistress Casaubon. Obligé d’aider M. Brooke à mettre en ordre ses documents sur le châtiment de la potence infligé aux voleurs de moutons, tout en ruminant le projet d’abandonner le sé-jour de la Grange pour aller se loger à Middlemarch, Will était plongé dans toutes les profondeurs de l’ennui.

Quand on annonça mistress Casaubon, il tressaillit comme traversé d’un choc électrique et ressentit un frémis-sement au bout des doigts. L’œil d’un observateur eût cons-taté à coup sûr dans son teint, dans la contraction des muscles de son visage, dans l’ardeur de son regard, un chan-gement pareil aux effets d’un toucher magique agissant sur chaque molécule de son corps. La magie qui opère ces mi-racles, c’est celle d’une nature sublime ; et qui pourra mesu-rer la subtilité de ces touchers qui transforment la condition d’une âme aussi bien que celle d’un corps, qui font que la passion d’un homme pour une femme ne ressemble pas à sa

– 540 – passion pour une autre femme, tout comme la joie qu’on éprouve à regarder dans la lumière du matin la vallée, la ri-vière et le sommet blanc des montagnes, ne ressemble pas au plaisir qu’on prend aux décors d’une illumination ? Will était fait, lui aussi, d’une étoffe très délicate. L’archet d’un artiste sur son violon pouvait, au premier coup, changer pour lui l’aspect du monde, et sa manière de voir se transformait aussi facilement que son humeur. L’entrée de Dorothée fut comme la fraîcheur de cette matinée.

– Eh quoi, ma chère ? voilà qui est charmant, dit son oncle allant au-devant d’elle et l’embrassant. Vous avez lais-sé Casaubon dans ses livres, j’imagine. C’est fort bien. Il ne faut pas nous devenir trop savante pour une femme, vous savez.

– Ce n’est pas à craindre, mon oncle, dit Dorothée se tournant vers Will et lui donnant une poignée de main avec une franche bonne humeur. Je suis très lente. Quand je veux m’occuper sérieusement à lire, je fais souvent l’école buis-sonnière au milieu de mes pensées. Je ne trouve pas aussi facile de s’instruire que de faire des plans de chaumières.

Elle s’assit à côté de son oncle, en face de Will, évidem-ment préoccupée de quelque chose qui lui faisait presque oublier la présence de ce dernier. Lui-même se sentit ridicu-lement contrarié, comme s’il s’était figuré que Dorothée ne venait que pour lui.

– C’est vrai, ma chère, c’était bien votre manie de dessi-ner des plans. Mais il n’a pas été mauvais de changer un peu tout cela. Les dadas sont susceptibles de s’emporter avec nous, vous savez : cela ne vaut rien d’être emportés, il faut garder les rênes en main. Je ne me suis jamais laissé empor-ter, j’ai toujours tiré en arrière ; c’est ce que je dis à Ladi-

– 541 – slaw. Nous nous ressemblons, lui et moi, vous savez. Il aime à entrer un peu dans toutes choses. Nous travaillons préci-sément sur la peine capitale ; nous ferons beaucoup de choses ensemble, Ladislaw et moi.

– Oui, sir James m’a dit qu’il espérait voir s’opérer bien-tôt un grand changement dans l’administration de vos pro-priétés, que vous pensiez à faire évaluer vos fermes, aux ré-parations nécessaires et à l’amélioration des chaumières, de façon à transformer tout à fait l’aspect de Tipton. Quel bon-heur ! ajouta-t-elle en serrant ses mains l’une contre l’autre, avec un retour de ces façons spontanées et un peu enfan-tines, qui étaient restées renfermées en elle depuis son ma-riage. Si j’étais encore à la maison, je me remettrais à monter à cheval pour me promener avec vous et suivre tout cela. Et vous allez engager M. Garth, m’a dit sir James.

– Chettam va un peu vite, ma chère, répliqua M. Brooke en rougissant légèrement. Un peu vite ! je n’ai jamais dit que j’allais le faire ; je n’ai pas dit non plus que je ne le ferais pas, vous savez.

– Mais il a l’intime conviction que vous le ferez, dit Do-rothée d’une voix aussi claire et aussi assurée que celle d’un enfant de chœur chantant un Credo, parce que vous voulez entrer au Parlement à titre de membre utile, préoccupé d’améliorer la condition du pauvre, et qu’une des premières choses à améliorer serait la condition des terres et des labou-reurs. Pensez à Kit Downes, mon oncle, qui vit avec sa femme et sept enfants dans une maison où il n’y a qu’une chambre pour se tenir et une seule chambre à coucher à peine plus grande que cette table ! Et ces pauvres Dagley dans leur ferme délabrée dont ils habitent l’arrière-cuisine, tandis que le reste est abandonné aux rats ! C’est en partie à

 

– 542 – cause de cela que je n’ai jamais aimé vos tableaux, mon oncle, ce dont vous me trouviez stupide. Je revenais toujours du village, rapportant, comme une plaie au fond de mon cœur, l’image de cette boue et de cette laideur grossière ; et ces figures du salon avec leur sourire niais me semblaient comme une invitation cruelle à prendre plaisir dans le faux, alors que la vérité est si dure pour nos voisins d’au delà de nos murs et que nous nous en inquiétons si peu ! Je ne crois pas que nous ayons le droit de nous mettre en avant et de réclamer de plus grandes réformes, avant d’avoir essayé de remédier aux maux qui sont à notre portée.

Dorothée tout en parlant s’était laissé gagner par l’émotion et avait tout oublié, hormis le soulagement d’exprimer ses sentiments sans contrainte, comme autrefois, avant son mariage, qui avait été pour elle une lutte conti-nuelle entre l’énergie et la crainte. Quant à Will, son admira-tion était accompagnée d’un sentiment d’être plus loin d’elle qui lui faisait froid. Un homme est rarement honteux de sen-tir diminuer son amour pour une femme, parce qu’il recon-naît en elle une sorte de grandeur : la nature ayant appa-remment réservé la grandeur à l’homme. Mais la nature commet quelquefois de tristes erreurs dans l’accomplissement de ses vues, comme dans le cas du bon M. Brooke, dont la conscience masculine en était pour le moment un bégayement devant l’éloquence de sa nièce. Il ne put trouver sur l’heure d’autre manière de s’exprimer que de se lever, d’ajuster son lorgnon et de remuer les différents pa-piers qui étaient devant lui. Enfin il reprit :

– Il y a quelque chose dans ce que vous dites, ma chère… quelque chose, mais pas tout… eh ! Ladislaw ? Nous n’aimons pas, vous et moi, qu’on trouve à redire à nos ta-bleaux et à nos statues. Les jeunes ladies sont un peu

– 543 – promptes, vous savez… un peu tout d’une pièce, ma chère. Les beaux-arts, la poésie, etc., élèvent une nation, emollit mores6, vous comprenez un peu de latin, maintenant. – Mais… quoi ? que voulez-vous ?

Ces interrogations s’adressaient au valet de pied qui ve-nait d’entrer, disant que le garde avait surpris un des garçons de Dagley avec un levraut tout fraîchement tué dans les mains.

– Je viens… je viens. Je le tiendrai quitte à bon marché, vous verrez, dit M. Brooke tout bas à Dorothée en s’éloignant gaiement de son pas hésitant.

– Vous sentez, n’est-ce pas ? combien est équitable ce changement que je… que sir James désire, dit Dorothée à Will dès que son oncle fut parti.

– Je le sens maintenant que je vous ai entendu parler. Je n’oublierai pas ce que vous avez dit. Pouvez-vous cependant vous occuper d’un autre sujet en ce moment ? Il se peut que je n’aie plus d’autre occasion de vous parler de ce qui s’est passé, dit Will se levant avec un mouvement d’impatience et tenant de ses mains le dossier de sa chaise.

– Qu’est-ce donc ? Dites-le-moi, je vous en prie, dit Do-rothée avec inquiétude, se levant aussi et se dirigeant vers la fenêtre ouverte par laquelle Monk la regardait, haletant et agitant la queue.

Will la suivait des jeux.

 

6 Traduit du latin : cela adoucit les mœurs (Note du correcteur – ELG)

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– Vous savez, je pense, que M. Casaubon m’a défendu l’entrée de sa maison.

– Non, je ne le savais pas, dit Dorothée après un instant de silence. Elle était violemment émue. Je suis très peinée, ajouta-t-elle avec tristesse.

Elle pensait à ce que Will ignorait absolument, à cette conversation entre elle et son mari dans l’obscurité ; et, de nouveau, l’impression désespérante de ne pouvoir rien sur la conduite de M. Casaubon s’empara de son âme. Mais, à voir l’expression profonde de sa douleur, Will fut convaincu que ce n’était pas à lui personnellement qu’elle se rapportait, et que Dorothée n’avait pas eu l’idée qu’elle pouvait être pour quelque chose dans l’aversion et la jalousie de M. Casaubon contre lui.

Il ressentit un mélange bizarre de ravissement et de mé-contentement : de ravissement, de pouvoir demeurer chéri sans soupçon et sans restriction, dans la pensée de Dorothée comme dans une pure cellule ; de mécontentement parce qu’il comptait trop peu pour elle, parce qu’il ne la dominait pas assez, peu flatté d’être traité par elle avec une bienveil-lance si naturelle et si facile. Mais la crainte de voir Dorothée changer en rien fut plus forte que le mécontentement, et, d’un ton calme, il reprit simplement son explication :

– M. Casaubon n’est pas d’avis que je reste ici et que je m’y crée une position ; il considère cela comme indigne du rang d’un cousin à lui. Je lui ai dit que je ne saurais lui céder sur ce point. Il serait par trop dur de voir ma carrière entra-vée par des préjugés que je trouve ridicules. L’obligation peut aller si loin, qu’elle n’est plus alors qu’une marque d’esclavage imprimée sur nous, alors que nous sommes en-core trop jeunes pour en comprendre la portée. Je n’aurais

– 545 – pas accepté cette situation, si je n’étais décidé à la rendre utile et honorable. Je n’ai pas à tenir compte de la dignité de famille à un autre point de vue.

Dorothée se sentait malheureuse. Elle trouvait son mari absolument dans son tort et pour cela et pour d’autres rai-sons encore que Will avait laissées de côté.

– Il vaut mieux pour nous ne plus parler de ce sujet, dit-elle avec un tremblement peu ordinaire dans la voix, puisque vous et M. Casaubon n’êtes pas d’accord. Vous avez l’intention de rester ? Elle regardait la pelouse devant elle avec une expression de mélancolique méditation.

– Oui, mais je ne vous verrai presque jamais dorénavant, repartit Will avec un accent de plainte comme celui d’un en-fant.

– Non, dit Dorothée en le regardant de son plein et ferme regard, presque jamais, mais j’entendrai parler de vous, je saurai par mon oncle ce que vous faites.

– C’est à peine si je saurai quelque chose de vous, moi, dit Will ; personne ne m’en dira rien.

– Oh ! ma vie est bien simple. Les lèvres de Dorothée se rejoignirent en un sourire délicieux qui éclaira sa mélancolie. Je suis toujours à Lowick.

– C’est une affreuse prison, dit Will impétueusement.

– Non, ne croyez pas cela, je n’ai pas d’aspirations.

Il se tut ; et elle reprit comme répondant à un change-ment survenu dans sa physionomie :

 

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– Je veux dire pour moi, sauf que je voudrais bien ne pas avoir plus que ma part de bien-être, sans rien faire pour les autres. Mais j’ai ma croyance à moi et elle me soutient.

– Quelle est-elle ?… dit Will un peu jaloux de cette croyance.

– C’est qu’en désirant ce qui est parfaitement bon, même sans bien savoir ce que c’est et sans pouvoir faire ce que nous voudrions, nous sommes une partie de la puissance di-vine contre le mal, élargissant les espaces de lumière et res-serrant la lutte contre l’obscurité.

– C’est un beau mysticisme, cela… c’est un…

– Ne l’appelez d’aucun nom, je vous en prie, dit Doro-thée étendant les mains en manière de supplication. Vous l’appelleriez persan ou de quelque autre nom géographique. C’est ma vie ; je l’ai trouvé et ne peux plus m’en séparer. Je me suis toujours fait ma religion à moi depuis que j’étais en-fant. Je priais tant alors !… Et, aujourd’hui, je ne puis presque plus prier. Je m’efforce de ne pas avoir de désirs pour moi seulement, parce qu’ils pourraient n’être pas bons pour les autres, et je n’en ai que trop déjà. Je vous ai dit cela uniquement afin que vous sachiez tout au long comment se passent mes jours à Lowick.

– Dieu vous bénisse de me l’avoir dit, s’écria Will avec ardeur et s’étonnant presque de lui-même. Ils se regardaient l’un l’autre comme deux enfants qui s’aiment et qui, en grande confidence, se parlent des petits oiseaux.

– Quelle est votre religion ? demanda Dorothée. Je ne veux pas dire ce que vous savez de la religion, mais la croyance qui vous aide le plus dans la vie ?

 

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– Aimer ce qui est bien et ce qui est beau quand je le vois, répondit Will. Mais je suis un rebelle, moi ; je ne me sens pas tenu comme vous à me soumettre à ce que je n’aime pas.

– Si vous n’aimez que ce qui est bien, cela revient au même, dit Dorothée en souriant.

– Vous devenez subtile.

– Oui ; M. Casaubon me dit souvent que je le suis trop, bien que je ne m’en aperçoive pas moi-même, dit Dorothée d’un ton joyeux. Mais comme mon oncle tarde ! Je vais aller voir où il est. Il faut absolument que j’aille à Freshitt-Hall. Célia m’attend.

Will se disposait à aller prévenir M. Brooke, lorsque ce-lui-ci rentra, disant qu’il profiterait de la voiture pour aller, avec Dorothée, jusque chez les Dagley afin de régler l’affaire du petit délinquant qu’on avait surpris avec le levraut. Du-rant le trajet, Dorothée essaya de reprendre la conversation de tout à l’heure sur l’état de la propriété. Mais M. Brooke, averti qu’il était, sut plus adroitement détourner le sujet, et bientôt, descendant à la barrière d’une ferme, il laissa Doro-thée continuer sa route.

Il est étonnant à quel point les choses nous paraissent plus laides, quand nous soupçonnons seulement qu’on en fait un sujet de blâme pour nous ! Nos personnes mêmes peu-vent, dans le miroir, changer d’aspect pour nos yeux, si nous avons entendu quelques franches remarques sur ce qu’elles ont de moins admirable ; c’est, d’un autre côté, merveille, de voir avec quelle facilité notre conscience empiète sur ceux qui ne se plaignent jamais et qui n’ont personne qui se plaigne pour eux. L’habitation de Dagley n’avait jamais paru

 

– 548 – si horrible que ce jour-là à M. Brooke, qui avait l’esprit péni-blement affecté des blâmes de la Trompette dont sir James était l’écho.

Un artiste habitué à ne voir des misères d’autrui que le côté pittoresque aurait pu, il est vrai, être ravi de cette habi-tation nommée Freeman’s End : la vieille maison avait des lucarnes percées dans son toit brun, deux de ses cheminées disparaissaient sous le lierre ; la grande porte était encom-brée de fagots et les fenêtres presque toutes fermées par des volets gris vermoulus, sur lesquels les branches d’un jasmin croissaient dans une sauvage abondance ; le mur dégradé du jardin, par-dessus lequel s’élevaient les têtes des roses tré-mières, était une étude parfaite de couleur neutre et fondue, et une vieille chèvre reposait étendue contre la porte ouverte de l’arrière-cuisine. Le chaume moussu du hangar à bestiaux, les portes de la grange cassées et vermoulues, les laboureurs en culottes déchirées qui achevaient de décharger un chariot de blé dans la grange, l’étroite laiterie ouverte où l’on venait d’attacher les vaches pour les traire, tandis que l’autre moitié du hangar demeurait vide et obscure, les cochons eux-mêmes et les canards blancs nourris de reliefs insuffisants, errant sur le sol inégal et négligé de la cour comme en proie à la nostalgie, tout cet ensemble, sous la tranquille lumière d’un ciel marbré par de hauts nuages, eût fait un de ces ta-bleaux devant lesquels nous nous arrêtons tous comme de-vant un « coin charmant », parce qu’ils font vibrer en nous des cordes sensibles, étrangères à l’état misérable de l’agriculture ou au manque affligeant de capital d’exploitation, dont les journaux de l’époque nous entrete-naient constamment.

Mais ces considérations pénibles se présentèrent alors fortement à l’esprit de M. Brooke et lui gâtèrent le côté pitto-

– 549 – resque du tableau ; M. Dagley faisait lui-même figure dans le paysage avec sa fourche et son chapeau de laitier qui n’était autre qu’un très vieux castor aplati par devant. Quoique ce fût jour de semaine, il avait mis son meilleur habit et ses meilleures culottes pour aller au marché, d’où il était revenu plus tard que de coutume, s’étant accordé la rare jouissance de dîner à la table d’hôte du Taureau Bleu et d’y absorber une grande quantité de bière commune suivie de copieux mélanges de grogs au rhum. Ces liqueurs ont en elles-mêmes une dose de vérité si puissante qu’elles ne furent pas encore assez fausses pour donner un air joyeux au pauvre Dagley ; elles ne firent que rendre son mécontentement plus loquace que de coutume. Il avait aussi absorbé un peu trop de con-versations politiques de cabaret, stimulant fort troublant et préjudiciable à ses sentiments de fermier conservateur. Il était rouge, immobile avec sa fourche en main, et ses yeux avaient un regard décidé et querelleur, tandis que son pro-priétaire s’avançait vers lui de son allure nonchalante, une main dans la poche, de l’autre brandissant en l’air une petite canne de promenade.

– Dagley, mon brave homme… commença M. Brooke, sentant qu’il allait être très amical dans l’affaire du petit gar-çon.

– Oh ! oh ! je suis un brave homme, n’est-ce pas ? Merci, monsieur, merci, dit Dagley avec une ironie bruyante et grossière qui fit quitter sa place et dresser les oreilles à Fag, le chien de troupeau ; mais, voyant Monk entrer dans la cour après avoir erré quelque temps au dehors, Fag se rassit dans une attitude d’observation. Je suis heureux d’apprendre que je suis un brave homme.

 

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M. Brooke fit la réflexion que c’était jour de marché et que son digne tenancier avait probablement dîné, mais il ne vit pas de raison pour ne pas continuer.

– Votre petit Jacob a été surpris tuant un levraut, Dagley ; j’ai dit à Johnson de l’enfermer pendant une heure ou deux dans l’étable vide, juste assez pour lui faire peur. Mais on le ramènera tout à l’heure à la maison avant la nuit ; seulement vous veillerez un peu à sa conduite, n’est-ce pas ? et vous lui ferez une réprimande, vous savez.

– Je n’en ferai rien. Que je meure si je vais l’étriller pour vous plaire, à vous ou à n’importe qui, même quand vous seriez vingt landlords au lieu d’un seul, et que mon garçon fut un mauvais gars !

Les paroles de Dagley firent assez de bruit pour attirer sa femme à la porte de l’arrière-cuisine, la seule entrée dont on se servît, toujours ouverte par tous les temps.

– C’est bien, c’est bien, je parlerai à votre femme, je ne pensais pas à le battre, dit M. Brooke avec douceur en se di-rigeant vers la maison. Mais Dagley, d’autant plus obstiné à avoir « son dire » avec un gentleman qui le fuyait, s’empressa de le suivre, tandis que Fag se traînait sur ses ta-lons et repoussait avec mauvaise humeur les avances proba-blement charitables de Monk.

– Comment allez-vous, mistress Dagley ? dit M. Brooke avec quelque précipitation. Je suis venu vous parler de votre garçon ; je ne vous demande pas de lui donner du bâton, vous savez.

Mistress Dagley était une petite femme maigre, usée de travail. Depuis le retour de son mari, elle avait déjà eu une altercation avec lui, et se trouvait en de tristes dispositions

– 551 – d’esprit. Son mari répondit à sa place en élevant la voix comme s’il voulait terrasser son adversaire :

– Non, il n’aura pas de bâton, que vous le vouliez ou non ; ce n’est pas à vous de venir parler de bâton en ces lieux, quand vous ne voulez pas seulement donner un mor-ceau de bois pour réparer la maison. Allez un peu à Middle-march vous renseigner sur votre caractère.

– Vous feriez mieux de tenir votre langue, Dagley, dit sa femme, et de ne pas renverser vous-même votre écuelle. Quand un père de famille a été dépenser de l’argent au mar-ché et empirer encore son état avec la boisson, il a fait assez de mauvaise besogne pour un jour. Mais je voudrais savoir ce qu’a fait mon garçon, monsieur.

– Pourquoi vous inquiéter de ce qu’il a fait ? reprit Dagley plus en colère, c’est mon affaire et non la vôtre, et je parlerai, moi aussi. J’aurai mon dire, souper ou non, et ce que je dis, c’est que j’ai vécu sur votre terre depuis mon père et mon grand-père avant moi, et nous y avons dépensé notre argent, et aujourd’hui, nous pourrions bien pourrir sur le sol, mes enfants et moi, en guise de l’engrais que nous ne pou-vons acheter faute d’argent, si le roi ne devait pas y mettre fin.

– Mon brave homme, vous êtes gris, vous savez, dit M. Brooke d’une manière plus confidentielle que judicieuse. Un autre jour… un autre jour… ajouta-t-il en se retournant comme pour s’en aller.

Mais Dagley lui fit face aussitôt, et Fag grondait sour-dement derrière lui, à mesure que la voix de son maître de-venait plus forte et plus insultante, tandis que Monk, silen-cieux et digne, se rapprochait aussi, l’œil au guet. Les labou-

 

– 552 – reurs, debout sur le chariot, s’arrêtaient pour entendre, et il paraissait plus sage de conserver une attitude passive que d’essayer une fuite ridicule, poursuivi par un braillard ivre.

– Je ne suis ni plus gris que vous ni même autant, dit Dagley. Je supporte ma boisson, et je sais ce que je veux dire : et je veux dire que le roi y mettra fin ; car ceux qui le savent disent qu’il y aura une réforme, et que certains pro-priétaires, qui n’ont jamais fait ce qu’ils devaient pour leurs tenanciers, seront traités de telle sorte qu’ils auront à tourner les talons au plus vite. Et il y en a, à Middlemarch, qui savent ce que c’est que la réforme et lesquels tourneront les talons. Ils disent : « Nous savons qui est votre landlord, c’en est un qui a la main serrée. Il est pour la réforme ! » Voilà ce qu’ils disent, et j’ai démêlé ce que c’était que la réforme, et elle vous fera tourner les talons à vous et à vos pareils, et avec des projectiles qui sentiront pas mal fort, je vous le dis. Et vous pouvez faire ce qui vous plaît maintenant, je n’ai pas peur de vous, et vous feriez mieux de laisser mon garçon en paix et de vous occuper de vos affaires avant d’avoir la ré-forme sur le dos, voilà ce que j’avais à dire, conclut M. Dagley enfonçant sa fourche dans le sol avec une vigueur qui lui parut de trop, lorsqu’il voulut l’en retirer.

Là-dessus, Monk se mit à aboyer avec force et ce fut pour M. Brooke l’instant de s’échapper. Il sortit de la cour le plus rapidement possible, non sans un certain étonnement de la nouveauté de sa situation. Jamais encore il n’avait été insulté sur ses propres terres, s’étant toujours cru volontiers le favori de chacun. Ne sommes-nous pas tous plus ou moins disposés à avoir cette opinion de nous-mêmes, quand nous songeons à notre amabilité plutôt qu’à ce que les autres peu-vent attendre de nous ?

 

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