Seras-tu là ?

Guillaume Musso · Chapitre 16 sur 26

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Seras-tu là ?

Chapitre 16

Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses

toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de

marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis.

Antoine de Saint-Exupéry

San Francisco, 1976

Elliott a 30 ans

Elliott ressortit des toilettes avec la rage au cœur.

Qu'avait-il fait pour mériter ça ?

Depuis qu'il avait quitté Ilena, il était hanté par la façon qu'elle avait eue de le regarder lorsqu'il avait prétendu ne plus l'aimer. Il avait ressenti sa terrible détresse et malgré ça, il s'était acharné jusqu'à l'humilier.

Bien entendu, il avait fait ça pour elle,  pour lui sauver la vie, sauf qu'elle n'en saurait jamais rien ! Et qu'elle allait passer le reste de son existence à le détester...

D'ailleurs, c'est ce qu'il ressentait lui-même à ce moment-là : il se haïssait au point de ne plus vouloir être lui.

Sombre et abattu, il s'installa au comptoir et réclama un verre d'alcool de riz qu'il avala d'un trait. Il aurait voulu mourir. Il alluma une cigarette, commanda un deuxième verre puis un troisième.

Voilà, il allait faire comme son père autrefois : se saouler jusqu'à ne plus se relever !

D'ordinaire, Elliott ne buvait qu'un verre par-ci par-là et le plus souvent uniquement pour faire plaisir à Matt qui était un fin connaisseur de vin. En tant que fils d'alcoolique, Elliott avait vécu de près les ravages de l'alcool qui resterait toujours associé dans son esprit aux tabassages que lui faisait subir son père lorsqu'il perdait le contrôle de lui-même.

Mais aujourd'hui, c'était précisément ce qu'il recherchait : perdre le contrôle, devenir quelqu'un d'autre. Alors qu'il demandait un autre verre, le barman chinois marqua un temps d'hésitation avant de le servir, en comprenant bien que ce client n'était pas dans son état normal.

- Donne-moi ça ! Cria Elliott en lui arrachant la bouteille des mains et en abandonnant un billet de dix dollars sur la table.

Il sortit dans la rue, serrant la bouteille d'alcool contre sa poitrine. Il regagna sa voiture, s'installa au volant et prit une nouvelle rasade.

- Regarde papa, je suis comme toi ! Hurla-t-il avant de démarrer. Je suis comme toi !

Et ce n'était qu'un début...

*

Trouver de la drogue à San Francisco n'était pas très compliqué. A force de recevoir des toxicos à l'hôpital ou à la Free Clinic,  Elliott avait fini par connaître leurs habitudes et les endroits qu'ils fréquentaient.

Il mit donc le cap sur Tenderloin, un quartier pas vraiment recommandable mais où il se procurerait sans mal ce qu'il recherchait. Pendant dix minutes, il sillonna les rues de ce secteur sinistré, véritable cloaque humain, avant de repérer un dealer qu'il connaissait : un Black aux allures de Jamaïcain qui se faisait appeler Yamda.

Elliott avait déjà déposé deux plaintes contre lui, car il essayait souvent de revendre sa marchandise directement dans l'enceinte de la Free Clinic à des malades en cure de désintox. Plusieurs fois, les deux hommes s'étaient accrochés de façon assez violente et la dernière en date, ils en étaient même venus aux mains.

Alors, c'est vrai qu'Elliott aurait pu trouver un autre revendeur - ce n'est pas ce qui manquait dans le coin - mais quand on a décidé de descendre très bas, l'humiliation fait aussi partie du jeu.

En l'apercevant, le dealer eut d'abord un air inquiet avant de comprendre qu'Elliott était là en tant que client.

- Alors Doc, on recherche le grand frisson ? fit-il en ricanant.

- Qu'est-ce que t'as à me proposer ?

- Combien tu as ?

Elliott fouilla son portefeuille il avait soixante-dix dollars, assez pour se payer une grosse quantité de n'importe quelle saloperie.

-Choose your poison,  proposa Yamda avec de la jubilation dans la voix : haschisch, méthédrine, LSD, héro...

*

Dans les périodes d'apaisement, on croit toujours les avoir vaincus.

On s'imagine qu'à la longue, on a fini par leur faire la peau.

Qu'on les a éloignés pour de bon.

À jamais et pour toujours.

Mais c'est rarement le cas.

Le plus souvent, nos Démons sont toujours là, tapis quelque part dans l'ombre.

Guettant inlassablement le moment où l'on baissera la garde.

Et quand l'amour s'en va...

*

Arrivé à la marina, Elliott monta les escaliers quatre à quatre, direction la salle de bains. Tout à la joie de revoir son maître, le petit labrador accourut pour lui faire fête, mais...

- Casse-toi ! Cria le médecin en envoyant un coup de pied en direction du chiot, le manquant à moitié sous l'effet de l'alcool.

Rastaquouère étouffa un cri aigu et, malgré cet accueil hostile, tenta une nouvelle approche en suivant Elliott. Mal lui en prit, car ce dernier l'attrapa par la peau du cou et le mit dehors sans ménagement.

Resté seul, Elliott se claquemura dans la salle de bains et ouvrit la boîte à pharmacie pour y trouver une seringue et une aiguille. En tremblant, il sortit de sa poche les boulettes d'héroïne que lui avait vendues Yamda.

Vite, s'injecter n'importe quoi pour se faire exploser la tête. Il ne cherchait pas à planer, ni à libérer son esprit comme ces abrutis de hippies. Ce qu'il voulait, c'était une vraie défonce, un KO cérébral. N'importe quoi pour oublier. N'importe quoi pour partir ailleurs. Un ailleurs où il ne serait plus hanté ni par son double, ni par le souvenir d'Ilena.

Un endroit où il ne serait plus lui-même.

Il plaça la boulette dans une soucoupe en verre dans laquelle il ajouta un peu d'eau. Puis, à l'aide de son briquet, il réchauffa le fond du récipient avant de filtrer le liquide avec un bout de coton. Il planta l'aiguille dans le tampon ouaté et y aspira le produit qu'il s'injecta ensuite dans une veine de l'avant-bras.

Alors qu'une onde brûlante envahissait son corps, il poussa un cri de délivrance et se sentit partir pour un voyage ténébreux vers les profondeurs de son être, prêt à affronter les aspects les plus sombres et les plus intolérables de lui-même.

*

San Francisco, 1976

Quelques heures plus tard...

Matt a 30 ans

En ce jour de Noël, Matt avait un sacré coup de blues.

Ces dernières semaines, il avait travaillé d'arrache-pied à rénover son exploitation viticole et l'affaire était maintenant sur de bons rails. Pourtant, en se levant ce matin, sa vie lui avait paru vide sans personne avec qui la partager. Mettant sa fierté dans sa poche, il avait alors décroché son téléphone pour faire ce qu'il remettait toujours à plus tard : appeler Tiffany et s'excuser pour son comportement. Malheureusement, le numéro qu'elle lui avait donné n'était plus attribué. La jeune femme avait apparemment quitté la ville sans le prévenir et sans chercher à le revoir.

Voilà ce qui arrivait quand on remettait au lendemain...

En début d'après-midi, il avait pris son roadster pour aller faire un tour à la marina. Elliott avait déjà dû s'envoler pour Hawaii, mais il en profiterait pour nourrir Rastaquouère et aller se promener avec lui sur la plage.

En arrivant sur le boulevard qui longeait la mer, il remarqua tout de suite la Coccinelle d'Elliott garée en travers du trottoir.

Bizarre...

Il descendit de voiture et monta les quelques marches du perron. Il sonna à la porte et attendit. Pas de réponse.

Il avait apporté avec lui le trousseau qu'Elliott lui laissait lorsqu'il partait en voyage. Il introduisit la clé dans la serrure, mais s'aperçut que la porte n'était pas verrouillée.

- Hello ! Lança-t-il pour s'annoncer. Y a quelqu'un ?

En pénétrant dans la pièce et en découvrant l'air apeuré du labrador, Matt comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas.

- T'es tout seul, Rastaquouère ?

Alors que le chien aboyait en direction de l'étage, Elliott se pointa en haut de l'escalier avec une tête de zonard défoncé.

- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda Matt en écarquillant les yeux. T'es pas parti à Hawaii ?

- C'est plutôt à moi de te demander ce que tu fous chez moi ?

- Holà, ça va pas fort, toi, constata Matt sans relever l'attaque. Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Tu peux pas comprendre, fit Elliott en descendant quelques marches.

- Pourquoi, je suis trop con ?

- Peut-être.

Cette fois, Matt accusa le coup. Ce côté agressif ne ressemblait pas du tout à Elliott qui, apparemment, n'était pas dans son état normal.

- Où est Ilena ?

- Y a plus d'Ilena ! C'est fini !

- Allons, qu'est-ce que tu racontes ?

- Je l'ai quittée.

Matt en resta abasourdi. C'était la dernière chose à laquelle il s'attendait.

Elliott s'effondra sur le canapé. Les effets de la drogue ne s'étaient pas encore dissipés. La tête lui tournait et il se sentait nauséeux. Un affreux mal de crâne le torturait sans répit, comme si des vrilles invisibles lui perçaient le cerveau.

- Attends, Elliott, tu ne peux pas quitter Ilena.

- Il faut croire que si.

- Cette femme, c'est toute ta vie... C'est ton repère, la meilleure chose qui te soit arrivée de toute ton existence.

- Arrête avec tes grandes phrases !

- Ces phrases, c'est toi qui les disais. Et tu disais aussi que grâce à elle, tu avais trouvé ta place.

Et c'était vrai.

-Si tu la laisses partir, tu vas passer le reste de ta vie à le regretter et à t'en vouloir.

- Lâche-moi un peu, tu veux !

- Vous vous êtes disputés ?

- Ce ne sont pas tes affaires.

- Ce sont mes affaires parce que je suis ton ami et que je ne vais pas te laisser gâcher ta vie !

- Écoute, retourne baiser tes pétasses et fous-moi la paix !

Elliott ferma les yeux, accablé par ce qu'il venait de dire. Il ne pouvait pas continuer à insulter plus longtemps son ami. Il fallait qu'il lui raconte ce qui lui arrivait et la détresse dans laquelle il se trouvait.

Sauf qu'il n'en avait pas le droit. Cela faisait partie du prix à payer : ne raconter à personne ce qui s'était passé.

Bien que les insultes d'Elliott l'aient profondément blessé, le jeune Français tenta une nouvelle fois de se montrer conciliant :

- Je ne comprends pas ce qui t'arrive Elliott, mais je sais que tu dois être très malheureux pour dire des choses pareilles. Et je crois que tu ne te sortiras pas seul de tes problèmes.

Elliott sentit son coeur se fissurer. Avec l'amour d'Ilena, l'amitié que Matt lui témoignait était ce qui comptait le plus dans sa vie. Depuis dix ans, ils se complétaient, se soutenaient, se comprenaient. Mais aujourd'hui, Elliott se retrouvait dans une situation dont il ne pouvait sortir que tout seul. Incapable de jouer plus longtemps cette comédie à son ami, il prit alors une décision douloureuse : l'éloigner de lui comme il avait déjà éloigné Ilena.

- Tu veux me faire plaisir, Matt ?

- Oui.

- Dégage de ma vie...

Le jeune Français marqua une hésitation, comme s'il n'était pas certain d'avoir bien entendu. Puis son sang se glaça et il articula d'une voix blanche :

- Comme tu voudras.

Il baissa la tête et se dirigea vers la porte. Arrivé sur le seuil, il se retourna vers Elliott, avec le fol espoir que tout n'était peut-être pas perdu. Mais tout ce qu'Elliott trouva à lui dire fut :

- Je te laisse mes parts dans l'exploitation, mais ce n'est pas la peine de revenir me voir. Jamais.