Seras-tu là ?

Guillaume Musso · Chapitre 20 sur 26

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Seras-tu là ?

Chapitre 19

 

 

Septième & huitième rencontres

Si jeunesse savait... Si vieillesse pouvait...

San Francisco, 26 décembre 1976

Elliott a 30 ans

02 h 01

L'hôpital s'était assoupi, bercé par le bruit de la pluie.

Ilena reposait, les yeux clos, dans la pénombre d'une petite chambre. Au-dessus d'elle, un enchevêtrement de perfusions et dans sa bouche, le tuyau d'un respirateur artificiel.

Assis à ses côtés, Elliott remonta légèrement le drap comme s'il avait peur qu'elle ne prît froid. Bouleversé, il avança une main tremblante vers le visage de la jeune femme. Lorsque leurs deux peaux s'effleurèrent, il crut que des lames de rasoir se mettaient à pousser dans son cœur.

Derrière les traits tuméfiés et les lèvres cyanosées, il sentait une vie qui luttait pour ne pas s'éteindre.

Une vie ne tenant qu'à un fil. Prête à se rompre à tout moment.

La porte de la chambre s'ouvrit doucement. Elliott se retourna, pensant avoir affaire à l'infirmière d'étage.

Mais ce n'était pas elle.

- Il faut l'opérer ! Annonça son double d'un ton qui n'admettait guère de contestation.

Elliott se leva d'un bond.

- L'opérer de quoi ?

- Un hématome extradural au cerveau. Affolé, le jeune médecin souleva les paupières d'Ilena, mais aucune inégalité pupillaire ne trahissait la présence d'un hématome.

- D'où tenez-vous ça ?

- D'un rapport de décès. Et si tu avais fait un scan, tu le saurais toi aussi...

- Doucement, se défendit Elliott, on n'est qu'en 1976. Les appareils en panne, les logiciels qui plantent une fois sur deux, ça ne vous rappelle rien ?

L'autre ne prit pas le temps de répondre, concentré qu'il était sur l'examen de l'électrocardiogramme.

- Demande qu'on prépare un bloc, vite ! dit-il en désignant un téléphone mural.

- Attendez, elle a plusieurs lésions thoraciques : si on l'ouvre tout de suite, elle risque de mourir.

- Oui, et si on ne l'ouvre pas, le risque devient certitude.

Elliott considéra l'argument avant d'émettre une nouvelle réserve :

- Mitchell n'opérera jamais Ilena sur une simple intuition.

L'autre haussa les épaules :

- Si tu crois que je vais laisser opérer Mitchell...

- Qui alors ?

- Moi.

Elliott était d'accord pour s'inclure dans le « moi », mais il restait un problème :

- On ne peut pas faire l'opération à deux ! Il nous faut au moins un anesthésiste et une infirmière.

- Qui est l'anesthésiste de garde ?

- Samantha Ryan, je crois.

Le vieux médecin hocha la tête et regarda l'horloge murale.

- Rendez-vous au bloc dans dix minutes! dit-il en quittant la pièce. Tu prépares Ilena pour l'opération, moi je m'occupe de Ryan.

*

Elliott, soixante ans, déboula dans le grand hall presque vide où flottait une forte odeur d'éther. Pour passer inaperçu, il s'était débarrassé de sa veste au profit d'une blouse blanche. Il connaissait l'hôpital comme sa poche et n'eut aucun mal à trouver la salle de repos où s'était réfugiée Samantha Ryan.

- Salut Sam, fit-il en allumant la lumière. Habituée au sommeil haché des gardes de nuit, la jeune femme se leva d'un bond et porta la main devant ses yeux pour se protéger de l'éblouissement. Bien que la tête de cet homme ne lui fût pas inconnue, elle était incapable de mettre un nom sur son visage.

Elliott lui tendit un gobelet de café qu'elle accepta tout en repoussant quelques mèches rebelles qui lui tombaient sur le visage.

C'était une fille atypique : trente ans, d'origine irlandaise, homosexuelle et catholique pratiquante. Elle travaillait à l'hôpital depuis deux ans, après avoir coupé les ponts avec sa famille qui vivait à New York où son père et ses frères étaient des piliers du NYPD.

Au cours des prochaines années, Elliott et elle deviendraient bons amis, mais à l'époque Samantha était solitaire, introvertie et mal dans sa peau. On ne lui connaissait aucun ami au sein de l'hôpital où ses collègues l'avaient surnommée l’autiste.

-J'ai besoin de vous pour une opération, Sam.

- Tout de suite ?

- Tout de suite. Un hématome sous dural à évacuer sur une patiente en détresse respiratoire.

- La suicidée ? fit-elle en buvant une gorgée de café.

- Exact.

- Elle ne va pas s'en tirer, annonça-t-elle calmement.

- Ça, c'est l'avenir qui le dira, rétorqua Elliott. Elle déplia un papier aluminium qui contenait quelques biscuits Oreo.

- Oui opère ? demanda-t-elle en trempant un cookie dans son breuvage.

- Moi.

- Et vous êtes qui, au juste ?

- Quelqu'un qui vous connaît.

Le regard de la jeune femme croisa celui du médecin et, pendant un moment, elle fut déstabilisée, avec cette impression fugace que l'homme lisait en elle comme dans un livre...

- Il faut faire vite, affirma Elliott. Samantha secoua la tête :

- C'est Mitchell, le titulaire. Pas question que je fasse une opération sauvage, je vais me faire virer.

- Il y a des risques, admit Elliott. Pourtant, vous allez m'aider...

- Je ne vous dois rien, dit-elle en haussant les épaules.

- À moi non, mais vous devez quelque chose à Sarah Leeves...

Il laissa sa phrase en suspens et elle le regarda, paniquée. Sarah Leeves était une prostituée paumée qui avait franchi le seuil de l'hôpital deux ans plus tôt après avoir été tabassée et s'être pris quelques coups de couteau. On l'avait opérée en urgence, mais elle n'avait pas survécu.

- Vous débutiez dans cet hôpital et c'est vous qui étiez de service, rappela Elliott. Vous êtes une bonne anesthésiste, Sam, l'une des meilleures, mais ce soir-là, vous avez sacrement merdé...

Samantha ferma les yeux et pour la millième fois, repassa la scène dans son esprit : une mauvaise manipulation, deux produits que l'on confond, une erreur de débutante et cette pauvre femme qui ne se réveille pas.- Vous avez été assez habile pour maquiller votre erreur, reconnut Elliott, et il faut bien admettre que la mort de cette prostituée n'intéressait pas grand monde.

Samantha avait toujours les yeux fermés. Cette erreur, elle l'avait commise parce qu'elle n'était pas sur ses gardes. Et c'est vrai que ce soir-là, elle avait la tête ailleurs. Du côté de New York et d'un père qui la traite de « salope, traînée, petite pute », de sa mère qui répète le mot « honte » toutes les trois secondes et de ses frères qui la poussent à quitter la ville.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle regarda Elliott, terrifiée.

- Comment vous savez tout ça ?

- Parce que vous me l'avez raconté. Samantha secoua la tête. Elle n'avait jamais raconté l'incident à personne, pas même en confession. Par contre, depuis deux ans, elle mobilisait sa foi, priant sans relâche, comme pour se racheter. Plus que tout, elle aurait souhaité revenir en arrière, faire en sorte que ce jour maudit n'ait jamais existé. Combien de fois avait-elle réclamé au ciel de lui envoyer la possibilité d'une rédemption !

- Sauver une vie pour racheter une mort... dit Elliott qui devinait le cours de ses pensées.

Après quelques secondes d'hésitation. Samantha boutonna sa veste et dit simplement :

- Je monte en salle d'op.

Elliott allait lui emboîter le pas lorsqu'il sentit sa main qui commençait à trembler. Déjà !

Il se réfugia dans les toilettes heureusement désertes en ce milieu de nuit. Paniqué, il se sentait disparaître. Il se pencha au-dessus du lavabo pour s'asperger le visage. Contrairement à Samantha Ryan, il ne croyait pas en Dieu ce qui ne l'empêcha pas de lui adresser une prière.

Laissez-moi l'opérer ! Laissez-moi rester un peu plus longtemps !

Mais le Dieu auquel il ne croyait pas se foutait pas mal de ses adjurations et Elliott n'eut d'autre choix que de se laisser aspirer dans les méandres du temps.

*

Il se réveilla en 2006 avachi sur le fauteuil de son bureau. Affolé, il regarda la pendule digitale qui traînait sur une étagère : 02 h 23.

Il avait encore un peu de temps, à condition qu'il reparte tout de suite dans le passé. Fébrile, il avala une nouvelle pilule, mais rien ne se produisit. Normal : la substance n'agissait que pendant le sommeil. Or il était trop anxieux pour s'endormir sur commande. Il se précipita alors dans le couloir et appela l'ascenseur pour descendre à la pharmacie de l'hôpital. Là, il dégota un flacon d'Hypnosène, un médicament provoquant l'inconscience utilisé pour préparer les patients avant anesthésie. Il remonta dare-dare dans son bureau, attrapa sa trousse médicale pour en sortir une seringue jetable. Il dosa une petite quantité de produit qu'il s'injecta dans une veine. Les effets de l'hypnotique ne furent pas longs à se faire sentir entraînant Elliott au pays des songes et des chimères.

Au même moment, en 1976, Elliott, trente ans, terminait de préparer Ilena pour l'opération. Il lui avait rasé la tête et venait de débrancher le respirateur artificiel. Pour lui permettre de respirer pendant le transport, il installa un ballon gonflant et la monta au bloc, le plus discrètement possible.

Samantha Ryan l'attendait ainsi qu'une infirmière. En revanche, aucune trace de son double, jusqu'à ce qu'il entende quelqu'un toquer contre la vitre. Le vieux médecin lui fit signe de venir se désinfecter et Elliott le rejoignit sans parler. Enfin réunis, les deux chirurgiens remontèrent leurs manches jusqu'aux coudes et se préparèrent en silence, se frottant méthodiquement les mains avec un produit antiseptique avant d'enfiler une blouse, un masque, des gants de latex et un bonnet en papier.

*

Puis ils pénètrent tous les deux dans la salle d'opération.

Elliott se met en retrait, laissant son double orchestrer la manœuvre. L'autre est à l'aise, très calme, coordonnant chaque geste pour placer Ilena sur la table d'opération. Il maintient sa tête dans une position axiale, évitant tout mouvement de flexion et de rotation. Il sait qu'elle a des lésions rachidiennes et ne veut pas les aggraver par une installation trop rapide.

Enfin l'opération commence. Le plus vieux des deux médecins ressent une émotion particulière : ça fait deux mois qu'il a cessé d'opérer et jamais il n'aurait pensé tenir à nouveau un bistouri. Ses gestes sont précis. Avec le temps, il a appris à gérer la pression de ces moments extrêmes. Il sait exactement où il faut ouvrir, ses mains ne tremblent pas, tout se passe bien jusqu'à ce que...

- Qui vous a donné l'autorisation d'opérer ! Mitchell vient d'entrer dans la salle et il est blanc de colère. Il regarde successivement Samantha Ryan, Elliott et son double.

- Qui c'est celui-là ? demande-t-il en pointant le menton dans la direction du vieux chirurgien, lequel lui fait calmement remarquer :

- Vous n'êtes pas stérile, docteur Mitchell et vous venez de laisser passer un hématome.

Vexé, Mitchell porte un masque à sa bouche et promet :

- Ça ne va pas se passer comme ça !

- Veuillez vous désinfecter, répète Elliott, forçant le médecin à ressortir furibard.

L'opération poursuit son cours dans une sérénité inattendue. Dehors, l'orage gronde et on entend le bruit de la pluie qui fouette les vitres et coule dans les rigoles. Elliott, trente ans, regarde son aîné avec un mélange d'admiration et de défiance. Elliott, soixante ans, reste lui concentré sur sa tâche. Même si tout se déroule bien, il est évident que la profondeur de l'hématome, sa taille et l'insuffisance respiratoire d'Ilena rendent le pronostic vital très incertain. Il sait que, même dans le meilleur des cas, son état comateux entraînera des lésions ischémiques et donc des séquelles sévères.

Combien de chances qu'elle s'en sorte ?

Médicalement, cinq chances sur cent qu'elle vive.

Et peut-être une sur mille qu'elle n'ait pas de séquelles.

Mais au cours de sa carrière, il a appris à considérer ces chiffres avec circonspection. Il a connu des patients à qui les médecins ne donnaient pas trois mois, vivre pendant dix ans. Tout comme il a vu des opérations de routine se terminer dans le drame.

Voilà ce qu'il est en train de se dire lorsqu'un afflux de sang asperge son visage. C'est ce qu'il redoutait : une plaie du sinus comprimée par l'hématome. Ça saigne énormément, mais il a prévenu les autres et le sang est aspiré avec précaution. Il fait des efforts pour figer ses émotions, se concentrant uniquement sur la zone d'intervention, sans même penser que c'est Ilena qu'il opère. Car s'il commence à visualiser son image il sait que sa main va se mettre à trembler et que sa vision risque de se brouiller.

L'intervention se poursuit dans le calme jusqu'à ce que Mitchell fasse à nouveau intrusion dans la salle accompagné d'un chef de service. Ils constatent l'infraction au règlement, mais ne tentent pas d'interrompre l'opération qui, de toute façon, touche à sa fin. Alors qu'il anticipe les premiers tremblements, Elliott, soixante ans, se tourne vers son cadet et propose :

- Je te laisse refermer.

Il retire sa blouse et son bonnet, enlève ses gants tachés de sang et regarde ses mains : elles ont tenu le choc sans trembler, plus longtemps qu'il ne l'avait espéré.

- Merci, souffle-t-il, sans bien savoir lui-même à qui s'adresse sa gratitude.

C'était sa dernière opération. La plus importante de toute sa vie.

Au moment de disparaître, sous les yeux médusés de ceux qui l'entourent, il se dit qu'il vient d'accomplir sa tâche.

Désormais, il n'a plus peur de mourir.