Seras-tu là ?
Chapitre 13
Quatrième rencontre
Nous traversons le présent les yeux bandés. (...) Plus tard seulement, quand
est dénoué le bandeau et que nous examinons le passé, nous nous rendons
compte de ce que nous avons vécu et nous en comprenons le sens.
Milan Kundera
Key West, Floride, 1976
Deux heures du matin
Elliott a 30 ans
La tempête faisait rage sur Key West, privant d'électricité toutes les habitations de l'île. Elliott n'arrivait pas à trouver le sommeil. Sans réveiller Ilena profondément endormie à côté de lui, il alluma la lampe à pétrole et décida d'explorer la demeure d'Ernest Hemingway.
Sous le feu des éclairs, la maison semblait secouée par la pluie et le vent, à la manière d'un navire au milieu d'une tempête. Alors qu'Elliott empruntait l'escalier central, un puissant coup de tonnerre fit trembler toutes les vitres. Le jeune médecin tressaillit, songea une demi seconde à revenir sur ses pas, puis haussa les épaules.
N'empêche qu'il avait eu la trouille...
Une fois en haut, il avança sur le parquet grinçant, jusqu'au bureau du maître. Il ouvrit doucement la porte lorsque quelque chose lui sauta au visage en émettant un sifflement.
Un chat !
Il avait lu quelque part qu'Hemingway les adorait et qu'il en possédait une cinquantaine. Il porta la main à son visage : le félin lui avait envoyé un bon coup de griffes, lui lacérant la joue au passage.
Décidément, moi et les animaux...
Il fit quelques pas dans le bureau, découvrant avec émerveillement les objets personnels du grand écrivain : sa vieille machine à écrire qui l'avait suivi dans l'Espagne de la guerre civile, une céramique offerte par Picasso, une collection de stylos à plume, un masque africain menaçant, des dizaines de coupures de presse et de photos...
Une atmosphère magique régnait dans cette pièce. Il faut dire qu'entre parties de pêches et beuveries, le père Hemingway avait pris le temps d'écrire quelques chefs-d'œuvre à Key West dont L'Adieu aux armes et Les Neiges du Kilimandjaro.
Pas si mal, pensa Elliott, alors que la lumière revenait enfin.
Il souffla sur la flamme de sa lampe et s'approcha d'un vieux gramophone. Précautionneusement, il plaça le premier disque qui lui tomba sous la main et quelques secondes plus tard des notes de violon et de guitare s'élevèrent dans la pièce : Django Reinhardt et Stéphane Grappelli, le meilleur du jazz des années trente. Mais tout à coup, le disque dérailla et les ampoules grésillèrent avant que la pièce ne replonge dans l'obscurité.
C'est bien ma veine, pensa Elliott, pourquoi est-ce que j'ai éteint ma lampe ?
Il chercha à la rallumer, mais il avait laissé son briquet dans la chambre.
Dans le bureau, on ne distinguait plus grand-chose, hormis les traînées de pluie qui lacéraient les vitres. Le jeune médecin resta plusieurs minutes figé dans le noir, espérant que la lumière revienne d'un instant à l'autre.
Soudain, il sentit une présence suivie d'une respiration et d'un bruit métallique.
- Qui est là ? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
Pour toute réponse, la flamme d'un briquet jaillit quelques mètres devant lui. Il reconnut les yeux brillants de son double qui le regardaient dans la nuit.
- Tu veux des explications, p'tit gars ? Eh bien je vais te les donner...
*
Le vieux médecin enflamma la mèche de la lampe à pétrole avant de s'installer dans un fauteuil de cuir havane et de se tourner vers Elliott.
- Dites-moi ce qui va arriver à Ilena ! Cria ce dernier avec la fougue de la jeunesse.
- Assieds-toi et arrête de hurler.
Rongé par l'impatience, Elliott consentit de mauvaise grâce à prendre un siège de l'autre côté du bureau. Son interlocuteur fouilla dans la poche intérieure de sa veste pour se saisir d'une photographie.
- Elle s'appelle Angie, expliqua-t-il en lui tendant le cliché. Elle a vingt ans et c'est la personne à laquelle je tiens le plus au monde.
Elliott regarda attentivement la photo.
- Est-ce que sa mère...
- Non, sa mère n'est pas Ilena, le coupa le vieil homme en anticipant la question.
- Pourquoi ?
- Parce qu'à la naissance de ma fille, Ilena était morte depuis dix ans.
Elliott encaissa l'information sans ciller.
- Pourquoi est-ce que je vous croirais ?
- Parce que je n'ai aucune raison de te mentir. Le jeune médecin posa alors la question qui le tourmentait depuis la veille :
- En admettant que ce soit vrai, pourquoi dites-vous que c'est moi qui l'ai tuée ?
L'homme en face de lui marqua une pause comme pour bien peser chaque mot avant de confirmer :
- Tu l'as tuée parce que tu l'aimes mal.
- J'ai assez entendu de conneries comme ça ! S’emporta Elliott en se levant.
- Tu l'aimes comme si vous aviez la vie devant vous... Ce n'est pas comme ça qu'il faut aimer.
Brièvement, Elliott prit cet argument en considération avant de le rejeter. Mais le problème n'était pas là. Pour l'heure, il fallait qu'il obtienne le plus de renseignements possible, pas qu'il philosophe sur l'amour. Aussi recentra-t-il la conversation sur la seule chose qui l'intéressait vraiment :
- Comment Ilena est-elle censée mourir ?
- Elle va avoir un accident.
- Un accident ? Quel genre d'accident ? Et quand ?
- Ça ! Ne compte pas sur moi pour te le dire.
- Et pourquoi ?
- Parce que je ne veux pas que tu la sauves...
Pendant quelques secondes, Elliott resta muet, immobile devant le rideau de pluie qui tapissait la vitre. Il sentait que la discussion lui échappait et qu'il n'en saisissait plus la logique :
- Mais enfin, c'est l'occasion ou jamais... Vous avez trouvé un moyen pour remonter le temps et vous allez laisser crever la femme de votre vie ?
- Ne crois pas que ce soit de gaieté de cœur ! S’énerva le vieil homme en abattant son poing sur la table. Je ne pense qu'à ça depuis trente ans ! Si seulement je pouvais revenir en arrière, si seulement je pouvais la sauver, si seulement...
- Eh bien, arrêtez d'y penser. Faites-le !
- Non !
- Pourquoi pas ?
- Parce que si l'on sauve Ilena, tu feras ta vie avec elle.- Et alors ?
- Et alors, jamais tu ne concevras Angie... Elliott n'était pas sûr de comprendre :
- Où est le problème ? demanda-t-il en haussant les épaules, j'aurai d'autres enfants...
- D'autres enfants ? Mais je me fous de tes autres enfants. Moi, je ne veux pas perdre ma fille ! Je ne veux pas d'un monde où Angie n'existerait pas !
- Et moi, je ne laisserai pas mourir Ilena, répondit Elliott, déterminé.
Animés par la colère, les deux hommes s'étaient levés. Ils n'étaient plus à présent qu'à quelques centimètres l'un de l'autre, se faisant face, debout, prêts à tenter un ultime coup de bluff :
- Tu crois peut-être que tu mènes la danse parce que tu es plus jeune, mais sans moi, tu ne sauras jamais comment est morte Ilena et tu ne pourras rien faire pour la sauver.
- En tout cas, si Ilena meurt, ne comptez pas sur moi pour être le géniteur de votre Angie !
- Quand tu seras père, tu me comprendras Elliott : on n'abandonne pas son enfant, même pour sauver la femme qu'on aime...
Ils restèrent ainsi un long moment, les yeux dans les yeux, chacun campé sur ses positions. La complicité qui les avait unis lors de leur dernière rencontre avait fait place à l'affrontement.
La lutte d'un homme contre lui-même, à deux âges différents de sa vie. Chacun étant prêt à se battre jusqu'au bout : l'un pour sauver sa femme, l'autre pour ne pas perdre sa fille.
Alors que la discussion était dans l'impasse, le plus vieux des deux entrevit une issue :
- Jusqu'où es-tu prêt à aller pour sauver Ilena ?
- Aussi loin qu'il le faudra, répondit Elliott sans se démonter.- À quoi es-tu prêt à renoncer?
- À tout.
- Alors, j'ai peut-être une idée...
*
La pluie tombait toujours aussi fort.
Les deux hommes avaient fini par s'asseoir l'un à côté de l'autre sur le banc en noyer qui jouxtait le bureau. Derrière eux, à travers la fenêtre, on distinguait à intervalles réguliers la lumière du phare de Key West qui projetait leurs ombres sur le mur et le parquet.
- Tu veux sauver Ilena et c'est légitime, mais tu ne pourras le faire que si tu t'engages à respecter trois conditions...
- Trois conditions ?
- La première, c'est que tu ne parles à personne de ce qui nous arrive. Pas à Ilena bien sûr, mais pas même à Matt.
- Je fais confiance à Matt, protesta Elliott.
- Ce n'est pas une question de confiance, c'est une question de danger. Écoute, je suis persuadé que l'on fait une erreur, une terrible erreur en cherchant à aller contre le destin et qu'on aura à la payer très cher un jour ou l'autre. Moi, je suis prêt à prendre ce risque avec toi, à condition que tu n'impliques personne d'autre.
- Quelle est la deuxième condition ?
- Si nous arrivons à sauver Ilena, il faudra que tu la quittes...
- Que je la quitte ? demanda Elliott de plus en plus incrédule.
- Que tu la quittes et que tu ne la revoies plus jamais. Elle reste en vie, mais dans le déroulement de ton existence, tu devras agir comme si elle était morte.
Elliott resta pétrifié en se rendant brusquement compte de l'horreur de ce que cela impliquait. Il ouvrit la bouche, mais aucune parole n'en sortit.
- J'ai bien conscience de te demander quelque chose d'affreux, reconnut le vieux médecin.
- Et quelle est la troisième condition ? Réussit à articuler Elliott d'une voix blanche.
- Dans neuf ans, le 6 avril 1985, lors d'un congrès de chirurgie à Vérone, tu rencontreras une femme qui manifestera de l'intérêt pour toi. Tu répondras à ses avances et vous passerez un week-end ensemble au cours duquel notre fille sera conçue. C'est comme ça que tu devras agir, car c'est la seule façon de sauver à la fois Ilena et Angie.
À nouveau, des coups de tonnerre menaçants grondèrent dans le ciel.
Comme Elliott ne répondait rien, son double précisa :
- C'est le prix à payer pour vouloir changer le déroulement des choses. Mais tu es libre de refuser.
Le vieil homme se leva et boutonna son manteau comme s'il se préparait à sortir sous l'averse.
Elliott comprit alors qu'il n'avait pas d'autre choix que d'accepter ce pacte. En une fraction de seconde, les années heureuses qu'il venait de vivre avec Ilena défilèrent devant ses yeux. Dans le même temps, il comprit aussi que ce bonheur serait bientôt terminé et qu'il devait se préparer à vivre des années difficiles.
Alors que son double s'apprêtait à quitter la pièce, Elliott tendit la main pour le retenir.
- J'accepte ! Cria-t-il.
L'autre ne se retourna pas et répondit seulement :
- Je reviendrai bientôt.
... avant de refermer la porte derrière lui.