Seras-tu là ?
Chapitre 17
« On n'apprend rien simplement en lisant des livres.
On n'apprend qu'en recevant des coups. »
Swâmi Prajnânpad
San Francisco, 2006
Elliott a 60 ans
Lorsque Elliott ouvrit les yeux, il se sentit fiévreux, tremblant, comme assommé par la grippe. Mais ce n'était pas la grippe. C'était cette saloperie de cancer conjuguée aux effets secondaires du voyage dans le temps. Il se mit debout péniblement, se traîna jusqu'à la salle de bains pour vomir dans le lavabo. Il finirait par en crever, mais ce n'était pas encore pour tout de suite. Comme il en avait maintenant l'habitude, il vérifia à nouveau le nombre de pilules : encore quatre. Plusieurs fois déjà, il s'était juré qu'il n'en prendrait plus, mais là c'était certain : il ne remettrait plus jamais un pied dans le passé !
Il passa sous la douche et retrouva peu à peu ses esprits. Quelques minutes plus tôt, il avait quitté son double sur une violente altercation dans les toilettes d'un restaurant chinois. Le p'tit gars n'avait pas l'air d'aller très fort et il s'en voulait un peu de ne pas avoir trouvé les mots pour le réconforter.
Il s'habilla rapidement devant le miroir de sa chambre.
J'espère que tu ne vas pas faire de conneries, pensa-t-il en se regardant dans la glace, mais en s'adressant en fait à celui qu'il avait été plus jeune.
Il jeta un œil par la fenêtre : en cette matinée de Noël, une poignée de joggers couraient déjà le long de la plage, tandis que sur la pelouse de Marina Green, une jeune fille jouait au frisbee avec son chien.
Il prit sa voiture et malgré la fraîcheur du matin, roula vitres ouvertes, s'enivrant de l'air et du simple sentiment d'être en vie. Depuis qu'il savait que la fin était proche, il éprouvait un curieux mélange d'euphorie et d'accablement. Il était face à la mort, mais aussi face à la vérité. Pour la première fois, il parvenait à vivre pleinement le temps présent, à faire durer chaque seconde comme si c'était la dernière.
Traversant North Beach à bonne allure, il mit le cap sur la Coit Tower. Il était prévu qu'il retrouve Matt pour une petite sortie en bateau : une balade tranquille entre mecs autour de la baie, au cours de laquelle il avait décidé de lui révéler ce qu'il avait trop longtemps gardé pour lui : la nature de sa maladie et l'imminence de sa disparition.
Tu parles d'un cadeau de Noël...
À vrai dire, il ne savait pas très bien comment Matt allait réagir. Leur amitié qui durait depuis des lustres ne s'était jamais démentie. C'était une alchimie étrange faite d'attachement, de camaraderie et de pudeur qui prenait sa source quarante ans plus tôt lors d'un événement particulier qui resterait comme l'un des moments décisifs de sa vie.
Alors qu'il filait vers le nord de la ville, Elliott se remémora ce jour de 1965 où il avait rencontré en même temps Matt et... Ilena.
*
New York City, 1965
Elliott a 19 ans
C'est le milieu de l'hiver, en début de soirée, dans la Ville lumière. Une averse soudaine et inattendue vient de s'abattre sur Manhattan...
Les habits trempés, un jeune homme descend les escaliers qui mènent à la station de métro. Il s'appelle Elliott Cooper. Il a dix-neuf ans et ne sait pas trop quoi faire de sa vie. Il y a deux mois, il a arrêté ses études pour entreprendre un périple à travers les États-Unis. Une façon pour lui de voir du pays, de faire le point sur son avenir et de s'éloigner de son père qui vit en Californie.
Au même moment, Ilena Cruz, une jeune Brésilienne de dix-huit ans, s'en revient du zoo du Bronx où elle a trouvé un stage pour l'été qui lui permet de réaliser le rêve de sa vie : s'occuper d'animaux. Aérienne, elle traverse la rue, évitant les flaques et les voitures avant de s'engouffrer dans le métro. Sa bonne humeur en bandoulière, elle a le sourire aux lèvres.
Elliott s'arrête un moment devant un guitariste noir qui fait la manche dans le métro, reprenant avec talent le répertoire d'Otis Redding et réclamant, en ces temps de droits civiques, un peu plus de respect pour sa communauté. Elliott est fou de musique. C'est pour lui un moyen de se réfugier dans son propre univers, loin des autres. Pourquoi ne fait-il confiance à personne ? Pourquoi n'a-t-il pas de vrais amis ? Pourquoi se sent-il inutile ? Il ne le sait pas encore, mais, dans moins de cinq minutes, il va apprendre que ce sont souvent les événements qui font les hommes.
Ondoyante comme une flamme, Ilena traverse le long couloir conduisant sur le quai. La pluie a mouillé ses cheveux et son tee-shirt à fines bretelles. Parfois, pendant une fraction de seconde, quelques passants pressés se perdent malgré eux dans ses yeux verts limpides. Elle a un don pour ça : elle attire les gens et leur inspire confiance.
Il est 17 h 11 lorsque le train entre en gare. C'est un jour de semaine, à l'heure de la sortie des bureaux. L'endroit grouille de monde. Elliott se faufile le long du quai pour monter dans un wagon de tête, lorsque soudain, cette fille... Elle l'a simplement frôlé. C'est presque rien, juste un contact, un regard, une présence.
Et le monde se brouille autour de lui... Pourquoi ce vertige, cette sensation de vide qui lui envahit l'estomac ? Pourquoi cette impression que personne auparavant ne l’a jamais regardé comme ça ?
Ilena est d'abord flattée de susciter tant d'intérêt de la part d'un aussi beau gosse. Puis elle se trouble, sans trop savoir pourquoi. Elle est moite ; elle transpire. Elle remonte la bretelle qui pend le long de son bras puis détourne son regard pour échapper à l'emprise de ce garçon. Pourquoi cette impression que quelque chose de dangereux flotte dans l'air ?
Elliott s'est avancé sur le quai pour monter dans le deuxième wagon. Mais Ilena choisit le troisième. Le jeune homme hésite puis, comme attiré par un aimant, fend la foule et change de voiture juste avant que les portes ne se referment. Le troisième wagon plutôt que le deuxième...
Voilà à quoi tient parfois une destinée : à un regard qui s'attarde, à un battement de paupières, au frôlement d'une bretelle...
Le train démarre. Elle s'est assise sur l'un des rares sièges libres et l'aperçoit à l'autre bout du wagon. Elle espère et redoute qu'il vienne lui parler. Presque douloureusement, elle sent son cœur qui cogne dans sa poitrine.
Il ne la quitte pas du regard et tente de se rapprocher de l'arrière du compartiment. Il se demande comment l'aborder, cherche quelque chose d'amusant, mais rien ne lui vient. Non, il ne va pas y arriver. Il n'a jamais été très fort à ce jeu-là. Et puis, une fille comme ça ne peut pas s'intéresser à lui. Casse-toi Elliott, elle est trop bien pour toi. Arrête de te faire des films. La rame s'immobilise à la première station. Quitte ce wagon, imbécile ! T'es pas capable de jouer dans la cour des grands. Il hésite. Le train redémarre, passe une nouvelle station puis encore une autre. Cette fois, c'est Ilena qui se lève. Trop tard. Elle va descendre à la prochaine. Allez, tente quelque chose, mon vieux ! C'est maintenant ou jamais.
Il bouscule une ou deux personnes pour se rapprocher. Il ne sent plus ses jambes. Sa tête est vide. Ça y est, elle est là, à quelques centimètres de lui. Il voit la courbe parfaite de ses lèvres.
Alors, il se penche légèrement vers elle et lui dit :
Il y eut comme une explosion dans le compartiment voisin, à quelques mètres d'eux. Une déflagration énorme, un bruit sourd d'une force inimaginable, suivi d'un souffle puissant qui fit vibrer le train sur son axe et projeta tout le monde à terre.
Étrangement, il se passa un moment avant que les gens ne prennent conscience de ce qui arrivait. Un court instant de stupéfaction avant que les hurlements n'envahissent l'habitacle.
Une seconde plus tôt, c'était encore une soirée comme une autre, la journée de boulot qui s'achevait, la douce torpeur du quotidien...
Puis la rame avait déraillé au milieu d'un tunnel. La lumière s'était éteinte et tout avait volé en éclats.
Une seconde plus tôt, un garçon s'apprêtait à aborder une fille.
Puis soudain le fracas, l'épouvante et l'horreur.
Elliott et Ilena se relèvent péniblement. Le compartiment est plein d'une poussière épaisse qui brûle les yeux et gêne la respiration. Les deux jeunes gens regardent autour d'eux : les passagers sont sous le choc, les corps maculés de sang, les vêtements lacérés, les visages déformés par l'angoisse. La plus grande partie du toit s'est effondrée dans le compartiment, piégeant les voyageurs sous les décombres.
À présent, les cris de panique envahissent l'habitacle. D'une voix terrifiée, une femme hurle : « Aidez-nous, Seigneur ! » tandis que des gens se poussent pour trouver une issue. Tant bien que mal, Ilena tente de garder son calme et rassure une petite fille qui sanglote à côté d'elle.
Elliott a des débris de verre plein les cheveux, du sang sur sa chemise. Lui aussi est blessé, c'est certain, mais il ne cherche pas à savoir où. Avec l'aide des plus valides, il porte secours aux blessés coincés sous les débris de tôle. Ils parviennent à en dégager quelques-uns, mais certains ont eu le corps déchiqueté par la violence de l'explosion.
- Il faut sortir d'ici !
La phrase retentit comme un ultimatum. Et c'est vrai qu'à présent tout le monde ne pense qu'à une chose : quitter cet enfer oppressant. Mais les portes automatiques se sont tordues et restent bloquées. Finalement, les survivants n'ont pas d'autre choix que de sauter par les fenêtres.
Elliott regarde autour de lui. On n'y voit presque rien. Les flammes qui dévorent la rame donnent l'impression d'être dans un fourneau. Tout son corps ruisselle de sueur. Jamais il n'a eu aussi peur de sa vie. De plus en plus opaque, la fumée rend l'air irrespirable. Une odeur écœurante monte du sol. Une odeur que, dans les années qui vont suivre, il apprendra à reconnaître et à redouter : celle de la mort.
Il s'apprête à partir. Mais en a-t-il le droit ? Il sait qu'il y a encore des blessés dans cette rame. Pour mieux respirer, il se met à genoux et rampe vers l'arrière du wagon. Là, il aperçoit des débris humains - un bras, une jambe, un pied dans une chaussure... - et se met à pleurer. Que peut-il faire ?
Rien.
- Viens !
C'est Ilena qui l'appelle. Elle a déjà enjambé la fenêtre et s'assure qu'il va la suivre.
Elliott se retourne. Il va lui obéir, mais revient sur ses pas. Tout près de lui, un garçon de son âge est étendu, inanimé sous les décombres du toit. Elliott se penche vers lui pour voir s'il respire encore. Il pense distinguer des battements de cœur. À vrai dire, il n'en est pas certain, mais il décide d'y croire. Avec acharnement, il tente de le dégager de ce tombeau de ferraille. Sans succès. Le jeune homme est immobilisé par une barre métallique de fer qui lui bloque le thorax.
- Viens ! Répète Ilena.
Elle a raison : il y a trop de fumée, il fait trop chaud. Pourtant, Elliott hésite puis, avec l'énergie du désespoir, fait un nouvel essai.
- Ne meurs pas ! Hurle-t-il au blessé.
Toute sa vie, il se demandera comment il a réussi à déformer la barre métallique pour dégager le garçon et le tirer vers lui. Mais ça y est, il l'a fait ! Maintenant il le soulève, le cale contre son épaule et quitte ce wagon de ténèbres.
À la suite d'Ilena, il saute le dénivelé entre la rame et la voie puis remonte le tunnel en file indienne. Devant eux, un homme, le bras arraché, marche en titubant et manque plusieurs fois de tomber. Elliott sent un liquide chaud qui ruisselle sur son visage. C'est le blessé qu'il porte sur son épaule qui se vide de son sang. Elliott ne sait pas quoi faire pour arrêter l'hémorragie. Il s'arrête quelques secondes, arrache sa chemise, la froisse en boule et, avec toute la force dont il est capable, presse ce garrot de fortune pour arrêter l'afflux de sang.
Dans sa tête, tout se mélange. Il n'a plus aucune force, comme si le type qu'il porte sur son dos pesait une tonne, mais il doit oublier sa propre douleur. Pour y arriver, il décide de fixer son esprit sur quelque chose d'apaisant.
Alors, il regarde cette fille qui marche devant lui. Ils n'ont pratiquement pas échangé le moindre mot, mais sont déjà liés par quelque chose. Il se laisse guider, persuadé qu'il ne peut rien lui arriver. Sans elle, n'aurait-il pas pris le mauvais wagon, celui où a eu lieu l'explosion ?
Au bout d'un moment, ils aperçoivent une lumière au fond du tunnel : c'est la station. Plus que quelques mètres, mais ce sont les plus difficiles. Elliott n'entend plus rien, il va s'écrouler...
C'est alors qu'un pompier s'approche et le décharge de son blessé pour l'installer sur un brancard.
Enfin délivré, il se tourne vers Ilena. Et s'évanouit.
Au même moment, dans les entrailles étouffantes du tunnel, la rame dévastée continue de se consumer pour n'être bientôt plus qu'une carcasse fumante.
Dans l'un des wagons, au-dessus d'une banquette que la chaleur a déformée, se trouve un livre que les flammes commencent à dévorer, mais où on peut encore lire cette phrase étrange :
Vous êtes votre propre refuge II n'y en a pas d'autre Vous ne pouvez pas sauver quelqu'un d'autre Vous ne pouvez sauver que vous-même.
Lorsque Elliott ouvre les yeux, quelques heures plus tard, il est couché sur un lit d'hôpital. Le jour s'est levé. Un gros bandage enveloppe son épaule et une douleur vive irradie autour de ses cervicales. Assise à ses côtés, la fille du métro veille sur lui en silence.
- Ça va ? demande-t-elle en se penchant vers lui.
Il acquiesce et fait une tentative pour se redresser, mais le tuyau de la perfusion piqué dans son bras restreint ses mouvements.
- Ne bouge pas, je vais arranger ça.
Ilena appuie sur un bouton et la partie supérieure du lit se soulève lentement.
Fixé en hauteur dans un coin de la chambre, un poste de télévision diffuse en noir et blanc des images d'un Manhattan désorganisé avant qu'un présentateur n'apprenne à Elliott que :
« New York vient de connaître la pire panne d'électricité de son histoire. À 17h 16, ce 9 novembre 1965, toutes les lumières se sont éteintes en Ontario et le long de la côte Est des États-Unis pour ne se rallumer qu'une dizaine d'heures plus tard. L'hypothèse d'un sabotage a rapidement été levée au profit d'une faille de transmission d'une station hydroélectrique de Niagara Falls... »
Suivent des images et un commentaire sur l'accident du métro que le journaliste attribue à la rupture de courant. Pas question de parler de bombe ou d'attentat, même si le pays traverse actuellement une période troublée : Kennedy a été assassiné deux ans plus tôt et l'été précédent, les émeutes raciales de Los Angeles ont fait des dizaines de morts. Surtout, les Américains commencent à envoyer massivement leurs troupes au Vietnam provoquant un mouvement d'opposition sur les campus où se développe un activisme étudiant qui prend parfois des formes très violentes.
Ilena tourne un bouton pour éteindre le poste.
- Il est mort ? demande Elliott au bout d'un moment.
- Qui ça ?
- Le garçon que j'ai essayé de sauver, il est mort ?
- Je crois que les médecins sont en train de l'opérer. Tu sais, explique-t-elle au bord des larmes, il était dans un sale état...
Elliott hoche la tête. Pendant un moment personne ne parle. Encore abasourdi, chacun replonge dans son monde intérieur fait de chaos et d'incompréhension.
Puis la jeune fille rompt le silence :
- Tu voulais me dire quelque chose ?
Elliott fronce les sourcils.
- Un peu avant l'explosion, précise Ilena, tu t'es penché vers moi pour me dire quelque chose...
- Eh bien..., bafouille Elliott.
Les rayons de soleil qui allument doucement leurs premiers feux emplissent la chambre d'une lumière apaisante. Pendant quelques secondes irréelles, c'est comme si l'accident n'avait jamais existé. Il y a juste un garçon plein de confusion devant une fille qu'il trouve jolie.
- ... Je voulais seulement te proposer d'aller prendre un café avec moi.
- Ah bon, fait-elle un peu intimidée.
Ils sont tirés de leur embarras par la voix sonore du médecin qui vient d'entrer.
- Je suis le D r Doyle, annonce-t-il en s'approchant du lit.
Tandis que la blouse blanche l'ausculte sous toutes les coutures, Elliott constate avec regret que la jeune femme profite de cet intermède pour s'éclipser. Il doit ensuite endurer un petit discours dans lequel il capte au vol quelques expressions comme « traumatisme thoracique avec enfoncement du sternum » ou « érosion de la région bâsie cervicale ». Enfin, le médecin termine sa visite par l'application d'une pommade anti-inflammatoire et la pose d'une minerve.
Avant qu'il ne quitte la pièce, Elliott lui demande des nouvelles d'un garçon de son âge qui a été amené en même temps que lui. Il apprend alors que l'opération vient de se terminer, mais qu'il faut maintenant « attendre le réveil du patient pour émettre un pronostic ».
Une phrase que quelques années plus tard, il prononcera lui-même à de nombreuses reprises...
Seul dans sa chambre, Elliott reste prostré dans son lit jusqu'à ce que la porte s'ouvre légèrement et qu'un joli visage apparaisse dans l'entrebâillement.
- C'est d'accord, annonce Ilena.
- Quoi ?
- Pour le café, c'est d'accord, dit-elle en brandissant deux gobelets en carton.
Tout sourire, le jeune homme attrape le breuvage qu'on lui tend.
- Au fait, je m'appelle Elliott.
- Et moi, c'est Ilena.
Ce jour-là, au sixième étage d'un hôpital, au cœur de l'hiver de Manhattan, deux petites silhouettes que le destin venait de réunir discutèrent jusqu'à très tard dans la nuit.
Ils se revoient le lendemain, puis les jours suivants, se promènent dans les rues de la ville, pique-niquent dans Central Park et écument les musées. Chaque soir, ils retournent à l'hôpital pour prendre des nouvelles du blessé qui est toujours dans le coma.
Et puis, il y aura ce baiser échangé sous la pluie en sortant de l'Amsterdam Café où ils se sont arrêtés pour prendre une tasse de chocolat amer et un cheese-cake à la cannelle.
Ce baiser qui changera tout.
Car, jamais Elliott n'aura été plus heureux qu'avec cette drôle de fille, positive et bohème, qui refaisait le monde en mangeant sa pizza.
Et jamais Ilena ne se sera sentie plus belle qu'à travers le regard de ce garçon mystérieux et attachant que le destin avait mis sur sa route d'une si étrange façon.
L'après-midi, ils passent des heures à discuter dans le parc immense qui s'étend au milieu des gratte-ciel.
C'est là qu'ils apprennent à se connaître.
Elle lui parle de ses études en biologie et de son ambition de devenir vétérinaire. Lui aussi s'intéresse aux mathématiques et aux sciences. Elle veut savoir pourquoi il a arrêté ses études malgré ses bons résultats. C'est vrai qu'il est brillant, mais il affirme n'y être pour rien. C'est juste des facilités, juste le chiffre 166 attribué à son QI.
Alors qu'Ilena lui demande ses projets d'avenir et qu'il ne sait pas quoi répondre, elle devine son manque de confiance en lui et une trop grande sensibilité qui le fait souvent se replier sur lui-même.
Alors, un jour, sans avoir l'air d'y toucher, elle lui posera la question : « Pourquoi est-ce que tu ne deviens pas médecin ? » Il fera d'abord celui qui n'a pas entendu puis, comme elle insistera, il haussera les épaules.
Pourtant, la question restera là, au creux de sa tête, jusqu'à ce fameux soir où, à l'hôpital, on lui annoncera que le garçon qu'il a sauvé est sorti du coma et qu'il désire le voir.
Elliott entre dans la chambre et s'approche du lit.
Le garçon qui s'y trouve est un Français. Malgré les dix jours passés dans le coma, il a les yeux rieurs, une bouille joviale et un sourire gentiment ironique.
- Alors, c'est toi mon sauveur ! Plaisante-t-il avec un léger accent.
- Faut croire, répond Elliott.
Ils n'ont pas encore échangé trois mots qu'un courant de sympathie s'est déjà installé.
- Maintenant, tu vas m'avoir tout le temps sur le dos, lui annonce le Français.
- Vraiment ?
- Jusqu'à ce que je te rende la pareille et qu'à mon tour, j'ai l'occasion de te sauver la vie...
Elliott sourit. Par la joie de vivre qu'il dégage, l'autre garçon lui a plu immédiatement. Devinant en lui à la fois son contraire et son parfait complément, il lui tend la main pour se présenter :
- Je m'appelle Elliott Cooper.
- Je suis Matt Delluca.
Plus tard, lorsqu'il repensera à cette période, Elliott se rendra compte à quel point elle a changé sa vie à tout jamais.
Un matin, pour suivre une fille dans le métro, il était monté dans un wagon au lieu d'un autre.
Ce choix lui avait sauvé la vie et permis de trouver...
... un amour,
un ami
et une vocation.
En l'espace de quelques jours, cette année-là, il était devenu un homme.
*
San Francisco, 2006
Elliott a 60 ans
Encore bercé par les souvenirs du passé, Elliott se gara au sommet de Telegraph Hill avant de s'engager à pied dans Filbert's Steps. Il descendit la volée de marches fleuries jusqu'à l'élégante garçonnière art déco. Il poussa la barrière qui donnait sur le jardin et comme la fenêtre était entr'ouverte, lança en toquant contre le volet :
- C'est moi Matt ! Je t'attends dehors.
Assez rapidement, Matt ouvrit la porte d'entrée et écarquilla les yeux.
- Elliott ?
- Grouille-toi, mon vieux, il faut qu'on s'arrête Chez Francis pour acheter des sandwiches. Si on tarde trop, il ne restera plus de paniers gourmands et tu râleras parce qu'on n'aura rien de bon à manger.
- Qu'est-ce que tu fais là ?
- Ce n'est pas aujourd'hui qu'on devait sortir le bateau ?
- Quel bateau ?
- Celui du pape !
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Mais enfin, tu as laissé un message sur mon répondeur hier soir pour me proposer d'aller faire...
Matt lui coupa la parole :
- Arrête Elliott ! Je ne t'ai laissé aucun message pour la bonne et simple raison qu'on ne s'est pas reparlé depuis trente ans !
Cette fois, ce fut au tour d'Elliott d'ouvrir des yeux ronds et de rester interdit.
Son regard chercha celui de Matt et il eut la certitude que ce dernier ne plaisantait pas.
- Écoute, reprit Matt, je ne sais pas trop à quoi tu joues, mais je n'ai pas de temps à perdre aujourd'hui. Alors, tu m'excuseras, mais...
- Attends Matt, attends ! Tu es mon ami ! On se parle tous les jours au téléphone et on se voit plusieurs fois par semaine !
Le Français plissa les yeux, comme pour se souvenir de quelque chose de lointain.
- On était amis, c'est vrai, mais c'était il y a longtemps...
Il allait refermer sa porte lorsque le médecin lui demanda dans une supplique :
- Que nous est-il arrivé ? On s'est disputé ?
- Tu déconnes ou quoi ? Ne fais pas celui qui a tout oublié !
- Rappelle-moi ce qui s'est passé. Matt sembla hésiter puis :
- C'était il y a trente ans. Tout allait bien dans nos vies jusqu'au jour où tu as commencé à perdre les pédales.
- Comment ça ?
- Tu t'es mis à raconter des trucs bizarres à propos d'un type qui avait trouvé un moyen de voyager dans le temps et qui serait toi mais en plus vieux... Bref, tu n'étais pas dans ton état normal. J'ai fait ce que j'ai pu pour t'aider jusqu'au jour où tu as dépassé les bornes.
- C'était quand Matt ? C'était quand précisément ?
- Le jour de Noël justement, se rappela soudain le Français, troublé par ce parallèle. Je m'en souviens parce que c'est aussi le jour où tu as rompu avec Ilena...
Trente ans, jour pour jour...
- Pendant longtemps, j'ai tout essayé pour qu'on se réconcilie, Elliott, mais tu t'es employé à construire un mur entre nous. Et puis, après ce qui est arrivé à Ilena, les choses n'auraient plus été pareilles.
- Qu'est-il arrivé à Ilena ?
Un voile de tristesse tomba soudain sur le visage de Matt qui dit d'une voix sans appel :
- Va-t'en Elliott !
Avant de claquer la porte.
*
Elliott eut du mal à retrouver ses esprits. Sonné, il regagna sa voiture à petits pas. Visiblement, le Elliott de 1976 s'était brouillé avec Matt et c'est lui qui en payait aujourd'hui les pots cassés.
Mais comment expliquer alors qu'il ait des tonnes de souvenirs avec Matt ? Tout ce qu'ils avaient vécu ensemble de 1976 à aujourd'hui n'avait tout de même pas existé que dans sa tête ?
Elliott s'accouda contre sa voiture et se prit la tête dans les mains.
Et s'il existait plusieurs lignes de temps !
Il avait entendu parler de cette hypothèse des « univers multiples » qui agitait le milieu des scientifiques. Selon certains physiciens, chaque chose qui peut se produire va se produire dans un certain univers. Si je lance une pièce en l'air, il y a un univers dans lequel elle retombe sur pile et un autre dans lequel elle retombe sur face. Je joue au loto : il existe un univers où je gagne et des millions d'autres où je perds ! À partir de là, l'univers que nous connaissons ne serait qu'un parmi une infinité d'autres. Il existe un univers où le 11 Septembre n'a jamais eu lieu, un où George Bush n'est pas Président des États-Unis, un où le mur de Berlin est encore debout.
Un univers où il s'est disputé avec Matt trente ans plus tôt et un autre où ils sont toujours amis...
Le problème c'est que son aller-retour passé futur l'avait fait atterrir sur une ligne de temps où les événements ne correspondaient pas aux souvenirs qu'il en avait !
Malheureusement, pour l'instant, il n'avait pas d'autre choix que de faire avec.
Il s'installa au volant de la Coccinelle et prit la direction de l'hôpital.
Une chose importante le tourmentait : il fallait qu'il trouve ce qui était arrivé à Ilena.