Seras-tu là ?
San Francisco, 25 décembre 1976
*
Elliott a 30 ans
20 h 23
Dévoré par l'anxiété, Elliott attendait qu'Ilena sorte du bloc opératoire. Comme il n'était pas de service, on n'avait pas voulu que ce soit lui qui l'opère. Et comme il avait pris cette saloperie d'héroïne, il n'avait pas insisté.
Le bilan médical était catastrophique : fractures des deux jambes et des deux pieds, luxation de la hanche et de l'épaule, traumatisme de la paroi thoracique... Le choc avait été si violent qu'il avait aussi brisé le bassin, provoquant des lésions aux organes dépendants. On redoutait des dommages au niveau des reins et de la rate, tandis qu'un saignement vaginal laissait suspecter une rupture de l'intestin ou de l'appareil urinaire.
Il ne tenait pas en place, faisait les cent pas avant de revenir se poster derrière les portes vitrées qui le séparaient de la salle d'opération. Il en avait déjà vu suffisamment pour ne pas se bercer d'illusions.
Lui-même intervenait souvent lors des polytraumas et il fallait être réaliste : à ce stade, les chances de mortalité étaient plus élevées que les chances de survie. Sans compter qu'un accident comme celui-là occasionnait souvent des lésions à la colonne vertébrale et à la moelle épinière. Le genre de blessures qui vous laissent volontiers paraplégique ou hémiplégique...
L'espace d'un instant, l'image d'une Ilena paralysée des quatre membres, se traînant dans un fauteuil roulant, traversa son esprit et se superposa à celle, aquatique, de la jeune femme qui hier encore plongeait et nageait aux côtés des dauphins.
Tout ça, c'était à cause de lui ! Avec son double, ils avaient cru sauver Ilena, mais ils n'avaient réussi qu'à retarder l'échéance de quelques heures. Au lieu de mourir noyée par une orque, elle se suicidait en se jetant d'un pont. La belle affaire !
Ils avaient tenté de défier le destin, mais le destin était le plus fort.
San Francisco, 25 décembre 2006
Elliott a 60 ans
22 h 59
La pluie s'abattait en cataractes sur l'hôpital Lenox.
Au troisième sous-sol du bâtiment, à la lumière d'un néon grésillant, Elliott épluchait des archives vieilles de trente ans à la recherche du dossier médical d’Ilena.
La salle était quadrillée d'étagères métalliques qui ployaient sous le poids des cartons. À une lointaine époque, tous ces documents avaient dû être classés selon un ordre bien précis, mais aujourd'hui la pièce entière n'était qu'un gigantesque foutoir. Les mois, les années, les services : tout était mélangé, désordonné, éparpillé.
Tout en ouvrant frénétiquement chaque carton et chaque dossier, Elliott essayait de donner un sens à ce qu'il avait vécu depuis trois mois. Au début, il avait cru naïvement qu'il pourrait changer le destin et le destin s'était rappelé à son bon souvenir. Car il fallait bien se rendre à l'évidence : le libre-arbitre, la capacité d'influer sur sa destinée, tout ça n'était qu'une illusion. La vérité, c'est que nos existences sont programmées et qu'il est vain de lutter contre. Certains événements sont imparables et l'heure de la mort en fait partie. Le futur ne se crée pas au fur et à mesure. Pour l'essentiel, la route est déjà tracée et il n'y a pas d'autre solution que de la suivre. Tout forme un bloc - le passé, le présent, le futur - qui répond au nom affreux de fatalité.
Mais si tout est déjà écrit, qui tient le stylo ? Une puissance supérieure ? Un Dieu? Mais pour nous mener où ?
Sachant très bien qu'il n'aurait jamais la réponse à cette question, il se concentra sur ses recherches et au bout d'une bonne heure finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait.
Le dossier d'admission d'Ilena n'avait pas disparu, mais les marques du temps avaient rendu son contenu presque illisible. Les caractères d'imprimerie étaient délavés et l'humidité avait collé certaines pages entre elles. Avec fébrilité, Elliott approcha les feuilles du tube de néon et parvint à déchiffrer l'essentiel du document.
Les blessures d’Ilena étaient encore plus atroces que ce qu'il avait imaginé, mais contrairement à ce qu'il avait lu dans le journal, Ilena n'était pas morte de multiples lésions internes, mais des suites d'une opération pour retirer en urgence un hématome au cerveau.
Il regarda le nom du médecin qui l'avait opérée : D r Mitchell.
Il se souvenait de lui : Roger Mitchell était un chirurgien compétent, mais...
Pourquoi n'ai-je pas réalisé l'intervention moi-même ?
Il s'étonna également de l'absence d'un rapport de scanner. D'après les indications, il arriva à reconstituer ce qui avait dû se passer. Aux alentours de quatre heures du matin, une infirmière avait signalé une inégalité pupillaire trahissant la présence d'un hématome. On avait opéré en urgence, mais sans succès.
L'hématome était profond et mal localisé, compliqué par la présence d'une plaie d'un sinus veineux, non prévisible sans scanner. Une opération très délicate réalisée chez une patiente en détresse respiratoire avec un Glasgow bas.
Même le meilleur chirurgien ne l'aurait pas sauvée.
Sauf peut-être en anticipant l'opération...
Une dernière information retint son attention : l'heure du décès, 04 h 26 du matin.
Il ne put s'empêcher de regarder sa montre. Il n'était pas encore minuit.
San Francisco, 26 décembre 1976
Elliott a 30 ans
00 h 23
- J'ai enlevé la rate et recousu une partie de l'intestin, expliqua le D r Roger Mitchell à son jeune collègue.
Pour la première fois, Elliott se retrouvait, avec angoisse, de l'autre côté : celui des patients et de leur famille.
- Les reins ? demanda-t-il.
- Ça peut aller. Par contre, je suis inquiet pour le système respiratoire : plusieurs côtes adjacentes sont fracturées au moins à deux endroits.
Elliott savait ce que ça signifiait. Un segment de la paroi thoracique n'était plus en continuité avec le thorax, augmentant les risques de pneumothorax, d'hémothorax et de détresse respiratoire.
- Des lésions rachidiennes ?
- Trop tôt pour le dire. Peut-être au niveau du rachis dorsal... Comme tu le sais, à ce niveau c'est la loi du tout ou rien : ça peut être bénin...
- ... comme ça peut aboutir à une paraplégie définitive, termina Elliott.
Mitchell fit une petite moue.
- Il faut attendre. Pour l'instant, on ne peut plus faire grand-chose.
- Tu ne l'emmènes pas au scan ?
- Pas ce soir, on a un problème avec le logiciel : le programme plante sans arrêt depuis ce matin.
- Bordel de merde ! Cria Elliott en abattant son poing contre la porte.
- Calme-toi. On l'a mise en surveillance serrée. Une infirmière passera tous les quarts d'heure. Et de toute façon...
Il allait dire quelque chose puis se ravisa.
- De toute façon ? demanda Elliott pour le forcer à terminer sa phrase.
- La seule chose que nous puissions faire à ce stade, c'est prier. Prier pour qu'on n'ait pas à la rouvrir trop tôt, parce que dans son état elle ne tiendra pas le coup.
*
San Francisco, 26 décembre 2006
Elliott a 60 ans
01 h 33
Elliott remonta à l'étage, serrant contre sa poitrine le vieux dossier médical d'Ilena. Même s'il n'opérait plus depuis deux mois, il restait administrateur de l'hôpital ce qui lui donnait le droit de conserver son bureau. L'éclairage s'alluma automatiquement dès qu'il poussa la porte. Il se planta immobile, debout face à la fenêtre, contemplant les trombes d'eau qui n'en finissaient pas de s'abattre sur la ville.
Puis il arpenta la pièce, l'esprit tourmenté, se demandant s'il pouvait encore faire quelque chose. Il parcourut une nouvelle fois le dossier médical d'Ilena avant de le reposer sur sa table de travail à côté d'un jeu d'échecs en marbre au design épuré. Pensif, il s'empara de deux pièces de l'échiquier : un fou de forme conique et une tour cylindrique.
Le cône et le cylindre...
Ça lui rappelait une fable qu'il avait étudiée pendant ses études.
Il posa le cône à plat sur le bureau et lui imprima une impulsion : le solide tournoya sur lui-même. Il imprima la même impulsion au cylindre : celui-ci roula sur la table et finit par se briser sur le sol.
Les deux pièces avaient subi le même choc, mais suivi des trajectoires différentes. Morale de l'histoire : les gens réagissent différemment au même coup du sort. Même si je n'échappe pas à mon destin, je reste maître de la façon d'y faire face.
Revigoré par cette idée, Elliott mit la main dans sa poche pour s'emparer du flacon de pilules.
Il avait vécu une journée éprouvante et elle était loin d'être terminée. Pourtant, il se sentait à présent étonnamment calme.
Car un homme n'est jamais aussi fort que lorsqu'il mène son dernier combat.