Seras-tu là ?
Chapitre 5
Deuxième rencontre
La meilleure preuve qu'un voyage dans le temps est impossible est que nous
n'avons pas été envahis par des hordes de touristes du futur.
Stephen Hawking
San Francisco
Septembre 1976
Elliott a 30 ans
- Alors, on se prélasse ?
Elliott ouvrit les yeux dans un sursaut si brusque qu'il en tomba de son fauteuil. Le nez dans la poussière, il leva les yeux vers le ciel. Une silhouette opaque se détachait dans la lueur des étoiles : celle de l'homme qu'il avait rencontré la veille à l'aéroport. Les bras croisés sur la poitrine, celui-ci le regardait avec un léger sourire, visiblement satisfait du bon tour qu'il venait de jouer.
- Qu'est-ce que vous foutez sur ma terrasse ? Fulmina le jeune médecin.
- Chez toi, c'est chez moi... lui rétorqua son étrange visiteur.
Partagé entre la surprise et la vexation, Elliott se releva avec fougue. Les poings serrés, il s'avança vers son interlocuteur et pendant quelques secondes, les deux hommes se toisèrent en silence. Ils avaient exactement la même taille.
- Je peux savoir à quoi vous jouez ? demanda Elliott d'un ton menaçant.
L'autre éluda la question en répliquant doucement :
- Tu ne veux pas comprendre, n'est-ce pas ?
- Ne pas comprendre quoi ?
- La vérité...
Elliott haussa les épaules.
- Et c'est quoi, la vérité ?
- La vérité, c'est que je suis toi.
-La vérité, c'est que vous êtes fou à lier !
- Et toi, p'tit gars, t'es un peu long à la détente. Elliott regarda plus attentivement l'homme qui lui faisait face.
Ce soir, il ne portait plus le pyjama fripé de la veille, mais un pantalon de toile, une chemise propre et une veste bien coupée. Ce type avait de la présence et un certain charisme. N'étaient ses propos incohérents, il ressemblait davantage à un homme d'affaires qu'au pensionnaire d'un asile d'aliénés.
Elliott prit sa voix la plus persuasive pour essayer de le raisonner.
- Écoutez, je pense que vous êtes souffrant. Peut-être y a-t-il un médecin qui vous suit et qui...
- Le médecin, c'est moi.
Ben, c'est pas gagné, pensa Elliott en se grattant la tête. Qu'était-il censé faire dans une situation pareille ? Appeler la police ? Une ambulance ? SOS fous furieux ? En apparence, cet homme n'était pas violent, mais peut-être pouvait-il le devenir.
- On doit sûrement s'inquiéter dans votre entourage. Si vous me dites votre nom, je pourrai retrouver votre adresse et vous ramener chez vous.
- Je m'appelle Elliott Cooper, répondit l'autre tranquillement.
- C'est impossible.
- Et pourquoi donc ?
- Parce que Elliott Cooper, c'est moi.
- Tu veux voir mes papiers ? Proposa le vieil homme en sortant son portefeuille de sa poche.
Tout cela l'amusait plutôt.
Elliott examina le document qu'on lui tendait et n'en crut pas ses yeux : sur la carte d'identité figuraient le même nom et la même date de naissance que les siens ! Seule la photo trahissait une trentaine d'années supplémentaires.
Ça ne veut rien dire, chercha-t-il à se rassurer, n’importe qui peut se procurer des faux papiers.
Mais qui se donnerait cette peine et dans quel but ?
À bien y réfléchir, il ne pouvait y avoir qu'une seule explication : tout cela n'était qu'un canular élaboré par Matt. Il s'accrocha quelques instants à cette idée, sans parvenir à être tout à fait convaincu. Certes, Matt n'était jamais le dernier pour la rigolade et il avait l'esprit gentiment tordu. Mais pas à ce point tout de même. Et s'il avait voulu lui faire une blague, il n'aurait pas choisi un truc aussi cérébral, mais aurait plutôt tapé en dessous de la ceinture.
Pour rigoler, Matt est du genre à m'envoyer une horde de strip-teaseuses ou une call-girl de luxe, pensa Elliott, pas un type de soixante berges qui prétend être moi.
Perdu dans ses réflexions, Elliott remarqua trop tard que l'homme s'était rapproché tout près de lui. Son visage était devenu plus grave. Il lui attrapa le bras et le fixa intensément.
- Écoute, p'tit gars, aussi incroyable que ça puisse paraître, j'ai vraiment trouvé un moyen de revenir trente ans en arrière.
- Bien sûr.
- Tu dois me croire, bon sang !
- Mais ce que vous me dites n'a aucun sens !
- Si ça n'a aucun sens, explique-moi comment j'ai pu sortir des toilettes de l'aéroport sans que tu me voies ?
Cette fois, Elliott ne sut pas quoi répondre. Décidément, ce type était peut-être dingue mais il avait une sacrée repartie.
- Monsieur... commença-t-il, mais l'autre le coupa :
- Laisse tomber le Monsieur, tu veux bien ?
A cet instant, une série d'aboiements plaintifs se fit entendre en provenance de la baie vitrée. Le médecin baissa les yeux et marqua un mouvement de surprise. Dieu sait comment, le petit labrador avait réussi à se traîner jusqu'à l'étage et malgré sa blessure, lançait des jappements joyeux pour annoncer sa présence.
- Rastaquouère ! s'écria l'homme comme s'il voyait un fantôme.
Au comble de la joie, l'animal se précipita dans ses bras et commença à lui lécher les mains et à le renifler de partout, comme s'il s'agissait d'un rituel entre eux.
- Vous avez déjà vu ce chiot ? demanda un Elliott de plus en plus largué.
- Bien sûr, c'est le mien !
- Le vôtre ? - Le nôtre.
C'était à s'arracher les cheveux ! À présent, ce type lui tapait sur le système. Mais pour s'en débarrasser, peut-être fallait-il tenter une autre lactique : faire semblant d'aller dans son sens.
Il laissa donc passer quelques secondes puis demanda, le plus sérieusement du monde :
- Alors vraiment, vous venez du futur ?
- On peut voir les choses comme ça.
Elliott donna l'impression d'acquiescer puis fit quelques pas sur la terrasse pour aller s'accouder au balcon. Là, il scruta la rue comme s'il cherchait désespérément quelque chose.
- C'est bizarre, fit-il au bout d'un moment, je ne vois pas votre machine à remonter le temps. Vous l'avez garée dans la rue ou dans mon salon ?
L'homme ne put réprimer un léger sourire :
- Ouais, elle est bonne. Tu n'as jamais pensé à faire carrière dans le one man show ?
En guise de réponse, Elliott mit les points sur les i :
- Écoutez, mon vieux, je ne vous connais pas, je ne sais pas d'où vous débarquez, mais je pense que vous n'êtes pas aussi frappadingue que vos propos peuvent le laisser croire. En fait, je suis certain que vous jouez la comédie.
- Et dans quel but ?
- Je n'en sais foutrement rien, et pour tout vous dire, je m'en bats l'œil. Tout ce que je veux maintenant, c'est que vous partiez de chez moi et je vous préviens que c'est la dernière fois que je vous le demande poliment.
- Rassure-toi, je ne vais pas tarder.
Mais au lieu de mettre les voiles, l'homme s'installa dans le fauteuil en osier et fouilla dans sa poche pour attraper ses cigarettes : un paquet rouge et blanc avec un célèbre logo inscrit en noir.
Elliott nota que c'était la marque qu'il avait lui-même l'habitude de fumer, mais il ne s'en inquiéta pas : la marque du cow-boy était l'une des plus populaires.
- Remarque, reprit l'homme en recrachant un rond de fumée et en posant son briquet devant lui, je comprends parfaitement que tu ne me croies pas. Avec le temps, on perd peu à peu ses certitudes, mais je me souviens de ce que j'étais plus jeune : un homme de science qui ne jurait que par la rationalité.
- Et maintenant, vous êtes quoi ?
- Un homme de foi.
Un léger souffle de vent balaya la terrasse. C'était une belle soirée de début d'automne. En ces temps de pollution atmosphérique, le ciel semblait anormalement limpide, magnifique avec ses milliers d'étoiles et sa Lune, pleine et proche, qui brillait d'une lumière bleutée. Absorbé par cette douceur sélène, l'homme termina sa cigarette avant de l'écraser dans le cendrier devant lui.
- Peut-être est-il temps que tu me prennes pour ce que je suis, Elliott : ton allié.
- Un emmerdeur, voilà ce que vous êtes.
- Mais un emmerdeur qui sait tout de toi. Le médecin s'emporta :
- Bien sûr : vous savez tout de moi parce que vous êtes moi. C'est bien ça votre délire ! Mais qu'est-ce que vous savez vraiment sur moi ? Ma marque de clopes, ma date de naissance... Et après ?
Elliott avait cédé à la colère parce qu'il avait peur. Imperceptiblement, il sentait que le rapport de force s'était retourné et il devinait que l'homme n'avait pas encore tiré ses dernières cartouches. Comme pour lui donner raison, ce dernier reprit d'une voix grave :
- Je sais des choses que tu n'as jamais dites à personne, ni à ton meilleur ami, ni à la femme qui partage ta vie.
- Quoi, par exemple ?
- Des choses que tu n'as pas envie d'entendre.
- Allez-y, balancez, pour voir. Je n'ai rien à cacher.
- On parie ?
- De quoi voulez-vous qu'on parle ? L'homme réfléchit un instant puis proposa :
- Tu veux qu'on parle de ton père ?
La question le mortifia comme une gifle qu'il n'aurait pas vue arriver.
- Qu'est-ce que mon père vient faire là-dedans ?
- Même s'il n'a jamais voulu l'admettre, ton père était alcoolique, n'est-ce pas ?
- Ce n'est pas vrai !
- Bien sûr que si. Aux yeux du monde, c'était un homme d'affaires respectable, un mari aimant et un bon père de famille. Mais dans l'intimité, pour ta mère et toi, c'était une autre histoire, hein ?
- Vous n'en savez rien.
- Tu parles que je le sais. Il s'est un peu calmé en vieillissant, mais quand tu étais petit, il te cognait dur parfois, tu te souviens ?
Comme Elliott restait sans voix, l'homme continua :
- Ça lui prenait certains soirs, après avoir vidé quelques verres. Lorsqu'il était bien bourré, il s'énervait vite et ça le calmait de distribuer des coups...
Comme un boxeur dans les cordes, Elliott encaissait les paroles sans réagir.
- Pendant longtemps, tu t'es laissé faire. Parfois même, tu le provoquais, n'est-ce pas ? Parce que tu savais que s'il se défoulait suffisamment sur toi, il ne s'acharnerait pas sur ta mère.
L'homme laissa passer quelques secondes avant de demander :
- Tu veux que je continue ?
- Allez vous faire foutre !
Il se pencha vers le jeune médecin, et lui confia à l'oreille, comme un secret :
- En rentrant de l'école, un après-midi, quand tu avais dix ans, tu as trouvé ta mère, les poignets entaillés, qui se vidait de son sang dans la baignoire...
- Espèce de salaud, explosa Elliott en attrapant l'homme par le col de sa veste.
Mais l'autre, imperturbable, termina ce qu'il avait à dire :
- Tu es arrivé juste à temps pour la sauver. Tu as téléphoné pour appeler les secours, mais elle t'a fait promettre de ne rien dire et c'est ce que tu as fait. Tu l'as aidée à casser la vitre de la cabine de douche et elle a raconté aux ambulanciers qu'elle s'était coupée en glissant sur le sol mouillé. C'était votre secret. Personne n'en a jamais rien su.
À présent les deux hommes se faisaient face, les yeux dans les yeux. Elliott était atteint au cœur. Il n'avait pas prévu ce déballage de secrets de famille. Pas ce soir, pas comme ça. Ces souvenirs étaient à la fois enfouis, presque refoulés, et encore à vif.
Douloureux.
- Au début, tu as pensé avoir bien agi, sauf que deux ans plus tard ta mère a sauté dans le vide du haut du douzième étage de votre immeuble.
À chacune des paroles de ce type, Elliott recevait comme un uppercut.
Pour la première fois depuis longtemps, il avait envie de pleurer. Il se sentait vulnérable, dynamité, KO debout.
- Depuis, tu ne peux t'empêcher de penser que tu portes une part de responsabilité dans son suicide, que les choses auraient peut-être été différentes si tu avais parlé. Parce qu'elle aurait pu avoir un soutien psychologique ou être soignée dans une clinique. Je continue ?
Elliott ouvrit la bouche pour protester mais aucun son n'en sortit.
Bien qu'il semblât, lui aussi, marqué par l'émotion, l'homme reprit sa plongée dans les eaux dangereuses de la vérité. Il avait mûri sa dernière révélation qu'il assena comme un coup de grâce :
- Tu dis à qui veut l'entendre que tu ne souhaites pas avoir d'enfant parce que le monde actuel est sinistre et que le futur s'annonce apocalyptique, mais ce n'est pas la vraie raison, Elliott...
Le jeune médecin fronça les sourcils. À ce moment, lui-même ignorait où son interlocuteur voulait en venir.
- Tu ne veux pas d'enfant parce que tu as toujours pensé que tes parents ne t'aimaient pas. Et aujourd'hui, à ton tour, tu redoutes de ne pas être capable d'aimer tes propres enfants. C'est bizarre comment fonctionne l'esprit humain, n'est-ce pas ?
Elliott ne nia pas. Voilà, il avait suffi de trois minutes pour qu'un homme qu'il n'avait jamais vu dynamite ses certitudes et le fasse douter de tout. Un misérable tas de petits secrets, voilà ce que nous sommes tous.
Une rafale de vent plus puissante s'abattit sur la terrasse. L'homme remonta son col, s'approcha d'Elliott et lui mit la main sur l'épaule, comme pour le réconforter.
- Ne me touchez pas ! demanda le jeune médecin en s'éloignant vers la rambarde. Il manquait d'air et dans sa tête tout se bousculait. Surtout, il sentait que quelque chose d'essentiel lui avait échappé : le but véritable de ces révélations.
- En admettant que tout cela soit vrai, dit-il en dévisageant son mystérieux visiteur, qu'est-ce que vous attendez de moi ?
Le vieil homme secoua la tête.
- Je n'attends rien de toi, p'tit gars. Désolé de te décevoir, mais je ne suis pas là pour toi.
- Mais, alors...
- Si je suis revenu, c'est pour la voir, elle...
À nouveau il sortit son portefeuille, mais cette fois c'est une photo aux couleurs fanées qu'il tendit à Elliott.
Un cliché d'Ilena à Central Park en train de lancer une boule de neige, le visage radieux et les joues colorées. C'était sa photo préférée. Elle avait été prise l'hiver précédent et depuis, elle ne quittait jamais son portefeuille.
- Comment vous l'êtes-vous procurée ? Approchez-vous une seule fois d'Ilena et je vous écrabouille la gueule jusqu'à...
L'homme se leva sans attendre la fin de cette mise en garde. Comme si le moment était venu pour lui de prendre congé, il caressa la tête du chien et fit quelques pas vers la baie vitrée. C'est là qu'Elliott remarqua qu'il était agité des mêmes tremblements qui l'avaient saisi la veille à l'aéroport, juste avant qu'il ne disparaisse.
Cette fois, il n'allait pas le laisser partir comme ça !
Il se précipita pour le rattraper, mais... trop tard. L'autre avait déjà quitté la terrasse et refermé la baie coulissante derrière lui.
- Ouvrez cette putain de porte ! Cria le médecin en tambourinant contre la paroi de verre qui courait le long de la terrasse.
Grâce à un gel fluorescent, la vitre se teintait le soir venu d'une couleur verte très design. Cette invention de l'architecte transformait le verre en une sorte de miroir sans tain. Coincé sur la terrasse, Elliott était du mauvais côté : celui qui ne permettait pas de voir, mais seulement d'être vu.
- Ouvrez ! Réclama-t-il à nouveau.
Il y eut un silence, puis la voix derrière la porte murmura :
- N'oublie pas ce que je t'ai dit : je suis ton allié, pas ton ennemi.
Il ne fallait pas qu'il laisse partir ce type. Maintenant, il voulait en savoir davantage. A court de solutions, il s'empara d'une chaise en fer forgé et, de toutes ses forces, la projeta contre la baie vitrée qui explosa en une multitude de petits éclats brillants. Il s'engouffra dans la maison, descendit les escaliers, parcourut toutes les pièces et sortit même dans la rue.
Personne.
Lorsqu'il revint sur la terrasse, le petit labrador, triste comme les pierres, hurlait à la nuit.
- Ça va aller, dit-il en prenant le chiot dans ses bras, c'est fini.
Mais au fond de lui, il était persuadé du contraire. Les emmerdes ne faisaient que commencer.