Seras-tu là ?
Chapitre 6
Je voudrais tant que tu te souviennes des jours heureux où nous étions amis.
En ce temps-là, la vie était plus belle et le soleil plus brillant
qu'aujourd'hui.
Jacques Prévert - Joseph Kosma
1976
Elliott a 30 ans
Le chien sous le bras, Elliott se rua vers sa voiture. Il fallait qu'il raconte à Matt ce qui lui arrivait. Son premier réflexe avait été d'appeler Ilena, mais il avait raccroché avant qu'elle ne réponde. Comment lui présenter les choses sans passer pour un hurluberlu ? Non, mieux valait attendre d'en savoir plus avant de l'inquiéter.
Il ouvrit la portière de la Coccinelle et installa son nouveau compagnon sur la banquette passager. Il commençait à s'attacher au petit labrador qui paraissait aussi déstabilisé que lui par l'étrange aventure qu'il venait de vivre.
Elliott quitta la marina pour rejoindre le quartier italien. La nuit était bien avancée et la circulation fluide. Il s'engagea dans Lombard Street et négocia les huit virages en épingle à cheveux qui valaient à l'artère son surnom de rue la plus tortueuse du monde. Le passage était splendide et n'usurpait pas sa réputation, mais ce soir Elliott avait trop de soucis pour s'attarder sur les massifs de fleurs et les illuminations.
Pressé d'arriver, il traversa North Beach à vive allure, filant devant les tours jumelles de l'Italian Cathedral - où quelques années plus tôt, Marilyn Monroe avait épousé Joe Di Maggio - pour arriver au sommet de Telegraph Hill.
Les rues pentues de San Francisco n'étaient pas une légende. Une fois en haut de la colline, il manœuvra pour se garer en épi, tournant ses roues vers l'intérieur du trottoir comme l'exigeait la réglementation municipale.
- Bon, toi tu restes ici, ordonna-t-il au chien. L'animal émit un grognement de protestation,
mais le médecin ne se laissa pas attendrir.
- Désolé, mais ce n'est pas négociable, trancha-t-il en claquant la portière.
Il s'engagea dans un petit passage au milieu des eucalyptus et descendit la volée de marches fleuries qui dévalait le flanc de Telegraph Hill. L'endroit était charmant et surréaliste, comme si un bout de campagne s'était invité au milieu de la métropole. D'ici, on avait la ville à ses pieds avec en arrière-plan la Coit Tower qui brillait d'une lumière blanche. La végétation, colorée et luxuriante, offrait un écrin protecteur à une foule d'oiseaux : passereaux, perruches sauvages, merles moqueurs... Elliott parcourut l'escalier de bois qui serpentait au milieu des rhododendrons, des fuchsias et des bougainvillées pour desservir les petits bungalows art déco accrochés à la colline. A mi-parcours, il arriva devant le portail d'un jardin désordonné. Comme chaque fois qu'il venait ici, il escalada la barrière et se retrouva sur le perron d'une maison en bois peint d'où s'élevait un refrain langoureux de Marvin Gaye. Il allait toquer à la porte, mais, comme celle-ci était ouverte, il entra sans s'annoncer, impatient d'épancher ses soucis à l'oreille de son ami.
- Matt, tu es là ? Cria-t-il en pénétrant dans le salon. Tu ne devineras jamais ce qui m'est arrivé...
Il s'arrêta net. Sur la table basse près de la fenêtre il venait de remarquer deux coupes de Champagne posées près d'un assortiment de macarons. Un parfum d'encens indou flottait agréablement. Elliott fronça les sourcils et parcourut la pièce du regard pour y découvrir une paire d'escarpins à talons hauts près de la cheminée, un soutien-gorge pastel jeté sur le canapé et une culotte en dentelle accrochée à une statuette. Selon toute vraisemblance Matt n'était pas seul. C'était même à espérer, car s'il enfilait lui-même toute cette lingerie, eh bien, il ne le connaissait plus ! Elliott allait s'éclipser sur la pointe des pieds lorsque...
- Salut, toi.
Il se retourna comme pris en faute. Devant lui, en tenue d'Eve, se tenait la jeune femme rencontrée plus tôt sur la plage.
- Euh... Bonsoir, bredouilla-t-il en détournant le regard, désolé de...
Une main faussement pudique posée sur sa poitrine, l'autre au bas de son ventre, elle ondoya vers lui, toute en formes et en sensualité.
- Matt ne m'avait pas dit que tu serais aussi de la partie, fit-elle, mutine.
- Non, euh... Je ne veux même pas savoir à quoi vous pensez. J'étais juste venu pour...
- Qu'est-ce que tu fous ici à une heure pareille ? Le coupa Matt en débarquant seulement vêtu d'un drap enroulé autour de sa taille.
- Visiblement, je dérange, constata Elliott.
- Perspicace, à ce que je vois ! Laisse-moi quand même te présenter Tiffany, elle est en ville pour passer les auditions de la prochaine James Bond Girl.
- Enchanté. Hum... Je ne vous serre pas la main puisque les vôtres sont occupées.
Tiffany lui adressa en échange un sourire émaillé garanti antitartre.
Elliott se tourna vers son ami :
- Écoute Matt, j'aurais besoin d'aide...
- Tout de suite, là ! Ça ne peut pas attendre demain ? demanda le jeune Français inquiet de voir s'éloigner sa partie de plaisir avec une créature enchanteresse.
- Tu as raison, je t'appelle demain, concéda Elliott, déçu. Excuse-moi de t'avoir dérangé.
Il avait déjà fait quelques pas vers la porte lorsque Matt, comprenant soudain que quelque chose d'important tracassait son ami, l'attrapa par l'épaule.
- Attends, mon vieux, raconte-moi ce qui t'arrive.
À l'autre bout de la pièce, Tiffany avait récupéré ses affaires et, se sentant exclue, jugea qu'il était temps de s'éclipser.
- Bon les gars, je vous laisse entre vous, annonça-t-elle en terminant de se rhabiller. Si vous préférez les jeux entre garçons...
- Non, non, non, non, non ! S’inquiéta Matt en essayant de la retenir, ce n'est pas DU TOUT ce que tu crois. Elliott est un AMI.
- Ne t'en fais pas chéri, assura-t-elle en quittant la maison, on est à San Francisco, je sais ce que c'est...
À moitié nu, Matt la poursuivit à travers le jardin, lui jurant sur tous les dieux qu'il n'était pas gay et tentant d'obtenir son numéro de téléphone, ce que la jeune femme, vexée d'avoir été délaissée, refusa de lui donner. Matt redoublait d'efforts lorsqu'un coup de vent en provenance du Pacifique emporta soudain le drap qui lui servait de toge. Nu comme un ver, il attrapa le premier pot de fleurs qui lui tomba sous la main - un cactus à tiges aplaties - et s'en servit comme cache-sexe. Persévérant, il courut encore un moment derrière Tiffany qui, malgré ses talons aiguilles, cavalait comme une gazelle. Dans la maison d'à côté, une lumière s'alluma et un volet claqua. Réveillée par le vacarme, une vieille dame passa la tête à travers la fenêtre. En apercevant la figure outrée de sa voisine, Matt battit en retraite, bien décidé à regagner ses pénates à toute allure. Il avait presque atteint la porte d'entrée lorsqu'il glissa sur la dernière marche de l'escalier et s'étala sur le perron, les tubercules épineux du cactus plantés dans l'endroit le plus sensible de son anatomie.
Hurlant de douleur, il referma la porte derrière lui avant de pointer un doigt accusateur en direction d'Elliott :
- J'espère pour toi que tu as une TRÈS BONNE raison pour m'avoir cassé ce coup-là !
- Je suis en train de devenir fou, c'est suffisant ?
- Tu veux me faire plaisir : arrête de me regarder comme ça ! Et surtout, n'ouvre pas la bouche.
- Je n'ai rien dit, assura Elliott en tentant de réprimer un sourire.- Ben, continue, dit Matt en filant dans sa chambre. Je vais m'habiller et après on parlera de ton problème.
Elliott migra vers la cuisine et mit de l'eau à chauffer pour préparer du café. Malgré sa promesse, il ne put s'empêcher de crier à Matt :
- Tu veux un conseil : utilise une pince à épiler !
*
Dans la petite maison, la tension était descendue d'un cran. Matt s'était « soigné » et avait enfilé un jean et un pull. C'est donc frais et dispos qu'il prit place à la table où l'attendait son ami.
- Bon, tu me racontes ? demanda-t-il en se servant une tasse de café.
- Il est revenu, dit simplement Elliott.
- Laisse-moi deviner : ton voyageur du temps, c'est ça ?
- Oui, il a débarqué chez moi ce soir, sur ma terrasse.
Matt grimaça en goûtant son breuvage et mit deux morceaux de sucre dans sa tasse.
- Il tient toujours le même discours ?
- Il prétend être moi, mais avec trente ans de plus.
- Bizarre comme symptôme, n'est-ce pas, docteur ?
- En fait, c'est vraiment troublant : il connaît beaucoup de choses sur moi. Des trucs intimes, très personnels...
- Il veut te faire chanter ?
- Même pas, il soutient qu'il est là pour revoir Ilena.
- En tout cas, si tu croises à nouveau ton copain du futur, n'oublie pas de lui demander quelques tuyaux sur les prochains résultats sportifs ou l'évolution des cours de la Bourse...
De nouveau, Matt fit une drôle de moue en prenant une gorgée de café. Il rajouta trois morceaux de sucre et une lampée de lait avant de terminer sa phrase :
- ... histoire de se faire un peu de fric au passage.
- Tu ne me crois pas, c'est ça ? Constata Elliott dépité.
- Si, je crois qu'il y a un type qui te harcèle, mais non, je ne crois pas qu'il vienne du futur.
- Tu aurais dû voir comment il s'est volatilisé... fit Elliott, songeur.
- Tu sais quoi ? Là, tu m'inquiètes vraiment. Je te rappelle que, dans notre duo, le guignol c'est moi...
Matt se leva pour jeter le contenu de sa tasse dans l'évier tout en maugréant :
- Brrk, c'est du jus de chaussette, ton café ! Puis il reprit son argumentaire :
- C'est moi la touche de folie et d'extravagance, moi qui ai le droit de faire des trucs loufoques et de raconter des plaisanteries pas très fines. Toi, tu es la voix de la raison et de la sagesse. Alors, ne cherche pas à inverser les rôles.
- C'est bien joli tout ça, il n'empêche que j'ai une mauvaise intuition concernant ce type. Il me fait peur et, quoi qu'il en dise, je ne suis pas sûr qu'il ne me veuille que du bien.
- Dans ce cas, il faut qu'on le retrouve et qu'on lui foute un peu la frousse, dit Matt en attrapant la batte de base-ball qui traînait sur son canapé.
- Repose ça, soupira Elliott, ce type a deux fois notre âge.
- Qu'est-ce que tu suggères pour remonter jusqu'à lui ?
Elliott réfléchit un instant avant de constater :
- Les propos de ce gars sont tellement extravagants qu'il n'y a que deux solutions : soit il est mentalement perturbé...
- Soit ?
- Soit il dit la vérité.
- Si tu veux bien, on va se limiter à la première possibilité.
- Dans ce cas, il faut contacter les hôpitaux et les institutions psychiatriques de la région pour voir s'il ne leur manque pas un patient.
- Allez, on s'y met tout de suite ! Lança le Français en empoignant son téléphone. Si ce mec existe, je te promets qu'on va le trouver.
Elliott ouvrit les portes vitrées de la bibliothèque pour y dégoter l'annuaire téléphonique. Sur les étagères, en guise de chefs-d'œuvre de la littérature, trônaient la collection complète de Playboy et quelques ouvrages consacrés à la viticulture.
- Tu sais qu'il existe en ce monde d'autres centres d'intérêt que les femmes et le vin ? fit-il remarquer à son ami.
- Vraiment ? demanda Matt à moitié sérieux, parce que j'ai beau réfléchir, je ne vois pas trop lesquels.
Une fois les coordonnées récupérées, les deux amis s'employèrent à contacter les établissements de soins de Californie pour savoir si l'homme qu'ils recherchaient ne se trouvait pas sur la liste des personnes sorties récemment sans avis médical. Il faut dire que, depuis quelques années, les hôpitaux psychiatriques étaient incités à relâcher dans la nature une partie de leurs pensionnaires. Pour baisser les impôts, le Gouverneur de l'État - un certain Ronald Reagan - avait en effet décidé de réduire drastiquement leurs budgets. Une politique qu'il comptait mener à plus grande échelle s'il accédait un jour à la fonction présidentielle.
Elliott et Matt ne ménagèrent pas leurs efforts, mais au bout d'une heure, force leur fut de constater qu'ils n'avaient toujours aucune piste. La tâche était trop difficile et le moment de la journée guère approprié pour cette démarche.
- Ce mec, c'est l'homme invisible, râla Matt en lâchant son combiné. Tu veux qu'on continue ?
- Je crois qu'on s'y prend mal. En fait, tout ce que je voudrais, c'est avoir une preuve.
- Une preuve de quoi ?
- Une preuve que ce type n'est pas moi.
- Mais tu disjonctes, mon grand. C'est la première fois que je te vois dans cet état et permets-moi de te dire qu'à ce moment précis je n'aimerais pas que ce soit toi qui m’opère. Relax, mon pote ! Prends des vacances, emmène Ilena bronzer à Hawaii pendant une semaine et tu verras que ton petit monde retrouvera sa cohérence.
Matt s'effondra sur son canapé et alluma la télé pour tomber en plein milieu d'un épisode de Columbo. Sur l'écran, entre deux réflexions sur son épouse, le célèbre lieutenant s'appliquait à confondre un criminel en le poussant dans l'écheveau de ses contradictions.
- Dommage qu'il n'ait pas laissé quelque chose chez toi, dit Matt en bâillant.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Ton voyageur du temps, dommage qu'il n'ait pas laissé chez toi un objet portant ses empreintes. On aurait pu les faire analyser, comme dans les films.
Elliott marqua un temps d'hésitation, se remémorant précisément son entrevue avec son « visiteur », avant de serrer son ami par les épaules.
- Matt, tu es un génie, tu le sais ?
- C'est vrai, approuva le Français. Dommage que tu sois le seul à être au courant. Au fait, pourquoi me dis-tu ça ?
- Il a laissé son briquet ! J'en suis presque certain : il a fumé une cigarette devant moi et a posé son Zippo sur la table de ma terrasse.
Au comble de l'excitation, Elliott attrapa sa veste et ses clés.
- Je rentre chez moi.
- Je t'accompagne, annonça Matt en le rejoignant sur le seuil. Je n'aime pas te voir conduire dans cet état.
- Merci de ta sollicitude.
- Et puis, je ne vais pas t'abandonner au moment où ça commence à devenir intéressant.
Les deux amis sortirent de la maison et remontèrent l'escalier de bois
- On prend ma voiture, proposa Matt, j'ai toujours eu du mal avec ta casserole.
Mais lorsqu'ils arrivèrent devant la place de parking, ils constatèrent que la magnifique Chevrolet Corvette de Matt avait été taguée par Tiffany. Une large inscription au rouge à lèvres s'étendait en effet tout le long du pare-brise :
BASTARD
- Elle est sympa ta copine, fit remarquer Elliott.
- Tu remarqueras qu'elle a quand même laissé son numéro de téléphone, fit Matt en retirant une carte de visite coincée sous l'essuie-glace. Il doit y avoir quelque chose d'irrésistible en moi.
Pendant que son ami frottait sa vitre à l'huile de coude, Elliott s'en alla récupérer le petit labrador dans son véhicule.
- Tu as un chien maintenant ? S’étonna Matt en écarquillant les yeux. Je croyais que toi et les animaux vous n'étiez pas très copains.
- Disons que c'est un chien spécial.
Matt s'installa au volant et boucla sa ceinture.
- Qu'est-ce qu'il a de spécial ? Il sait conduire et tu t'en sers comme chauffeur, c'est ça ?
- Ouais et je lui ai même appris a parler aussi.
- Sérieux ?
- Allez, démarre et si tu es sage, il te chantera peut-être La Marseillaise.
Matt mit les gaz et la Corvette Roadster fila dans la nuit. Elliott se sentait léger, comme délesté d'une angoisse de trois tonnes. Il avait suffi de quelques minutes pour que son moral remonte en flèche. Il avait eu peur, c'est vrai, cet homme avait su le déstabiliser en déterrant deux ou trois secrets de famille. Mais maintenant, la confiance et la bonne humeur étaient revenues. Il allait récupérer le briquet et téléphoner à un ami policier. L'analyse démontrerait que les empreintes digitales de ce type étaient différentes des siennes et tout rentrerait dans l'ordre. Il pourrait alors téléphoner à Ilena et il rirait avec elle de cette histoire. En attendant, il pouvait toujours asticoter Matt.
- Tu sais, tu n'es pas obligé de sortir avec des filles ayant un QI d'escargot.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que la pin-up de tout à l'heure, elle n'avait pas l'air d'avoir inventé l'eau tiède, si tu vois ce que je veux dire.
Matt encaissa l'information sans se démonter, tout en faisant remarquer :
- Quand même, est-ce que tu as vu sa paire de...
- La taille des seins n'est pas le seul critère pour sortir avec une femme, le coupa Elliott. Tu as trente ans maintenant, je pensais que tu avais dépassé cette phase un peu primaire, mais je vois que ce n'est pas le cas.
Matt n'en démordait pas :
- C'est important le physique.
- Ouais, c'est important pour ce à quoi tu penses, mais après ?
- Après quoi ?
- Eh bien discuter, s'intéresser à l'autre, échanger des points de vue...
Matt haussa les épaules :
- Si je veux discuter, c'est toi que j'appelle. Pas la peine de sortir avec un prix Nobel pour ça.
- Euh... En attendant, tu viens de louper l'embranchement pour aller chez moi.
- Pas du tout, répondit Matt, vexé, j'emprunte juste un raccourci que tu ne connais pas.
Lequel raccourci présentait tout de même l'inconvénient de rallonger le trajet de plusieurs kilomètres. Ce n'est que dix minutes plus tard qu'ils arrivèrent à la marina. Elliott piaffait d'impatience, mais il eut l'élégance de ne pas faire la moindre remarque.
À peine la voiture eut-elle stoppé devant la maison qu'il se précipita à l'intérieur, montant quatre à quatre les marches jusqu'à la terrasse. À présent, il ne redoutait qu'une chose : que le briquet ait disparu.
Heureusement, ce n'était pas le cas. Le Zippo était toujours là, posé sur le bord de la table.
- Qu'est-ce qui s'est passé ici ? demanda Matt en voyant le tas d'éclats de verre qui jonchait le sol. Tu t'es battu avec King Kong ?
- Je t'expliquerai plus tard. En attendant, il faut que je téléphone à quelqu'un.
- Minute, papillon : il est 2 heures du matin ! San Francisco n'est pas la « ville qui ne dort jamais », tu te trompes de côte, là ! À cette heure-ci, la plupart des gens normalement constitués sont dans leur pieu.
- C'est la police que j'appelle, Matt.
Elliott contacta le commissariat central pour demander si le détective Malden était de service cette nuit. C'était le cas et on le mit immédiatement en contact avec le bureau de l'enquêteur.
- Bonsoir monsieur Malden, Elliott Cooper à l'appareil, désolé de vous déranger mais j'aurais besoin que vous me rendiez un grand service.
*
En attendant l'arrivée du policier, les deux amis étaient revenus sur la terrasse.
- Je ne savais pas que tu avais des amis chez les flics, remarqua Matt étonné. Ce type, tu l'as connu comment ?
- C'est lui qui a enquêté lors du suicide de ma mère, répondit évasivement Elliott. Il m'a pas mal aidé à l'époque et nous sommes restés en contact. Tu vas voir, c'est un mec bien.
Les deux hommes s'étaient rapprochés de la table et observaient avec attention le briquet tempête oublié par le prétendu « voyageur du temps ». C'était un modèle Zippo en argent, incrusté de petites étoiles brillantes et surmonté de l'inscription : Millenium Edition.
-C'est bizarre, cette expression, constata Elliott.
- Ouais, approuva Matt en s'agenouillant pour observer l'objet de plus près. C'est comme si ce briquet avait été fabriqué en série limitée pour commémorer quelque chose...
- ... le passage à l'an 2000, termina Elliott, en se rendant compte de l'énormité de ce qu'il disait.
- Laisse tomber, on raconte n'importe quoi ! Décida Matt en se relevant.
Quelques minutes plus tard, une voiture de police s'arrêta devant la maison et Elliott se hâta d'aller accueillir le détective Malden. C'était un flic à l'ancienne, une sorte d'Humphrey Bogart vieillissant, en imper et chapeau de feutre mais à la carrure de boxeur. Il avait commencé au bas de l'échelle, apprenant son métier à l'école de la rue. Depuis près de quarante ans qu'il la sillonnait, la ville de San Francisco n'avait plus guère de secrets pour lui.
Mais le vieux policier n'était pas venu seul. Il présenta à Elliott son nouveau collègue, le détective Douglas, un jeune inspecteur frais émoulu de l'école de police, diplômé en criminologie. Les cheveux soigneusement peignés en arrière, Douglas était tiré à quatre épingles, arborant un costume bien coupé et une cravate parfaitement nouée, même à 2 heures du matin.
- Qu'est-ce qui t'arrive, Elliott ? demanda Malden en pénétrant sur la terrasse et en désignant à son tour les débris de verre. Tu as reçu un missile par ta fenêtre ?
- Je voudrais que vous releviez des empreintes sur ce briquet, expliqua naïvement Elliott, comme s'il s'agissait d'une simple formalité.
En élève appliqué, Douglas avait déjà dégainé son calepin et son stylo.
- Y a-t-il eu effraction ou cambriolage ? Se renseigna-t-il.
- Pas exactement, répondit Matt. C'est une histoire plus compliquée...
- Si vous ne déposez pas plainte, nous ne pouvons rien pour vous ! fit remarquer le jeune inspecteur avec une pointe d'agacement.
- Du calme, Douglas ! Réclama Malden. Elliott commençait à comprendre qu'il allait avoir du mal à se dispenser d'une explication. Sous le prétexte de préparer du café, il entraîna le vieux policier dans la cuisine pour lui parler seul à seul.
- Maintenant, Elliott, explique-moi ce qui s'est passé, réclama Malden en allumant un cigarillo.
Comme le jeune médecin restait silencieux, Malden se remémora leur première rencontre. Elle avait beau dater d'une vingtaine d'années, il s'en souvenait comme si c'était hier.
Un soir de pluie, il avait été appelé pour constater le suicide d'une femme qui s'était jetée du haut d'un immeuble de Downtown. Il avait retrouvé ses papiers sur son cadavre - elle s'appelait Rose Cooper - puis il s'était chargé d'annoncer la terrible nouvelle à son mari et à son fils.
À l'époque du suicide de sa mère, Elliott n'avait guère plus de douze ans. Malden s'en souvenait comme d'un garçon attachant, intelligent et sensible. Il avait rencontré le père du gamin : un homme d'affaires qui n'avait pas semblé particulièrement bouleversé par l'annonce du décès de sa femme. Surtout, Malden se souvenait des marques et des bleus qu'il avait remarqués sur les bras de l'enfant.
À vrai dire, ces stigmates, il les avait davantage devinés qu'aperçus. C'était peut-être ce côté intuitif qui faisait de lui un bon flic : il « sentait » les choses. Et dans ce cas précis, il les sentait d'autant mieux que lui aussi avait eu un père qui lui infligeait régulièrement quelques tannées au ceinturon, une fois sa journée d'usine terminée.
Bien sûr, il aurait pu fermer les yeux : à l'époque, on n'accordait pas vraiment d'importance à ces choses-là. Mais il était revenu voir Elliott le jour suivant et le jour d'après. Il en avait profité pour lâcher quelques phrases à destination du père pour lui montrer qu'il « savait » et que désormais, il l'aurait à l'œil. C'est ainsi que, de fil en aiguille, Malden avait continué à suivre Elliott et à s'intéresser à sa scolarité. C'était sa conception un peu utopique du métier : une police proche des gens, qui ne limitait pas son action à arrêter les criminels.
Le policier attrapa la tasse de café que lui tendait le médecin et se frotta les yeux pour chasser les souvenirs qui remontaient à la surface. Il fallait qu'il se concentre sur le moment présent.
- Si tu ne me dis rien, insista Malden, je ne pourrai pas t'aider.
- J'en ai bien conscience, approuva Elliott, mais...
- Mais quoi ?
- Lorsque ma mère est morte, vous m'avez demandé de vous faire confiance et vous m'avez promis que lorsque j'aurais besoin d'aide, vous seriez là pour moi...
- C'est toujours vrai, fiston.
- Eh bien, aujourd'hui j'ai besoin de vous. J'ai besoin non seulement du policier, mais aussi de l'ami : le policier pour faire cette recherche d'empreintes et l'ami pour me faire confiance même si je ne peux rien lui expliquer pour l'instant.
- Mouais, soupira Malden, tu dis des jolies phrases mais je ne peux pas lancer une recherche d'empreintes comme ça ! Il faut des autorisations, rendre des comptes. On doit faire venir une brigade du labo scientifique. En plus, ça peut prendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines...
- Mais j'ai besoin d'un résultat très vite !
Malden réfléchit une bonne minute en se grattant la tête. Depuis quelque temps, son étoile s'était ternie au commissariat. Officiellement, on lui reprochait de ne tenir aucun compte de sa hiérarchie et d'utiliser des méthodes pas toujours orthodoxes pour arriver à ses fins. Mais surtout, on ne lui pardonnait pas d'avoir poussé un peu trop loin une enquête de corruption qui avait éclaboussé plusieurs personnalités de la municipalité. Malden savait qu'on l'avait désormais dans le collimateur et que son nouvel adjoint était surtout là pour le surveiller en attendant qu'il fasse un faux pas. Autant de raisons qui auraient dû l'inciter à la prudence, mais il avait une promesse à tenir. Une promesse qu'il avait faite, vingt ans plus tôt, à un enfant qui venait de perdre sa mère.
- J'ai peut-être une idée pour relever des empreintes sans passer par la procédure habituelle, déclara-t-il soudain.
- Comment ça ?
- Tu vas voir, répondit-il en restant mystérieux. C'est pas réglementaire pour un sou, mais ça peut marcher.
De retour dans le salon, il envoya Douglas acheter un tube de cette nouvelle colle, la Super Glue qui venait de faire son apparition sur le marché.
- Et où vais-je trouver ça à 2 heures du mat ? râla Douglas.
Malden indiqua à son adjoint l'adresse d'un magasin d'appareils photo qui restait ouvert la nuit et qui commercialisait cette colle, car elle était fabriquée par la marque Kodak.
Alors que Douglas s'acquittait de sa tâche, le policier s'agenouilla à son tour pour observer l'étrange inscription gravée sur le briquet.
-Millenium Edition ? Qu'est-ce que ça signifie ? demanda-t-il en se tournant vers Matt.
- On n'en sait pas plus que vous, avoua Matt en ouvrant une canette de Coca-Cola.
- Vous n'avez pas mis vos doigts dessus, au moins ? Sinon, fini les empreintes...
- Vous nous prenez pour des péquenots ou quoi ! s'écria Matt. Nous aussi on regarde Starsky et Hutch.
Malden fusilla le jeune homme du regard puis se tourna vers Elliott.- Il me faudrait une boîte en carton.
- De quelle taille ?
- Une boîte à chaussures fera l'affaire. Elliott s'en alla fouiller dans le placard de sa chambre et trouva l'emballage cartonné d'une paire de Stan Smith.
Pendant ce temps, Malden s'était emparé de la petite lampe installée sur la table basse de la terrasse. Il en retira l'abat-jour et posa la main sur l'ampoule encore allumée pour en éprouver la chaleur.
Quelques minutes plus tard, Douglas était de retour, arborant fièrement le tube de Super Glue. Au début, il avait pris Malden pour un has been, mais il devait bien reconnaître que l'ingéniosité du vieux flic l'étonnait chaque jour davantage et qu'il avait plus appris en quelques semaines avec lui que pendant ses trois années de formation.
- Tout est prêt, annonça Malden, le spectacle peut commencer.
- Vous allez relever des empreintes avec une boîte en carton et un tube de colle ? demanda Matt incrédule.
- Exactement. Et ça mon garçon, tu ne l'as jamais vu faire à la télé, même dans Starsky et Hutch.
Malden demanda à Matt de lui donner l'emballage du Coca qu'il venait de terminer. Le policier sortit un canif de sa poche et l'utilisa pour découper le fond de la canette d'aluminium. C'est dans cette petite coupelle de fortune qu'il versa le contenu du tube de super colle avant de la placer à côté du briquet.
Il s'empara ensuite de la lampe de chevet et se servit de la chaleur diffuse de l'ampoule pour chauffer la glu. Rapidement, des vapeurs nauséabondes s'élevèrent dans la pièce. Malden recouvrit l'ensemble de la boîte en carton avant de se retourner, satisfait, vers son auditoire.
- Plus que quelques minutes avant dégustation, annonça-t-il, un sourire satisfait aux lèvres.
- Qu'est-ce que vous avez fait au juste ? demanda Matt, de moins en moins convaincu.
Tout en gardant un œil sur la boîte, Malden prit un ton professoral pour expliquer :
- Le nom chimique de la Super Glue est le cyanoacrylate...
- Ravi de l'apprendre, persifla Matt. Malden lui jeta alors un regard noir qui signifiait qu'il ne se laisserait plus interrompre dans ses explications et Matt capta parfaitement le message.
- Sous l'effet de la chaleur, les vapeurs de cyanoacrylate vont être attirées par les acides aminés et les lipides, constituants essentiels de la sueur humaine véhiculée par les empreintes.
- Et il va y avoir polymérisation, annonça Elliott qui commençait à comprendre.
- Poly-quoi ? demanda Douglas qui se sentait de plus en plus largué.
- Polymérisation, expliqua Malden. Ça veut dire que les vapeurs de Super Glue vont se déposer sur l'empreinte digitale invisible à l'œil nu pour former une sorte de carapace protectrice qui permettra de faire apparaître l'empreinte et de la conserver.
Matt et Douglas regardèrent le vieux policier d'un air dubitatif. Ils assistaient pourtant à une expérience pionnière qui, dans quelques années, allait révolutionner le travail des enquêteurs du monde entier.
Elliott, lui, ne quittait pas le carton des yeux, anxieux de savoir ce qu'il allait lui révéler.
Au bout d'un moment, Malden décida que le jeu avait assez duré et souleva la boîte : un dépôt blanc et solide s'était déposé à trois endroits du briquet, révélant distinctement trois traces d'empreintes.
- Et voilà le travail, fit Malden en se baissant. À première vue nous avons une superbe empreinte de pouce sur une face et sur l'autre je dirais... un bout d'index et de majeur.
Il enveloppa précautionneusement la pièce à conviction dans un mouchoir et la glissa dans la poche de son imper.
- Si j'ai bien compris, fit-il en se tournant vers Elliott, tu veux que je compare ces empreintes avec celles que nous avons sur nos fichiers.
- Pas exactement, rectifia le médecin : je veux que vous les compariez avec les miennes.
Ajoutant le geste à la parole, il sortit un stylo plume de la poche de sa veste et fit couler un peu d'encre sur la table avant d'en humecter chacun de ses doigts et d'apposer ses propres empreintes sur une page vierge de son agenda.
Malden s'empara de la feuille et regarda Elliott droit dans les yeux.
- Bien que je ne comprenne pas la logique de tout ça, je vais le faire quand même parce que, moi aussi, j'ai confiance en toi.
Le médecin hocha la tête en silence, manière pour lui de remercier le policier. Quant à Matt, il osa enfin une nouvelle question :
- Ça sera long de comparer ces deux séries d'empreintes ?
- Je vais m'y mettre tout de suite, assura Malden. Comme les prélèvements sont bons, j'espère avoir des résultats rapidement.
Elliott raccompagna les deux policiers sur le perron. Tandis que Douglas s'en allait récupérer la voiture, Malden promit :
- Je t'appelle dès que j'ai fini.
Puis, après un instant d'hésitation, il demanda :
- Au fait, tu es toujours avec ta Brésilienne, la petite Ilena ?
- Toujours, répondit Elliott, un peu surpris par cette question. Entre elle et moi c'est...
Bloqué par la pudeur, il ne termina pas sa phrase mais Malden avait saisi l'essentiel.
- Je comprends, fit-il en baissant la tête, quand une personne entre dans votre cœur, elle y reste pour toujours...
Elliott regarda avec émotion le vieux policier qui s'éloignait. Il savait que, depuis quelques années, il accompagnait sa femme dans un combat perdu d'avance contre la maladie d'Alzheimer.
Et que l'heure du dernier round allait bientôt sonner.
*
Il était 3 heures du matin, mais Elliott n'avait pas sommeil. Il avait reconduit Matt chez lui et récupéré sa Coccinelle. Il s'arrêta à une station d'essence sur Market Street. La tête perdue dans ses pensées, il remplissait son réservoir lorsqu'une femme édentée l'interpella. Elle poussait un chariot rempli de babioles et de chiffons et semblait droguée ou ivre. Elle lui lança une bordée d'injures, mais il ne s'en formalisa pas. Deux jours par mois, il travaillait comme médecin bénévole auprès de la Free Clinic, un centre municipal de soins pour nécessiteux et il savait que la nuit la ville changeait de visage. Dans les guides touristiques et dans les films, San Francisco était toujours présentée sous son jour le plus favorable avec ses quartiers pittoresques, sa taille humaine et ses nombreux espaces verts. On rappelait aussi sans cesse que la ville était le symbole de la libération hippie. Et c'est vrai que « Frisco » avait connu son heure de gloire dix ans plus tôt lorsque, dans le sillage de Janis Joplin et de Jimi Hendrix, des centaines de flower-children étaient venus s'installer dans les maisons victoriennes de Haight Ashbury.
Mais le Summer of Love était déjà loin. Le mouvement hippie s'éteignait peu à peu, miné par ses excès. Joplin et Hendrix étaient morts tous les deux, à vingt-sept ans à peine. Gavé de somnifères et étouffé dans son vomi pour Jimi ; minable overdose d'héroïne pour la Perle.
En cette fin d'année 1976, l'amour libre et la vie en communauté n'intéressaient déjà plus grand monde. La drogue, surtout, causait des dommages incroyables. Censés ouvrir les esprits et libérer les gens de leurs inhibitions, le LSD, la méthédrine et l'héroïne les faisaient basculer dans la dépendance avant de les tuer à petit feu. À la clinique, Elliott était témoin de leurs terribles ravages : overdoses, hépatites causées par les aiguilles sales, pneumonies, bad trips qui se terminaient tragiquement par des défenestrations.
S'ajoutait à ça le problème des vétérans du Vietnam dont certains venaient rejoindre les rangs des sans-abri, de plus en plus nombreux. Les troupes américaines s'étaient retirées de Saigon depuis un an, et beaucoup d'anciens combattants, traumatisés par ce qu'ils avaient vécu « là-bas », oscillaient désormais entre zone et clochardisation.
Elliott paya son plein d'essence et traversa la ville, fenêtres ouvertes, en repensant à cet incroyable tête-à-tête qu'il avait eu plus tôt dans la soirée. Depuis qu'il avait quitté Matt, il se sentait de nouveau seul et désarmé. Car il devait bien en convenir : tout ce que lui avait raconté cet homme était vrai, depuis les raclées que lui administrait son père jusqu'à la culpabilité qu'il avait ressentie lors du suicide de sa mère.
Pourquoi n'avait-il jamais discuté de tout ça avec Ilena ? Pourquoi n'avait-il jamais envisagé de montrer ses faiblesses à la femme qu'il aimait ?
Et Matt ? Il ne lui avait rien raconté non plus. Par simple pudeur masculine ? La vérité, c'est que c'était plus commode. Avec Matt, tout était léger et frivole. Sa compagnie était un moyen confortable de se protéger des dures réalités du monde et de se ressourcer à bon compte quand les responsabilités de son métier devenaient trop pesantes.
Finalement, même si on n'avait toujours rien trouvé de mieux que l'amour et l'amitié pour rendre la vie supportable, sans doute y avait-il des situations dont on ne pouvait se sortir que tout seul.
*
À quelques kilomètres de là, le détective Malden s'activait dans son bureau du commissariat central. Quelques minutes plus tôt, il s'était disputé avec son subordonné qui lui reprochait d'avoir travaillé sur ses heures de service à une affaire d'ordre privé. Malden savait que Douglas avait les dents longues et qu'il espérait ouvertement son éviction dans l'espoir de bénéficier d'une promotion rapide. Lorsque ce petit con l'avait menacé d'un rapport, Malden lui avait dit ses quatre vérités avant de l'expédier dans un bureau éloigné du sien. C'est dommage : Douglas aurait pu être un bon flic, il en avait toutes les qualités, mais il n'avait pas choisi la bonne méthode pour y arriver. De son temps à lui, on ne cherchait pas à réussir à tout prix en éliminant les autres de sa trajectoire. Mais peut-être que Malden se faisait vieux. Peut-être que la jeune génération avait des valeurs nouvelles : plus d'ambition, plus d'initiative individuelle, comme le recommandait parfois le gouverneur Reagan à la télévision.
Malden termina son mug de café. Cette fois, il ne doutait pas que l'autre allait mettre ses menaces à exécution. Tant pis. Si les huiles de la police finissaient par avoir sa tête, eh bien il quitterait son boulot pour passer encore plus de temps à l'hôpital auprès de Lisa. De toute façon, la retraite n'était pas loin. En attendant, il allait aider Elliott une dernière fois en faisant le travail qu'il lui avait demandé.
Il commença par teinter les empreintes révélées sur le briquet avec un colorant fluorescent. Puis il utilisa son appareil photo pour prendre une série de clichés qu'il faudrait développer puis agrandir. Après seulement, commencerait la véritable analyse. Il regarda sa montre avec inquiétude. Un travail de bénédictin l'attendait. La nuit n'y suffirait pas.
*
Avant de rentrer à la marina, Elliott fit une halte dans une supérette de Van Ness ouverte 24 heures sur 24. Il acheta des cigarettes ainsi qu'un paquet de croquettes pour chien.
- Salut Rastaquouère, lança-t-il en poussant la porte de chez lui.
À peine avait-il franchi le seuil de la terrasse que le labrador accourut pour lui lécher le bout des doigts comme il l'avait fait deux heures plus tôt avec son étrange visiteur.
- Pas la peine de faire le fayot, prévint-il en versant les croquettes dans une écuelle improvisée.
Il resta un bon moment à regarder le chiot, tout étonné d'apprécier sa compagnie. Il balaya ensuite les éclats de verre et fuma quelques cigarettes, les yeux perdus dans le vide et l'esprit vagabondant du côté de son enfance. Toutes les cinq minutes, il regardait avec angoisse son téléphone dans l'attente du verdict que lui livrerait l'analyse des empreintes. Même si toute cette histoire ne tenait pas debout, il ne pouvait s'empêcher d'être fébrile, comme s'il attendait le résultat d'analyses médicales qui pouvaient lui révéler l'existence d'une maladie mortelle.
*
Le détective adjoint Douglas déchira le rapport qu'il venait de taper sur sa machine à écrire. Il se leva et descendit au rez-de-chaussée, dans la petite pièce qui servait de salle de repos aux policiers. Ce soir, le commissariat était étonnamment calme. Douglas prépara deux tasses de café avant de rejoindre le troisième étage et de frapper à la porte du bureau de Malden.
Pour toute réponse, Malden émit un grognement que Douglas décida d'interpréter comme une invitation.
- Besoin d'un coup de main ? demanda-t-il en passant la tête dans l'embrasure.
- Ça se pourrait... répondit le vieux policier d'un ton bourru.
Douglas tendit à son collègue l'une des tasses de café et regarda autour de lui attentivement.
Punaisés contre le mur, une dizaine de clichés agrandis plusieurs fois proposaient une plongée dans le dédale des empreintes digitales. Les flics aimaient les empreintes : « les seuls dénonciateurs qui ne trompent ni ne mentent jamais », avait-on coutume de dire dans le métier. Mises bout à bout, les photographies formaient une drôle de tapisserie semblable à une immense carte topographique : des lignes douces, des bifurcations, des crêtes, de petits îlots capables de se combiner en une infinité de possibilités. Une empreinte digitale est une œuvre d'art unique pour chaque individu, qui prend forme durant la vie intra-utérine. Dans le ventre de la mère, le fœtus subit une foule de petites situations stressantes qui, en se succédant de façon aléatoire, vont sculpter la pulpe des doigts. Tout se passe avant le sixième mois de grossesse. Après, les petites figures se figent pour ne plus bouger jusqu'à la mort.
À l'école de police, Douglas avait appris que chaque doigt comptait environ cent cinquante points caractéristiques. Pour décider si deux empreintes étaient identiques, il suffisait de repérer des concordances entre ces petits signes caractéristiques. Pour qu'une authentification ait une valeur légale, une douzaine de points communs étaient nécessaires.
- On se met au boulot, proposa-t-il à son supérieur.
Douglas avait de bons yeux.
Malden avait de la patience.
À eux deux, ils formaient une bonne équipe.
*
Lorsque le jour se leva, Elliott se décida à prendre une douche. Il passa des habits propres et quitta la maison pour prendre son service à l'hôpital. Sur la route, il dut allumer ses phares et ses essuie-glaces. En quelques heures, le temps avait changé du tout au tout. Le ciel, si dégagé la veille au soir, était maintenant chargé de nuages laissant présager l'un de ces matins pluvieux qui marquent l'entrée dans l'hiver.
Il alluma la radio pour écouter les nouvelles. Toutes inquiétantes : séisme meurtrier en Chine, répression militaire en Argentine, marée noire en France, massacre à Soweto dans l'Afrique du Sud de l'apartheid tandis qu'à Houston, un forcené barricadé chez lui cherchait à faire des cartons sur la foule.
Pendant ce temps, dans l'Amérique du Watergate, la campagne présidentielle battait son plein pour savoir qui de Carter ou de Ford présiderait aux destinées du pays.
Désabusé, Elliott changea de station et termina son trajet avec les Beatles et Let It Be.
Il venait d'entrer dans le hall de l'hôpital lorsque le gardien l'interpella.
- Un appel pour vous, docteur ! Elliott prit le combiné qu'on lui tendait.
- J'ai tes résultats, lui annonça Malden.
Le médecin prit une grande inspiration avant de demander :
- Qu'est-ce que ça donne ?
- Les empreintes sont identiques.
Elliott mit plusieurs secondes pour encaisser l'information.
- Vous êtes sûrs de vos résultats ?
- Certains. Nous avons vérifié plusieurs fois. Pourtant, Elliott n'était pas encore prêt à admettre l'évidence.
- Dans l'absolu, demanda-t-il, combien y a-t-il de chances pour que deux personnes différentes aient des empreintes identiques ?
- Une sur plusieurs dizaines de milliards. Même les vrais jumeaux en ont des différentes.
Comme le médecin semblait ne pas réagir, Malden réaffirma plus clairement sa conclusion.
- Je ne sais pas quel est ton problème, Elliott, mais les deux empreintes proviennent de la même personne. II n'y a aucun doute possible. Et cette personne, c'est toi.
7
Je fais reculer la mort à force de vivre, de souffrir, de me tromper, de
risquer, de donner et de perdre.
Anaïs Nin
Septembre 2006
Elliott a 60 ans
Les parois de verre guidaient la lumière vers l'intérieur de la maison, laissant le soleil balayer les murs avant d'éclabousser le parquet en noyer de Californie.
Vêtu d'un vieux Levi's et d'un pull torsadé, Elliott descendit l'escalier métallique qui menait à la cuisine. C'était son jour de repos et il avait bien l'intention de prendre son petit déjeuner sans se presser. Douché et rasé de frais, il se sentait ragaillardi. Ce matin, la maladie ne le faisait pas souffrir comme si le spectre de la mort s'était éloigné à la faveur de l'épisode extraordinaire qu'il avait vécu la nuit précédente.
Il se prépara du jus d'orange et un bol de muesli qu'il alla déguster dans le jardin. La journée s'annonçait radieuse. Quelques images fugitives de son périple nocturne se bousculaient encore dans sa tête. Plus que de la perplexité, il ressentait surtout de l'exaltation. Il ne savait toujours pas quelle substance contenaient les pilules, n'empêche que ça marchait du tonnerre ! Surtout, ce deuxième « voyage » avait permis d'éclaircir plusieurs points. Il lui semblait maintenant comprendre un peu mieux les mécanismes de son retour vers le passé.
D'abord, son saut dans le temps avait été le même chaque fois : trente ans jour pour jour. Le premier soir, il avait regardé la date sur un panneau lumineux de l'aéroport et la veille, c'était le journal posé sur la table de la terrasse qui lui avait fourni l'information.
Ensuite, il pouvait visiblement transporter des objets dans le passé puisque ses vêtements l'avaient suivi à chacun de ses voyages. De même, il pouvait ramener des objets à son époque : le mouchoir taché de sang en était la meilleure preuve.
En revanche, quelque chose le laissait sur sa faim : la brièveté de son séjour dans le passé. Une vingtaine de minutes chaque fois, c'était peu. Juste le temps d'échanger quelques paroles avec « son double » et il était déjà saisi de tremblements annonçant son retour vers le futur.
Mais peut-être était-il encore trop tôt pour trouver une vraie logique à ces régularités. En tout cas, une chose était certaine : c'est par l'intermédiaire des rêves qu'il pouvait traverser le temps.
De retour dans la maison, il s'installa devant l'écran de son ordinateur. Il était chirurgien, mais que savait-il réellement sur le sommeil et les rêves ? Pas grand-chose en fait. Il avait ingurgité des tonnes de connaissances lors de ses études, mais il en avait oublié beaucoup. Pour se rafraîchir la mémoire, il se connecta au réseau et passa l'heure suivante à consulter une encyclopédie médicale en ligne.
Le sommeil est constitué de différentes phases qui se succèdent et se répètent tout au long de la nuit.
Bon, ça, d'accord, il s'en souvenait. Quoi d'autre ?
Le sommeil léger correspond aux phases du Sommeil à Ondes Lentes et le sommeil profond à celles du Sommeil Paradoxal.
Le Sommeil Paradoxal ? Ça lui disait quelque chose...
Cette expression désigne la phase du sommeil où l'activité cérébrale est la plus intense alors que le corps' est en atonie totale avec un relâchement de toute la musculature de la nuque jusqu'aux pieds.
Bon, et les rêves dans tout ça ?
Durant notre vie, nous passons en moyenne vingt-cinq ans à dormir et une dizaine d'années à rêver. Cela représente entre 100 000 et 500 000 rêves.
Elliott resta songeur devant ce dernier chiffre. Ainsi, notre vie humaine était traversée de centaines de milliers de rêves ! C'était fascinant et inquiétant à la fois. Sentant qu'il était sur la bonne piste, il s'autorisa à allumer une cigarette puis continua sa lecture pour apprendre que :
La période de sommeil paradoxal survient environ toutes les quatre-vingt dix minutes pour durer un bon quart d'heure. C'est pendant cette phase qu'apparaissent les rêves les plus denses.
Cette dernière révélation le fit s'agiter sur sa chaise. Tout concordait : la veille, il s'était endormi vers 22 heures pour « réapparaître » 30 ans plus tôt aux alentours de 23 h 30. La durée de son voyage avait donc été de 90 minutes : le même laps de temps que pour atteindre la première phase de sommeil paradoxal !
Voilà, c'était ainsi que ça fonctionnait : lors de cette période d'activité cérébrale, la substance contenue dans la pilule provoquait chez lui un retour vers le passé. Tout ça pouvait sembler complètement dingue, mais il était arrivé à une période de sa vie où à force de ne plus croire en rien, il était prêt à croire en tout.
Par quelques clics de souris, il continua l'exploration de ce continent mystérieux pour constater que si la science avait découvert beaucoup de choses sur le comment rêvent les hommes, elle ne disait pas grand-chose sur le pourquoi. A bien des égards, le rêve restait quelque chose d'énigmatique. Comme toute activité programmée du corps ou du cerveau, le rêve devait bien avoir une fonction, un but. Mais lequel ?
Personne n'avait encore apporté de réponse scientifique à cette question.
Bien sûr, il y avait tous ces délires ésotériques qui remontaient à l'Egypte ancienne et qui envisageaient les rêves comme des signes envoyés par les dieux ou par un monde invisible. Mais quel crédit accorder à ces fariboles ?
Elliott réfléchissait à ces diverses hypothèses lorsqu'un coup de fil interrompit sa réflexion. Il décrocha et reconnut la voix de Samuel Below, le responsable du labo de l'hôpital à qui il avait confié les résidus trouvés au fond du flacon de pilules.
- J'ai les résultats de tes analyses, annonça Bellow.
1976
Elliott a 30 ans
À la même heure, trente ans plus tôt, Elliott terminait son café dans la salle de repos du Lenox Hospital.
Pour la dixième fois de la matinée, le jeune médecin réexaminait les photos des empreintes digitales que Malden lui avait fait parvenir par coursier. A présent, il était bien forcé de croire à l'incroyable : quelque part dans le futur, un « autre lui-même » avait trouvé la possibilité de voyager dans le temps et de lui rendre quelques petites visites.
Quant à savoir comment il y parvenait... c'était une autre histoire !
Elliott n'avait jamais été un gros lecteur de science-fiction, mais à la fac il avait étudié Einstein et sa théorie de la relativité. Et que disait l'oncle Albert à propos du voyage dans le temps ? Qu'il était tout à fait envisageable... à la seule condition de pouvoir dépasser la vitesse de la lumière. Or, il imaginait mal son étrange visiteur se mettre à tourner autour de la Terre, à 300 000 kilomètres par seconde, tel un Superman vieillissant.
La réponse était donc à chercher ailleurs.
Peut-être du côté des trous noirs ? Il avait vu un reportage à la télévision sur ces étoiles en fin de vie, dotées d'un champ gravitationnel capable de courber l'espace-temps. Théoriquement, rien n'interdisait d'imaginer qu'un corps, aspiré par l'un de ces trous noirs, puisse ressortir dans une autre époque ou dans un autre univers.
Logique... sauf qu'aucun trou noir n'avait pu encore être observé à ce jour et qu'il était peu probable qu'un corps humain traverse une telle zone sans être déchiqueté et réduit en poussière.
De plus, c'était sans compter sur les nombreux paradoxes temporels qui faisaient le bonheur des films et des livres du genre. Et si, en revenant dans le passé, vous empêchiez la rencontre de votre futur père et de votre future mère ? Et si vous tuiez vos parents avant qu'ils ne vous conçoivent ? On entrait alors dans un cercle vicieux d'existence et de non-existence :
J'ai tué mon ancêtre.
Donc, je ne suis pas né.
Donc, je n'ai pas tué mon ancêtre.
Donc, je suis né.
Donc, j'ai tué mon ancêtre.
Donc...
Elliott soupira : décidément, accepter la possibilité d'un tel voyage revenait à violer une dizaine de lois physiques et à nier tous les principes de causalité et de cohérence logique.
Et pourtant...
Pourtant, les clichés qu'il tenait entre les mains étaient bien la preuve que toute cette histoire était vraie. La preuve scientifique suprême, pensa-t-il en faisant référence à l'unicité des empreintes de chaque individu.
L'esprit ailleurs, il fit jouer la pierre du briquet tempête que lui avait restitué Malden, provoquant une petite gerbe d'étincelles. Puis il ferma le clapet du Zippo et se leva brusquement de sa chaise. Impossible de rester en place ! Ces dernières heures, il avait dû ingurgiter une douzaine de cafés. La peur qu'il avait éprouvée cette nuit n'avait pas disparu, mais elle se mêlait à l'excitation de vivre quelque chose qui le dépassait. Il était un homme ordinaire à qui il arrivait quelque chose d'extraordinaire. Où tout cela allait-il le mener ? Il n'en avait pas la moindre idée. À partir de maintenant, il entrait dans l'inconnu et il n'était pas sûr de savoir faire face à ce qui l'attendait.
Il se resservit une tasse de café et ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue. Comme il était seul dans la pièce, il alluma nerveusement une cigarette qu'il grilla du bout des lèvres en prenant garde de ne pas déclencher le détecteur de fumée. Depuis quelques minutes, une question trottait sans relâche dans sa tête. Pouvait-il communiquer avec cet autre lui-même qui vivait dans le futur ? Pourquoi pas ? Mais, comment procéder et quel message envoyer ?
Il réfléchit quelques instants à ce problème sans trouver de solution évidente. Comme une comète venue de nulle part, une idée insensée traversa son esprit, mais il la rejeta. Non, il ne fallait pas faire n'importe quoi, il devait se calmer, mettre cette histoire de côté pendant un moment et retourner à son travail.
Plein de bonnes résolutions, il s'installa à une table devant une pile de dossiers pour terminer ses comptes rendus d'opération. Pourtant, au bout d'à peine deux minutes, il renonça à faire semblant. Comment se concentrer après ce qu'il venait de vivre ! Il regarda sa montre : il n'avait pas d'opération avant deux bonnes heures et avec un peu de chance, il trouverait quelqu'un pour le remplacer dans sa garde. Il enleva sa blouse, attrapa sa veste et vida les lieux.
Cinq minutes plus tard, il avait quitté l'hôpital.
Alors qu'il sortait du parking, il croisa l'un des camions si typiques de Federal-Express. Grisé par ce qu'il était en train de vivre, il haussa les épaules d'un air de défi.
FedEx et UPS pouvaient aller se rhabiller.
Lui, Elliott Cooper, allait envoyer un message trente ans dans le futur...
*
2006
Elliott a 60 ans
- J'ai les résultats de tes analyses, annonça Bellow.
- Qu'est-ce que ça donne ?
- Eh bien c'est exotique ton truc : un mélange à base de plantes, essentiellement des feuilles de mûrier et de néflier.
Elliott n'en croyait pas ses oreilles.
- Rien d'autre ?
- Non. Si tu veux mon avis, ce médicament ne peut pas guérir grand-chose : c'est un simple placebo.
Abasourdi, le médecin raccrocha. Ainsi, il n'y avait pas d'ingrédient magique dans les pilules. Le vieux Cambodgien, l'histoire du faites un vœu, l'espoir de revoir Ilena... Tout cela c'était du folklore. Les métastases avaient dû atteindre son cerveau. La rencontre avec son double, trente ans plus tôt, n'avait sans doute eu lieu que dans sa tête : la simple divagation d'un homme arrivé à la fin de sa vie et qui avait peur de mourir.
Elle était là, la fonction des rêves ! Pas à rechercher du côté de la science, mais plutôt de la psychanalyse. Les rêves n'étaient qu'une représentation de désirs refoulés, une sorte de soupape de sécurité permettant à l'inconscient de s'exprimer sans trop mettre en danger l'équilibre psychique. Elliott avait tapé à la porte d'Albert Einstein et c'est Sigmund Freud qui lui ouvrait !
Voilà, un simple coup de fil lui avait remis les pieds sur terre. La magie était bien retombée et, dans la lumière crue du matin, ce qui lui paraissait si réel cette nuit n'était plus qu'une folle chimère. Il avait tant voulu y croire, mais non... Cette belle aventure, cette brève traversée du temps n'était qu'une mise en scène de son esprit. La maladie et l'imminence de sa mort l'avaient poussé à fantasmer sur ce possible retour vers une période charnière de son passé.
La vérité, c'est qu'il crevait de trouille. Il refusait d'accepter que sa vie soit déjà terminée. Tout était passé si vite : enfance, adolescence, jeunesse, âge mûr... Quelques battements de paupières et il faudrait déjà partir ? Putain, soixante ans c'était trop tôt ! Il n'avait pas l'impression d'être un vieillard. Avant qu'on lui diagnostique ce cancer, il pétait encore la forme. Lors de ses missions humanitaires, il crapahutait à travers les montagnes, laissant souvent sur place les jeunots de trente ou quarante ans. Et Sharika, son interne indienne belle comme le jour, c'est avec lui qu'elle voulait sortir, pas avec l'un de ces minets qui commençaient à peine leur clinicat !
Mais tout ça, c'était fini, révolu. Devant lui, ne l'attendaient plus que la mort et la peur.
La peur de voir son corps s'affaiblir.
La peur de souffrir et de perdre son autonomie.
La peur de crever tout seul dans la chambre blême d'un hôpital.
La peur d'abandonner sa fille dans ce monde incertain.
La peur qu'au final, sa vie n'ait pas eu de signification.
Et la peur de ce qui l'attendait après. Une fois qu'il aurait rendu l'âme et plongé de Vautre côté. Et merde...
Il essuya une larme de rage qui coulait le long de sa joue.
A présent, une sale douleur lui striait les entrailles. Il passa dans la salle de bains, trifouilla dans l'armoire à pharmacie pour prendre un antalgique et se passer un peu d'eau sur le visage. Dans le miroir, l'homme qui le regardait avait les yeux brillants et injectés de sang.
Combien de temps lui restait-il ? Quelques jours ? Quelques semaines ? Comme jamais, il ressentait l'urgence de vivre, de courir, de respirer, d'échanger, d'aimer...
On ne peut pas dire qu'il avait loupé sa vie : il était père d'une fille qu'il adorait, il avait été utile, il avait voyagé, connu bien des satisfactions et passé du bon temps avec Matt.
Mais il lui avait toujours manqué quelque chose.
Ilena...
Depuis sa mort, trente ans plus tôt, il avait vécu comme en pointillés, plus spectateur que véritable acteur de son existence. Et c'est vrai que ces derniers jours, il s'était plu à croire à cette idée de voyage dans le temps.
Juste pour cet espoir un peu fou de revoir Ilena avant de mourir.
Mais à présent, l'illusion s'était dissipée et il souffrait de s'être laissé duper. Tu cesseras d'avoir mal quand tu auras cessé d'espérer, disait la sagesse populaire.
Et Elliott ne voulait plus avoir mal.
Alors, pour éteindre à jamais la dernière lueur d'espoir qui brillait encore dans son cœur, il jeta le petit flacon de pilules dans la cuvette des toilettes.
Il hésita un moment...
... puis tira la chasse d'eau.
*
1976
Elliot a 30 ans
Elliott gara sa Coccinelle dans Mission District, le long de Valencia Street. À cette heure de la journée, le quartier hispanique de San Francisco bourdonnait déjà d'activité. Avec ses boutiques bon marché, ses taquerias et ses étals de fruits, Mission était l'un des endroits les plus pittoresques de la ville.
Le médecin arpenta l'avenue au milieu d'une foule bruyante et bariolée. Partout dans la rue, des fresques murales aux couleurs vives animaient les façades des immeubles. Elliott s'arrêta quelques instants devant ces peintures fascinantes où planait l'ombre de Diego Rivera '. Mais il n'était pas là pour jouer au touriste. Il reprit sa course en pressant le pas. L'endroit dégageait une ambiance brute et électrique qui plaisait à ceux qui voulaient s'encanailler, mais il avait aussi ses mauvais côtés tels les gangs chicanos qui, en invectivant les passants, gâchaient l'atmosphère conviviale du quartier.
Au croisement de Dolores Street, après une enfilade de clubs de salsa et de boutiques d'articles religieux, il repéra enfin l'enseigne qu'il cherchait.
BLUE MOON : BIJOUX & TATOUAGES
Il poussa la porte de la boutique pour tomber nez à nez avec un poster un peu glauque de Freddy Mercury. Travesti en fille, le chanteur de Queen mimait l'acte sexuel de façon outrancière. Sur la platine, près de la caisse enregistreuse, un 33 tours égrenait à plein volume les rythmes reggae de Bob Marley que l'on commençait à apprécier depuis qu'Eric Clapton avait repris / shot the sheriff, l'année précédente.
Elliott soupira. Il n'était pas vraiment dans son élément ici, mais pas question de perdre sa contenance pour autant.
- Kristina ? Appela-t-il en se dirigeant vers l'arrière-boutique.
- Docteur Cooper ! Ça, pour une surprise ! Grande et blonde, la femme qui lui faisait face avait un look d'enfer : cuissardes de motard, micro short en cuir et tatouage érotico gore dans le bas du dos.
Elliott l'avait rencontrée à l'hôpital, six mois auparavant, lorsqu'il avait opéré son fils d'une malformation des reins. Depuis, il suivait régulièrement le bébé, un petit Chinois que Kristina élevait avec sa compagne Leila, une infirmière qui travaillait dans le même service que lui. Dès leur première rencontre, Elliott avait été intrigué par la liberté de cette fille, diplômée de Berkeley, spécialiste des civilisations asiatiques, mais qui avait préféré ouvrir une boutique de tatouages plutôt que d'enseigner dans une université. Kristina menait sa vie comme elle l'entendait et affichait ouvertement son homosexualité. Cela ne posait pas de problèmes à San Francisco : depuis quelques années déjà, les gays avaient supplanté les hippies comme groupe phare de la cité. Attirés par la tolérance de cette ville, des dizaines de milliers d'homosexuels s'étaient massivement installés dans les quartiers de Castro et de Noe Valley.
- Je suis à vous dans deux minutes, dit-elle en lui désignant un siège.
Le médecin prit place sur un fauteuil, à côté d'un travesti sud-américain qui terminait de se faire percer les oreilles. Un peu embarrassé, il demanda s'il pouvait utiliser le téléphone et appela Matt pour l'informer des dernières nouvelles. Lorsque Elliott lui communiqua le résultat de l'analyse des empreintes, son ami ne parut pas troublé outre mesure.
- Ce type, à part toi, personne ne l'a jamais aperçu, fit-il remarquer. Si tu veux mon avis, cette histoire n'a eu lieu que dans ton esprit.
- Comment ça, dans mon esprit ! S’énerva Elliott. Et ce briquet Millenium Edition, avec mes propres empreintes, c'est dans mon esprit ça ?
- Écoute, mon vieux, ce briquet, c'est sans doute toi qui l'as acheté, mais tu ne t'en souviens plus, c'est tout.
Elliott était soufflé :
- Donc, tu ne me crois pas ?
- Non, avoua Matt, et j'espère que si je te racontais une histoire pareille, toi non plus tu ne me croirais pas et que tu chercherais plutôt à me remettre sur le chemin de la raison.
- Merci pour ton soutien ! répliqua son ami. Et il raccrocha, fort mécontent.
- Alors docteur, qu'est-ce que je vous fais ? demanda Kristina en l'invitant à s'installer. Ça vous dirait un tatouage de HelPs Angels ou un grand dragon sur le dos ?
- Ni l'un ni l'autre, dit-il en relevant la manche de sa chemise. En fait, je voudrais juste une petite inscription, là, en haut de l'épaule.
- Vous ne préférez pas quelque chose de plus esthétique ? fit-elle en préparant son aiguille. Regardez celui-là.
Kristina écarta légèrement sa jambe, dévoilant une sorte de diable japonais, pris dans la résille de ses bas, qui remontait sur le haut de sa cuisse avant de se perdre dans le mystère de son intimité.
- C'est une véritable œuvre d'art, concéda Elliott, mais ce n'est pas exactement mon style.
- Dommage, vous êtes plutôt beau mec et un tatouage sur le corps de son amant, y a rien de plus sexy !
- Je ne crois pas que ma compagne serait de cet avis.
- Les femmes réservent souvent des surprises.
- Ça, en revanche, je veux bien le croire.
Il attrapa un stylo dans la poche intérieure de sa veste et s'en servit pour griffonner quelques mots au dos d'un magazine.
- Voilà ce que je veux, indiqua-t-il en tendant la revue à Kristina.
La jeune femme fronça les sourcils :
- C'est un langage codé, votre truc !
- Disons que c'est un message personnel, à destination d'un vieil ami.
La tatoueuse vérifia les aiguilles de son dermographe.
- Ça va faire un peu mal au début puis la douleur va s'atténuer. Pas de regret ?
Elliott ferma brièvement les yeux. Pouvait-on vraiment interagir entre le présent et le futur ? Ça paraissait absurde, mais il devait tenter le coup. Pour se donner du courage, il imagina la tête qu'allait faire son alter ego, trente ans plus tard dans le futur, s'il recevait son message.
- Pas de regret, trancha-t-il.
Alors que le bruit strident de l'appareil envahissait la pièce, Kristina affirma comme un credo :
- Le corps est l'un de nos derniers espaces de liberté.
*
2006
Elliott a 60 ans
Après avoir tiré la chasse d'eau sur le flacon de pilules, Elliott, encore sous le coup de la déception, s'était allongé sur le canapé d'angle du salon. A midi, il avait rendez-vous avec Angie et il ne tenait pas à débarquer devant sa fille avec la gueule d'un zombie. Les yeux fermés, il écoutait sa respiration qu'il aurait voulue limpide et régulière, mais qui était heurtée et encombrée. Il se sentait étouffer, incapable de reprendre son souffle. La maladie qui faisait son office à l'intérieur de son organisme contrastait avec la douceur de la lumière filtrant par les claires-voies. À travers la fenêtre, il entendait le bruit de la mer et le gazouillis des oiseaux. Dehors, la vie continuait, mais il n'en faisait plus partie. Malgré le soleil, son corps était parcouru de frissons, sans doute un début de fièvre. Dans le même temps, il perçut une gêne en haut du bras, à la naissance de l'épaule. Ce n'était pas à proprement parler une douleur, plutôt une sensation d'incrustation. De la main, il frotta son muscle engourdi. Mais cela resta sans effet. Il se mit debout, enleva son pull et remonta la manche de son tee-shirt.
D'abord, il ne distingua pas grand-chose : une vague tache marbrée, couleur vert bouteille, qui semblait s'étendre sur son épaule. Intrigué, il se posta devant le large miroir de la salle de bains. Dans le reflet de la glace, il comprit que ces étranges marbrures étaient en réalité des lettres qui se formaient les unes après les autres !
Un moment, il resta hébété, se demandant ce qui lui arrivait. Puis enfin, il comprit...
- Ah, le petit enfoiré ! Lâcha-t-il.
Son cœur usé battait la chamade, mais il était soulagé. Non, il n'était pas fou. Tout cela n'avait pas eu lieu seulement dans sa tête. Trente ans plus tôt, le p'tit gars tentait de lui envoyer un message en se faisant tatouer quelque chose sur la peau.
Pas con, le gamin... pensa-t-il en se rapprochant du miroir.
Là, il se regarda dans les yeux et les vit qui brillaient. C'était bête, mais il pleurait de joie. Sans doute allait-il crever bientôt, mais en attendant, il n'était pas encore sénile !
Sur son épaule, s'étalait en lettres de plomb une courte phrase :
WAITING FOR YOUR NEXT VISIT
Oui, bien sûr qu'il y aurait une prochaine visite, sauf que... il avait été assez stupide pour se débarrasser des pilules !
Paniqué, il s'agenouilla devant les toilettes et plongea la main au plus profond de la cuvette, espérant sans trop y croire que le flacon n'ait pas été aspiré.
Non, il ne fallait pas rêver.
Il se releva dépité, mais tenta de réfléchir calmement. Par où s'écoulaient les eaux ? Il ne savait pas trop : le bricolage et la plomberie n'avaient jamais été son fort. Alors, il se rua dans son garage et leva les yeux au plafond pour y découvrir un enchevêtrement de canalisations. Il suivit le tuyau principal jusqu'à une plaque de fonte : le bac à dégraissage. Avec un peu de chance, le flacon aurait été bloqué à ce niveau. Il souleva le regard en métal, trifouilla à mains nues dans cette mélasse sans rien y trouver.
C'était la fin de l'aventure. Le flacon avait dû continuer sa route jusqu'à une station d'épuration et jamais il ne le retrouverait.
Putain, il avait tout gâché sur un mouvement d'humeur !
Que pouvait-il tenter d'autre ? En désespoir de cause, il sortit dans la rue et s'en alla sonner chez ses plus proches voisins, un couple de seniors DHEA-Viagra, plus liftés que ridés, obsédés par l'entretien de leur corps et leur alimentation.
- Bonjour Nina, salua-t-il sa voisine depuis le perron.
- Bonjour Elliott, qu'est-ce qui vous amène ? demanda-t-elle en le détaillant des pieds à la tête, surprise de le voir débarquer les bras et les mains recouverts d'une boue malodorante.
Déjà qu'elle ne m'aimait pas beaucoup, pensa-t-il, moi le criminel qui fume, boit du vrai café et mange de la viande pleine de cholestérol...
- Est-ce que Paul pourrait me prêter quelques outils ?
- Paul est allé nager, mais venez voir dans la remise si vous trouvez quelque chose.
Elliott la suivit dans ladite remise où il trouva effectivement son bonheur sous la forme d'une hache à incendie.
- Euh... vous êtes sûr que tout va bien Elliott ? fit-elle en le voyant s'emparer de l'arme blanche.
- Très bien Nina, certifia-t-il en lui lançant un sourire à la Jack Nicholson dans Shining.
Il quitta le local pour regagner son garage. Là, il entreprit la démolition méthodique de tout ce qui. de près ou de loin, ressemblait à une canalisation. L'opération prit une bonne demi-heure, provoquant une belle inondation dans le local. Chaque fois qu'il abattait un tuyau, il vérifiait si le flacon ne s'était pas coincé dans un coude.
Ne laisse rien au hasard. Tiens bon tant qu 'il reste une chance.
C'est ce qu'il avait toujours fait dans son métier et, en trente-cinq ans de carrière, il lui était parfois arrivé de sauver des cas désespérés.
Alors, pourquoi pas aujourd'hui ?
Sa hache à la main, de l'eau jusqu'aux genoux, Elliott aurait pu facilement passer pour un fou. Si la police débarque maintenant, j'aurai du mal à échapper à l'internement, se dit-il, lucide, en abattant fiévreusement une nouvelle canalisation.
Et d'ailleurs, c'était peut-être ce qu'il était : un fou, mais le fou se croit sage et le sage reconnaît lui-même n'être qu'un fou. Qui avait dit ça, déjà ? Shakespeare ? Jésus ? Bouddha ? Il avait sacrement raison en tout cas.
Et même s'il était fou, au moins, il se sentait vivant.
Vivant.
VIVANT.
Un dernier coup de hache détruisit ce qui restait de tuyauterie.
À bout de forces, Elliott tomba à genoux dans l'eau glacée.
Il resta ainsi un bon moment, épuisé et vaincu. Voilà, c'était fini. Les pilules avaient disparu à jamais.
Et puis, tout à coup...
Il apparut : un petit flacon en verre, de forme cylindrique, qui flottait tranquillement sur l'eau.
Elliott se jeta sur le récipient comme sur le Saint Graal. Tremblant, il s'essuya les mains sur sa chemise avant d'ouvrir le flacon hermétique. Les huit gélules étaient toujours là, bien au sec.
Hagard, effondré dans la vase, les poings crispés sur le petit cylindre, Elliott poussa un soupir de soulagement.
Il n'avait peut-être plus que quelques semaines à vivre, mais il venait de retrouver l'essentiel.
L'espoir.