Seras-tu là ?

Guillaume Musso · Chapitre 9 sur 26

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Seras-tu là ?

Chapitre 8

Vous pouvez tout faire, penser ou croire, posséder toute la science du

monde, si vous n'aimez pas, vous n'êtes rien.

Marcelle Sauvageot

2006

Elliott a 60 ans

Elliott guettait par la fenêtre le taxi qu'il avait commandé. Après avoir pataugé dans les eaux croupies de son garage, il avait cru ne jamais pouvoir se débarrasser de l'odeur fétide qui lui collait à la peau, mais une bonne douche et des habits propres lui avaient redonné une apparence plus civilisée. Pour arrêter l'inondation, il avait dû couper le compteur d'eau et s'était vu contraint d'utiliser la salle de bains de ses voisins. Ne restait plus qu'à appeler un plombier, mais ça pouvait attendre quelques heures. Sa priorité immédiate était de se rendre en ville pour y retrouver sa fille qui arrivait directement de l'aéroport.

Il se regarda dans le miroir. Physiquement, il faisait encore illusion, mais « à l'intérieur » tout semblait craquer : douleurs thoraciques, troubles musculaires, brûlures au bas du dos... Le cancer faisait son œuvre, lentement mais sûrement.

En quête d'un stimulant, il fouilla dans le tiroir d'une armoire en bois laqué pour y récupérer une cigarette à moitié fumée qui ne contenait pas que du tabac. Il chercha dans sa poche, mais fut incapable de mettre la main sur son briquet : un Zippo que lui avait offert sa fille lors du passage au nouveau millénaire. Contrarié, il se rendit jusqu'à la cuisine où il alluma son joint avec une allumette. Il n'était pas particulièrement un adepte de la fumette et ne militait pas pour défendre les vertus médicales du cannabis. N'empêche qu'aujourd'hui, il allait s'autoriser cette petite automédication. Il aspira deux ou trois bouffées qui le firent se sentir un peu plus vaillant. Puis il ferma les yeux pour faire le vide en lui, jusqu'à ce que les coups de klaxon du taxi le tirent de son introspection.

*

Il avait quelques minutes d'avance pour son rendez-vous lorsqu'il arriva au Loris Diner,  le restaurant préféré de sa fille. Il monta à l'étage où la serveuse l'installa à une petite table contre la baie vitrée qui dominait Powell Street. Juché sur un haut tabouret, Elliott s'amusa à regarder la chorégraphie des cuisiniers qui grillaient des steaks, cassaient des œufs et doraient des tranches de bacon sur une immense plaque de fonte. C'était un endroit original, entièrement décoré à la mode des années cinquante, servant de généreuses portions de nourriture américaine classique : celle d'avant le cholestérol et d'avant les régimes. Celle qu'il est de bon ton de décrier, mais que tout le monde apprécie secrètement : burgers, frites maison, ice-creams et milk-shakes. Au milieu de la pièce, un juke-box coloré enchaînait les tubes d'Elvis tandis que dans le fond, au-dessus d'une rangée de flippers, une authentique Harley Davidson était suspendue au plafond par un enchevêtrement de câbles.

Lorsqu'il venait ici, Elliott avait toujours l'impression d'être dans le film Retour vers le futur et, chaque fois que la porte s'ouvrait, il s'attendait presque à voir débarquer Marty McFly flanqué de Doc Brown et de son fidèle Einstein '. Il se faisait justement cette réflexion lorsqu'un nouveau client pénétra dans la salle. Mais ce n'était pas Marty...

C'était une jeune femme aux cheveux blonds et raides qui répandait autour d'elle une véritable lumière.

Une jeune femme de vingt ans.

Une jeune fille.

Sa fille.

Angie.

Il la vit arriver de loin et pendant un moment il la regarda sans qu'elle se sache observée.

Indéniablement, elle avait de l'allure avec son pull en cachemire, long et cintré, sa jupe en velours - qu'il jugea trop courte - ses collants d'un noir brillant et ses bottes en cuir. Malheureusement, il n'était pas le seul à la regarder : à la table d'à côté, un jeune péteux s'extasiait devant ses copains sur « la bombe atomique » qui venait vers eux. Elliott lui jeta un regard mauvais. En tant que père, il maudissait sans exception tous ces porteurs de testostérone qui ne voyaient dans sa fille qu'un objet sexuel.

Enfin, Angie l'aperçut et leva joyeusement le bras dans sa direction.

Tandis qu'elle avançait vers lui, radieuse et aérienne, il prit pleinement conscience que sa fille était sans conteste ce qu'il avait accompli de mieux de toute son existence. Naturellement, il n'était pas le premier parent à éprouver cette sensation, mais elle prenait un sens différent à présent qu'il était tiraillé par la maladie et que la mort allait gagner sa dernière bataille.

Et dire que pendant longtemps il n'avait pas voulu d'enfant !

Il avait grandi dans une ambiance familiale oppressante, entre l'alcoolisme de son père et la fragilité mentale de sa mère. Pas le genre d'enfance qui vous incite à devenir père à votre tour. Aujourd'hui encore, les souvenirs les plus vivaces qu'il avait de cette époque étaient des images de violence et de peur et il savait qu'elles avaient verrouillé pour longtemps son accès à la paternité. C'était compliqué d'expliquer pourquoi : sans doute la crainte de ne pas savoir aimer et de faire souffrir à son tour...

Une chose en tout cas était certaine : l'idée de devenir père le renvoyait tellement aux souffrances de son enfance qu'il avait refusé à la seule femme qu'il ait jamais aimée d'avoir un bébé avec elle.

Et y repenser lui broyait le cœur d'une façon intolérable.

Puis Ilena était morte et les dix années qui avaient suivi sa disparition n'avaient été pour lui qu'un cauchemar sans fin. Il s'était enfoncé dans un tunnel de désespoir, ne gardant la tête hors de l'eau que grâce à la présence de Matt et à son travail auquel il s'était accroché comme à une bouée.

Bien sûr, il avait rencontré d'autres femmes, mais elles avaient traversé sa vie sans s'y arrêter et lui-même avait pris soin de ne jamais les retenir.

Mais un jour, lors d'un congrès de médecine en Italie, sa route avait croisé celle d'une cardiologue de Milan. Ça n'avait été qu'une brève aventure, le temps d'un week-end, et ils n'étaient pas restés en contact. Sauf que neuf mois plus tard, elle lui avait annoncé qu'elle venait de mettre au monde une petite fille et que cet enfant était de lui. Cette fois, il était mis devant le fait accompli. Pas moyen de se défiler, d'autant plus que la mère n'avait pas vraiment la fibre maternelle et qu'elle ne comptait pas du tout élever l'enfant toute seule. Trois mois après la naissance, Elliott était allé récupérer Angie en Italie et d'un « commun accord », l'enfant ne revit plus sa maman que pendant les vacances.

Sans s'y être préparé, il était donc devenu père et sa vie s'était transformée. Après une traversée des ténèbres, son existence avait enfin retrouvé un sens. Désormais, chaque soir, avant de s'endormir, son dernier geste était de s'assurer que le sommeil de sa fille n'était pas perturbé. Désormais, le mot « avenir » faisait à nouveau partie de son vocabulaire, en bonne place à côté de « biberon », « paquet de couches » et « lait maternisé ».

Bien sûr, il y avait plus que jamais la pollution, la dégradation de la couche d'ozone, le monde qui lentement courait à sa perte, la société consumériste qu'il supportait de moins en moins et son travail qui ne lui laissait pas une minute de libre. Mais tous ces arguments pesaient soudain peu de poids face à un bébé de quelques kilos, à ses yeux brillants et à son sourire fragile.

Aujourd'hui, alors qu'il la regardait avancer vers lui dans ce restaurant, il se remémorait les premières années, lorsqu'il l'avait élevée tout seul, sans même une femme pour l'aider. Au début, il avait bien cru qu'il n'y arriverait pas et il avait brièvement paniqué. Comment faisait-on pour être père ? Il n'en avait aucune idée et cela n'était expliqué nulle part. Certes, il était chirurgien pédiatre, mais ça ne lui était pas d'une grande utilité dans la vie quotidienne. Si encore elle avait eu besoin qu'on lui recouse un petit ventricule ou qu'on lui fasse un quadruple pontage coronarien, il aurait été utile, mais ce n'était pas le cas.

Puis il avait compris le grand secret : on ne naît pas père, on le devient. En improvisant au fur et à mesure les décisions que l'on devine être les bonnes pour son enfant.

Il avait attendu quarante ans avant de comprendre qu'il n'y avait pas d'autre réponse, pas d'autre solution que l'amour.

Exactement ce que n'avait jamais cessé de lui répéter Ilena à l'époque, mais il avait alors coutume de lui répondre : « Si c'était si facile ».

Et pourtant, ça l'était.

*

- Salut, p'pa, dit Angie en se penchant pour l'embrasser.

- Hello, Wonder Woman, répondit-il, en faisant allusion à sa jupe courte et à ses bottes cuissardes. Comment s'est passé ton vol ?

- Très vite : j'ai dormi tout le temps !

Angie s'installa sur le tabouret en face de lui, posant sur la table un gros trousseau de clés et un minuscule téléphone portable chromé.

- J'ai une faim de loup ! fit-elle en s'emparant de la carte pour vérifier que son hamburger préféré était toujours au menu.

Rassurée sur ce point, elle se lança dans un discours enthousiaste, égrenant mille anecdotes sur ses études de médecine et sa vie à New York. C'était une fille intelligente et généreuse, très idéaliste et toujours soucieuse de bien faire tout ce qu'elle entreprenait. Elliott ne l'avait pas particulièrement poussée à choisir une carrière médicale, mais elle était tournée vers les autres et elle affirmait qu'elle tenait ça de lui.

Il la trouva détendue, rayonnante, magnifique.

Hypnotisé par ses éclats de rire en cascade, il se demandait comment il allait être capable de lui annoncer sa maladie. Pas facile pour une jeune fille de vingt ans d'apprendre soudainement que son père est atteint d'un cancer en phase terminale et qu'il n'a plus que deux ou trois mois à vivre...

Elliott connaissait bien sa fille. Même depuis son départ à New York, ils étaient restés très proches. Malgré son allure et son corps de femme, c'était encore une enfant émotive et il se doutait bien qu'elle ne réagirait pas de manière posée à ce qu'il allait lui révéler.

Dans sa profession, plusieurs fois par semaine, il devait annoncer à des gens éplorés que leur enfant, leur conjoint ou leur parent n'avait pas survécu à une opération. C'était toujours un moment difficile, mais avec le temps il avait appris à accepter cette dimension de son métier.

Oui, en tant que médecin, il côtoyait la mort tous les jours, mais c'était la mort des autres, pas la sienne. Bien sûr, il avait un peu peur de ce qui allait lui arriver. Il ne croyait pas vraiment à la vie éternelle ni à une quelconque réincarnation. Il savait que ce qui l'attendait était non seulement la fin de sa vie terrestre, mais aussi la fin de sa vie tout court. Son corps cramerait dans un incinérateur, Matt irait sans doute répandre ses cendres dans un endroit sympa et basta ! Fin de la partie !

Voilà ce qu'il aurait aimé expliquer calmement à sa fille : qu'elle ne devait pas s'inquiéter pour lui, car il saurait faire face à la situation. Et d'ailleurs, si on y réfléchissait objectivement, sa mort n'était pas un scandale absolu : il n'aurait pas craché sur quelques décennies supplémentaires, mais il avait eu le temps de goûter aux saveurs de la vie, d'en éprouver les joies, les peines et les surprises...

- Et toi, tu vas bien ? demanda Angie tout à trac, le tirant soudain de sa réflexion.

Il la regarda avec attendrissement tandis qu'elle relevait la frange mutine qui tombait sur ses yeux bleus de husky.

Il sentit alors sa gorge se serrer et il fut envahi par l'émotion.

Bon sang, ce n'est pas le moment de flancher!

- Je dois te dire quelque chose, chérie... Imperceptiblement, le sourire d'Angie se voila, comme si elle pressentait déjà une mauvaise nouvelle.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- J'ai une tumeur dans le poumon.

- Quoi ? fit-elle incrédule.

- J'ai un cancer, Angie.

Bouleversée, elle laissa passer quelques secondes puis demanda d'une voix étranglée :

- Tu vas, tu vas... t'en sortir ?

- Non, chérie, il y a des métastases partout.

- Putain...

Abasourdie, elle se prit un moment la tête dans les mains avant de la relever. Une larme coulait le long de sa joue, mais elle n'avait pas renoncé à tout espoir.

- Mais... est-ce que tu as consulté des spécialistes ? Il y a de nouvelles techniques aujourd'hui pour soigner les cancers à petites cellules. Peut-être que...

- C'est trop tard... l'interrompit-il d'un ton sans réplique.

Elle essuya ses yeux avec la manche de son pull, mais rien n'y faisait : ses larmes coulaient toutes seules sans qu'elle puisse les arrêter.

- Et tu le sais depuis quand ?

- Deux mois.

- Mais... pourquoi tu ne m'as rien dit ?

- Pour te protéger, pour ne pas te faire de peine...

Elle s'énerva :

- Donc, depuis deux mois, chaque fois qu'on se parle au téléphone, tu me laisses déballer mes petits problèmes sans juger bon de me dire que tu as un cancer !

- Tu entrais en première année d'externat, Angie, c'était une période stressante pour toi et...

- Je te déteste ! Cria-t-elle en se levant de table. Il essaya de la retenir, mais elle le repoussa et quitta le restaurant en courant.

*

La pluie tombait à torrent lorsque Elliott sortit à son tour de l'établissement. Le ciel était bouché par une chape de nuages noirs et le tonnerre grondait. Le médecin regretta de n'avoir ni parapluie ni imperméable, car sa veste de lin fut trempée en moins de deux secondes. Très vite, il comprit qu'il allait avoir du mal à retrouver Angie. La circulation était bloquée, les taxis et les bus pris d'assaut.

Sa première intention fut de rejoindre le terminus des cable cars,  au croisement de Powell et de Market, mais il renonça très vite à cette idée : la pluie n'avait pas découragé les touristes qui se pressaient en masse à cet endroit pour voir les opérateurs faire tourner les voitures à bras d'homme. Il jugea l'attente interminable et remonta plutôt vers Union Square dans l'espoir d'attraper « en marche » l'un des funiculaires. Les deux premiers qui passèrent étaient tellement bondés qu'il ne tenta même pas sa chance. Par contre, il réussit à accrocher le troisième au moment où il abordait la partie la plus pentue de son trajet.

Il resta dans le tramway jusqu'au dernier arrêt : Fisherman's Wharf, l'ancien port de pêche de San Francisco, aujourd'hui colonisé par les restaurants à touristes et les magasins de souvenirs. Tremblant de froid, Elliott dépassa les stands de fruits de mer où des poissonniers pleins de bagout dépiautaient des crabes vivants avant de les plonger dans d'immenses marmites installées le long des trottoirs. La pluie avait redoublé d'intensité lorsqu'il arriva à hauteur de Ghirardeli Square. Il dépassa l'ancienne chocolaterie pour rejoindre Fort Mason.

Trempé jusqu'aux os, grelottant, il poursuivit son chemin à bonne allure. Le vent qui soufflait dans un bruit assourdissant se mêlait à la pluie pour lui fouetter le visage. Avec l'effort physique, les brûlures s'étaient ravivées dans ses poumons et au bas de son dos, mais elles ne l'empêcheraient pas de retrouver sa fille. Il savait où elle avait l'habitude de se rendre dans ses moments de tristesse.

Il finit par débarquer sur la plage de sable, entre Marina Green et l'ancien terrain militaire du Crissy Field. La mer était démontée et les vagues énormes projetaient leur écume sur plusieurs dizaines de mètres. Elliott plissa les yeux : le Golden Gâte avait presque disparu, dévoré par la brume et les nuages bas. La plage était déserte, tout entière recouverte d'un épais rideau de pluie. Il s'avança plus avant, en criant à tue-tête :

- Angie ! Angie !

D'abord, seul le vent lui répondit. Ses yeux s'embuèrent et il se sentit faible et vulnérable, presque à bout de forces.

Puis il la devina, sans trop savoir où elle était, jusqu'à ce qu'il entende :

- Papa !

Angie courait vers lui, transperçant les barrières élevées par l'averse.

- Ne meurs pas ! Le supplia-t-elle. Ne meurs pas !

Il la serra tout contre lui et ils restèrent longtemps dans les bras l'un de l'autre, trempés, exténués, brisés par le chagrin et l'émotion.

Tandis qu'il consolait sa fille, Elliott se jura de combattre la mort de toutes ses forces pour la faire reculer jusqu'aux dernières limites.

Puis, quand le moment fatidique arriverait, il s'en irait, l'esprit en paix, car il savait que quelque chose de lui subsisterait par-delà le néant.

Et il comprit que c'était peut-être aussi pour cela que les hommes faisaient des enfants.