Seras-tu là ?
Chapitre 23
De même qu'il est humain d'avoir un secret, il est humain de le révéler, tôt
ou tard.
Philip Roth
Février 2007
Trois jours plus tard
Un beau soleil d'hiver rayonnait sur les allées verdoyantes du cimetière de Greenwood, donnant à l'endroit des allures de parc.
On venait d'effectuer la mise en terre et ceux qui désiraient adresser un dernier adieu à Elliott défilèrent devant la fosse, jetant sur le cercueil une poignée de terre ou une fleur.
Angie s'avança la première, accompagnée par sa mère qui avait fait le voyage depuis Milan. Vinrent ensuite ses collègues ainsi que de nombreux patients qu'il avait opérés au cours des trente dernières années. S'il n'avait pas été six pieds sous terre, Elliott aurait été surpris et touché par cette affluence. Une présence lui aurait particulièrement fait chaud au cœur : celle du détective en retraite
Malden qui, à plus de quatre-vingt-dix ans, s'avançait vaillamment vers la fosse, soutenu par son ancien collègue, le capitaine Douglas qui dirigeait aujourd'hui le commissariat principal de la ville.
La cérémonie se termina une demi-heure plus tard, juste avant la tombée de la nuit. Rapidement, tout ce petit monde s'éparpilla, ralliant l'habitacle douillet et rassurant des voitures garées sur le parking. En regagnant leur domicile, ils furent nombreux à penser : « Moi aussi, mon jour viendra » ; puis, tout de suite après : « Pourvu que ce soit le plus tard possible. »
*
Le petit cimetière était à présent désert et battu par les vents.
Lorsqu'il fut certain d'être seul, un homme qui s'était tenu à l'écart pendant la cérémonie osa enfin s'approcher de la tombe.
Matt.
Sa femme, Tiffany, l'avait dissuadé de venir. Elle ne voyait pas la nécessité d'honorer la mémoire d'un homme qui ne vous a plus adressé la parole depuis trente ans.
Mais Matt était venu quand même.
Avec la mort d'Elliott, disparaissaient tout un pan de sa jeunesse ainsi que l'espoir d'une réconciliation qu'il avait toujours secrètement espérée.
Car Matt ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était passé à côté de quelque chose d'essentiel, trente ans plus tôt. Comment expliquer le brusque changement de comportement d'Elliott à son égard ? Comment expliquer qu'il ait quitté Ilena avec qui il filait pourtant le parfait amour ?
Autant de questions auxquelles il n'aurait désormais jamais de réponses.
- Tu as choisi d'emporter tes secrets avec toi, mon pote, constata-t-il, impuissant.
Tandis qu'il se tenait devant la dalle fraîchement posée, les souvenirs déferlèrent sur lui. Et c'était douloureux. Ils avaient été si proches autrefois. Leur amitié avait beau remonter à plus de quarante ans, il lui semblait qu'elle datait d'hier.
Matt s'accroupit devant la pierre tombale et resta immobile un long moment, tandis que des larmes silencieuses coulaient sur le sol. Avec l'âge, ses yeux pleuraient parfois tout seuls sans qu'il puisse rien faire pour les arrêter.
Alors qu'il se relevait, il lança avec un mélange de hargne et de malice.
- Comme tu es parti en premier, t'as intérêt à me la garder cette foutue place au paradis...
Il allait s'éloigner lorsqu'il perçut une présence derrière lui
- Vous devez être Matt...
Il se retourna, surpris par cette voix qu'il n'avait jamais entendue.
Une jeune femme drapée dans un long manteau noir, se tenait devant lui.
- Je suis Angie, la fille d'Elliott, déclara-t-elle en lui tendant la main.
- Matt Delluca, se présenta-t-il.
- Mon père m'avait prévenue qu'à son enterrement, vous seriez celui qui resterait le plus longtemps sur sa tombe.
- On était amis, expliqua Matt, presque gêné. Des amis très proches...
Il laissa quelques secondes la phrase en suspens avant de préciser mais c'était il y a longtemps, bien avant ta naissance.
En regardant attentivement la jeune fille, Matt ne put s'empêcher d'être troublé par ta ressemblance avec Elliott. Angie avait hérité des traits harmonieux de son père, mais pas de son côté inquiet. C'était une fille épanouie qui, malgré son chagrin, semblait bien dans sa peau.
- Mon père a laissé ça pour vous, annonça-t-elle en lui tendant un sac de papier kraft.
- Ah ? fit-il surpris en acceptant le paquet. Angie hésita puis ajouta :
- Quelques semaines avant sa mort, il m'a dit que s'il m'arrivait un jour quelque chose de grave...
- Oui ? fit Matt pour inciter la jeune femme à finir sa phrase.
- Si j'avais un ennui, je ne devais pas hésiter à venir vous trouver.
Touché et réconforté par cette marque de confiance, Matt mit un moment avant d'assurer :
- Bien sûr, je t'aiderai de mon mieux.
- À bientôt, peut-être, ajouta-t-elle, et elle s'éloigna comme une ombre.
Matt attendit de l'avoir perdue de vue pour se tourner vers la tombe d'Elliott.
- Tu peux compter sur moi, assura-t-il, je veillerai sur elle.
Puis il quitta le cimetière, le cœur un peu moins lourd qu'à son arrivée.
*
Les yeux brillants, Matt roulait sur la Hwy 29 en direction de Calistoga, la petite ville de la Napa Valley dans laquelle était située son exploitation viticole. Tiffany était en voyage en Europe pour la promotion de leur vin et il ne tenait pas à rentrer seul à San Francisco dans une maison froide et vide.
Au volant de son bolide, il traversa Oakville et St Helena avant d'atteindre la propriété qui faisait sa fierté. Matt était un homme riche. Depuis trente ans, il n'avait pas ménagé sa peine pour faire de son domaine l'un des plus cotés de la région.
Une pression sur la télécommande et la barrière automatique lui ouvrit les portes de la winery. Il traversa les jardins aménagés de plans d'eau avant de parquer sa voiture au bout d'une allée de graviers. La vieille maison de bois, rasée depuis longtemps, avait laissé la place à une belle demeure à la fois classique et contemporaine.
Il salua le gardien et descendit directement dans le caveau de dégustation. C'était une vaste salle décorée de tableaux et de sculptures d'artistes réputés : Fernand Léger, Dubuffet, César ainsi qu'un Basquiat hors de prix qu'il avait offert à Tiffany pour son dernier anniversaire.
L'éclairage était doux, donnant au parquet une belle teinte mordorée. Matt s'assit sur un banc de chêne et ouvrit avec excitation l'emballage de papier, curieux de voir ce qu'avait bien pu lui « léguer » son ami. Le sac abritait une boîte en bois clair contenant deux bouteilles de vin qu'il examina avec attention : Château Latour 1959; Château Mouton Rothschild 1982. Des millésimes grandioses pour deux des plus grands crus du Médoc : une sorte de perfection en ce bas monde...
Amusé par ce clin d'œil que lui faisait Elliott, Matt souleva une bouteille de son écrin et découvrit avec stupéfaction un grand carnet en moleskine plaqué contre le fond de la boîte.
En une seconde, son état passa de l'amusement à la surprise puis à l'excitation et c'est avec des mains tremblantes qu'il ouvrit le cahier. Il contenait une centaine de pages, noircies d'une calligraphie soignée qu'il reconnut comme étant celle de son ami.
En parcourant la première page, Matt fut saisi par la chair de poule.
Mon vieux Matt,
Si tu lis ces lignes, c'est que cette saloperie de crabe a fini par avoir ma peau. J'ai lutté jusqu'au bout, mais il est des adversaires dont on ne triomphe pas... Dans le journal d'hier, tu as sans doute vu mon avis de décès et comme tu as bon azur, tu t'es débrouillé pour faire un saut à mon enterrement. Je parie même que tu t'es planqué derrière un arbre en attendant de pouvoir converser tranquillement avec ma pierre tombale...
Je sais que tu m'en veux encore. Je sais que tu n'as jamais compris mon comportement et que tu as souffert comme j'ai souffert. J'aurais aimé te donner des explications plus tôt, mais ça m'était impossible. Tu comprendras pourquoi...
Voici donc l'incroyable aventure qui m'est tombé dessus et qui nous a tous affectés : toi, Ilena et moi. J'ai essayé chaque fois de prendre les bonnes décisions, mais comme tu le verras, mes marges de manœuvre étaient étroites. Une fois que tu auras lu ces pages, surtout ne te reproche rien ! Tu as toujours été là pour moi et j'ai eu une sacrée chance de t'avoir comme ami. Ne sois pas triste, Avant de commencer ta lecture, débouche l'une des bouteilles de vin - tu remarqueras que je ne me suis pas foutu de toi ! - sers-toi un verre et bois à ma santé.
Alors que j'écris ces lignes, je sais que je vis mes derniers jours. La baie vitrée de ma chambre est ouverte : le ciel brille de ce bleu intense qu'on ne trouve qu'en Californie, quelques nuages vaporeux courent à travers l'espace tandis que le vent porte jusqu'à moi le bruit des vagues et du ressac. Toutes ces petites choses qu'on ne prend jamais le temps d'apprécier... C'est con à dire, mais c'est tellement dur de les quitter.
Prends soin de toi, mon vieux Matt et profite du temps qui reste.
Si tu savais combien tu m'as manqué. Ton ami, à ta vie, à la mort, Elliott.
Il était plus de 2 heures du matin.
Les yeux rougis, Matt terminait la lecture de l'étonnant récit que lui avait laissé son ami. La rencontre d'Elliott avec son double, les voyages dans le temps, l'étrange pacte pour sauver Ilena... Cette histoire à laquelle il n'avait pas voulu croire trente ans plus tôt lui revenait aujourd'hui sous un éclairage nouveau.
Matt referma le cahier et se mit debout avec peine. Sa tête tournait, la bouteille de latour était bien entamée, mais elle n'avait pas été suffisante pour apaiser l'infinie douleur des remords et des regrets.
Que faire à présent ? Finir de vider la bouteille pour noyer son chagrin dans l'alcool ? Il considéra un moment cette possibilité, mais il y renonça très vite. Il passa derrière le comptoir de dégustation et s'aspergea le visage d'eau froide. Il enfila ensuite son manteau avant de sortir dans la nuit. Le vent glacé le dégrisa en quelques rafales. Elliott était mort et il n'y pouvait rien changer. Par contre, il y avait encore une chose qu'il pouvait faire.
Mais en avait-il le droit ?
Sur le parking, il délaissa le roadster au profit du 4 x 4 de l'entreprise. Tout en quittant le domaine, il alluma son système GPS et entra les coordonnées d'une adresse, au nord de la Californie.
Puis il prit la direction des montagnes.
Il roula toute la nuit, s'enfonçant vers l'ouest dans les paysages enneigés. On était encore en hiver et les routes restaient glissantes, masquées par un brouillard épais.
Il faillit tomber en panne d'essence peu après Willow Creek et ne dut son salut qu'au propriétaire d'un drugstore qui accepta de lui vendre à prix d'or un bidon de carburant. Lorsqu'il arriva à Weaverville, la brume s'était enfin levée et on apercevait le soleil qui pointait derrière les cimes enneigées des Trinity Alps.
Il emprunta le chemin forestier et arriva peu après devant la petite maison de bois où il était déjà venu avec Tiffany.
Au bruit du 4 x 4, Ilena était sortie sur la véranda.
- Matty ! s'écria-t-elle d'une voix inquiète.
Il agita un bras dans sa direction avant de la rejoindre sous le porche et de la serrer dans ses bras.
Chaque fois qu'il la regardait, il éprouvait une émotion particulière, mélange de compassion et de respect. Ilena s'était battue toute sa vie, d'abord pour surmonter son handicap puis pour défendre les causes qui lui étaient chères.
- Tu as l'air en forme, constata-t-il.
- Toi par contre, tu as une tête à faire peur ! Qu'est-il arrivé, Matt ?
- Je vais t'expliquer, mais fais-moi d'abord un café.
Il la suivit dans la maison. Le chalet était décoré avec goût, mélange de boiseries traditionnelles et de design. Baies vitrées, cheminée, installation informatique dernier cri : rien ne manquait pour faire de l'endroit un pied-à-terre douillet et confortable.
- Alors ? demanda Ilena en allumant la machine à expresso. Ta femme t'a mis dehors ?
- Pas encore, répondit Matt en esquissant un sourire.
Il la regarda avec tendresse. Malgré les épreuves qu'elle avait subies, Ilena dégageait toujours un charme fascinant. À Stanford où elle continuait à donner quelques cours, elle était considérée comme l'une des « stars » du campus. Dans cette pépinière d'intellectuels et de prix Nobel, nombreux étaient les beaux esprits à s'être ramassé une gentille veste après avoir tenté quelque stratégie de séduction. Matt savait que, depuis son accident, Ilena avait renoncé à toute vie amoureuse. À l'hôpital, elle avait lutté pour survivre à ses multiples opérations chirurgicales. Au sein de Greenpeace, elle avait travaillé avec acharnement contre les lobbies et les gouvernements. Mais jamais elle n'avait retrouvé l'amour...
- Voilà ton café, dit-elle en posant sur la table un plateau avec deux tasses fumantes et un assortiment de biscuits.
Un chat aux poils longs et soyeux fit son entrée dans la pièce pour réclamer lui aussi son premier repas de la journée.
Ilena le prit dans ses bras et lui prodigua quelques caresses. Elle allait faire demi-tour vers la cuisine lorsque Matt avoua brutalement l'objet de sa visite :
- Elliott est mort.
Un profond silence s'abattit sur la maisonnée. Ilena lâcha le persan qui se réceptionna dans un miaulement plaintif.
- La cigarette ? demanda-t-elle en se retournant vers Matt.
- Oui, un cancer des poumons.
Elle hocha la tête, pensive. Son visage demeurait impassible, mais Matt remarqua que ses yeux brillaient.
Puis elle quitta le salon pour la cuisine avec le chat sur ses talons.
Resté seul, Matt soupira. Son regard se perdit du côté des glaciers qui dévalaient des montagnes telles des coulées de lave javellisées.
Soudain, un bruit de vaisselle brisée fit trembler toute la maison. Il se précipita dans la cuisine pour trouver Ilena, effondrée sur une chaise. La tête dans les mains, elle laissait libre cours à son chagrin. Matt s'agenouilla auprès de son amie et l'étreignit avec toute l'affection dont il était capable.
- Je l'aimais tellement... lui confia-t-elle en s'accrochant à ses épaules.
- Moi aussi...
Elle leva vers lui des yeux pleins de larmes :
- Malgré tout ce qu'il nous a fait, j'ai continué à l'aimer.
- Il faut que tu saches quelque chose... murmura Matt.
Il se mit debout et sortit le grand carnet de la poche de son manteau.
- Elliott m'a laissé ça avant de mourir, expliqua-t-il en le tendant à Ilena.
Elle prit le cahier d'une main tremblante.
- Qu'est-ce que c'est ?
- La vérité, dit-il simplement.
Puis il quitta la maison et regagna sa voiture.
*
Perplexe, Ilena sortit sur la véranda pour essayer de le retenir.
Mais Matt était déjà reparti.
L'air du matin était vif malgré le beau temps. Ilena attrapa un châle et s'en couvrit les épaules avant de s'installer sur le fauteuil à bascule.
Elle ouvrit le carnet recouvert de moleskine, reconnut immédiatement l'écriture d'Elliott et crut qu'un pic à glace s'enfonçait dans son cœur et lacérait son âme.
Après avoir lu les premières lignes, elle comprit qu'elle allait avoir la réponse à la question qui la faisait souffrir depuis trente ans.
Pourquoi m'as-tu abandonnée ?
*
Matt conduisait comme un automate en direction de San Francisco. Triste et abattu.
La confession posthume d'Elliott lui avait d'abord apporté un certain réconfort qui n'avait pas tardé à céder la place à la mélancolie puis à l'accablement.
À vrai dire, cette réconciliation post-mortem lui laissait un goût d'inachevé. Matt avait un côté épicurien. Ce en quoi il croyait, c'était en la vie. Le « bien mourir », l'idée de partir en paix, de dégager un bilan positif de son existence : tout ça, il s'en fichait pas mal.
Ce qu'il aurait voulu, lui, c'était refaire les quatre cents coups avec Elliott. Prendre le bateau et naviguer tous les deux sur la baie, boire l'apéro dans les cafés du vieux port, déguster une truite Chez Francis, partir en balade dans les forêts de la Sierra Nevada....
Vivre.
Mais il ne fallait pas rêver. Elliott était mort et lui n'allait peut-être plus tarder.
Naïf, il s'était toujours imaginé que tout finirait par rentrer dans l'ordre. Mais la vie ne l'avait pas voulu ainsi et les années avaient passé...
Il était maintenant 3 heures de l'après-midi. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la ville, la circulation était moins fluide. Il s'arrêta à une station-service pour faire un nouveau plein et manger quelque chose.
Dans les toilettes, il se passa plusieurs fois de l'eau sur le visage comme s'il attendait de ce geste qu'il fasse disparaître sa lassitude et sa vieillesse. Le miroir lui renvoya un reflet troublé. Son ventre gargouillait et son esprit était embrouillé par la fatigue et la déprime.
D'où venait cette impression qu'il passait à côté de l'essentiel ? Depuis la nuit dernière, quelque chose le tourmentait. La boucle ne lui semblait pas tout à fait bouclée, mais il n'aurait pas su dire pourquoi.
Il commanda un sandwich avant de s'asseoir à une table près de la fenêtre d'où il regarda d'un air absent le chassé-croisé des voitures le long de la 101.
C'est avec une jouissance coupable qu'il mordit dans son sandwich au bacon. Depuis que ses dernières analyses avaient révélé un alarmant taux de cholestérol, sa femme lui interdisait ce genre de nourriture.
Mais aujourd'hui, Tiffany n'était pas là pour prendre soin de lui.
Entre deux bouchées, il prit néanmoins la peine d'attraper la boîte du médicament anticholestérol qu'il gardait toujours dans la poche de sa veste. La plaquette était presque vide. Il enleva la dernière gélule de la capsule et l'avala avec une gorgée de café.
Ce geste machinal fit sauter un verrou dans son esprit.
Il abandonna son sandwich et son café pour se précipiter vers son 4x4.
Car il venait de comprendre ce qui le préoccupait depuis plusieurs heures !
Il avait lu et relu le récit d'Elliott. Celui-ci expliquait clairement que le vieux Cambodgien lui avait donné dix pilules. Or, Elliott n'avait effectué que neuf voyages dans le temps !
Dix pilules ; neuf voyages.
Où était donc passée la pilule restante ?