Seras-tu là ?

Guillaume Musso · Chapitre 11 sur 26

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Seras-tu là ?

Chapitre 10

« L'amour n'est pas le ciment le plus fort entre deux êtres, c'est le sexe. »

Tarun J. Tejpal, Loin de Chandigarh,

p. 11.

« Le sexe n 'est pas le ciment le plus fort entre deux êtres, c'est l'amour. »

Tarun J. Tejpal, Loin de Chandigarh, p. 670.

1976

Elliott a 30 ans

« Mesdames, Messieurs, notre avion va bientôt commencer sa descente sur Orlando. Veuillez regagner votre place, relever le dossier de votre fauteuil et vous assurer que votre ceinture est attachée. »

Elliott délaissa son hublot pour se tourner vers la travée centrale. L'avion était à moitié vide. Matt avait beau jouer les sceptiques, le jeune médecin ne doutait plus de ce qu'il venait de vivre et, durant tout le voyage, il n'avait cessé de dévisager les passagers, se demandant si parmi eux ne se trouverait pas « son double » de soixante ans.

Depuis que les empreintes digitales avaient confirmé l'identité de son étrange visiteur, il attendait sa prochaine visite avec un mélange d'angoisse et d'impatience.

L'avion se posa en douceur. Sans perdre de temps, Elliott récupéra sa valise, loua une voiture et prit la direction de l’Ocean World.  Après une nuit de garde et un voyage de six heures pendant lesquels il avait été incapable de dormir, tous ses membres étaient engourdis et il était assommé de fatigue. Il baissa la vitre de la Ford Mustang pour prendre un peu d'air marin. Ici, le climat était beaucoup plus doux qu'à San Francisco. L'automne n'avait pas encore atteint la Floride qui jouait les prolongations de la saison estivale. Il rejoignit l’International Drive  bordée de belles pelouses et d'hôtels flambant neufs. Une ambiance de fête permanente régnait sur la ville. Tout cela pouvait sembler factice, mais il décida de se laisser prendre au jeu.

Une fois garé sur l'immense parking de l'Océan World, il hésita à téléphoner d'une cabine pour prévenir Ilena de son arrivée. Finalement, il préféra lui faire la surprise et paya son billet d'entrée comme n'importe quel touriste.

À lui tout seul, le parc aquatique était une petite ville qui s'étendait sur soixante hectares et mobilisait plusieurs centaines d'employés. En connaisseur des lieux, Elliott se doutait de l'endroit où il trouverait Ilena. Pour s'y rendre, il traversa le jardin vallonné, peuplé de flamants roses, qui entourait l'aquarium tropical, puis déboucha sur la petite plage artificielle qui servait de point de ralliement aux tortues géantes. De là, il longea un enclos où une poignée d'alligators paresseux flottaient entre deux eaux, pour arriver enfin au bassin des orques.

L'endroit était impressionnant : les six orques de l’Ocean World  vivaient dans un bassin de douze mètres de profondeur contenant quarante-cinq millions de litres d'eau de mer. On était entre deux spectacles et les gradins étaient presque vides. Sans se faire remarquer, Elliott prit place sur l'un des strapontins pour observer les soigneurs qui s'activaient autour des épaulards. Il ne fut pas long à repérer Ilena. C'était la seule femme du groupe. Sanglée dans une combinaison de plongée, elle s'improvisait dentiste en arrangeant avec une fraise l'une des dents d'un cétacé qui la dévisageait toute mâchoire ouverte. Elliott frissonna et pensa à ces dompteurs de cirque qui mettent leur tête dans la gueule du lion tout en sachant qu'Ilena n'aurait pas aimé cette comparaison...

Longiligne et aquatique, elle était belle comme une sirène. Brillante comme un diamant égaré au milieu des verroteries. Parfois, lorsqu'ils allaient ensemble au restaurant ou dans un magasin, il la laissait entrer la première et pendant une seconde, les gens se demandaient quel genre de type pouvait bien accompagner une fille aussi fabuleuse. Lorsque les regards se tournaient enfin vers lui, il croyait toujours y lire une petite déception.

Autour du bassin, deux soigneurs tournaient autour d'Ilena, comme aimantés par sa beauté électrique. Bonne camarade, elle riait à leurs plaisanteries tout en les tenant à distance.

Était-il à la hauteur d'une femme comme ça ? Avait-il réussi à la rendre heureuse ?

Pendant longtemps, il avait éludé ces questions, se contentant de vivre le moment présent mais, aujourd'hui, il acceptait de se les poser.

Ils s'aimaient toujours, certes, mais la vie et le travail les avaient un peu séparés. À cause de l’éloignement et de leur carrière respective, ils vivaient désormais leur relation en pointillés.

Souvent, il se demandait où en serait sa vie, s'il ne l'avait pas rencontrée dix ans plus tôt. Incontestablement, elle l'avait rendu meilleur : elle n'était pas étrangère à sa vocation de médecin, elle lui avait donné de l'assurance et ouvert les yeux sur les réalités du monde. Mais lui ? Qu'avait-il fait pour elle ? Que lui avait-il apporté ? Peut-être allait-elle se réveiller un matin et réaliser qu'elle avait perdu son temps en restant avec lui.

Alors, il devrait se résoudre à la perdre.

Te perdre... lui murmura-t-il de loin, comme si elle pouvait l'entendre.

En tout cas, il était certain d'une chose : il ferait tout pour que ce jour n'arrive jamais. Quant à savoir ce qu'il pourrait lui apporter... Accepterait-il de quitter son travail à l'hôpital et sa vie à San Francisco pour venir vivre avec elle à Orlando ? Il ne pouvait se résoudre à répondre à cette question et pourtant il se sentait capable de donner sa vie pour elle, ce qui après tout n'était pas si mal.

Revigoré par cette évidence, il se leva des gradins, jugeant qu'il était temps d'interrompre la parade amoureuse des deux bellâtres qui tournaient autour d'Ilena.

- Hé, petit ! Appela-t-il en apostrophant un jeune adolescent qui vendait des ballons gonflés à l'hélium.

- Ouais M'sieur.

- Combien pour tes ballons ?

- Un dollar les deux.

Elliott lui donna vingt dollars, ce qui lui suffit amplement pour acheter tout le stock. Masqué par son nouvel étendard, il se rapprocha du bassin sans faire de bruit.

- Cette zone est interdite au public ! L’interrompit l'un des soigneurs.

Elliott connaissait certains des employés, mais il n'avait jamais rencontré celui-ci auparavant. Il le dévisagea et aperçut de l'agressivité dans son regard.

Le genre à jouer à celui qui pisse le plus loin,  pensa-t-il en continuant sa route malgré l'avertissement.

En tout cas, ce con ne va pas me gâcher ma surprise.

Mais l'autre ne l'entendait pas ainsi.

- Vous êtes sourd ou quoi ! Cria-t-il en le bousculant.

Elliott faillit trébucher et fut contraint de lâcher le bouquet de ballons pour garder son équilibre.

- Espèce de taré ! Lança-t-il, dépité, à son agresseur.

Le jeune soigneur se campa devant lui de pied ferme, les poings serrés.

- Mais qu'est-ce qui se passe ici ? demanda Ilena en avançant vers eux.

- C'est ce mec qui se croit chez lui ! Expliqua l'employé en désignant Elliott.

Alors que les ballons d'hélium s'envolaient dans le ciel, Ilena découvrit avec stupéfaction le visage de l'homme qu'elle aimait et resta un moment interdite.

- C'est bon Jimmy, je m'en occupe, dit-elle en reprenant ses esprits.

Le soigneur se détourna d'Elliott avec regret.

- P'tite merde ! Murmura-t-il à son intention.

- Gros con ! Lui répondit Elliott sur le même ton.

Pendant que l'employé regagnait ses quartiers en renâclant, Elliott et Ilena se regardèrent en silence, face à face, à deux mètres l'un de l'autre.

- J'étais dans la région, alors...

- C'est ça, avoue plutôt que tu ne peux pas te passer de moi.

- Et toi, tu peux ?

- Moi, je suis entourée d'hommes ici... Tu devrais t'inquiéter...

- Je m'inquiète, c'est pour ça que je suis là. Elle le regarda d'un air de défi.

- Au fait, pas mal ton petit numéro...

- Désolé pour ma passe d'armes avec ce « Jimmy ».

- Ne sois pas désolé : j'aime bien que tu te battes pour moi...

Il pointa le doigt en l'air.

- Je t'avais acheté ça.

Elle leva les yeux vers le ciel : poussés par le vent, les ballons filaient vers une destination inconnue.

- Si c'était ton amour, il s'est envolé. Il secoua la tête.

- L'amour ne s'envole pas comme ça.

- Faut se méfier quand même, il n'est jamais acquis.

Alors que le soleil déclinait derrière les palmiers, Elliott s'approcha d'Ilena.

- Je t'aime, dit-il simplement.

Elle se jeta dans ses bras et il la fit tournoyer comme quand ils avaient vingt ans.

*

- J'ai pensé à quelque chose... dit-il en la reposant à terre.

- Quoi ? demanda-t-elle, encore accrochée à ses lèvres.- Et si on faisait un enfant ?

- Là, tout de suite ? répondit-elle en se souvenant de la réponse d'Elliott quelques jours plus tôt à l'aéroport. Devant les orques et les dauphins ?

- Et pourquoi pas ?

*

Ilena gara la Thunderbird au bout d'une allée de graviers qui donnait sur une charmante maison en briques roses entourée de pilastres blancs et couronnée d'une terrasse couverte. Depuis quelques mois, elle en louait le premier étage à miss Abot, une vieille femme acariâtre, héritière d'une riche famille bostonienne, mais qui passait le plus clair de son temps en Floride, le climat ensoleillé semblant mieux convenir à ses rhumatismes, miss Abott, qui n'était pas vraiment une progressiste, tenait à ce que sa demeure soit habitée par des « membres de la bonne société ». Plusieurs fois, elle avait mis en garde Ilena sur l'interdiction absolue de ramener « des hommes » dans sa maison qui « n'était pas un hôtel de passe ».

Ilena mit son index sur sa bouche pour indiquer à Elliott de ne pas faire de bruit. La maison avait l'air endormie et miss Abbot était un peu dure d'oreille, mais il fallait être prudent. Ils sortirent de la voiture sans claquer les portières et, l'un derrière l'autre, montèrent les marches du petit escalier de secours qui permettait d'atteindre l'étage en évitant l'entrée principale.

Elliott marchait devant en maugréant, pas franchement ravi d'endosser le rôle de l'adolescent enfreignant l'heure du couvre-feu. Derrière lui, Ilena prenait la chose avec amusement jusqu'au moment où...

- Ilena, c'est vous ?

La porte d'entrée venait de s'ouvrir et miss Abbot débarquait déjà sur son perron.

- Bonjour miss Abbot, bel après-midi, n'est-ce pas ? Lança la jeune femme d'un air dégagé.

- Que faites-vous là, Ilena ? demanda sa logeuse en fronçant les sourcils. Suspicieuse, elle se décala pour inspecter la volée de marches dans son intégralité, mais Elliott avait déjà eu le temps de se glisser dans l'appartement.

- Je... je pensais que vous dormiez et je ne voulais pas vous déranger, expliqua Ilena.

La vieille dame haussa les épaules avant de se radoucir :

- Vous prendrez bien une tasse de thé avec moi ?

- Euh... eh bien...

- J'ai préparé des madeleines dont vous me direz des nouvelles. Elles viennent juste de sortir du four.

- C'est-à-dire que...

- C'est une recette à l'ancienne que je tiens de ma propre grand-mère. Je vous l'écrirai sur un bristol si ça vous intéresse.

- Je ne voudrais surtout pas vous priver.

- Mais non, ma petite, dit-elle en l'entraînant dans le salon. C'est à moi que ça fait plaisir.

Et au ton de cette dernière réplique, Ilena devina que miss Abott n'était peut-être pas dupe de son manège.

*

Seul dans le petit appartement, Elliott commençait à ronger son frein. A pas de loup, il se glissa hors de la chambre et tenta un regard à l'étage inférieur. Dépité, il constata qu’Ilena s'était fait alpaguer par la propriétaire des lieux. Assise sur un rocking-chair, une tasse de thé à la main, elle écoutait d'une oreille distraite la vieille Abott qui égrenait la liste des ingrédients nécessaires à la fabrication de ses fameuses madeleines.

Comprenant qu'elle était coincée en bas pour un bon moment, Elliott revint dans la chambre et prit son mal en patience en furetant dans la grande pièce qui sentait bon l'encens et la cannelle. L'endroit était convivial avec des bougies partout, des coussins multicolores et quelques bibelots hindous. Posée dans un coin, une guitare sèche tenait compagnie à un tambourin et à un cahier de partitions de chansons de Joan Baez et de Léonard Cohen. Au mur du fond était accrochée une affiche d'un film français - Jules et Jim- que Matt lui avait rapportée lors de son dernier voyage à Paris. Sur la table de chevet, au milieu des ouvrages de psychologie animale, il repéra le dernier Agatha Christie ainsi qu'un roman à la couverture accrocheuse d'un auteur qu'il ne connaissait pas : Carrie  par Stephen King. Il en lut distraitement le résumé.

Bof,  pensa-t-il en reposant l'ouvrage, encore un auteur que tout le monde aura oublié dans cinq ans...

Continuant son inventaire, Elliott repéra un drôle d'appareil : une sorte de circuit imprimé, glissé dans un boîtier en bois de koa et relié au poste de télévision. Ilena l'avait acheté l'été dernier au Byte Shop de San Francisco pour la somme rondelette de six cents dollars. La jeune femme avait l'esprit scientifique et se passionnait pour ces nouvelles machines qu'on commençait à appeler des micro-ordinateurs. Elliott, lui, n'y connaissait pas grand-chose. Dans un jour pas si lointain, lui avait-elle assuré, on trouverait un ordinateur dans la plupart des foyers comme un réfrigérateur ou un lave-linge. En repensant à ça, il ne put s'empêcher de hausser les épaules.

Malgré tout, poussé par la curiosité, il parcourut quelques pages de la documentation posée sur le bureau. Cette machine avait beau avoir la réputation d'être assez simple grâce à son clavier et à son magnétophone à cassettes, Elliott n'y comprit strictement rien. Concrètement, il aurait même été incapable de dire à quoi un truc pareil servait réellement. La seule chose qu'il retint, c'est le nom bizarre que ses créateurs avaient choisi pour leur société : Apple Computer.

Ça ne risque pas de marcher avec un nom pareil, les gars ! pensa-t-il sans même oser allumer l'appareil.

À la place, il se jeta sur le lit et attrapa le bouquin de ce Stephen King qu'il commença à feuilleter en attendant Ilena. Au bout d'une demi-heure, il en avait presque dévoré cent pages.

En définitive, c'est pas si mal...  admit-il presque à contrecœur alors que quelqu'un poussait la porte de la chambre.

A travers la fenêtre, les arbres s'habillaient des tons de l'automne, baignant la pièce d'une belle lumière.

Souriante et mutine, Ilena le regardait avec un air amusé. Elle portait un jean délavé, évasé au bas des jambes, une chemise en coton clair, des sandales en cuir et un bracelet de turquoises autour du poignet.

- J'espère qu'au moins tu m'as rapporté des madeleines, dit-il en plaisantant. Je commençais à avoir faim.

- Et toi, j'espère que tu t'es bien reposé, répondit-elle du tac au tac, tout en dégrafant deux boutons de son chemisier.

- Et pourquoi ça ?

- Parce que tu vas avoir besoin de tes forces.

*

Elle pousse la porte avec son pied et s'avance vers la fenêtre pour tirer les rideaux, il la rattrape, tente de l'entraîner sur le lit. D'abord, elle le repousse, mais pour mieux l'attirer à elle avant de le plaquer contre le mur.

Il encadre son visage de ses mains. Les cheveux d'Ilena sont encore mouillés et sentent l'eau de mer. Elle lui desserre sa ceinture et fait glisser son jean le long de ses cuisses. Il lui ôte sa chemise, sans égard pour les boutons. Elle goûte la douceur de sa langue alors que leurs lèvres s'entrouvrent. Elle attache ses bras autour de son cou et il la soulève tandis qu'elle passe ses jambes autour de lui.

Après une bataille avec son soutien-gorge, il laisse ses doigts courir sur ses seins, descend jusqu'à son ventre nu, puis plus bas encore. Un gémissement. Toi et moi. Son prénom chuchoté à son oreille. Des mains froides qui caressent ses côtes et remontent le long de ses vertèbres.

Ils s'appuient contre le dossier d'un fauteuil, le renversent, s'agenouillent sur le tapis, puis tombent tous les deux contre le mur. Elle se dresse au-dessus de lui, mais il la ramène contre son torse. Elle retient son souffle, se contracte et se laisse envahir par un frisson glacial puis par une onde brûlante. Son ventre frémit et tout son corps se relâche.

Dehors, le vent s'est levé. Une bourrasque fait trembler la vitre et l'un des battants s'ouvre violemment, heurtant un vase en terre qui se brise sur le sol. Dans le lointain, un chien aboie et quelqu'un crie quelque chose.

Mais ils se foutent pas mal du dehors, des gens et des chiens.

Plus rien n'a d'importance, que cette ivresse de se perdre dans l'autre, ce vertige de glisser dans un gouffre et cette crainte de rompre le lien.

Maintenant, elle s'accroche à tout ce qu'elle peut : ses cheveux, l'odeur de sa peau, le goût de ses lèvres. Son cœur bat si vite que c'en est presque douloureux, mais elle ne veut pas que ce moment s'arrête.

Puis il y a comme un vide, un creux dans l'estomac et quelque chose se rompt en elle.

Alors, elle a le sentiment d'être hors du temps, de ne plus toucher terre, d'être éternelle.

Avec cette sensation d'être projetée très loin.

Autre part.

Ailleurs...

*

Ils restèrent allongés en silence dans l'obscurité de la chambre, blottis l'un contre l'autre, leurs jambes emmêlées, leurs doigts enlacés. À présent, la nuit était tombée et la température s'était rafraîchie, mais dans leur bulle, tout n'était que chaleur et protection.

Le sommeil commençait même à les gagner lorsque le téléphone sonna brusquement. D'un bond, Ilena sortit de sa torpeur, s'entoura d'un drap et décrocha l'appareil mural.

Un silence puis :

- D'accord, j'arrive tout de suite.

Elle raccrocha puis se tourna vers Elliott.

- Désolée, baby...

- Ne me dis pas que tu dois partir.

- J'ai une urgence.

- C'était qui ? Un dauphin ? Une orque qui a besoin que tu lui chantes une berceuse pour s'endormir ?

- Il nous manque un soigneur pour le spectacle et il n'y a que moi pour le remplacer.

Elle le rejoignit sur le lit et il lui massa les épaules.

- Mais quel spectacle ? Il est 7 heures du soir.

- Jusqu'à la fin de la saison, on fait aussi un nocturne.

- On est presque en octobre. La saison est finie !

- Ne crois pas ça, Darling, c'est la Floride ici et il fait encore bon.

Elle lui donna un dernier baiser avant de se lever.

- Tu peux rester là, si tu veux. Ne t'inquiète pas pour miss Abott : elle se couche tôt et si tu veux mon avis, elle sait très bien que tu es ici...

- Je préfère t'accompagner, répondit-il sans hésiter.

- T'as peur que je me fasse draguer ?

- Non, j'ai juste repéré une jolie vendeuse à la boutique de souvenirs. Je vais aller lui tenir compagnie pendant que tu feras ton spectacle.

- Tu fais ça, je te tue, prévint-elle en lui lançant un oreiller.

En un clin d'œil, elle ramassa ses vêtements et se recoiffa à la va-vite.

- Tout de suite, les solutions radicales... constata Elliott en remettant sa chemise.

- C'est comme ça. Et ne t'imagine pas que tout est acquis en amour ! S'il faut, c'était peut-être la dernière fois qu'on couchait ensemble...- En tout cas, c'était bien.

- Et ça, c'était nul.

- Quoi ?

- Ce que tu viens de dire !

- J'ai pas le droit de dire que c'était bien ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Parce que ça casse la magie ! Vraiment, les femmes...

- Tous ces moments qu'on passe ensemble, ajouta-t-il en enfilant sa veste, je les garde dans mon esprit, comme des petits films.

- Ça par contre, c'est gentil, dit-elle en fermant la porte derrière elle.

Jouant le jeu de la vieille Abott, Elliott rejoignit la voiture par l'escalier de secours. Alors qu'Ilena ne l'entendait plus, il se murmura, comme à lui-même, sur le ton de la plaisanterie :

- Des petits films que je me repasserais souvent dans la tête, si un jour j'étais en maison de retraite, vieux et impuissant. Juste pour me rappeler combien on était heureux, tous les deux.

Et sur ce dernier point, il ne se doutait pas combien il avait raison...