Seras-tu là ?
Lorsque l'opération fut terminée, le médecin sorti…
*
Lorsque l'opération fut terminée, le médecin sorti s'asseoir un moment sur la véranda couverte de tôles et de feuilles séchées. L'intervention avait été longue. Il n'avait pratiquement pas dormi depuis deux jours et il sentit la fatigue le saisir d'un seul coup. Il alluma une cigarette et regarda autour de lui. La pluie s'était calmée. Une trouée de ciel déversait une lumière éclatante où dominaient le pourpre et l'orangé.
Il ne regrettait pas d'être resté. Chaque année, il partait plusieurs semaines en Afrique ou en Asie pour le compte de la Croix-Rouge. Ces missions humanitaires ne le laissaient jamais indemne, mais elles étaient devenues une drogue, une façon pour lui d'échapper à sa vie bien huilée de chef de service dans un hôpital californien.
Alors qu'il écrasait son mégot, il sentit une présence derrière lui. En se retournant, il reconnut le vieil homme qui avait tendu l'enfant à bout de bras lors du départ de l'hélicoptère. C'était une sorte de chef de village. Vêtu de l'habit traditionnel, il avait le dos voûté et le visage creusé par les rides. En guise de salut, il porta ses mains jointes au menton, la tête droite, en regardant le médecin dans les yeux. Puis, d'un geste de la main, il l'invita à le suivre dans son habitation. Il lui offrit un verre d'alcool de riz avant de prononcer ses premières paroles :
- Il s'appelle Lou-Nan.
Le médecin devina qu'il s'agissait du prénom de l'enfant et se contenta de hocher la tête.
- Merci de lui avoir rendu un visage, ajouta le vieux Cambodgien.
Le chirurgien accepta humblement ces remerciements puis, presque gêné, détourna son regard. À travers la fenêtre sans vitre, il pouvait apercevoir la forêt tropicale, dense et verte, qui s'étendait toute proche. Ça lui faisait drôle de savoir qu'à quelques kilomètres seulement, juste un peu plus haut dans les montagnes de Ratanakiri, vivaient encore des tigres, des serpents et des éléphants...
Perdu dans sa rêverie, il eut du mal à saisir le sens des paroles de son hôte lorsque celui-ci lui demanda :
- Si vous aviez la possibilité de voir l'un de vos vœux exaucé, lequel choisiriez-vous ?
- Pardon ?
- Quel serait votre plus grand désir en ce monde, docteur ?
Le médecin chercha d'abord une repartie spirituelle mais, vaincu par la fatigue et saisi par une émotion inattendue, il dit doucement :
- Je voudrais revoir une femme.
- Une femme ?
- Oui, la seule... la seule qui ait compté.
Et là, dans ce lieu reculé, loin des yeux de l'Occident, quelque chose de solennel passa entre ces deux hommes.
- Cette femme, vous ne savez pas où elle est ? demanda le vieux Khmer surpris par la simplicité de cette requête.
- Elle est morte il y a trente ans. L'Asiatique fronça légèrement les sourcils et se plongea dans une profonde réflexion. Puis, après un moment de silence, il se leva dignement et gagna le fond de la pièce où, sur de précaires étagères, s'entassait une partie de ses ressources : hippocampes séchés, racines de ginseng, serpents venimeux entrelacés dans du formol...
Il farfouilla un moment dans ce bric-à-brac, avant de mettre la main sur ce qu'il cherchait.
Lorsqu'il revint vers le médecin, il lui tendit un minuscule flacon en verre soufflé.
Il contenait dix petites pilules dorées...
1
Première rencontre
Un beau soir l'avenir s'appelle le passé. C'est alors qu'on se tourne et qu'on voit sa jeunesse.
Louis Aragon
Aéroport de Miami
Septembre 1976
Elliott a 30 ans
C'est un dimanche après-midi de septembre, sous le ciel de Floride...
Au volant d'une Thunderbird décapotable, une jeune femme remonte la voie menant au terminal. Cheveux au vent, elle roule à bonne allure, dépassant plusieurs voitures avant de faire une courte halte devant le hall des départs. Le temps pour elle d'y déposer l'homme installé sur le siège passager. Celui-ci récupère son sac dans le coffre puis se penche à la fenêtre pour envoyer un baiser à sa conductrice. Un claquement de portière et le voici qui pénètre dans le bâtiment de verre et d'acier.
Lui, c'est Elliott Cooper. Il a un physique avenant et une allure élancée. Il est médecin à San Francisco, mais son blouson en cuir et ses cheveux indisciplinés lui donnent un air d'adolescent.
Machinalement, il se dirige vers le comptoir d'enregistrement pour y récupérer sa carte d'embarquement : Miami/San Francisco.
- Je parie que je te manque déjà...
Surpris par cette voix familière, Elliott se retourne dans un sursaut.
Celle qui lui fait face lui lance un regard d'émeraude, mélange de défi et de fragilité. Elle porte un jean taille basse, une veste cintrée en daim ornée de l'insigne peace and love et un tee-shirt aux couleurs du Brésil, son pays d'origine.
- C'était quand, déjà, la dernière fois que je t'ai embrassée ? demande-t-il en posant la main à la naissance de son cou.
- Au moins une bonne minute.
- Une éternité...
Il l'enlace et la serre contre lui.
Elle, c'est Ilena, la femme de sa vie. Il la connaît depuis dix ans et lui doit tout ce qu'il y a de meilleur en lui : son métier de médecin, son ouverture aux autres et une certaine exigence dans la façon de mener son existence...
Il s'étonne qu'elle soit revenue, car ils ont toujours été d'accord pour s'éviter les longues scènes d'adieux, bien conscients que ces quelques minutes supplémentaires se paieront au final par plus de souffrance que de réconfort.
C'est que leur histoire est compliquée. Elle habite en Floride, lui à San Francisco.
Leur amour longue distance se vit sur le mode du décalage horaire, rythmé par les quatre fuseaux horaires et les quatre mille kilomètres qui séparent la côte Est de la côte Ouest.
Bien sûr, après toutes ces années, ils auraient pu choisir de s'installer ensemble. Mais ils ne l'ont pas fait. Au début parce qu'ils se méfiaient de l'usure du temps. Parce que le quotidien, en échange d'une vie plus paisible, les aurait privés de ces emballements du cœur qu'ils éprouvent à chacune de leurs retrouvailles et qui constituent leur oxygène.
Et puis, chacun s'est construit sa vie dans son environnement professionnel. L'un tourné vers le Pacifique, l'autre vers l'Atlantique. Après d'interminables études de médecine, Elliott vient d'obtenir un poste de chirurgien dans un hôpital de San Francisco. Quant à Ilena, elle s'occupe de ses dauphins et de ses orques à l’Ocean World d'Orlando, le plus grand parc marin du monde, où elle officie en tant que vétérinaire. Depuis quelques mois, elle consacre aussi beaucoup de temps à une organisation qui commence à faire parler d'elle : Greenpeace. Fondée quatre ans plus tôt par un groupe de militants pacifistes et écologistes, la ligue des « combattants de l'arc-en-ciel » s'est fait connaître grâce à sa lutte contre les essais nucléaires. Mais c'est surtout pour participer à leur campagne contre le massacre des baleines et des phoques qu'Ilena vient de les rejoindre.
Chacun a donc une vie bien remplie. Pas vraiment le temps de s'ennuyer. N'empêche... Chaque nouvelle séparation est plus intolérable que la précédente.
« Embarquement immédiat pour tous les passagers du vol 711 à destination de San Francisco, porte n" 18... ».
- C'est ton avion ? demande-t-elle en desserrant son étreinte.
Il approuve de la tête puis, comme il la connaît bien :
- Tu voulais me dire quelque chose avant que je parte ?
- Oui. Je t'accompagne jusqu'à la zone d'embarquement, dit-elle en lui prenant la main.
Et, tout en marchant à ses côtés, elle se lance dans une tirade avec cette pointe d'accent sud-américain qui le fait craquer.
- Je sais bien que le monde court à la catastrophe, Elliott : la guerre froide, la menace communiste, la course aux armements nucléaires...
Chaque fois qu'ils se séparent, il la regarde comme s'il la voyait pour la dernière fois. Elle est belle comme une flamme.
- ... l'épuisement des ressources naturelles, sans parler de la pollution, de la destruction des forêts tropicales ou de...
- Ilena ?
- Oui ?
- Où veux-tu en venir, au juste ?
- J'aimerais que l'on fasse un enfant, Elliott...
- Là, tout de suite, à l'aéroport ? Devant tout le monde ?
C'est tout ce qu'il a trouvé à répondre. Une pointe d'humour pour masquer sa surprise. Mais Ilena n'a pas envie de rire.
- Je ne plaisante pas, Elliott. Je te conseille même d'y réfléchir sérieusement, suggère-t-elle avant de lâcher sa main et de se diriger vers la sortie.
- Attends ! Crie-t-il pour la retenir.
« Ceci est le dernier appel pour M. Elliott Cooper, passager du vol 711 à destination de... »
-Et merde ! Lâche-t-il en empruntant, résigné, l'escalier roulant qui mène à la zone d'embarquement.
Il est presque arrivé en haut qu'il se retourne pour lui faire un dernier signe.
Un soleil de septembre inonde le hall des départs. Elliott agite la main. Mais Ilena a déjà disparu.
*
La nuit était tombée lorsque l'avion se posa à San Francisco. Le vol avait duré six heures et il était plus de 21 heures en Californie.
Elliott s'apprêtait à sortir du terminal et à prendre un taxi lorsqu'il se ravisa. Il mourait de faim. Déstabilisé par les propos d'Ilena, il n'avait pas touché au plateau-repas servi dans l'avion et il savait que son frigo était vide. Au deuxième étage, il repéra une brasserie, le Golden Gâte Café, où il était déjà venu avec Matt, son meilleur ami qui l'accompagnait quelquefois sur la côte est. Il s'installa au comptoir et commanda une salade, deux bagels et un verre de chardonnay. Fatigué par le jet lag, il se frotta les yeux avant de demander des jetons pour utiliser la cabine téléphonique au fond de la salle. Il composa le numéro d'Ilena mais personne ne répondit. À cause du décalage horaire, il était déjà plus de minuit en Floride. Ilena était sûrement chez elle mais elle ne tenait visiblement pas à lui parler.
C'était à prévoir...
Pourtant, Elliott ne regrettait pas sa réaction face à la demande d'Ilena. La vérité, c'est qu'il ne voulait pas d'enfant.
Voilà.
Ce n'était pas un problème de sentiments : il adorait Ilena et il avait de l'amour à revendre. Mais l'amour ne suffisait pas. Car en ce milieu des années soixante-dix, l'humanité ne lui paraissait pas vraiment aller dans la bonne direction et, pour tout dire, il ne tenait pas à endosser la responsabilité de mettre un enfant au monde.
Un discours qu’Ilena ne voulait pas entendre.
De retour au comptoir, il termina son repas puis commanda un café. Il était nerveux et fit craquer ses doigts presque sans le vouloir. Dans la poche de sa veste, il sentit son paquet de cigarettes qui lui faisait du pied et il ne résista pas à l'envie d'en griller une.
Il savait qu'il devait arrêter de fumer. Autour de lui, on parlait de plus en plus de la nocivité du tabac. Depuis une quinzaine d'années, des études épidémiologiques montraient la dépendance engendrée par la nicotine et, en tant que chirurgien, Elliott savait parfaitement que les risques de cancer du poumon étaient plus élevés chez les fumeurs, tout comme les risques d'accidents cardio-vasculaires. Mais comme beaucoup de médecins, il s'occupait davantage de la santé des autres que de la sienne. Il faut dire qu'il vivait à une époque où il était encore normal de fumer dans un restaurant ou dans un avion. À une époque où la cigarette était encore synonyme de glamour et de liberté culturelle et sociale.
J'arrêterai bientôt, pensa-t-il en recrachant une volute de fumée, mais pas ce soir... Il se sentait trop déprimé pour un tel effort.
L'air désœuvré, il laissa errer son regard à travers la paroi de verre et c'est là qu'il le vit pour la première fois : un homme vêtu bizarrement d'un pyjama bleu ciel qui semblait l'observer de l'autre côté de la vitre. Il plissa les yeux pour mieux le détailler. L'homme avait la soixantaine, une allure encore sportive et une courte barbe à peine grisonnante qui le faisait ressembler à un Sean Connery vieillissant. Elliott fronça les sourcils. Que faisait ce type, pieds nus et en pyjama, à une heure aussi tardive, au milieu de l'aéroport ?
Le jeune médecin n'aurait pas dû s'en soucier, mais une force inconnue le fit quitter son siège et sortir de la brasserie. L'homme semblait déboussolé, comme débarqué de nulle part. Plus Elliott avançait vers lui, plus il se sentait gagné par une impression de malaise qu'il n'osait pas s'avouer. Qui était cet homme ? Peut-être un patient enfui d'un hôpital ou d'une institution... Dans ce cas, en tant que médecin, n'avait-il pas le devoir de l'aider ?
Lorsqu'il fut à moins de trois mètres, il comprit enfin ce qui l'avait tant troublé : cet homme lui rappelait étrangement son père, mort cinq ans plus tôt d'un cancer du pancréas.
Déconcerté, il se rapprocha encore. De près, la ressemblance était vraiment frappante : même forme de visage, même fossette sur la joue dont il avait hérité...
Et si c'était lui...
Non, il fallait qu'il se ressaisisse ! Son père était mort et bien mort. Il avait assisté à la mise en bière et à la crémation.
- Je peux vous aider, monsieur ?
L'homme recula de quelques pas. Il semblait aussi troublé que lui et dégageait une impression contrastée de force et de dénuement.
- Je peux vous aider ? Répéta-t-il. L'autre se contenta de murmurer :
- Elliott...
Comment connaissait-il son nom ? Et cette voix…
Dire que son père et lui n'avaient jamais été proches relevait de l'euphémisme. Mais à présent qu'il était mort, Elliott regrettait parfois de ne pas avoir fait davantage d'efforts dans le passé pour essayer de mieux le comprendre.
Hébété et bien conscient de l'absurdité de sa question, Elliott ne put s'empêcher de demander, la voix étranglée par l'émotion :
- Papa ?
- Non, Elliott, je ne suis pas ton père.
Bizarrement, cette réponse rationnelle ne le rassura pas le moins du monde, comme si un pressentiment lui avait soufflé que le plus étonnant restait à venir.
- Alors, qui êtes-vous ?
L'homme posa la main sur son épaule. Une lueur familière brilla dans ses yeux, et il hésita quelques secondes avant de répondre :
- Je suis toi, Elliott...
Le médecin recula d'un pas puis se figea comme foudroyé; l'homme termina sa phrase :
- ... je suis toi, dans trente ans.
*
Moi, dans trente ans ?
Elliott écarta les bras en signe d'incompréhension.
- Que voulez-vous dire par là ?
L'homme ouvrit la bouche, mais n'eut pas le temps d'apporter d'autres explications : un flux de sang jaillit soudain de son nez et tomba à grosses gouttes sur le haut de son pyjama.
- Gardez la tête en arrière ! Ordonna Elliott en sortant de sa poche une serviette en papier qu'il avait prise machinalement à la brasserie et qu'il plaqua sur le nez de celui qu'il considérait maintenant comme son patient.
- Ça va aller, dit-il d'un ton rassurant. Pendant un instant, il regretta de ne pas avoir avec lui sa trousse médicale, mais l'hémorragie se calma rapidement.
- Venez avec moi, il faut vous mettre un peu d'eau sur le visage.
L'homme lui emboîta le pas sans faire d'histoires. Mais, lorsqu'ils arrivèrent près des toilettes, il fut subitement agité de petits tremblements, comme pris d'une crise d'épilepsie.
Elliott voulut l'aider, mais l'autre le repoussa avec force.
- Laisse-moi ! Exigea-t-il en poussant la porte des sanitaires.
Freiné dans son élan, Elliott décida d'attendre dehors. Il se sentait responsable de ce type et il n'était pas rassuré sur son état.
Quelle drôle d'histoire. D'abord cette ressemblance physique puis cette phrase sans queue ni tête - je suis toi dans trente ans - et maintenant ce saignement de nez et ces tremblements.
Putain, quelle journée !
Mais elle était loin d'être terminée, car au bout d'un moment, jugeant que son attente avait assez duré, il se décida à entrer dans les toilettes.
- Monsieur ?
C'était une pièce tout en longueur. Elliott inspecta d'abord la rangée de lavabos. Personne. L'endroit n'avait ni fenêtre ni sortie de secours. L'homme était donc dans l'une des cabines.
- Vous êtes là, monsieur ?
Pas de réponse. Craignant un évanouissement, le médecin se précipita pour ouvrir la première porte : personne.
Deuxième porte : personne.
Troisième, quatrième... dixième porte : vides.
En désespoir de cause, il leva les yeux vers le plafond : aucun panneau ne semblait avoir été déplacé.
C'était impossible et pourtant il fallait bien se rendre à l'évidence : l'homme avait disparu.