Seras-tu là ?
Chapitre 21
Vivre sans toi...
La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents
traversent.
Louis Aragon
1977
Elliott a 31 ans
Une nuit d'été à San Francisco.
Les yeux dans le vague, Elliott fume une cigarette sur le toit de l'hôpital. La ville s'étend sous ses pieds, mais il n'y accorde aucune attention. Il n'a pas revu Ilena depuis son transfert à Miami et il en crève.
Une bourrasque de vent soulève un peu de poussière. Le jeune chirurgien regarde sa montre puis écrase son mégot. Il a une opération dans cinq minutes, la sixième de la journée.
Vivre comme un fantôme, se saouler de travail, accepter toutes les gardes...
Pour ne pas se laisser mourir.
*
Ilena ouvre les yeux tandis que le jour se lève sur Miami.
Ça fait six mois qu'elle est allongée sur un lit d'hôpital, le corps dévasté, les jambes en lambeaux. Elle a déjà subi quatre opérations et ce n'est pas fini.
Dans son esprit, c'est encore pire. Tout est chaos, bêtes qui hurlent et portes qui claquent.
Elle parle peu, elle a refusé toutes les visites : celle de Matt, celle de ses collègues de travail...
Elle se sent si vulnérable. Impuissante.
Comment s'arracher à la douleur et à la honte ?
*
Capote abaissée, Matt roule à pleine vitesse sur l'autoroute qui mène à Seattle. Sa rupture brutale avec Elliott a saccagé sa vie. Lui aussi a perdu ses repères et tout ce à quoi il croyait. Il se sent seul et misérable, alors il pense à Tiffany, cette fille surprenante qu'il a eu la bêtise de laisser filer. Maintenant, il est prêt à tout pour la retrouver. Chaque week-end depuis des mois, il sillonne inlassablement les quatre coins du pays. Comme indice, il n'a qu'un prénom et un numéro de téléphone résilié depuis longtemps.
Pourquoi elle ? Il ne se pose même pas la question. En revanche, il est certain d'une chose : il doit retrouver cette femme, car il pressent qu'elle pourrait être le point fixe de sa vie.
Son port d'attache.
1978
Ilena a 32 ans
Janvier, un centre de rééducation en Floride. En musique de fond, les Nocturnes de Chopin.
Pour la première fois du siècle, la neige tombe sur Miami. À travers la vitre, une jeune femme en fauteuil roulant observe les flocons blancs et légers qui virevoltent dans le ciel.
Si seulement j'avais pu mourir..., regrette Ilena.
Fin août, un bled paumé, quelque part au Texas. La serveuse du bar regarde son reflet dans le miroir.
Trois jours avant, elle a fêté ses trente-cinq ans. Tu parles d'une fête ! Un enterrement plutôt... pense Tiffany en réajustant son uniforme. Depuis quelques semaines, elle est de retour au bercail et passe ses journées à servir des bières à des rustauds qui reluquent son décolleté. Retour à la case départ ; retour à cette vie qu'elle avait quittée à dix-sept ans pour aller tenter sa chance en Californie. A l'époque, tout le monde la trouvait belle comme un cœur. Elle savait chanter, danser, jouer la comédie, mais ça n'avait pas suffi pour la faire sortir du lot, ni à San Francisco, ni à Hollywood.
- Tu m'en remets une, ma jolie ! Réclame un client en agitant sa chope.
Tiffany soupire. Ses rêves de grandeur sont bel et bien terminés.
Il fait une chaleur étouffante. Les fenêtres sont grandes ouvertes et on entend soudain un crissement de pneus devant le bar, puis, quelques secondes plus tard, un nouveau client qui fait son entrée.
D'abord, elle n'en croit pas ses yeux puis doit bien admettre que « C'est vraiment lui ».
Elle ne l'a pas oublié et souvent, elle a regretté de l'avoir quitté avant même que leur histoire n'ait commencé. Il jette un rapide coup d'œil dans la salle et son regard s'éclaire.
Elle comprend alors qu'il est venu pour elle et que la vie nous fait parfois des cadeaux lorsqu'on ne les attend plus.
Matt se rapproche, presque timide :
- Je t'ai cherchée partout. Et Tiffany de répondre :
- Emmène-moi.
1979
Elliott a 33 ans
C'est l'automne. Alors qu'Elliott passe quelques jours de vacances en Sicile, une série de tremblements de terre frappe l'Italie du Sud. Presque naturellement, il se porte volontaire pour prêter main-forte aux secours et on l'envoie rejoindre une équipe de la Croix-Rouge à Santa Sienna, une petite bourgade construite à flanc de montagne. Cet épisode sera le début d'une longue collaboration avec la célèbre ONG, mais ça, il ne le sait pas encore. Dans le vieux village, le glissement de terrain a tout emporté sur son passage : les maisons, les voitures...
Sous une pluie torrentielle, les sauveteurs se démènent pour fouiller les décombres. Ils retrouvent une vingtaine de corps, mais aussi plusieurs survivants coincés sous les décombres.
Le soir est presque tombé lorsqu'ils entendent les gémissements d'un gamin de six ans coincé au fond d'un puits. Ils font descendre une torche au bout d'une corde. Le trou est profond et le puits qui s'est à moitié affaissé menace de s'écrouler. Le gamin a de la boue jusqu'à la poitrine et le niveau de l'eau ne cesse de s'élever. Ils tentent de le remonter avec la corde, mais le petit est incapable de s'attacher.
Au risque de passer pour une tête brûlée, Elliott s'encorde et descend au fond du puits.
Il n'a aucun mérite. Il sait que ce n'est pas aujourd'hui qu'il va mourir. Il en a appris suffisamment sur son futur pour savoir qu'il vivra au moins jusqu'à soixante ans.
Pendant vingt-sept ans encore, il est « immortel »...
1980
Ilena a 34 ans
Hiver - Une plage déserte balayée par le vent.
Soutenue par une canne, Ilena parcourt quelques mètres avant de se laisser tomber sur le sable mouillé.
Les médecins lui disent qu'elle est encore jeune, qu'elle a une volonté de fer et qu'elle remarchera un jour presque normalement. En attendant, elle a beau se gaver d'analgésiques, rien n'y fait : la douleur est encore partout, dans son corps, dans sa tête, dans son âme.
*
Le 8 décembre - Hôpital Lenox - Salle de repos du personnel médical.
Affalé dans un canapé, les yeux fermés, Elliott se repose entre deux opérations. Les conversations de ses collègues bourdonnent à ses oreilles : pour ou contre Reagan ? Qui, dans Dallas, a tiré sur J.R. ? Qui a écouté le dernier Stevie Wonder ?
Quelqu'un allume la télé et soudain : «John Lennon vient d'être assassiné, cette nuit à New York, au pied du Dakota Building par un déséquilibré du nom de Mark Chapman. Malgré la rapidité des secours, les médecins de l'hôpital Roosevelt n'ont rien pu faire pour sauver l'ex-Beatle. »
1981
C'est un jour de soleil dans Napa Valley.
Matt et Tiffany se baladent main dans la main entre les plants de vigne. Depuis trois ans, c'est la complicité totale, l'harmonie parfaite, le bonheur comme on en rêve...
Y a-t-il beaucoup de personnes sur terre avec qui on puisse vivre heureux ? Est-ce qu'un amour peut durer toute une vie ?
1982
Deux heures du matin, dans la chambre d'un petit appartement de Lower Haight.
Elliott se glisse hors du lit en essayant de ne pas réveiller la femme qui dort à ses côtés et qu'il a rencontrée quelques heures auparavant dans un bar du centre. Il ramasse son caleçon, son jean et sa chemise puis se rhabille en silence. Alors qu'il est sur le point de s'éclipser, une voix le rappelle :
- Tu t'en vas ?
- Oui, mais reste au lit. Je claque la porte derrière moi.
- Au fait, mon prénom c'est Lisa ! Maugrée la fille en disparaissant sous la couverture.
- Je sais.
- Alors, pourquoi tu m'as appelée Ilena ?
1983
Matt et Tiffany sont enlacés, couchés sur leur lit, après l'amour.
Une larme coule sur la joue de la jeune femme. Depuis cinq ans, ils essayent sans succès d'avoir un enfant.
Elle vient d'avoir quarante ans.
1984
Passent les jours, les semaines, les années...
Pour Ilena, la vie a de nouveau un sens.
Elle remarche : clopin-clopant, en boitant, en claudiquant, en traînant la patte. Mais au moins, elle remarche.
Impossible de reprendre son ancien métier, mais elle s'est fait une raison. Débordante d'énergie, elle donne des cours de biologie marine à l'université de Stanford et elle est devenue l'une des dirigeantes de Greenpeace, prenant une part active aux nouvelles campagnes contre l'immersion des déchets radioactifs en mer et participant à la création des premiers bureaux européens à Paris et à Londres.
*
C'est l'été à San Francisco.
Une traînée de soleil illumine le hall de l'hôpital. Elliott prend un Coca dans le distributeur, s'assoit dans l'un des fauteuils et regarde autour de lui.
La télé est branchée sur une nouvelle chaîne du câble appelée MTV. À l'écran, like a virgin, une jeune chanteuse roule lascivement sur le sol, entamant une succession de mouvements suggestifs qui ne laissent rien ignorer de sa lingerie : c'est le début du phénomène Madonna.
L'hôpital est étonnamment calme. Sur une petite table, quelqu'un a oublié un Rubbick's cube. Elliott s'en saisit et, en quelques mouvements, rétablit les couleurs pleines sur chacune des six faces.
Comme tout le monde, il a ses bons et ses mauvais jours. Aujourd'hui, ça va plutôt bien. Sans trop savoir pourquoi, il se sent serein. Mais à d'autres moments, c'est plus difficile : la solitude se mêle à la lassitude pour l'entraîner vers un précipice de chagrin et de déprime. Et puis, une ambulance amène un nouveau blessé. Vite, on a besoin de lui, il faut opérer ! Et pendant un moment, la vie reprend son sens.
Bénédiction de ce métier.
1985
Vérone, au début du printemps.
Depuis deux jours, Elliott est en Italie pour un congrès de chirurgie. S'il se souvient bien de ce que lui a raconté son double, c'est aujourd'hui qu'il doit rencontrer la mère de sa fille.
Assis à la terrasse d'une trattoria, il regarde le soleil qui se couche sur la piazza Bra. Des rayons orangés caressent les hauteurs de l'Arena, le magnifique amphithéâtre romain qui domine la place.
- Pour vous. Monsieur...
... s'incline le serveur en posant devant lui un verre de Martini dry où surnagent deux olives.
Elliott sirote son apéritif sans parvenir à se calmer. Qu'est-il censé faire au juste ? Il sait qu'il a rendez-vous avec son destin, mais il craint de passer à côté de l'événement. Dans sa tête, repassent en boucle les paroles de son double. Elles datent de bientôt dix ans, mais il ne les a jamais oubliées : « Le 6 avril 1985, lors d'un congrès de chirurgie à Vérone, tu rencontreras une femme qui manifestera de l'intérêt pour toi. Tu répondras à ses avances et vous passerez un week-end ensemble au cours duquel notre fille sera conçue. »
Tout ça paraît simple, sauf que le 6 avril c'est aujourd'hui, qu'il est bientôt 7 heures du soir et qu'il attend toujours qu'une pulpeuse Italienne vienne lui conter fleurette.
- Cette place est libre ?
Il lève la tête, surpris, car cette phrase a été prononcée en anglais avec l'accent new-yorkais. Devant lui se tient une jeune femme en tailleur rose pâle. Peut-être a-t-elle repéré l'exemplaire de l'International Herald Tribune posé devant le chirurgien... En tout cas, elle semble ravie d'avoir trouvé un compatriote.
Elliott hoche la tête et l'invite à s'asseoir. Elle s'appelle Pamela, elle travaille pour une importante chaîne d'hôtels et elle est à Vérone pour affaires.
C'est elle ? Se demande-t-il, soudain anxieux. Forcément, c'est elle. Tout concorde. Après tout, son double n'avait jamais précisé qu'elle serait italienne.... Il la détaille tandis qu'elle se commande un verre de valpolicella. C'est une beauté des années quatre-vingt : grande, des formes sculpturales, des cheveux blonds pleins de volume et un côté executive woman.
Lorsqu'on leur sert les entrées, ils ont passé le stade des présentations et la conversation s'engage sur les « héros » de la nouvelle Amérique : Reagan, Michael Jackson, Spielberg, Cari Lewis... Elliott est en pilotage automatique. Il tient son rôle dans la discussion, mais son cerveau est ailleurs.
Bizarre, quand même, je ne l'imaginais pas comme ça…
Il ne parvient pas à croire que cette femme va devenir la mère de sa fille ! C'est difficile d'expliquer pourquoi. En apparence, rien ne cloche chez elle. Sauf que sa conversation est stupide, que ses remarques sont prévisibles, qu'elle est républicaine, qu'elle est davantage avoir que être et qu'elle n'a pas ce petit quelque chose dans le regard, cet éclat supplémentaire qu'on appelle le charme.
Oui, mais voilà : s'il n'avait pas rencontré son double, il ne serait pas censé savoir que ce flirt va se conclure par une naissance !
Étrange tout de même que je me sois laissé embarquer par le baratin de cette femme...
Bien sûr, au bout de quelques heures de bla-bla insipide, il y a la perspective d'une nuit de sexe, mais là encore, malgré les attraits incontestables de Pamela, Elliott se dit que ce ne sera pas forcément une partie de plaisir.
Le repas se poursuit au rythme des spécialités du coin : pasta e fasoi, risotto à l'Amarone, tournedos au taleggio, le tout entrecoupé de verres de bardolino.
Sur la place, les lampadaires illuminent maintenant le palazzo Barbieri, siège de l'hôtel de ville, ainsi que le large trottoir pavé où, malgré l'heure tardive, déambule encore une foule de Véronais.
Il demande l'addition, mais comme ça traîne, décide de se lever pour payer directement au bar du restaurant. Alors que le patron lui établit sa note, Elliott sort une Marlboro de sa poche et la porte à ses lèvres. Au moment où il s'apprête à allumer son briquet, une flamme embrase le bout de sa cigarette.
- Pas mal votre intervention de ce matin, docteur.
Il lève les yeux vers son interlocutrice : une femme d'une trentaine d'années assise sur un haut tabouret devant un verre de vin blanc.
- Vous étiez au congrès ?
- Giulia Batistini, se présente-t-elle en lui tendant la main. Je suis chirurgienne à Milan.
Elle a des yeux verts et de drôles de cheveux roux qui n'ont rien d'italien.
Le regard de Giulia croise le sien et il remarque dans ses yeux le petit brillant qu'il avait cherché en vain chez Pamela : le charme.
Avec soulagement, il comprend alors que c'est elle et pas l'autre qui va devenir la mère de sa fille !
- J'aurais bien aimé discuter davantage avec vous, commence Giulia, mais...
- Mais quoi ?
D'un coup d'oeil, elle désigne la terrasse :
- Je crois que votre copine vous attend...
- Je crois que ce n'est pas ma copine.
Elle a un léger sourire, le triomphe modeste de celle qui était prête à se battre davantage :
- Dans ce cas...
1986
Elliott a 40 ans
San Francisco, 5 heures du matin. Un coup de fil en provenance d'Europe au mépris de toutes les règles du décalage horaire. Un accent italien féminin pour lui annoncer ce qu'il sait déjà.
Elliott prend l'avion pour Milan, saute dans un taxi direction l'hôpital, monte quatre étages à pied, frappe à la porte de la chambre 466 : hello Giulia, hello nouveau compagnon de Giulia, hello docteur, hello l'infirmière.
Enfin il s'approche du berceau. Des bébés, il en voit tous les jours à l'hôpital, mais là c'est différent. Celui-là c'est le sien. Au départ, il a peur de ne rien ressentir, puis elle ouvre les yeux, le regarde et d'un battement de paupières, l'attache à elle pour la vie.
Dehors, c'est le mois de février, la neige, le froid, la circulation, les coups de klaxon, les " va fenculo ", la pollution. Mais à l'intérieur de cette chambre, tout n'est que chaleur et humanité.
- Bienvenue Angie...
1987
Et de nouveau, la vie.
D'un seul coup, c'est la fin du tunnel, une page qui se tourne, la lumière qui revient quand on ne l'attendait plus.
Un petit bébé dans la maison et tout est chamboulé : partout des biberons, des paquets de couches, du lait deuxième âge.
Cinq mois, sa première dent. Et cinq mois plus tard, ses premiers pas sans qu'on la tienne.
Tout ce qui n'est pas elle nous semble dérisoire. Le 19 octobre, c'est le krach boursier, le Lundi noir, le Dow Jones qui chute de 20 pour cent.
Et après ?
1988
Angie a faim ! Angie veut biscuit ! Angie a soif ! Angie veut Colacoca !
*
Et déjà, c'est Noël. La maison est décorée et un bon feu crépite dans la cheminée.
Elliott s'est remis à la guitare et grattouille une version toute personnelle de With or without you, le tube du moment.
Couché sur le tapis, Rastaquouère veille sur la maisonnée.
Et Angie danse devant les flammes.
1989
Angie a trois ans. Elle sait écrire son prénom en lettres bâtons avec un gros feutre.
*
Le 24 mars, le pétrolier Exxon Vatdez s'échoue au large des côtes de l'Alaska déversant ses trois cent mille tonnes de pétrole brut et provoquant une marée noire. Sur CNN, réaction violente de Greenpeace par le biais de sa nouvelle porte-parole : Ilena Cruz.
*
En octobre, Rostropovitch joue du violoncelle sur le Mur de Berlin qu'on démantèle. À la télé, on explique que c'est la fin de la guerre froide et que désormais les hommes vivront heureux dans un monde plein de démocratie et d'économie de marché...
1990
La queue s'étire devant le cinéma.
Dans la première file, c'est plein de familles et de cris d'enfants. Elliott et Angie patientent pour La Petite Sirène, le dernier Walt Disney tandis que dans la file d'à côté, on attend pour voir Meg Ryan dans Quand Harry rencontre Sally.
Angie est un peu fatiguée et tire la manche de la chemise de son père pour qu'Elliott la prenne dans ses bras.
- Attention au décollage ! Crie-t-il en l'attrapant.
Alors qu'il soulève sa fille, Elliott tourne la tête et aperçoit... Matt et Tiffany qui font la queue dans l'autre rangée.
Un échange de regards qui dure une demi seconde, mais qui se prolonge, comme au ralenti. Elliott sent son cœur qui se glace. Ça fait presque quinze ans que les deux hommes ne se sont plus adressés la parole. Tiffany regarde Angie avec un sourire triste avant de détourner la tête. Puis les deux « couples » rentrent chacun dans une salle différente.
Le temps des explications n'est pas encore venu. Mais, un jour, peut-être...
1991
Elliott et Angie se sont lancés dans une recette compliquée de pancakes. Un sourire éclatant illumine le visage de la petite fille. Elle a du sirop d'érable autour de la bouche. C'est le début de soirée, l'air est doux, une belle lumière orangée filtre à travers les vitres de la cuisine.
Près du micro ondes, la télé est allumée, mais le son est coupé. Quelques images floues du Koweït : l'opération Tempête du désert, première intervention militaire alliée contre l'Irak.
A la radio, U2 chante Mysterious Ways et Angie accompagne efficacement Bono en battant la mesure avec une spatule de bois.
Elliott immortalise le moment grâce à son caméscope. Il se débrouille toujours pour passer le maximum de temps avec elle, même au détriment de sa carrière. Il aime toujours autant son métier, mais a refusé les compromis qui lui auraient permis de gravir plus vite les échelons. D'autres l’ont devancé et il n'a rien fait pour les rattraper. Être un bon chirurgien aux yeux de ses patients suffit à sa satisfaction.
Et puis, sa fille passe avant tout. Il comprend maintenant son double et tous les efforts qu'il a déployés pour sauver Ilena sans sacrifier Angie. Mais la sérénité qu'il éprouve lorsqu'il regarde sa fille se teinte parfois d'une vague inquiétude. La vie lui a déjà appris que les moments de bonheur peuvent se payer au prix fort et il en a retenu la leçon. Depuis six ans l'existence est à nouveau douce, mais il sait que cela peut s'arrêter n'importe quand.
Le problème avec le bonheur c'est qu'on s'y habitue vite...
1992
Six ans, on perd ses premières dents...
C'est donc avec un joli sourire édenté qu'Angie fait ses devoirs, assise devant la table en verre du salon.
Visiblement mécontent, Elliott entre dans la pièce et regarde sa fille avec sévérité :
- Je t'ai déjà dit d'éteindre la télé quand tu fais tes devoirs !
- Pourquoi ?
- Parce que pour bien travailler, on doit être concentré.
- Mais j'suis concentrée !
- Fais pas ta maligne avec moi !
Il s'empare de la télécommande cachée sous un coussin et s'apprête à éteindre le poste lorsque son doigt se fige sur le bouton.
Sur l'écran, un reporter intervient depuis Rio de Janeiro où se déroule le deuxième Sommet de la Terre. Pendant quelques jours les grandes puissances vont évoquer l'état de l'environnement de la planète. Le reporter a convié la représentante d'une ONG. Plusieurs minutes durant, celle-ci discourt avec talent et conviction des changements climatiques et de la destruction de la biodiversité. Elle a des yeux immenses où perce une vague mélancolie. Pendant qu'elle parle, son nom s'inscrit dans une bande à droite de l'écran : Ilena Cruz.
- Dis Papa, pourquoi tu pleures ?
1993
Il est presque six heures trente. Elliott se glisse hors du lit avant que la sonnerie du réveil ne se déclenche. De la couverture ne dépasse qu'une longue chevelure brune : celle d'une hôtesse de l'air qu'il a rencontrée à l'aéroport la veille au soir en allant accompagner Angie partie quelques jours chez sa mère en Italie.
Il sort de sa chambre sans faire de bruit, passe sous la douche et s'habille à la va-vite.
Dans la cuisine, il attrape un bloc-notes et s'apprête à griffonner un petit mot lorsqu'il réalise qu'il a oublié le prénom de la fille. Alors, il se contente du service minimum :
En partant, peux-tu remettre les clés dans la boîte aux lettres ? Merci pour cette nuit. À un de ces jours peut-être.
C'est nul, il le sait bien, mais c'est comme ça. Ses relations dépassent rarement la semaine. C'est un choix : il se refuse à rester en couple sans être amoureux. Ce serait hypocrite et lâche. Et d'une certaine façon, c'est le moyen qu'il a trouvé pour rester fidèle à Ilena.
On a les arrangements qu'on peut...
Il avale un café en vitesse, attrape un mauvais beignet et quitte la maison pour aller travailler. En sortant, il ramasse le journal que vient de livrer le paperboy. Une immense photo s'étale en première page : la poignée de main entre Rabin et Arafat sous l'œil attentif de Bill Clinton.
1994
Un début de soirée à la fin de l'été. Le ciel est mauve avec des reflets rouges. Elliott gare sa fidèle Coccinelle devant Marina Green. Il s'est arrangé pour ne pas rentrer trop tard, mais il sait que Teresa, la nounou qu'il emploie pour s'occuper de sa fille, est déjà partie depuis près d'une heure.
- Angie ! Crie-t-il en ouvrant la porte. C'est moi !
Elle a huit ans à présent, mais chaque fois qu'il la laisse seule, il ne peut s'empêcher d'être gagné par l'inquiétude.
- Angie ! Ça va, chérie ?
Il entend ses petits pas qui descendent l'escalier, mais lorsqu'il lève la tête, il découvre son beau visage baigné de larmes.
- Qu'est-ce qui se passe, bébé ? demande-t-il en se précipitant vers elle.
Elle se laisse tomber dans ses bras, écrasée par tout le chagrin du monde.
- C'est Rastaquouère ! Finit-elle par avouer entre deux sanglots.
- Qu'est-ce qu'il a fait ?
- Il est... il est mort.
Il la prend dans ses bras et ils montent tous les deux dans la chambre. Effectivement, le vieux chien gît, comme endormi, sur son tapis.
- Tu vas le soigner ? demande la petite fille. Tandis qu'Elliott ausculte l'animal, les sanglots d'Angie se doublent d'incantations :
- S'il te plaît ! Guéris-le Papa ! Guéris-le !
- Il est mort, bébé, on ne peut plus le soigner.
- Je t'en supplie ! Hurle-t-elle en tombant à genoux.
Il la relève et la conduit dans sa chambre.
- Il était très vieux, tu sais. C'est déjà un miracle qu'il ait vécu aussi longtemps.
Mais elle n'est pas encore prête à entendre ce discours. Pour l'instant, la peine est trop lourde et rien ne peut l'atténuer.
Elle se couche dans son lit en enfouissant sa tête dans l'oreiller. Lui reste assis à ses côtés en essayant de la consoler comme il peut.
Ça ira mieux demain.
Le lendemain, ils prennent la voiture et roulent une bonne heure avant d'arriver dans la petite forêt d'Inglewood, au nord de San Francisco. Ils choisissent un coin isolé, pas très loin d'un grand arbre, et Elliott creuse un trou assez profond à l'aide d'une bêche qu'il a pris soin d'apporter avec lui. Enfin, il met le corps du labrador dans le trou et le recouvre de terre.
- Tu crois qu'il y a un paradis des chiens ? demande la petite fille.
- Je ne sais pas, répond Elliott en recouvrant la tombe de feuilles et de branchages. En tout cas, si c'est le cas, c'est sûr que Rastaquouère y aura une place.
Silencieuse, elle l'approuve de la tête avant que ses larmes ne se remettent à tomber. Pour elle, Rastaquouère a toujours fait partie de son univers.
- J'arrive pas à croire que je ne le verrai plus jamais.
- Je sais chérie, c'est difficile de perdre quelqu'un qu'on aime. Il n'y a rien de plus dur dans la vie.
Elliott vérifie que tout est en ordre puis propose à sa fille :
- Tu peux lui dire au revoir, si tu veux. Angie s'avance vers la sépulture et prononce d'une voix grave :
- Au revoir, Rastaquouère. T'étais un super chien...
- Ouais, admet Elliott, t'étais le meilleur.
Puis ils regagnent la voiture et prennent la direction de la ville. Pendant le trajet du retour, ils sont tous les deux silencieux. Comme ils ont bien mérité un petit réconfort, Elliott propose de s'arrêter au Starbucks.
- Je t'offre un chocolat chaud ?
- D'accord. Avec de la chantilly !
Ils s'installent à une table et après s'être barbouillé la moitié du visage avec de la crème fouettée, Angie demande :
- Au fait, tu l'avais eu comment ce chien ?
- Je t'ai jamais raconté ?
- Non.
- Eh bien, tu vois, lui et moi, au début, on s'aimait pas beaucoup...
1995
- Papa, on va voir Toy Story !
- Quésaco ?
1996
- Papa, on peut aller voir Romeo+Juliette ! J'adore Leonardo !
- T'as fini tes devoirs ?
- Ouais, j'te jure !
1997
Un samedi après-midi de décembre. Pour la première fois, Angie a préféré aller au cinéma avec ses copines plutôt qu'avec lui.
Comme des millions d'adolescentes, elle était impatiente de voir DiCaprio embrasser Kate Winslett sur le pont du Titanic.
Tranquille, Elliott se prépare un café dans la cuisine. Tout va bien. D'où vient alors cette impression profonde de solitude ?
Il monte à l'étage et pousse la porte de la chambre d'Angie. Elle est partie en laissant la musique allumée. Dans les enceintes de la chaîne hifi, les Spice Girls hurlent leur tube Wannabe. Au mur, à côté des inoxydables Simpsons, des posters de séries télé dont il n'a jamais entendu parler : Friends, Beverly Hills, South Park...
Tout à coup, il ressent un vide et prend subitement conscience que sa fille n'est plus tout à fait une enfant.
Normal, les enfants grandissent. C'est la vie. Mais pourquoi si vite ?
1998
Elliott a 52 ans
Dans la salle de repos de l'hôpital, la télé est allumée. Sur l'écran, un type annonce que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus. Dans la pièce, toutes les infirmières semblent approuver. Elliott fronce les sourcils. De plus en plus souvent, il a l'impression de ne plus être en phase avec le monde qui l'entoure. Il termine sa canette de Coca et quitte la salle. Pour la première fois, il ressent le poids de « la cinquantaine ». Ce n'est pas qu'il se sente vieux, c'est qu'il ne se sent plus jeune. Et il sait que ça ne reviendra pas.
*
C'est l'époque du triomphe de la série Urgences. À l'hôpital, certains patients demandent à être soignés par le Docteur Green ou le Docteur Ross...
*
À la télévision, un jeudi de janvier, la mine atterrée de Bill Clinton, obligé de se justifier :
- Je n'ai pas eu de relations sexuelles avec cette femme, miss Lewinsky.
Pendant ce temps, au nord du cercle polaire, la banquise continue à fondre à cause du réchauffement climatique.
Mais qui s'en soucie vraiment ?
1999
C'est la fin du mois d'avril. A l'hôpital, Elliott passe une tête dans l'entrebâillement de la salle de repos. Vide.
Il ouvre le petit frigo collectif pour y prendre un fruit. Une infirmière a collé un post-it avec son nom sur une pomme verte. Elliott hausse les sourcils, décolle l'adhésif et croque dans la pomme à belles dents.
Il s'installe sur le bord de la fenêtre et regarde d'un œil distrait certains de ses collègues qui jouent au basket plus bas dans la cour. Un parfum de printemps flotte sur San Francisco. Aujourd'hui est une journée parfaite : une journée sous le signe de la vie, une journée où les opérations s'enchaînent avec succès et où les patients n'ont pas la mauvaise idée de vous claquer entre les mains.
Il hésite à allumer la télé. Pourquoi prendre le risque de gâcher cette bonne humeur en s'infligeant sa dose quotidienne d'infos sur les malheurs du monde ? Il est sur le point d'y renoncer lorsqu'il se dit qu'aujourd'hui les choses seront peut-être différentes. Pendant un moment il se met à rêver : l'annonce d'un vaccin contre le Sida, la paix définitive au Moyen-Orient, un vrai plan mondial de lutte contre la pollution, le doublement du budget fédéral consacré à l'éducation...
Mauvaise pioche. Sur CNN, un envoyé spécial en direct du lycée Columbine à Littletown explique que deux élèves viennent de dézinguer douze de leurs camarades avant de retourner l'arme contre eux.
Il aurait mieux fait de ne pas allumer...
2000
- Papa, j'peux avoir un piercing ?
*
- Papa, j'peux avoir un téléphone portable ?
- Papa, j'peux avoir un tatouage ? Mais aussi :
Une gerbille, un iMac, un iPod, un débardeur DKNY, un jean Diesel, un sac en fourrure, des baskets New Balance, un poisson-clown, un imper Burberry, un parfum Marc Jacobs, des lunettes D&G, un chinchilla, un sac Hello Kitty, des tortues d'eau, un polo Hilfiger, un débardeur IKKS, un hippocampe, un pull Ralph Lauren, un....
2001
Elliott gare sa Coccinelle au parking et jette un coup d'œil à sa montre. Il est encore tôt. Théoriquement, il ne devrait commencer son service que dans deux heures, mais il a choisi d'arriver en avance.
Il sait qu'aujourd'hui sera un jour particulier.
Lorsqu'il pénètre dans le hall de l'hôpital il constate que plusieurs dizaines de patients, de médecins et d'infirmières sont massés autour du poste de télévision. Tous ont un visage livide et beaucoup ont déjà décroché leur téléphone portable.
De toutes les phrases que lui a dites son double lors de leurs différentes rencontres en 1976, il y en a une qu'il n'a jamais oubliée :
« Il s'est passé quelque chose, le 11 septembre 2001, au World Trade Center, à New York »
Pendant longtemps, Elliott s'est demandé ce que pouvait être ce quelque chose.
Il se rapproche du téléviseur et bouscule quelques personnes pour entrevoir un bout d'écran.
Maintenant, il sait.
2002, 2003, 2004, 2005...
Elliott a 56, 57, 58, 59 ans...
« Ce n'est pas que nous disposons de peu de temps.
C'est surtout que nous en perdons beaucoup. » Sénèque
2006
Elliott a 60 ans
Manhattan - Deuxième semaine de janvier. Elliott a pris quelques jours de vacances pour aider Angie à s'installer à New York où elle va commencer ses études de médecine.
Alors que sa fille est tout excitée par sa nouvelle vie, Elliott l'a abandonnée quelques heures pour faire une course un peu particulière. Le taxi le dépose devant une tour de métal et de verre à l'angle de Park Avenue et de la 52 e Rue. Il s'engouffre dans le building et prend l'ascenseur jusqu'au trente-troisième étage, siège d'un important cabinet médical. La veille, il a passé toute une batterie d'examens et de radios et il en attend maintenant les résultats. Elliott a préféré faire tous ces tests à New York plutôt qu'à San Francisco où la moitié du personnel médical le connaît. Bien entendu, en théorie, il y a le secret médical, mais dans ce milieu comme dans les autres, les rumeurs ont vite fait de se propager.
- Entre Elliott, je t'en prie, lui dit John Goldwyn, l'un des associés du cabinet.
Les deux hommes ont fait leurs études ensemble en Californie et ils sont toujours restés en contact. Elliott prend place dans un fauteuil tandis que Goldwyn ouvre un dossier cartonné pour en sortir plusieurs radiographies qu'il étale sur son bureau.
- Je ne vais pas te mentir, Elliott... dit-il en lui tendant un des clichés.
- J'ai un cancer, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Grave ?
- J'en ai peur.
Il prend quelques secondes pour encaisser l'information puis :
- Combien de temps ?
- Quelques mois...
*
Un quart d'heure plus tard, Elliott est de nouveau dans la rue, au milieu des gratte-ciel, des klaxons et des voitures. Le ciel est bleu, mais il fait un froid polaire.
Encore sous le choc de l'annonce de sa maladie, il déambule au hasard des rues, perdu, fiévreux, tremblant.
En longeant une galerie commerciale, il tombe nez à nez avec son propre reflet que lui renvoie la vitrine d'un magasin de luxe. Là, il prend soudain conscience qu'il a le même âge et la même apparence que son double tel qu'il lui est apparu trente ans auparavant.
Ça y est : je suis finalement devenu lui...
Face à son reflet dans la vitre, il agite la radiographie de ses poumons cancéreux. Comme s'il pouvait encore s'adresser à son double, au-delà du temps, il lui lance d'une voix étranglée :
- Ça, tu t'étais bien gardé de me le dire, espèce de salaud !