Seras-tu là ?
Chapitre 24
Dernière pilule...
Quand plusieurs routes s'offriront à toi et que tu ne sauras pas laquelle
choisir, n'en prends pas une au hasard, mais assieds-toi et attends. Attends
encore et encore. Ne bouge pas, tais-toi et écoute ton cœur. Puis, quand il te
parlera, lève-toi et va où il te porte.
Susanna Tamaro
2007
Matt a 61 ans
Matt regagna la ville en moins d'une demi-heure.
Quelque chose trottait dans sa tête.
Une idée un peu folle, mais qui lui mettait du baume au cœur.
Il déboula sur Marina Bd et, comme au bon vieux temps, gara sa voiture devant la maison d'Elliott. Il avait espéré y trouver Angie mais apparemment, la demeure était vide. Après avoir sonné et tambouriné à la porte, il contourna la maison et enjamba la clôture pour retomber dans le jardin. L'endroit n'avait presque pas changé. Le vieux cèdre d'Alaska, fidèle au poste, déployait son impressionnante ramure qui flirtait avec la paroi de verre. Matt était à peu près certain que, contrairement aux maisons alentour, il n'y avait pas d'alarme dans celle-ci. Il retira son manteau, l'enroula autour de son bras et, de toutes ses forces, donna un coup de coude dans la baie vitrée de la cuisine. Le verre était épais, mais côté force physique, Matt avait encore de beaux restes. Lorsque le panneau céda, il passa une main habile entre les tessons et ouvrit la porte de l'intérieur.
Il se faufila dans la maison et pendant trois bonnes heures, parcourut les deux étages de fond en comble, fouillant méthodiquement chaque pièce, ouvrant tous les tiroirs, inspectant chaque placard, soulevant les quelques lattes disjointes du parquet en espérant mettre la main sur la dernière pilule.
Mais il ne la trouva pas.
La nuit était déjà là. Matt allait repartir chez lui lorsqu'il tomba en arrêt devant un cadre contenant une photo d'Elliott posée au milieu de plusieurs clichés d'Angie.
Il laissa alors éclater sa colère et sa déception :
- Tu t'es bien foutu de nous, hein ? Cria-t-il en direction du portrait d'Elliott.
Il l'engueulait comme s'il l'avait eu devant lui :
- Tout ça, c'est des conneries, n'est-ce pas ? Des bobards que tu as inventés pour justifier ton comportement...
Il s'approcha plus près de la photo et planta son regard dans celui du médecin :
- Il n'y a jamais eu de vieux Cambodgien ! Il n'y a jamais eu de pilules ! Il n'y a jamais eu de voyages dans le temps ! Tu délirais il y a trente ans et tu as continué à délirer jusqu'à ta mort !
Dans un geste de dépit, il s'empara du cadre et le précipita contre le mur.
- Salaud !
Puis, à bout de forces, il se laissa tomber sur le fauteuil du bureau.
Il lui fallut un long moment pour retrouver un semblant de sérénité.
À présent, la pièce était tout entière plongée dans l'obscurité.
Matt se leva pour allumer la petite lampe posée sur un chiffonnier en bois peint. Au milieu des morceaux de verre, il ramassa le portrait d'Elliott et le posa sur une étagère de la bibliothèque.
- Sans rancune. La bibliothèque....
Il avança vers le meuble. Il se souvenait du jour où il était venu ici pour insérer le télégramme entre les pages d'un atlas. Debout devant les rayonnages, il parcourut les titres des ouvrages jusqu'à retrouver celui qu'il cherchait. Il attrapa le vieil atlas, souffla sur la tranche pour enlever la fine couche de poussière et secoua le recueil de cartes et de tableaux.
Rien, puis soudain une intuition, un dernier geste pour continuer à s'accrocher à son rêve...
Il s'empara d'un coupe-papier qui traînait sur le bureau et l'inséra dans le mince espace séparant la reliure du dos de l'atlas. Il rencontra une certaine résistance jusqu'à ce qu'un minuscule carré de plastique tombe sur le parquet.
Matt s'en empara le cœur battant. C'était un minuscule sachet hermétique qu'il ne tarda pas à ouvrir pour en faire glisser le contenu sur sa paume.
Au creux de sa main se trouvait maintenant une petite pilule dorée...
Il essaya de ne pas s'emballer, mais fut submergé par une décharge d'adrénaline. Une dernière pilule. Un dernier voyage...
*
Que faire à présent ?
Quelle était l'intention d'Elliott en gardant une ultime possibilité de revenir dans le passé ? Et pourquoi avait-il choisi de dissimuler la pilule justement à cet endroit, dans cette cachette que lui seul pouvait connaître ?
Matt déambulait à travers le séjour, ressassant ces mêmes questions lorsque son téléphone sonna.
Il regarda l'écran du portable et reconnut le numéro qui s'affichait.
- Ilena ?
- Oui, c'est moi, je viens de lire le carnet... Elle parlait d'une voix blanche, essayant de contenir les assauts de la peur et de l'émotion.
- C'est une histoire de dingues, Matty, il faut que tu m'en dises plus.
Matt ne sut quoi répondre. Il ferma les yeux et se frotta les paupières.
Bien sûr qu'Ilena avait du mal à croire le récit d'Elliott ! Comment pouvait-il en être autrement ? Comment lui demander d'accepter cette histoire invraisemblable alors qu'elle ne s'était jamais doutée de l'étrange drame qui avait bouleversé la vie de l'homme qu'elle aimait.
- Je ne peux rien t'expliquer pour l'instant, répondit Matt.
- Oh si, tu vas m'expliquer ! S’emporta Ilena. Tu débarques chez moi pour m'obliger à remuer des souvenirs que j'avais mis trente ans à enfouir et tu repars comme un voleur !
- Je vais te le ramener, Ilena.
- Qui ?
- Elliott.
- Toi aussi, tu es fou ! Elliott est mort, Matt. MORT !
- Je vais te le ramener, répéta simplement Matt. Tu as ma parole.
- Arrête de me faire du mal ! Hurla Ilena avant de raccrocher.
Matt remit son téléphone dans sa poche. Il se posta devant la baie vitrée, cinglée par une pluie fine. Il était calme et déterminé. À présent, tout lui paraissait clair.
Cette dernière pilule, c'est lui qui allait la prendre.
*
Il trouva une bouteille de Perrier dans le réfrigérateur et en avala une grande lampée pour - c'était le cas de le dire - « faire passer la pilule. »
Voilà.
Trop tard pour faire demi-tour. Il regagna le salon, s'assit dans un fauteuil et déplia ses jambes sur le bureau.
A présent, il n'y avait plus qu'à attendre.
Mais attendre quoi ?
Une indigestion ?
Des crampes d'estomac ?
Ou de revenir à son tour trente ans en arrière... ? Il attendit et attendit encore. En vain.
Frustré, il monta à l'étage, fureta dans la salle de bains et trouva une boîte de somnifères. Il prit deux comprimés, redescendit dans le salon et s'allongea sur le canapé.
Il ferma les yeux, compta les moutons, ouvrit les yeux, changea de position, éteignit la lumière, la ralluma...
- Et merde ! Lança-t-il en se levant d'un bond.
Trop agité pour trouver le sommeil, il enfila son manteau et quitta la maison sous une averse glacée. Il rejoignit sa voiture en courant pour se mettre à l'abri. Il démarra en trombe, remonta Filmore pour rejoindre Lombard Street. On était en hiver, il était plus de minuit et les rues étaient désertes.
Il arrivait dans la partie la plus élevée de Russian Hill - à l'endroit où la rue plonge vers North Beach dans une série de virages en épingle à cheveux -lorsque le sommeil s'abattit sur lui brutalement. D'un seul coup, une douleur irradia au niveau de sa nuque, son esprit se brouilla et il sentit du sang bourdonner à ses tempes. Il perdit connaissance et s'effondra sur le volant sans même avoir eu le temps de se garer.
Le 4 x 4 ripa contre le trottoir, écrasa deux massifs d'hortensias avant de s'encastrer dans une barrière métallique.
*
1977
Lorsque Matt ouvrit les yeux, il était couché face contre terre au milieu des lacets de Lombard Street. La nuit était particulièrement sombre, brouillée par la pluie et la brume.
Trempé, dégoulinant, Matt se mit debout péniblement. Combien de temps était-il resté là ? Il regarda sa montre, mais elle s'était arrêtée. Il chercha des yeux sa voiture : le 4 x 4 avait disparu.
Plus haut, sur Hyde Street, l'enseigne lumineuse d'un drugstore grésillait dans l'obscurité. Il se précipita dans le magasin. L'endroit était vide, à l'exception d'un employé asiatique qui rangeait des canettes de sodas sur une étagère. Matt s'approcha du présentoir à revues. Avec fébrilité, il s'empara d'un exemplaire de Newsweek : en couverture, Jimmy Carter arborait un sourire crispé. Sur le bord du magazine, la date de publication indiquait : 6 février 1977.
Il se rua hors de la boutique.
La pilule avait finalement produit ses effets ! À son tour, il était revenu dans le passé, trente ans plus tôt !
Mais il savait que la durée de ces escales dans le temps était brève. Il n'avait que quelques minutes pour retrouver Elliott. Sa première intention fut de revenir vers la marina, mais d'après ce qu'il avait lu dans le carnet, il savait qu'à cette époque, Elliott travaillait souvent de nuit.
Il prit quelques secondes pour se décider.
L'hôpital Lenox était à un peu plus d'un kilomètre à vol d'oiseau. Une courte distance en voiture, mais pas la porte à côté à pied. Il se posta au milieu de la route pour essayer d'arrêter une automobile, mais ne récolta que quelques coups de klaxon vengeurs et plusieurs éclaboussures qui achevèrent de le tremper complètement.
Il prit alors son courage à deux mains et se lança dans un footing nocturne pour rallier l'hôpital. Il grimpait puis dévalait les rues de cette ville à la topographie si particulière. Hors d'haleine, il marqua le pas au niveau de California Street. Mains sur les genoux, il reprit son souffle en regrettant amèrement de ne pas avoir suivi les conseils de Tiffany qui l'exhortait à pratiquer un jogging quotidien pour perdre la dizaine de kilos qu'il avait en trop. Son manteau n'était plus qu'une serpillière géante qu'il abandonna sur le trottoir. Ainsi libéré, il reprit sa course sous la pluie battante. Plutôt crever d'une crise cardiaque que d'abandonner si près du but !
Ça faisait quarante ans qu'il attendait ce jour. Le jour où, à son tour, il allait sauver Elliott.
Enfin, il aperçut les lumières clignotantes des urgences. Il parcourut les derniers cent mètres aussi vite que possible et poussa la porte de l'hôpital comme si sa vie en dépendait.
- jechercheledocteurelliottcooper ! Annonça-t-il avec un débit de mitraillette.
- Pardon ? demanda l'employée du bureau d'accueil.
- Je cherche le Dr Elliott Cooper ! Répéta-t-il en articulant.
Serviable - on était encore dans les années soixante-dix - la jeune femme lui tendit une serviette pour qu'il puisse se sécher, avant de consulter le planning. Elle allait lui répondre lorsqu'un infirmier la devança :
- Elliott est à la cafétéria, expliqua-t-il en mordant dans une barre chocolatée. Mais cet endroit...
Matt fonça à travers le hall, tandis que l'infirmier terminait sa phrase :
- ... est réservé au personnel.
*
Matt poussa les deux battants de la porte du réfectoire. L'endroit était désert, plongé dans la pénombre. Sur le mur, l'horloge indiquait 2 heures du matin et derrière le comptoir, une radio diffusait en sourdine un concert de Nina Simone.
Matt s'avança au milieu de la rangée de tables. Dans le fond de la salle, adossé contre le mur, les jambes étendues sur un banc, Elliott annotait des dossiers médicaux en fumant une cigarette.
- Alors, mon vieux, toujours au boulot ? Elliott sursauta et tourna la tête vers l'homme qui venait d'entrer. D'abord, il ne le reconnut pas. Puis il fit abstraction des rides, de l'épaisseur de la silhouette et de la chevelure moins fournie.
- Trente ans, ça vous change un homme, hein ? Constata Matt.
- C'est... c'est toi ? Bredouilla le jeune médecin en se levant lentement.- En chair et en os.
Après une courte hésitation, les deux hommes s'étreignirent.
- Putain, mais d'où tu viens ?
- De l'an de grâce 2007.
- Comment as-tu pu... ?
- Il restait une pilule, expliqua Matt.
- Alors, tu sais tout ?
- Oui.
- Je suis désolé pour ce qui est arrivé, s'excusa Elliott.
- T'en fais pas...
Les deux hommes se tenaient face à face, à la fois émus et intimidés.
- Comment tu vas, toi, en 2007 ? demanda Elliott, toujours avide d'informations sur l'avenir.
- Je vieillis, répondit Matt avec un demi-sourire, mais ça va.
- On est toujours brouillés ?
Matt marqua une pause avant de regarder son ami dans les yeux et d'avouer :
- Toi, tu es mort.
Le silence s'installa, l'orage redoubla et la voix douce-amère de Nina Simone se perdit dans le bruit de la pluie.
Incapable d'articuler la moindre parole, Elliott cligna des yeux et hocha la tête.
Matt allait ajouter quelque chose lorsqu'une gerbe de sang jaillit sur sa chemise en même temps que les premiers tremblements agitaient son corps.- Je pars ! Cria-t-il en s'accrochant à Elliott. Pris d'une crise convulsive, Matt se plia en deux, comme si son corps était soudainement frappé d'une décharge électrique.
- Je suis venu pour te sauver, articula-t-il avec peine.
Il tremblait tellement qu'Elliott l'aida à s'asseoir sur le sol.
- Et comment tu comptes t'y prendre ? demanda-t-il en s'agenouillant à ses côtés.
- Comme ça, dit Matt en lui enlevant sa cigarette de la bouche avant de l'écraser sur le carrelage de la cafeteria.
Elliott regardait son ami avec inquiétude. Sa nuque était raide et tous ses membres secoués de contractions désordonnées.
- Y a pas que toi qui peux sauver des vies, murmuras Matt en tentant un sourire.
- Si je suis encore vivant d'ici là, rendez-vous en 2007, proposa Elliott.
- T'as intérêt d'y être, mon grand.
- Trente ans, ça va être long, remarqua Elliott en lui prenant la main.
- T'en fais pas : ça passera vite.
En quelques secondes, la respiration de Matt se fit rauque et bruyante. Son regard se vitrifia et un spasme lui déforma le visage. Il eut tout juste le temps d'ajouter :
- Ça passe toujours trop vite...
Avant de disparaître dans un cri de souffrance.
Elliott se mit debout, dévoré par l'inquiétude. Le retour de Matt dans le futur avait été plus douloureux que pour son double. Était-il néanmoins parvenu à bon port ? Et si oui dans quel état ?
Comme chaque fois qu'il était anxieux, il porta la main à son paquet de cigarettes et en alluma une avec célérité. Malgré l'averse, il ouvrit la fenêtre et regarda avec fascination les trombes d'eau que lui envoyait le ciel.
Cette cigarette, Elliott la fuma en prenant tout son temps.
Il avait parfaitement compris le message de Matt.
Le regard dans le vague, hypnotisé par le rideau de pluie, il repensait aux risques que venait de prendre son ami pour lui sauver la vie.
- Là, tu m'as épaté, mon vieux ! Avoua-t-il tout bas, en espérant que les forces de l'esprit porteraient son message jusqu'à Matt.
Il écrasa son mégot contre le rebord de la fenêtre, jeta son paquet juste entamé dans la corbeille et quitta la cafétéria.
Ce fut la dernière cigarette de toute sa vie.
*
2007
Il était plus de 2 heures du matin, mais les lumières étaient encore allumées dans la petite maison d'Ilena.
Sur le bureau, entre l'ordinateur portable et un mug de thé froid, le cahier en moleskine consignant le récit d'Elliott était ouvert à la dernière page.
Assise à sa table de travail, les yeux douloureux d'avoir trop pleuré, Ilena commençait à s'assoupir lorsque le chat persan qui dormait sur le canapé hérissa soudain ses poils et poussa un feulement insolite avant de courir se cacher sous le petit meuble à tiroirs.
En un instant, la maison fut secouée de tremblements, les murs vibrèrent, une ampoule éclata et un vase se brisa sur le sol.
Ilena se redressa sur sa chaise, affolée.
Il y eut un grondement sourd suivi d'une aspiration puis le cahier en moleskine se volatilisa sous ses yeux !
Peu à peu, les vibrations cessèrent, le chat sortit lentement de sa cachette et poussa un miaulement plaintif.
Ilena, elle, restait pétrifiée, paralysée par l'émotion. Dans sa tête, un fol espoir :
Si le cahier n'existait plus, c'est qu'Elliott ne l'avait pas écrit.
Si Elliott ne l'avait pas écrit, c'est qu'il était... vivant.