Seras-tu là ?
Chapitre 18
Ce qu'on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente
raison de mourir.
Albert Camus
San Francisco, 25 décembre 1976
Ilena a 30 ans
16 h 48
Très haut dans le ciel, au cœur de la brume et du vent, un oiseau au plumage argenté transperce les nuages pour descendre vers San Francisco. Filant comme une flèche, il survole Alcatraz et Treasure Island avant de se poser sur Tune des deux tours du Golden Gâte. Immense et élégant, le célèbre pont enjambe la baie sur deux kilomètres jusqu'à Sausalito. Ses piliers démesurés, solidement ancrés dans le Pacifique, ne redoutent ni les courants glacés ni l'épais brouillard qui s'enroule comme du lierre autour de leur structure au métal flamboyant.
Juché au-dessus des flots, l'oiseau baisse la tête vers le vide pour contempler la vie des hommes qui s'agitent deux cents mètres plus bas.
Sur le pont, les voitures se croisent et se doublent dans un ballet incessant organisé autour des six voies de circulation ouvertes au trafic. Tout n'est que bruit assourdissant, klaxons et tôles qui vibrent.
Soudain, dans l'allée réservée aux piétons, une femme s'avance, fragile, comme une funambule marchant sur un fil.
Prête à tomber.
Ilena ne saurait expliquer ce qu'elle est venue faire ici. Elle s'est juste sentie incapable de prendre son avion pour rentrer en Floride. Alors, elle a demandé au taxi de faire demi-tour et de la ramener en ville. Puis, comme il fallait bien aller quelque part, elle s'est laissée guider par ses pas et ses pas l'ont portée jusqu'ici.
Elle est au bord du gouffre, prisonnière d'une souffrance intolérable qu'elle ne soupçonnait même pas. Tout le monde la croit forte, solide et bien dans sa tête, mais cette image, c'est juste pour donner le change. La vérité, c'est qu'elle est vulnérable, désarmée, à la merci d'une simple petite phrase - « Je ne t'aime plus Ilena » - qui, en moins de temps qu'il ne faut pour la dire, lui a fait perdre tous ses repères, lui ôtant sa force et son envie de vivre.
Elle se rapproche de la rambarde de sécurité pour regarder l'océan. La vue est enivrante et donne le vertige. Le vent souffle en tourbillons, les vagues se fracassent projetant une écume qui donne l'impression que la mer est en train de bouillir. Elliott était toute sa vie. Que va-t-elle devenir sans lui ?
Ilena se sent faible, perdue. La douleur qui la submerge est trop forte, impossible à étouffer. Soudain, continuer à vivre lui fait plus peur que la mort. Elle comprend alors pourquoi ses pas l'ont guidée jusqu'ici.
Et se précipite dans le vide.
*
La chute depuis le haut du Golden Gâte prend quatre secondes.
Quatre secondes pour un ultime voyage.
Quatre secondes, véritable no man's land entre deux mondes.
Quatre secondes où l'on n'est plus tout à fait en vie...
... et pas encore tout à fait mort. Quatre secondes dans le vide. Geste de liberté ou de folie ? De courage ou bien de faiblesse ? Quatre secondes au bout desquelles on heurte l'eau à la vitesse de 120 km/h. Quatre secondes au bout desquelles... ... on meurt.
*
San Francisco, 25 décembre 1976
Elliott a 30 ans
17 h 31
La nuit tombe vite en hiver.
Déjà, l'après-midi n'est plus qu'un souvenir. À travers la ville, les lumières s'allument les unes après les autres tandis qu'un croissant de lune profite d'une trouée de ciel pour faire une timide apparition.
Fenêtres ouvertes, Elliott roule le long de l'Embarcadero, la grande avenue qui parcourt le front de mer. Après ce qu'il a vécu aujourd'hui, il ne se sent pas le courage de passer la nuit tout seul, cloîtré dans sa maison de verre. Il a peur de devenir fou, peur de ce qu'il pourrait faire...
Alors, il file comme le vent, se laissant guider par les lumières qui le portent à travers le quartier des affaires où la Transamerica Pyramid, nouveau gratte-ciel en forme de flèche, brille de mille feux. Désemparé, il pense à Ilena qui doit être dans son avion. Comment va-t-elle réagir à cette rupture ? Il essaie de se faire croire que pour elle les choses ne seront pas si difficiles, qu'elle trouvera sans mal un homme qui saura l'aimer mieux que lui, mais en même temps, cette dernière éventualité lui est insupportable.
Il enchaîne les virages pour finalement se retrouver sur le parking de l'hôpital. Il a perdu l'amour, il a perdu l'amitié. Il ne lui reste plus que son travail. Bien sûr, il n'est pas question d'opérer aujourd'hui ni même de prendre en charge des patients, car les effets de l'alcool et de la drogue ne se sont pas encore dissipés. Mais il a besoin de se retrouver dans un environnement familier et celui-là est le seul qu'il connaisse.
Il se gare à son emplacement habituel et sort dans la nuit au moment où, toutes sirènes hurlantes, une ambulance entre en trombe dans le parking pour s'arrêter devant la porte des urgences. Guidé par la force de l'habitude, Elliott ne peut s'empêcher d'aller prêter main forte aux ambulanciers : Martinez et Pike de l'unité 21 avec lesquels il a déjà travaillé. Il remarque le visage blême des deux infirmiers, marqués par la gravité des blessures de leur patient.
- Qu'est-ce qu'on a, Martinez ?
Le jeune Latino pense qu'il est de garde et annonce :- Jeune femme de trente ans, dans le coma, polytraumatisée. Elle s'est jetée du Golden Gâte il y a une demi-heure...
- Elle a survécu ?
- Pas pour longtemps si tu veux mon avis... La jeune femme a déjà été intubée. On lui a posé les voies veineuses ainsi qu'un collier cervical qui cache une partie de son visage.
Elliott aide les deux hommes à décharger la civière.
Puis il se penche vers la blessée. Et la reconnaît.
*
San Francisco, 2006
Elliott a 60 ans
Encore sous le coup de son altercation avec Matt, Elliott conduisait sans se concentrer sur la route ni sans trop savoir où aller.
Qu'avait voulu dire son ami par : « Après ce qui est arrivé à Ilena » ? Faisait-il simplement référence à leur rupture ou à quelque chose de plus grave ? Elliott essaya de mettre de l'ordre dans son esprit. Lors de son dernier voyage dans le passé, au matin du 25 décembre 1976, lui et son double avaient réussi à éviter l'accident avec l'orque qui aurait dû coûter la vie à la jeune femme. Ilena était donc bien en vie.
Pourquoi alors ce ton désespéré qu'il avait perçu dans la voix de Matt ? Il freina brutalement et gara la Coccinelle devant une bouche à incendie le long de Washington Park. En déambulant sur les trottoirs de North Beach, il trouva un cybercafé où il commanda un cappuccino pour avoir le droit de se poser devant l'un des écrans.
En quelques clics de souris, il se rendit sur le site d'un annuaire en ligne et entreprit de formuler une requête. Il tapa donc « Ilena Cruz » dans la case correspondante.
La ligne suivante se mit à clignoter. Elle demandait de rentrer la ville. Il tapa « San Francisco » puis lança la recherche.
Pas de réponse.
Il étendit la demande à toute la Californie puis à d'autres États. Pas de réponse.
L'Ilena de 2006 était sans doute sur liste rouge. Où elle n'habitait plus sur la côte ouest. Ou elle avait changé de nom...
Sans se décourager, Elliott tapa « Ilena Cruz » sur Google. Une seule réponse... Il cliqua sur le lien. C'était un site universitaire consacré à la pratique de la médecine vétérinaire sur les mammifères marins. Le site rappelait que dans les années soixante-dix, Ilena avait été l'une des pionnières dans la pratique d'interventions devenues aujourd'hui routinières. L'article détaillait comme exemple la première anesthésie mondiale sur un lamantin réalisée par la jeune femme en 1973. Près de son nom, un chiffre renvoyait à une note biographique en bas de page. La main tremblante, Elliott cliqua sur le lien et découvrit avec horreur les dates de naissance et de mort d'Ilena : 1947-1976 !
Sans plus d'explication.
Le regard scotché à l'écran, il essaya de comprendre.
Si Ilena était encore en vie le 25 décembre 1976 et que le site indiquait néanmoins son décès pour cette même année, c'est donc que sa mort était survenue dans les six derniers jours de 1976. Mais quand ? Comment ? Pourquoi ?
Il sortit du cybercafé et regagna sa voiture en toute hâte.
Consulter les journaux de l'époque !
Voilà ce qu'il devait faire en priorité. Il déboîta sans mettre son clignotant et manqua d'être percuté par une Lexus qui arrivait en sens inverse. Après un demi-tour hasardeux, il prit la direction du City Hall où se trouvait le siège du San Francisco Chronicle.
Là, il chercha à se garer pendant vingt minutes, mais comme il fallait s'en douter, le nombre de places à cette heure de la journée était inférieur à zéro. De guerre lasse, Elliott abandonna sa voiture en double file, devinant qu'elle ne serait plus là quand il reviendrait. Il pénétra essoufflé dans l'immeuble de verre qui abritait les bureaux du célèbre journal et expliqua qu'il voulait consulter les archives de 1976. La jeune femme de l'accueil lui tendit un formulaire à remplir tout en lui expliquant que sa demande ne pourrait pas être satisfaite avant plusieurs jours.
- Plusieurs jours ! Gronda Elliott.
Elle lui répondit « jour férié », « sous-effectif », « microfilm », « année restant à numériser »...
Il sortit un billet de cent dollars ; elle prit un air outré ; il en ajouta deux autres ; elle dit : « Je vais voir ce que je peux faire ».
Et un quart d'heure plus tard, il était devant une visionneuse à faire défiler les pages du San Francisco Chronicle des derniers jours de 1976. Comme il ne trouvait rien dans les gros titres, il éplucha les faits divers et, dans l'édition du 26 décembre, tomba sur un petit encart qu'il relut plusieurs fois, avant d'en saisir toute la portée.
Nouvelle tentative de suicide au Golden Gâte
Hier après-midi une jeune femme s'est jetée du haut du Golden Gâte Bridge au niveau de la rambarde n° 69. Il s'agit d'Ilena Cruz, vétérinaire originaire de Floride. Selon certains témoins, elle aurait heurté la surface de l'eau les pieds en avant. Repêchée par une navette de la police maritime, mais souffrant de nombreuses fractures et blessures internes, elle a été conduite à l'hôpital Lenox où son état est jugé « très grave » par les médecins.
Une boule s'était formée dans l'estomac d'Elliott et pendant plusieurs minutes, il resta immobile sur sa chaise, effondré par le sale coup que venait de lui jouer le destin. Puis il consulta le journal du lendemain, sachant par avance ce qu'il y trouverait.
Pas de miracle pour la suicidée du Golden Gâte
Il n'y a pas eu de miracle à l'hôpital Lenox. Ilena Cruz, la jeune femme qui s'était jetée avant-hier du haut du Golden Gâte est décédée dans la soirée des suites d'importantes lésions internes (voir notre édition d'hier).
Ce nouveau décès relance le débat autour de la nécessité d'installer sur le pont une barrière de sécurité, mesure à laquelle s'est toujours refusé le Conseil du Golden Gâte.
Il ressortit de l'immeuble, anéanti. Sa voiture était restée plus d'une heure garée en double file sans recevoir la visite de la fourrière. Maigre consolation. Il s'installa derrière le volant et mit le cap vers l'hôpital Lenox.
Il avait une dernière chose à vérifier.