Seras-tu là ?
Chapitre 11
Troisième rencontre
« Hier encore, j'avais vingt ans, je caressais le temps... »
Charles Aznavour
« Yesterday, love was such an easy game to play »
John Lennon - Paul McCartney
1976
Elliott a 30 ans
La salle panoramique de l’Aquatic Café permettait aux visiteurs du parc de siroter un verre tout en ayant une vue imprenable sur le bassin aux orques qui s'étendait quelques mètres plus bas. Dans moins d'un quart d'heure, les baleines tueuses et leurs soigneurs commenceraient leur show, mélange de chorégraphie et de prouesses spectaculaires.
Assis à une table, Elliott regardait les gradins clairsemés se remplir peu à peu pour le dernier spectacle de la journée. Un serveur lui apporta la bouteille de Budweiser qu'il avait commandée. Il le remercia d'un petit signe de la main.
Le bar était baigné d'une douce pénombre. Près du comptoir, un duo formé par un guitariste et une chanteuse égrenait en version acoustique les tubes folks de Carole King, Neil Young, Simon and Garfunkel...
Bercé par les accords de guitare et encore tout au souvenir de son étreinte avec Ilena, Elliott ne remarqua pas l'homme qui venait de s'asseoir à la table d'à côté.
Il prit une gorgée de bière puis alluma machinalement une cigarette.- Alors, c'est toi qui m'as piqué mon briquet ! Comme pris en faute, il se tourna brusquement vers celui qui venait de l'interpeller. Assis sur la banquette en cuir jouxtant la sienne, l'homme - qu'il savait désormais être lui en plus vieux - le regardait avec une lueur amusée dans les yeux.
Elliott n'était pas surpris par cette nouvelle apparition à laquelle il s'était préparé et qui le confortait dans l'idée qu'il n'avait pas rêvé ce qui s'était passé.
- Je sais tout... dit-il d'une voix tremblante.
- Et qu'est-ce que tu sais ? demanda l'autre.
- Je sais que vous m'avez dit la vérité. Je sais que vous êtes... moi.
L'homme se leva de la banquette, enleva sa veste et vint s'asseoir en face de lui.
- Pas mal, l'idée du tatouage, concéda-t-il en remontant la manche de sa chemise jusqu'à l'endroit où s'étalaient les lettres.
- Je savais que vous apprécieriez.
Le serveur s'avança vers leur table et constata qu'il avait un nouveau client.
- Qu'est-ce que je vous sers, Monsieur ? demanda-t-il au plus vieux des deux hommes.
- La même chose, répondit son interlocuteur en désignant la bouteille de bière. Mon ami et moi avons souvent les mêmes goûts.
Les deux hommes ne purent réprimer un sourire et pour la première fois, dans la lumière tamisée de ce café, une étrange complicité sembla les rapprocher. Une bonne minute s'écoula sans que personne parlât. Chacun goûtait à sa façon la drôle d'intimité qui s'était installée entre eux. Sensation bizarre comme celle de retrouver un membre de sa famille perdu de vue depuis des années.
Enfin, Elliott ne put s'empêcher de s’exclamer :
- Putain, comment vous faites ça ?
- Le coup du voyage dans le temps ? Si ça peut te rassurer, ça m'étonne autant que toi.
- C'est dingue !
- Oui, approuva le vieux médecin, c'est dingue... Elliott tira une bouffée de la cigarette qu'il avait allumée. Dans sa tête, tout se bousculait.
- Et comment c'est, là-bas ?
- Tu veux dire en 2006 ?
- Oui...
- Qu'est-ce que tu veux savoir ?
Des questions, il en avait des tas : dix, vingt, cent, mille... A commencer par celle-ci :
- Comment va le monde ?
- Pas mieux que maintenant.
- La guerre froide...
- C'est fini depuis longtemps.
- Qui a gagné : les Russes ou nous ?
- Si c'était si simple...
- Il n'y a pas eu de troisième conflit mondial ? Pas de guerre nucléaire ?
- Non, mais on a d'autres problèmes : l'environnement, la mondialisation, le terrorisme et toutes les conséquences du 11 Septembre...
- Le 11 Septembre ?
- Oui, il s'est passé quelque chose, le 11 septembre 2001, au World Trade Center, à New York.
- Quoi ?
- Écoute, je ne sais pas si c'est une bonne chose que je te raconte tout ça... Trop avide d'avoir d'autres informations, Elliott ne laissa pas le silence s'installer :
- Et moi, comment je vais ?
- Tu fais ce que tu peux.
- Est-ce que je suis devenu un bon médecin ?
- Tu es déjà un bon médecin, Elliott.
- Non, ce que je veux dire c'est... : est-ce que je suis plus solide ? Est-ce que je me suis habitué à la mort de certains patients ? Est-ce que j'ai su prendre de la distance ?
- Non, on ne s'habitue pas à la mort des patients. Et c'est justement parce que tu as accepté de ne pas « mettre trop de distance » que tu es resté un bon médecin.
Pendant quelques secondes, Elliott fut déstabilisé jusqu'à être envahi par la chair de poule. Jamais il n'avait envisagé les choses sous cet angle.
Puis il sentit confusément que le temps était compté et qu'il n'aurait pas la possibilité de poser toutes les questions qui le taraudaient. Alors, il se recentra sur l'essentiel :
- J'ai des enfants ?
- Une fille.
- Ah... fit-il sans savoir s'il pouvait s'en réjouir. Je suis un bon père ?
- Je crois.
- Et Ilena ? Elle va bien ?
- Tu poses trop de questions.
- Facile à dire pour vous : vous avez toutes les réponses.
- Si seulement c'était le cas...
Il prit une gorgée de bière et, à son tour, sortit une Marlboro de sa poche.- Je vous rends votre briquet ? Proposa Elliott en approchant la flamme du Zippo de la cigarette du vieux médecin.
- Tu peux le garder. De toute façon, il sera à toi un jour ou l'autre...
Dans le fond de la salle, les deux musiciens avaient attaqué le Yesterday des Beatles. L'occasion pour Elliott de se renseigner sur quelque chose de plus léger :
- On écoute quelle musique dans le futur ?
- Rien de mieux que ça, assura son interlocuteur en battant la mesure avec son pied.
- Est-ce qu'ils se sont remis ensemble ?
- Les Beatles ? Non, jamais, et ça ne risque plus d'arriver : Lennon a été assassiné et Harrison est mort il y a deux ou trois ans.
- Et McCartney ?
- Lui, il est toujours vaillant.
Tout à coup, le silence se fit dans la pièce marquant le début du spectacle aquatique. D'un même mouvement, les deux hommes se tournèrent vers l'immense fosse aux orques tandis que les soigneurs faisaient leur entrée sous les applaudissements d'un public maintenant plus nombreux.
- C'est elle, n'est-ce pas ? C'est Ilena ? demanda le vieil homme en plissant les yeux.
- Oui, elle remplace l'un des soigneurs.
- Écoute, je ne peux pas rester très longtemps et dans quelques minutes, je vais sûrement « disparaître » à nouveau. Alors, ne le prends pas mal, mais pendant le temps qui me reste, je voudrais juste la voir elle.
Sans vraiment comprendre de quoi il retournait, Elliott regarda son double se lever et quitter le café pour rejoindre le haut des gradins.
Elliott a 60 ans Elliott descendit le long de la travée centrale pour rejoindre les premiers rangs. Le bassin était le plus grand jamais construit au monde et se divisait en trois sections, la piscine principale se prolongeant par deux bassins plus petits : un consacré aux soins et un autre réservé à l'apprentissage. La haute baie vitrée qui s'étendait sur plus de soixante mètres de long permettait de voir les six orques évoluer sous l'eau lors de la représentation.
En lui-même, le spectacle était impressionnant. Avec une grâce étonnante, les cétacés bougeaient leur masse de plusieurs tonnes, multipliant les sauts, les échouages et les éclaboussures. Mais Elliott, lui, n'avait d'yeux que pour Ilena qui orchestrait les figures sous l'eau, guidant les mastodontes le long des baies vitrées.
Après toutes ces années, le choc de la revoir était violent. Il la trouva incroyablement belle, presque irréelle, comme un ange rencontré dans les rêves. Depuis trente ans, il avait regardé des milliers de fois les rares photos qu'il avait d'elle. Mais les photos ne retranscrivaient pas cette beauté saisissante qui était la sienne.
Alors, sous le coup de l'émotion, tout ressurgit en vrac : le regret de ne pas l'avoir mieux aimée, de ne pas l'avoir mieux comprise, de n'avoir pas su la protéger. Puis, toujours, cette sensation d'impuissance et la rage de devoir s'incliner devant le temps qui file et qui détruit tout...
Elliott a 30 ans
Encore abasourdi par la scène qu'il venait de vivre, Elliott était resté assis à sa table, scotché à son siège, pendant que son double plus âgé regardait le spectacle, assis dans les gradins.
Loin d'étancher sa curiosité, tout ce qu'il venait d'apprendre n'avait fait que l'attiser.
Comme le vieil homme avait laissé sa veste accrochée sur le dossier de sa chaise, Elliott ne put s'empêcher de fouiller dans ses poches. Bizarrement, il ne se sentit ni honteux, ni coupable : à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Son exploration lui permit de mettre la main sur un portefeuille ainsi que sur deux petits boîtiers.
Le portefeuille ne lui apprit pas grand-chose de nouveau sauf qu'il y trouva la photo d'une jolie jeune fille de vingt ans.
Ma fille ? Se demanda-t-il sans parvenir à être ému.
Il chercha une ressemblance avec Ilena, mais n'en trouva aucune. Très perturbé, il remit la photo où il l'avait trouvée et se concentra sur les deux autres objets.
Le premier était un boîtier minuscule, noir et argenté, avec un petit écran et des boutons marqués de chiffres. Il lut le terme NOKIA au-dessus de l'écran, mais cela n'évoqua rien pour lui. Sans doute le nom de l'entreprise qui fabriquait cet appareil. Il le retourna dans tous les sens, incapable de comprendre à quoi cela pouvait servir jusqu'à ce que le boîtier se mette justement à sonner. Surpris, il posa l'appareil devant lui sans savoir comment l'arrêter.
À mesure que la sonnerie s'amplifiait, tout ce que le café comptait de clients se retourna dans sa direction, lui jetant des regards où la surprise se mêlait à la désapprobation. Soudain, dans un éclair de lucidité, il comprit qu'il avait devant lui un téléphone et, même si ce coup de fil ne lui était pas destiné, il appuya logiquement sur le bouton vert pour décrocher.
- Allô ? dit-il en portant à son oreille le minuscule combiné.
- Oh ! T'en mets du temps à répondre !
Cette voix qui l'engueulait et qui semblait venir de très loin, c'était celle de...
- Matt ! ! C'est toi Matt ?
- Ben, ouais.
- Mais, tu es où, là ?
- Au domaine, où tu veux que je sois ? Il faut bien que quelqu'un travaille pour faire tourner l'exploitation.
- L'exploitation ? Tu veux dire notre exploitation viticole ? On l'a déjà achetée ?
- Euh... Ça fait trente ans qu'on l'a achetée mon vieux. Dis donc, ça n'a pas l'air d'aller mieux, toi, hein ?
- Matt ?
- Ouais ?
- Tu as quel âge, là ?
- Ça va, je le sais que j'ai plus vingt ans. Tu vas pas me le répéter tous les jours !
- Dis-moi ton âge, pour voir.
- Le même que le tien, mon grand : soixante berges...
Elliott marqua une pause, le temps de reprendre ses esprits.
- Tu ne devineras jamais ce qui m'arrive...
- Avec toi, je m'attends à tout. Au fait, tu es où, toi ?
- En 1976 et... j'ai trente ans.
- C'est ça... Bon, je te laisse. J'ai des problèmes au boulot, moi. Pour ton information, les caisses de vin pour la France ne pourront pas partir à temps : toujours leurs foutues grèves, maugréa-t-il en raccrochant.
Elliott ne put s'empêcher de sourire, à la fois touché et éberlué par cette conversation surréaliste. Mais il n'était pas au bout de ses surprises. En s'emparant de l'autre appareil, il remarqua qu'il était entouré d'un fil en plastique. Il le déroula et aperçut deux petites capsules qui pendaient à son extrémité. Les indications right et left, le mirent sur la piste :
Un casque ?
Il enfonça les deux écouteurs dans ses oreilles avant de considérer l'appareil plus avant. Le boîtier, à peine plus épais qu'une pièce de monnaie, incorporait un écran en couleur ainsi qu'une sorte de molette au centre. Il le retourna pour y découvrir l'indication :
iPod
Désignée ! by Apple in California - Made in China
Il fit jouer la molette tandis que sur l'écran défilaient des noms étranges dont il n'avait jamais entendu parler : U2, R.E.M., Coldplay, Radio-head...
Enfin, il trouva quelque chose qu'il connaissait : The Rolling Stones.
Il eut un sourire de satisfaction. Ici, il était en terrain connu. Confiant, il monta le volume au maximum avant d'appuyer sur le bouton play...
Les premiers accords de guitare de Satisfaction lui déchirèrent les oreilles, comme si un Boeing lui traversait le cerveau.
Il poussa un hurlement, lâcha l'appareil et retira le casque de ses oreilles. Secoué, il remit précipitamment portefeuille, téléphone et baladeur mp3 dans les poches de la veste desquelles ils n'auraient jamais dû sortir.
Décidément, le futur s'annonçait compliqué...
*
Elliott a 60 ans
Le spectacle touchait à sa fin. Au milieu du bassin, deux orques énormes, lancées comme des fusées, fendaient l'eau à une vitesse stupéfiante. Arrivées au bout de la piscine, elles firent un demi-tour coordonné suivi d'un saut avant de retomber à plat dans un énorme Splash, jaillissement d'eau et d'écume qui arrosa les spectateurs assis aux premiers rangs.
Elliott reçut un peu d'eau de mer sur le visage mais, toujours hypnotisé par Ilena, il n'y prêta pas attention.
Pour terminer en beauté, la jeune femme grimpa au sommet du portique qui dominait le bassin et coinça un poisson entre ses dents. Pendant de longues secondes, tout le public retint son souffle jusqu'à ce qu'Anouchka, l'orque dominatrice du bassin, dresse sa masse énorme hors de l'eau pour s'emparer délicatement du poisson.
Sous un tonnerre d'applaudissements, Ilena salua le public. Alors qu'elle parcourait l'assistance, son regard croisa fugacement celui du vieil homme et elle se troubla.
Cette ressemblance...
Spontanément, elle laissa parler son cœur et lui adressa un sourire radieux, plein de confiance et de chaleur. Pendant un moment, le temps fut suspendu. Elliott se perdit dans ce sourire et sut que c'est ce souvenir qu'il emporterait avec lui.
Voilà, il avait eu ce qu'il avait demandé au vieux Cambodgien : revoir avant de mourir la seule femme qu'il ait jamais aimée. Son souhait venait d'être exaucé et il devait s'en contenter.
Il sentit alors un flux de sang palpiter dans sa gorge puis un goût métallique lui envahit la bouche. Brutalement, le souffle lui manqua et il fut saisi par le tremblement qui annonçait le retour à son époque. Sans attendre, il quitta les gradins pour rejoindre le café.
En arrivant devant la table de son double, il eut juste le temps de le prévenir.
- Cette fois, je m'en vais pour de bon, Elliott. Oublie tout ce que je t'ai dit et tout ce que tu as vu. Continue à vivre ta vie, comme si tu ne m'avais jamais rencontré.
- Vous n'allez plus revenir ?
- Non, c'était la dernière fois.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il faut que ta vie reprenne son cours normal. Et parce que j'ai eu ce que j'étais venu chercher.
Il tremblait de plus en plus, mais il avait bien conscience qu'il ne pouvait pas s'évaporer comme ça au milieu de la salle. Elliott l'aida à remettre sa veste et le suivit jusqu'aux toilettes.
- Qu'est-ce que vous étiez venu chercher ?
- Je voulais revoir Ilena, c'est tout.
- Pourquoi ?
- Tu m'emmerdes avec tes questions !
Mais le jeune médecin n'était pas décidé à abandonner. Il avait agrippé ses mains autour du col du vieil homme comme pour l'empêcher de le quitter trop tôt.
- Pourquoi vouliez-vous revoir Ilena ? Cria-t-il en le plaquant contre le mur des toilettes.
- Parce qu'elle va mourir, avoua-t-il contraint.
- Comment ça, elle va mourir ? Quand ?
- Bientôt.
- Elle a vingt-neuf ans. On ne meurt pas à vingt-neuf ans !
- Arrête ces conneries ! Tu es médecin, tu sais bien que ça peut arriver n'importe quand.
- Mais pourquoi est-elle morte aussi jeune ? Des larmes plein les yeux, l'autre ne répondit rien. Puis, juste avant de disparaître, il eut cette phrase insoutenable :
- Parce que tu l'as tuée...
12
Nous sommes tous à la recherche de cette personne unique qui nous
apportera ce qui manque dans notre vie. Et si on ne parvient pas à la trouver on n 'a plus qu 'à prier pour que ce soit elle qui nous trouve...
Desperate Housewives
Floride, 1976
Elliott a 30 ans
Ils avaient pris la route au lever du jour.
Le vent soufflait fort en direction du sud, offrant un ciel dégagé et emportant avec lui les premières feuilles de l'automne. Au volant de la Thunderbird, Elliott filait vers Miami pendant qu'Ilena terminait sa nuit sur le siège passager.
La jeune femme s'était débrouillée pour obtenir deux jours de congé et ils avaient décidé de s'offrir un week-end prolongé à Key West où vivait l'oncle paternel d’Ilena. C'était une escapade qu'ils s'étaient promis de faire depuis des années, mais qu'ils avaient sans cesse reportée. On croit toujours avoir le temps...
Pour la dixième fois en cinq minutes, Elliott tourna la tête, s'assurant que rien ne troublait le sommeil de son amie. Il la regarda comme si elle était un objet fragile et précieux sur lequel il devait veiller. La respiration régulière et paisible de la jeune femme contrastait avec l'agitation qui sourdait à l'intérieur de lui.
Il aurait dû profiter pleinement de ses vacances et de cette complicité retrouvée avec celle qu'il aimait. Pourtant, son esprit était ailleurs, totalement absorbé par ce que lui avait révélé son double. Dans sa tête résonnaient encore certaines de ses paroles aux accents menaçants : « Ilena va mourir bientôt »... « parce que tu l'as tuée ». Tout cela paraissait absurde, mais pour l'instant, il devait malheureusement admettre que tout ce que lui avait raconté l'autre avait fini par se révéler exact.
Il y avait réfléchi toute la nuit et une chose l'avait intrigué : si Ilena devait mourir, pourquoi son voyageur du temps ne lui avait-il pas fourni davantage de renseignements pour lui permettre de la sauver ? Et surtout, pourquoi avait-il affirmé que c'était la dernière fois qu'il revenait le voir ?
- C'est la route qu'il faut regarder, pas moi ! L’avertit Ilena en ouvrant les yeux et en s'étirant.
- Le problème, c'est que tu es plus belle que la route...
Alors qu'elle se penchait vers lui pour l'embrasser, il eut soudain la tentation de tout lui raconter : voilà, j'ai rencontré quelqu'un qui vient du futur et qui m'a dit que tu allais mourir bientôt. Et tiens-toi bien : ce quelqu'un c'est moi dans trente ans.
Il ouvrit la bouche mais aucune parole n'en sortit. Il ne pouvait pas lui raconter une chose pareille, tout simplement parce que ça n'avait pas de sens. On peut demander à un ami ou à celle qu'on aime de croire à l'incroyable, à condition que l'incroyable reste dans certaines limites. Mais dans le cas présent, les limites étaient dépassées. Pas plus que Matt, Ilena ne pourrait être son alliée dans le combat qu'il allait devoir mener tout seul et il ne s'en crut pas capable. Il se sentait écrasé par le poids de ce qui lui arrivait et il douta à nouveau de sa santé mentale.
Mais cette période d'abattement ne dura pas. Bien sûr qu'il avait un allié : ... son double ! Il fallait juste qu'il trouve un moyen de le forcer à revenir pour lui donner un coup de main. La dernière fois, il avait eu cette idée du tatouage pour envoyer un message par-delà le temps. Cette fois, il fallait qu'il trouve autre chose.
Mais quoi ?
*
San Francisco, 2006
Elliott a 60 ans
Après deux longues journées de pluie, le soleil avait refait son apparition sur San Francisco.
Elliott et sa fille avaient décidé de passer la journée ensemble. Après avoir loué des vélos, ils traversèrent le Golden Gâte et flânèrent toute la matinée dans la campagne du Marin County. Pas une fois ils n'évoquèrent la maladie. Ils vivaient désormais chaque minute dans un sentiment d'urgence, déterminés à profiter pleinement de cette saloperie de vie qui vous fait prendre conscience de sa valeur juste au moment où il faut la quitter.
A midi, ils s'arrêtèrent à Sausalito et déployèrent une couverture sur la plage pour pique-niquer face à la mer. Ils parlèrent peu, chacun se contentant de la présence de l'autre. Plus rien n'avait d'importance, seul comptait le fait d'être ensemble.
Après le repas, ils reprirent leur route en longeant la côte pour arriver dans la petite ville de Tiburon où ils firent une halte devant un stand de location de scooters des mers. Angie mourait d'envie d'essayer sans avoir vraiment le courage de franchir le pas. Comme lorsqu'elle était petite, la jeune femme eut besoin des encouragements de son père pour réussir à vaincre ses peurs.
Alors qu'il regardait sa fille enfourcher l'un des engins et s'éloigner prudemment du rivage, Elliott repensa à ce qu'il avait vécu la veille.
Grâce à la troisième pilule, il avait pu revoir Ilena, quelques semaines avant qu'elle ne meure... Jusque-là, tout paraissait simple. Il revenait dans le passé, il revoyait Ilena et tout allait bien, mais ce nouveau voyage dans le temps, bien loin de l'apaiser, l'avait bouleversé, ravivant les anciennes blessures, la culpabilité et les regrets. Surtout, il s'en voulait d'avoir trop parlé et redoutait à présent les conséquences de ses paroles. Jamais il n'aurait dû prévenir son double de la mort d'Ilena ! Et jamais il ne devrait céder à la tentation de revenir en arrière pour modifier le cours des choses. Et pourtant, cette tentation était grande. S'il prenait une seule pilule de plus, il pourrait sauver Ilena de la mort.
Sauf qu'on ne change pas impunément le passé. De ça, il en était certain. Jusqu'à présent il avait réussi à limiter les dégâts en se comportant comme un simple spectateur venu du futur, mais s'il commençait à vouloir interférer dans le déroulement de sa vie passée, les choses risquaient de se compliquer. Aujourd'hui, tout le monde connaît l'effet papillon et la théorie du chaos : par le jeu des réactions en chaîne, un événement insignifiant peut entraîner une catastrophe à grande échelle ; le simple battement d'ailes d'un papillon au Japon provoquant une tempête en Floride...
Il lui restait sept pilules, mais il se fit la promesse de ne pas les utiliser.
Car si Ilena ne mourait pas, le Elliott de 1976 allait faire sa vie avec elle. Ils achèteraient une maison, auraient sans doute des enfants, mais Elliott ne rencontrerait jamais la mère d'Angie, ce qui revenait tout simplement à sacrifier la vie de sa fille.
Il avait beau tourner le problème dans tous les sens, il en arrivait toujours à la même conclusion : sauver Ilena revenait à condamner Angie.
Et il était hors de question qu'il prenne ce risque.
*
Floride, 1976
Elliott a 30 ans
Le soleil était haut dans le ciel lorsqu'ils empruntèrent l'Overseas Highway, la célèbre « autoroute au-dessus de la mer » qui prolongeait la pointe Sud de la Floride vers Cuba.
L'endroit gardait une impression de bout du monde. Sur plus de deux cents kilomètres s'étendait un chapelet d'îles et d'îlots baignant dans une eau turquoise qui rappelait celle des lagons polynésiens. Elliott et Ilena étaient aux anges, époustouflés par les pélicans qui volaient à leur hauteur et grisés par cette impression de naviguer en pleine mer au volant de leur voiture.
Droite comme un « i », la route survolait des eaux d'une clarté cristalline, sautant d'île en île par des dizaines de ponts construits sur pilotis. Ils avaient baissé la capote de la Thunderbird et trouvé une station de radio qui diffusait du bon vieux rock. Ils roulaient à bonne allure, enivrés par la vitesse et les paysages de rêve qu'ils traversaient.
En arrivant à Key Largo, ils firent une halte dans une baraque de pêcheurs transformée en restaurant. Entourés par les récifs de coraux, ils se régalèrent de beignets de crabes, de conques et de crevettes.
Ils allaient reprendre la route lorsque Elliott s'arrêta au bureau de poste du coin :
- Je vais téléphoner à Matt pour lui rappeler de nourrir mon chien.
- Ok, Handsome, en t'attendant, je vais acheter de la crème solaire.
Elliott entra dans le bâtiment décoré de cartes maritimes, de filets de pêche et de maquettes de bateaux. Il y avait réfléchi toute la matinée et il pensait avoir trouvé un nouveau moyen d'expédier un message dans le futur ! Au guichet, il annonça son intention d'envoyer deux télégrammes à San Francisco.
Le premier débutait comme ça :
Matt, Merci pour tout, mais j'ai encore besoin de ton aide. S'il te plaît, ne cherche pas à comprendre le sens de ce que je vais te demander.
Un jour, je t'expliquerai tout. En attendant fais-moi confiance.
San Francisco, 1976
Matt a 30 ans
Un soleil doré de fin de journée perçait à travers les rideaux de lin. Sa guitare à la main, Matt jouait pour Tiffany une ballade de sa composition : quelques accords « empruntés » à Elton John et des paroles qu'il modifiait en incorporant le prénom de sa conquête du moment pour personnaliser la chanson.
- Ça marche encore, ces trucs-là ? demanda Tiffany, pas dupe.
Allongée nonchalamment sur le canapé, elle le regardait, amusée, tout en sirotant un cocktail.
Matt posa sa guitare et s'avança vers elle en souriant.
- Ce n'est pas très glorieux, je l'admets.
Elle reprit une gorgée d'alcool et lui rendit son sourire.
Même dans ses mea-culpa, ce type joue à fond de son charme, constata-t-elle en se redressant. Et le pire... c'est que ça marche.
Elle était arrivée à une période de sa vie où elle n'attendait plus rien des hommes, même si ça ne l'empêchait pas de continuer à les aimer.
Matt s'assit à côté d'elle, hypnotisé par la perfection de ses jambes et par son décolleté ravageur.
Non seulement cette fille a un corps de rêve, mais en plus, sous ses airs de ravissante idiote, elle ne manque pas d'esprit.
Il chassa cette dernière pensée, comme si cette dimension intellectuelle avait quelque chose d'effrayant. Matt craignait toujours de ne pas être à la hauteur sur ce plan-là. Il n'avait pas fait d'études supérieures et il était complexé par son manque de culture, même s'il était trop fier pour le reconnaître.
Il se pencha vers Tiffany et embrassa ses lèvres.
Bon, mon petit Matt, ne te disperse pas. Concentre-toi sur une seule chose : le sexe.
Il s'était décarcassé pour convaincre Tiffany de lui laisser une seconde chance. Ça n'avait pas été facile, mais enfin il touchait au but. Sans se presser, il fit durer ce moment délicieux, posant sa main sur la cuisse de la jeune femme et remontant lentement vers son...
- IL Y A QUELQU'UN ?
Matt se leva d'un bond. Décidément, il n'arriverait jamais à...
- C'est le télégraphiste ! Cria une voix derrière la porte. J'ai deux messages pour Matt Delluca.
Alors que Tiffany rajustait sa robe, Matt ouvrit la porte en maugréant, récupéra ses missives et donna un pourboire à l'employé.
- Les courriers sont numérotés, annonça ce dernier. Il faut les lire dans l'ordre.
Matt décacheta fébrilement la première enveloppe. Dans son esprit, les télégrammes étaient associés à des mauvaises nouvelles : décès, maladie, accident...
Il déplia la feuille pour y lire quelques lignes dactylographiées sur de petites bandes de papier bleu.
C'était un message d'Elliott, assez long et emberlificoté dont deux phrases retinrent son attention : « Fais-moi confiance » puis plus loin, « Va chez moi le plus vite possible. »
-Je suis désolé, mais je vais devoir partir, annonça-t-il à Tiffany.
Comme si elle s'était attendue à cette possibilité, la jeune femme se leva du canapé, ramassa ses escarpins et se planta devant Matt.- Si tu passes cette porte, tu as bien conscience que tu ne coucheras jamais avec moi...
Il la regarda avec intensité. Le soleil qui jetait ses derniers rayons rendait sa robe transparente et ne laissait rien ignorer de ses courbes ensorceleuses.
- C'est une urgence, expliqua-t-il.
- Et moi, je ne suis pas une urgence ? répliqua-t-elle du tac au tac.
À son tour, elle planta son regard dans le sien et devina que sous ses airs de play-boy, ce type était plus profond qu'il n'y paraissait. Elle aurait bien voulu le retenir, mais pas question de céder une deuxième fois.
- Tu le regretteras toute ta vie, annonça-t-elle en défaisant négligemment un bouton de sa robe.
- Ça, j'en suis certain, admit Matt.
- Alors, tant pis pour toi.
Elle récupéra ses cliques et ses claques avant de quitter la maison.
- Pauvre type ! Lança-t-elle en poussant la porte.
*
Floride, 1976
Elliott a 30 ans
Elliott et Ilena atteignirent Key West au moment où le soleil embrasait l'horizon. Ils étaient arrivés au terme de leur voyage : le point le plus au sud des États-Unis, là où commence et finit l'Amérique...
Avec ses rues étroites, ses jardins tropicaux et ses maisons coloniales, l'endroit avait quelque chose d'intemporel. Ils garèrent la Thunderbird sur le bord de mer et firent quelques pas sur la plage au milieu des hérons et des pélicans avant de rejoindre un petit café où les anciens avaient l'habitude de se réunir pour refaire le monde sous les patios. Ils avaient rendez-vous avec Roberto Cruz, l'oncle d'Ilena, un vieil habitant de l'île qui avait été l'homme à tout faire d'Hemingway lorsque le grand écrivain avait séjourné à Key West, dans les années trente. Depuis, la municipalité avait racheté la maison pour en faire un musée et Roberto faisait office de gardien. Vêtu d'une chemise hawaïenne et arborant une barbe grisonnante, celui-ci cultivait une ressemblance avec le célèbre écrivain. Il habitait une petite dépendance juste à côté de la maison du maître et insista pour qu'Elliott et Ilena logent chez lui plutôt qu'à l'hôtel. Les deux jeunes gens acceptèrent et le suivirent jusqu'à leur destination.
- Bienvenue chez Hemingway ! dit-il en ouvrant une grille en fer forgé qui débouchait sur une belle villa de style colonial espagnol.
Alors qu'il pénétrait dans le jardin, Elliott se demanda si Matt avait reçu son télégramme.
*
San Francisco, 1976
Matt a 30 ans
- Salut Rastaquouère ! Lança Matt en ouvrant la porte de la maison d'Elliott.
Le petit labrador accourut en jappant, ravi de cette compagnie. Matt lui gratta la tête et l'entraîna dans le jardin après avoir rempli sa gamelle. La tête ailleurs, il resta plusieurs minutes appuyé contre un tronc d'arbre, lisant et relisant le télégramme envoyé par son ami.
Matt était inquiet. Depuis plusieurs jours, le comportement et les propos d'Elliott lui semblaient dépourvus de toute logique et il s'en voulait de ne pas avoir réussi à le débarrasser de ses fantasmes. Il avait cru qu'il suffirait de le flanquer dans un avion pour lui remettre les pieds sur terre, mais ça n'avait pas suffi. Dès le départ, cette histoire de « voyageur du temps » ne lui avait rien laissé augurer de bon. Plus les jours passaient, plus un mauvais pressentiment le poussait à croire que quelque chose de grave allait arriver à son ami.
Malgré son scepticisme, le jeune Français exécuta à la lettre les instructions contenues dans le télégramme. Elliott était peut-être en train de perdre la boule, mais Matt avait décidé de rester loyal envers son ami qui était sa seule famille, son unique point d'équilibre. Matt était un enfant de l'Assistance qui avait passé son enfance et son adolescence dans la région parisienne, trimballé de famille en famille. A quinze ans, il avait quitté l'école sans bagage, enchaînant des petits boulots sans perspective et des coups pas très nets. Plusieurs fois, il s'était retrouvé pris au milieu de bagarres qui avaient mal tourné et il avait fini sa nuit au commissariat. Alors qu'il commençait à être « connu des services de police » il avait décidé de quitter la France pour tenter sa chance en Amérique. N'ayant rien à perdre, il avait vendu tout ce qu'il possédait pour se payer un aller simple vers le Nouveau Monde. À sa place, beaucoup auraient déchanté depuis longtemps, mais il était débrouillard et doué pour les rapports humains. A New York d'abord puis en Californie, il s'était tout de suite senti à l'aise dans cette société ouverte qui attachait peu d'importance aux diplômes ou à l'origine sociale.
Comme mentionné sur le télégramme, Matt trouva dans la bibliothèque un volumineux atlas. Un ouvrage déjà ancien mais toujours magnifique avec ses illustrations soignées protégées par du papier de soie. Entre les pages 66 et 67, il glissa - sans l'avoir ouvert - le second télégramme avant de remettre le livre à sa place sur les rayonnages.
Il se rendit ensuite dans le garage, fouilla dans la boîte à outils pour mettre la main sur un vieux fer à souder qu'il remonta avec lui dans la maison. Il brancha l'appareil dans le bureau d'Elliott, le laissa chauffer un moment avant de s'en saisir avec précaution et d'approcher la pointe rougeoyante de la table de travail en bois massif.
San Francisco, 2006
Elliott a 60 ans
La nuit était tombée depuis longtemps lorsque Elliott regagna la marina. Il venait de l'aéroport où Angie avait pris le dernier vol pour New York. En poussant la porte de sa villa, il ressentit un sentiment d'accablement et de solitude extrêmes. L'esprit ailleurs, il s'avança devant la baie vitrée de son bureau, regardant sans les voir les lumières du port qui brillaient dans la nuit. La maison était comme lui : triste et glacée. Tremblant de froid, il se frictionna le haut des bras pour se réchauffer. Alors qu'il se dirigeait vers le radiateur, il marqua un temps d'arrêt. Sur la table de son bureau, s'étalait une inscription grossièrement pyrogravée :
GRAND ATLAS PAGE 66
II se rapprocha, éberlué. Cet horrible graffiti n'était pas là ce matin. Pourtant, il paraissait déjà patiné par le temps.
Mais qui s'est amusé à...?
Il ne fut pas long à répondre à cette question. Après le coup du tatouage, voilà que l'autre petit con essayait de lui envoyer un nouveau message. Restait à en comprendre la signification.
Grand atlas ? Il mit un moment à saisir la référence. Le seul atlas qu'il ait jamais possédé était un cadeau offert par sa mère quelques jours seulement avant son suicide. Il avait pieusement conservé ce livre dans sa bibliothèque mais il ne l'avait jamais ouvert. Il s'avança vers les rayonnages et grimpa sur une chaise pour mettre la main sur l'ouvrage recherché.
Page 66 ?
Il tourna les pages avec précipitation. Se pourrait-il qu'au bout de tant d'années... Une enveloppe bleu pâle tomba sur le parquet. Un télégramme ?
Il n'en avait plus vu depuis des siècles.
Il le ramassa et, sans même l'examiner, déchira fébrilement les deux bords selon les pointillés.
À l'intérieur, quelques lignes dactylographiées qui avaient traversé le temps et attendu trente ans que quelqu'un pose les yeux sur elles :
Alors, surpris ?
Vous vous croyez tout-puissant, n'est-ce pas ? Parce que vous avez trouvé un moyen de faire des allers-retours dans le passé, vous vous croyez autorisé à foutre l'angoisse dans la vie des autres et à repartir sans demander votre reste ? Mais ça ne marche pas comme ça, mon vieux...
Car si on y réfléchit bien, vous avez peut-être la connaissance de mon futur, mais c'est moi qui contrôle votre passé. Vous ne pouvez rien contre moi alors que ce sont les conséquences de mes actes qui influent sur votre vie.
À présent, j'ai renversé les rôles et c'est moi qui mène le jeu.
Je veux des explications et je les veux maintenant.
Je vous attends.
Ce soir.
Terrifié par ce qu'il venait de lire, Elliott posa le télégramme sur son bureau. Il avait ouvert la boîte de Pandore et ses pires craintes se réalisaient... Il prit quelques secondes pour réfléchir à la situation, puis, résigné, il s'empara du flacon de pilules qu'il gardait toujours avec lui et se fit violence pour en avaler une.
Dehors, il y eut un éclair et le tonnerre gronda. Par un jeu de miroirs, la vitre du salon lui renvoya le regard de celui qui était désormais son pire ennemi : lui-même.