Seras-tu là ?

Guillaume Musso · Chapitre 4 sur 26

Pages du PDF

Seras-tu là ?

Chapitre 2

L'avenir m'intéresse : c'est là que j'ai l'intention de passer mes prochaines

années.

Woody Allen

San Francisco

Septembre 2006

Elliott a 60 ans

Elliott ouvrit les yeux brusquement. Il était couché en travers de son lit. Son cœur battait à tout rompre et son corps était trempé de sueur.

Saleté de cauchemar !

Lui qui ne se souvenait jamais de ses rêves, il venait d'en faire un particulièrement étrange : il errait dans l'aéroport de San Francisco, lorsqu'il était tombé sur... un double de lui-même. Mais un double plus jeune qui paraissait aussi surpris que lui de le voir. Tout avait semblé si réel, si déconcertant, comme s'il avait vraiment été projeté trente ans en arrière.

Elliott appuya sur le bouton qui commandait l'ouverture des stores avant de jeter un coup d'œil inquiet au flacon posé sur sa table de chevet qui contenait des petites pilules dorées. Il ouvrit le récipient : il en restait neuf. La veille, avant de s'endormir, il en avait avalé une par curiosité. Était-elle à l'origine de son mystérieux songe ? Le vieux Cambodgien qui lui avait donné le flacon était resté évasif sur les effets du médicament, même s'il lui avait solennellement recommandé de ne « jamais le détourner de son usage ».

Elliott se mit debout péniblement et avança vers la baie vitrée qui ouvrait sur la marina. D'ici, il avait une vue imprenable sur l'océan, l'île d'Alcatraz et le Golden Gâte. Le soleil levant projetait sur la ville une lumière grenat qui changeait de nuance à chaque minute. Au large, voiliers et ferries croisaient au son des cornes de brume et malgré l'heure matinale quelques joggers remontaient déjà le long de Marina Green, la vaste pelouse qui bordait le front de mer.

La vue de ces éléments familiers l'apaisa quelque peu. Cette nuit agitée serait vite oubliée, c'était certain. À peine venait-il de s'en persuader que la vitre lui renvoya une image troublante : une auréole sombre s'étalait sur la veste de son pyjama. Il baissa les yeux pour observer la tache plus attentivement.

Du sang ?

Son rythme cardiaque s'accéléra, mais cela ne dura pas. Il avait dû saigner du nez pendant la nuit et il avait transposé cet incident dans son rêve. C'était un processus classique, inutile de s'affoler.

À moitié rassuré, il passa dans la salle de bains pour prendre une douche avant de partir travailler. II régla le jet et resta un moment immobile, perdu dans ses pensées, pendant que la pièce se remplissait de buée. Quelque chose le troublait encore. Mais quoi ? Il commençait à se déshabiller lorsqu'une intuition soudaine l'amena à fouiller la poche de son pyjama. Elle contenait une serviette en papier tachée de sang. Derrière les traînées d'hémoglobine, on pouvait distinguer le dessin du plus célèbre pont de la ville, surmonté de l'inscription : Golden Gâte Café - Aéroport de San Francisco.

De nouveau, son cœur s'emballa et il lui fut cette fois plus difficile de retrouver son calme.

*

Était-ce sa maladie qui lui faisait perdre la tête ?

Quelques mois plus tôt, au détour d'une fibroscopie, il avait appris qu'il souffrait d'un cancer du poumon. À vrai dire, ça ne l'avait guère surpris : on ne fume pas impunément plus d'un paquet par jour pendant quarante ans. Les dangers, il les avait toujours connus et il les avait acceptés. C'était comme ça, c'était le risque de vivre. Il n'avait jamais cherché à avoir une vie aseptisée ni à se protéger coûte que coûte des heurts de l'existence. D'une certaine façon, il croyait au destin : les choses arrivent lorsqu'elles doivent arriver. Et l'homme se doit de les endurer.

Objectivement, c'était un sale cancer : l'une des formes qui évoluaient le plus vite et qui se soignaient le moins bien. Ces dernières années, la médecine avait progressé dans ce domaine et de nouveaux médicaments permettaient à présent de prolonger la durée de vie des malades. Mais c'était trop tard pour lui : la tumeur n'avait pas été détectée assez tôt et les examens avaient révélé la présence de métastases dans d'autres organes.

On lui avait proposé de suivre le traitement classique - un cocktail de chimiothérapie et de radiothérapie - mais il avait refusé. À ce stade, il n'y avait plus grand-chose à tenter. Le sort de la bataille était déjà scellé : il serait mort d'ici quelques mois.

Pour l'instant, il avait réussi à cacher sa maladie, mais il savait qu'il ne pourrait pas le faire indéfiniment. Sa toux devenait persistante, ses douleurs au niveau des côtes et de l'épaule étaient de plus en plus vives et la fatigue le saisissait parfois à l'improviste, alors qu'il avait la réputation d'être increvable.

Ce n'était pas la douleur qui lui faisait peur. Ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était la réaction des autres. En particulier celle d'Angie, sa fille de vingt ans, étudiante à New York, et celle de Matt, son meilleur ami avec qui il avait toujours tout partagé.

Il sortit de la douche, se sécha rapidement et ouvrit sa penderie. Plus que jamais, il choisit ses habits avec soin : chemisette en coton égyptien et costume italien. Alors qu'il se préparait, l'ombre de la maladie s'effaça pour laisser place à un homme encore dans la force de l'âge, à l'allure virile. Jusqu'à récemment, grâce à un charme indéniable, il lui était arrivé de sortir avec de jeunes et jolies femmes ayant parfois la moitié de son âge. Mais ces relations ne s'éternisaient jamais. Tous ceux qui avaient côtoyé Elliott Cooper de près savaient que seules deux femmes comptaient dans sa vie. La première était sa fille Angie. La seconde s'appelait Ilena.

Elle était morte depuis trente ans.

Il sortit sur le trottoir et fut accueilli par le soleil, les vagues et le vent. Il prit un moment pour apprécier le jour qui se levait avant d'ouvrir la porte d'un petit garage. Là, il se glissa dans une antique Coccinelle orange, dernier vestige d'une période hippie depuis longtemps révolue. La capote baissée, il fit prudemment irruption sur le boulevard et remonta Fillmore Street vers les maisons victoriennes de Pacific Height. Comme dans les films, les rues de San Francisco, abruptes et escarpées, dessinaient de drôles de montagnes russes. Mais Elliott avait passé l'âge de jouer à faire décoller sa voiture au-dessus des croisements. Au niveau de California Street, il obliqua à gauche et croisa un cable-car  qui transportait les premiers touristes vers Chinatown. Avant d'atteindre l'enclave chinoise, il s'engouffra dans un parking souterrain deux blocs derrière Grâce Cathédrale et arriva au Lenox Médical Center où il travaillait depuis plus de trente ans.

En tant que chef du service de chirurgie pédiatrique, il était considéré comme l'un des pontes de l'hôpital. Mais cette promotion était récente et il l'avait obtenue sur le tard. Durant toute sa carrière, il s'était prioritairement consacré à ses patients, s'efforçant - chose rare pour un chirurgien - de ne pas s'en tenir à un simple discours technique, mais de prendre également en compte la dimension affective. Les honneurs ne l'impressionnaient pas et il n'avait jamais cherché à se constituer des réseaux de relations à coups de parties de golf ou de week-ends au lac Tahoe. Pourtant, lorsque les enfants de ses propres collègues devaient subir une intervention, c'était souvent vers lui qu'ils se tournaient, signe qui ne trompait guère dans ce métier.

*

- Tu peux m'analyser ça ?

Elliott tendit à Samuel Below, le responsable du labo de l'hôpital, un petit sachet en plastique dans lequel il avait récolté quelques résidus trouvés au fond du flacon de pilules.

- Qu'est-ce que c'est ?

- À toi de me le dire...

Il passa ensuite en coup de vent à la cafétéria, prit sa première dose de caféine puis monta au bloc pour se changer et retrouver son équipe composée d'un anesthésiste, d'une infirmière et d'une interne indienne dont il supervisait le travail. Le patient était un frêle bébé de sept mois prénommé Jack, souffrant d'une cardiopathie cyanogène. Cette malformation cardiaque qui empêchait la bonne oxygénation de son sang lui donnait un aspect cyanose, raidissant ses doigts et colorant ses lèvres en bleu.

Alors qu'il se préparait à inciser le thorax du nourrisson, Elliott ne put s'empêcher de ressentir une sorte de trac, comme un artiste avant d'entrer en scène. Pour lui, les opérations à cœur ouvert gardaient quelque chose de miraculeux. Combien en avait-il réalisées ? Des centaines, des milliers sans doute. Cinq ans plus tôt, une équipe de télé avait même fait un reportage sur lui dans lequel on avait vanté ses « doigts d'or » capables de recoudre des vaisseaux sanguins aussi fins qu'une épingle, à l'aide de fils invisibles à l'œil nu. Mais chaque fois c'était la même tension, la même peur d'échouer.

L'opération dura plus de quatre heures pendant lesquelles les fonctions du cœur et des poumons furent désactivées pour être prises en charge par une machine. Tel un plombier du cœur, Elliott colmata le trou entre les deux ventricules et ouvrit une voie pulmonaire pour éviter le passage de sang bleu vers l'aorte. C'était un travail minutieux nécessitant beaucoup d'entraînement et de concentration. Ses mains ne tremblaient pas, mais une partie de son esprit était ailleurs : du côté de sa propre maladie dont il ne parvenait plus à faire abstraction et de son étrange rêve de la nuit précédente. Prenant soudain conscience de son inattention, il se sentit pris en faute et se recentra sur la tâche qu'il devait accomplir.

Lorsque l'intervention fut terminée, Elliott expliqua aux parents du bébé qu'il était trop tôt pour se prononcer sur l'issue de l'opération. Pendant quelques jours, l'enfant serait suivi dans l'unité de soins intensifs où sa respiration continuerait à être assistée jusqu'à ce que, petit à petit, les poumons et le cœur redeviennent pleinement fonctionnels.

Encore en tenue de chirurgien, il sortit sur le parking de l'hôpital. Le soleil, déjà haut dans le ciel, l'éclaboussa et, pendant une fraction de seconde, il eut un étourdissement. Il était épuisé, à bout de forces, la tête pleine de questions : était-ce bien raisonnable de nier sa maladie comme il le faisait ? Était-il prudent de continuer à opérer au risque de mettre la vie de ses patients en danger ? Que se serait-il passé ce matin s'il avait eu un malaise en pleine intervention ?

Pour stimuler sa réflexion, il alluma une cigarette et en aspira la première bouffée avec délectation. C'était la seule chose rassurante avec ce cancer : il pouvait maintenant fumer autant qu'il le voulait, ça ne changerait en rien l'évolution de la maladie.

Une légère brise le fit frissonner. Depuis qu'il savait qu'il allait mourir bientôt, il était devenu plus sensible à tout ce qui l'entourait. Il ressentait presque physiquement les palpitations de la ville comme si c'était un organisme vivant. L'hôpital dominait la petite colline de Nob Hill. D'ici, on devinait les vibrations qui montaient du port et des quais. Il aspira une dernière bouffée avant d'écraser sa cigarette. Sa décision était prise : il arrêterait d'opérer à la fin du mois et mettrait sa fille et Matt au courant de sa maladie.

Voilà, c'était fini. On ne revenait pas en arrière. Plus jamais il n'accomplirait la seule chose pour laquelle il se sentait réellement utile : soigner les autres.

Il considéra encore un instant cette décision brutale et se sentit vieux et misérable.

- Docteur Cooper ?

Elliott se retourna pour découvrir Sharika, son interne indienne qui lui faisait face. Elle s'était changée, abandonnant sa blouse de médecin pour un jean délavé et un joli débardeur à fines bretelles. Presque timidement elle lui tendit un gobelet de café. Tout en elle respirait la beauté, la jeunesse et la vie.

Elliott accepta la boisson et la remercia d'un sourire.

- Je suis venue vous dire au revoir, docteur.

- Au revoir ?

- Mon stage aux États-Unis se termine aujourd'hui.

- C'est vrai, se rappela-t-il, vous repartez à Bombay.

- Merci pour votre accueil et votre gentillesse. J'ai beaucoup appris avec vous.

- Merci pour votre aide, Sharika, vous serez un bon médecin.- Mais vous, vous êtes un grand médecin. Elliott secoua la tête, gêné par le compliment. La jeune Indienne fit un pas en avant et se rapprocha de lui.

- Je m'étais dit... je m'étais dit qu'on pourrait peut-être sortir dîner ce soir.

En moins d'une seconde, sa belle peau cuivrée s'était teintée d'écarlate. Elle était timide et il lui en coûtait de faire cette proposition.

- Je suis désolé, mais ce n'est pas possible, répondit Elliott tout étonné de l'allure que prenait cette conversation.

- Je comprends, dit-elle.

Elle laissa passer quelques secondes avant d'ajouter :

- Mon stage se termine officiellement à dix-huit heures. Ce soir, vous ne serez plus mon supérieur et je ne serai plus sous vos ordres. Si c'est ça qui vous retient...

Elliott la regarda plus attentivement. Quel âge avait-elle ? Vingt-quatre ? Vingt-cinq ans tout au plus. Il n'avait jamais été ambigu avec elle et il se sentait mal à l'aise.

- Il ne s'agit pas de ça.

- C'est drôle, dit-elle, j'ai toujours cru que je ne vous étais pas indifférente...

Que devait-il lui répondre ? Qu'une partie de lui était déjà morte et que l'autre allait suivre ? Qu'on prétend que l'amour n'a pas d'âge, mais que c'est une connerie...

- Je ne sais pas quoi vous dire.

- Alors, ne dites rien, murmura-t-elle en tournant les talons.

Vexée, elle s'était déjà éloignée lorsqu'elle se rappela quelque chose.

- Ah, j'oubliais, dit-elle sans se retourner, le standard a reçu un message de la part de votre ami Matt : il vous attend depuis une demi-heure et commence à s'impatienter...

*

Elliott sortit en trombe de l'hôpital et attrapa un taxi à la volée. Il avait prévu de déjeuner avec Matt et il était très en retard.

Tout comme il existe des coups de foudre en amour, il y a quelquefois des coups de foudre en amitié. Matt et Elliott s'étaient rencontrés quarante ans plus tôt dans des circonstances particulières. En apparence, tout séparait les deux hommes : Matt était français, extraverti, amateur de jolies femmes et des plaisirs de la vie ; Elliott était américain, plutôt réservé et solitaire. Ensemble, ils avaient acheté une exploitation viticole dans Napa Valley, le Périgord de la Californie.  Les vins qu'ils produisaient - un sympathique cabernet sauvignon et un chardonnay au goût d'ananas et de melon - avaient acquis une bonne réputation grâce aux efforts acharnés de Matt pour promouvoir leurs produits à travers le pays mais aussi en Europe et en Asie.

Pour Elliott, Matt était l'ami qui lui resterait lorsqu'il n'aurait plus d'ami, celui qu'il appellerait en pleine nuit s'il y avait un jour un cadavre à déménager.

En attendant, Elliott était à la bourre et Matt allait gueuler...

*

Le très sélect restaurant Bellevue  où ils déjeunaient régulièrement s'élevait le long de l'Embarcadero et donnait sur le front de mer. Un verre à la main, Matt Delluca patientait depuis une demi-heure sur la terrasse en plein air qui ouvrait sur le Bay Bridge, Treasure Island et les gratte-ciel du quartier des affaires.

Il allait commander un troisième verre lorsque son téléphone sonna.

- Salut Matt, excuse-moi, mais je serai un peu en retard.

- Ne te presse surtout pas, Elliott. Avec le temps, j'ai fini par m'habituer à ta conception toute particulière de la ponctualité...

- Je rêve ! T'es quand même pas en train de me faire une scène ?

- Mais non, mon vieux : tu es médecin et sauver des vies te donne tous les droits, c'est bien connu.

- C'est ce que je pensais, tu me fais une scène...

Matt ne put s'empêcher de sourire. Son portable plaqué à l'oreille, il quitta la terrasse pour pénétrer dans la grande salle du restaurant.

- Tu veux que je commande pour toi ? Proposa-t-il en s'approchant de l'étalage de crustacés. J'ai devant moi un crabe frétillant qui serait honoré de te servir de repas...

- Je te fais confiance.

Matt raccrocha et, d'un signe de tête au maître écailler, scella le sort du malheureux crustacé.

- Et un crabe rôti, un !

Un quart d'heure plus tard, Elliott traversa en courant la salle spacieuse décorée de bois précieux et de miroirs. Après s'être pris les pieds dans le chariot à desserts et avoir bousculé involontairement un serveur, il rejoignit enfin son ami à leur table habituelle. Ses premières paroles furent une mise en garde :

- Si tu tiens toujours à notre amitié, évite de prononcer dans la même phrase les mots « retard » et « encore ».

- Je n'ai rien dit, assura Matt. Nous avions retenu cette table pour midi, il est 13 h 20 mais je n'ai rien dit. Alors, comment s'est passé ton séjour au Cambodge ?

À peine Elliott eut-il prononcé quelques mots qu'il fut pris d'une quinte de toux.

Matt lui servit un grand verre d'eau pétillante.

- Tu ne tousses pas un peu trop, là ? S’alarma-t-il.

- T'angoisse pas.

- Tout de même... Tu ne devrais pas faire un petit exam ? Un scanner ou un truc comme ça...

- C'est moi le médecin, répondit Elliott en ouvrant le menu. Alors, qu'est-ce que tu m'as commandé ?

- Ne le prends pas mal, mais je trouve que tu as une sale tête.

- Ça va continuer longtemps, ces amabilités ?

- Je m'inquiète simplement pour toi : tu travailles trop.

- Je vais bien, je t'ai dit ! C'est juste cette mission au Cambodge qui m'a un peu fatigué...

- Tu n'aurais pas dû y aller, trancha Matt en esquissant une moue. Moi, l'Asie...

- Au contraire, c'était très enrichissant. Mais il m'est arrivé là-bas un drôle de truc.

- C'est-à-dire ?

- J'ai rencontré un vieux Cambodgien que j'ai aidé et qui, tel un génie sorti de sa lampe, a voulu savoir quel serait mon vœu le plus cher...

- Qu'est-ce que tu lui as répondu ?

- Je lui ai demandé un truc impossible.

- Que tu puisses enfin gagner une partie de golf ?

- Laisse tomber.

- Non, dis-moi...

- Je lui ai dit que j'aimerais revoir quelqu'un... A ce moment, Matt comprit que son ami était sérieux et son visage changea d'expression.

- Et qui aimerais-tu revoir ? demanda-t-il tout en connaissant déjà la réponse.

- Ilena...

Une chape de tristesse s'abattit alors sur les deux hommes. Mais Elliott refusa de se laisser gagner par la mélancolie. Alors que le serveur apportait les entrées, il reprit son récit, racontant à son ami l'étonnante histoire du flacon de pilules et le cauchemar déstabilisant qu'il avait fait la nuit précédente.

Matt se voulut rassurant :

- Si tu veux mon avis, oublie cette histoire et lève un peu le pied au boulot.

- Tu ne peux pas imaginer à quel point ce cauchemar était troublant et semblait réel. C'était si…si bizarre de se revoir à trente ans.

- Tu crois vraiment que ce sont ces pilules qui t'ont fait cet effet-là ?

- Quoi d'autre ?

- Tu as peut-être bouffé quelque chose de pas très frais, hasarda Matt. Pour moi, tu fréquentes trop les traiteurs chinois...

- Arrête...

- Je suis sérieux. Ne mets plus les pieds chez Chow : son canard laqué, je suis sûr que c'est du chien...

Le reste du repas se déroula dans la bonne humeur. Matt avait ce don précieux de répandre une certaine allégresse autour de lui. Lorsque Elliott était en sa compagnie, il en oubliait ses idées sombres et ses soucis. La conversation avait pris un ton badin et roulait maintenant sur des sujets plus futiles.

- Tu as vu la fille près du bar ? demanda Matt en prenant une bouchée de bananes flambées. Elle me regarde, non ?

Elliott se retourna en direction du comptoir : une jolie naïade, jambes interminables et yeux de biche, sirotait langoureusement son Martini dry.

- C'est une call-girl, mon grand. Matt secoua la tête.

- Pas du tout.

- Tu veux parier ?

- Tu dis ça parce que c'est moi qu'elle regarde.

- Quel âge tu lui donnes ?

- Vingt-cinq.

- Quel âge as-tu ?

- Soixante, admit Matt.

- Voilà pourquoi c'est une call-girl...

Matt accusa le coup quelques secondes avant de réagir avec véhémence.

- Je n'ai jamais été aussi en forme !

- On vieillit, mon pote, c'est comme ça, c'est la vie et je crois que tu devrais commencer à l'admettre.

Matt considéra cette évidence avec une légère angoisse.

- Bon je te laisse, annonça Elliott en se levant de table. Je vais encore aller sauver quelques vies. Et toi ? Quel est ton programme pour l'après-midi ?

Matt jeta un coup d'oeil au bar pour constater avec tristesse que la naïade discutait avec un jeune client. Quelques années plus tôt, il aurait été capable d'aller arracher la belle à ce bellâtre, mais à présent, il se sentait dépassé, comme un boxeur sur le point d'effectuer le combat de trop.

- Ma voiture est au parking, dit-il en rattrapant Elliott. Je te raccompagne à l'hôpital. Le vieux que je suis a peut-être besoin d'un petit check-up...