Seras-tu là ?
Prologue
Nord-est du Cambodge
Saison des pluies
Septembre 2006.
L'hélicoptère de la Croix-Rouge se posa à l'heure prévue.
Perché sur un haut plateau entouré de forêts, le village comprenait une centaine d'habitations rudimentaires faites en grande partie de rondins et de branchages. L'endroit semblait perdu, intemporel, loin des zones touristiques d'Angkor ou de Phnom Penh. L'air était saturé d'humidité et la boue recouvrait tout.
Le pilote ne prit pas la peine de couper la turbine. Sa mission : ramener vers la ville une équipe médicale humanitaire. Rien de bien compliqué en temps normal. Malheureusement, on était en septembre et les pluies torrentielles qui tombaient sans relâche rendaient difficile le maniement de l'appareil. Côté carburant, ses réserves étaient limitées, mais néanmoins suffisantes pour ramener tout le monde à bon port.
À condition de ne pas traîner...
Deux chirurgiens, un anesthésiste et deux infirmières sortirent en courant du dispensaire de fortune dans lequel ils travaillaient depuis la veille. Ces dernières semaines, ils avaient parcouru les villages des environs, traitant comme ils le pouvaient les ravages du paludisme, du sida ou de la tuberculose, soignant les amputés et les équipant de prothèses, dans ce coin du pays encore truffé de mines antipersonnel.
Au signal du pilote, quatre des cinq praticiens s'engouffrèrent dans l'hélico. Le dernier, un homme d'une soixantaine d'années, resta un peu en retrait, le regard perdu sur le groupe de Cambodgiens qui entouraient l'appareil. Il n'arrivait pas à se décider à partir.
- Il faut y aller, docteur ! Lui cria le pilote. Si nous ne décollons pas maintenant, vous ne pourrez pas prendre votre avion.
Le médecin hocha la tête. Il s'apprêtait à monter dans l'appareil lorsque son regard croisa celui d'un enfant tenu à bout de bras par un vieil homme. Quel âge avait-il ? Deux ans ? Trois tout au plus. Son petit visage était horriblement déformé par une fissure verticale qui avait fait éclater sa lèvre supérieure. Une malformation congénitale qui le condamnerait à se nourrir toute sa vie de soupes et de bouillies et qui le rendrait incapable d'articuler le moindre mot.
- Dépêchez-vous ! Implora l'une des infirmières.
- Il faut opérer cet enfant, cria le médecin en essayant de couvrir le bruit des pales qui tournoyaient au-dessus de leurs têtes.
- Nous n'avons plus le temps ! Les routes sont impraticables à cause des inondations et l'hélico ne pourra pas revenir nous chercher avant plusieurs jours.
Mais le médecin ne bougeait pas, incapable qu'il était de détourner les yeux de ce petit garçon. Il savait que, dans cette région du monde, les bébés nés avec un « bec-de-lièvre » étaient parfois abandonnés par leurs parents en raison d'anciennes coutumes. Et une fois dans un orphelinat, leur malformation leur enlevait toute chance d'être accueillis par une famille adoptive. L'infirmière revint à la charge :
- Vous êtes attendu après-demain à San Francisco, docteur. Vous avez un planning d'opérations très serré, vous avez vos conférences et...
- Partez sans moi, trancha finalement le toubib en s'éloignant de l'appareil.
- Dans ce cas je reste avec vous, décida l'infirmière en sautant sur le sol.
Elle s'appelait Emily. C'était une jeune Américaine qui travaillait dans le même hôpital que lui.
Le pilote secoua la tête en soupirant. L'hélicoptère s'éleva à la verticale puis s'immobilisa brièvement avant de s'éloigner vers l'ouest.
Le médecin prit le gamin dans ses bras : il était blême et recroquevillé sur lui-même. Accompagné par l'infirmière, il le conduisit dans le dispensaire et prit le temps de lui parler pour faire diminuer son angoisse avant de procéder à l'anesthésie. Une fois l'enfant endormi, il décolla minutieusement au bistouri les voiles de son palais et les étira pour combler la fente palatine. Puis il procéda de la même manière pour reconstruire les lèvres et rendre un vrai sourire à ce petit garçon.