Seras-tu là ?
Chapitre 14
Cinquième rencontre
Tout ce qui doit arriver arrivera, quels que soient vos efforts pour l'éviter.
Tout ce qui ne doit pas arriver n'arrivera pas, quels que soient vos efforts
pour l'obtenir.
Râmana Mahârshi
J'ai remarqué que même les gens qui affirment que tout est prédestiné et
que nous ne pouvons rien y changer regardent avant de traverser la rue.
Stephen Hawking
San Francisco, 1976
Elliott a 30 ans
Octobre,
novembre,
décembre...
Troisième mois sans nouvelles du futur !
En apparence, la vie avait repris son cours normal. Elliott soignait ses malades à l'hôpital ; Ilena s'inquiétait pour ses orques ; Matt n'avait pas revu Tiffany, mais travaillait activement au démarrage de l'exploitation viticole achetée avec Elliott.
Même s'il essayait de donner le change, le jeune médecin vivait désormais dans l'angoisse, s'inquiétant des moindres faits et gestes d'Ilena et guettant sans cesse une nouvelle apparition de son double.
Mais l'autre ne s'était plus manifesté...
Alors, certains jours, Elliott se prenait à espérer avoir rêvé toute cette histoire. Et si ces rencontres n'avaient eu lieu que dans son esprit? Ce n'était pas impossible après tout : à cause du stress, de plus en plus de personnes étaient victimes de burn-out, ces périodes de surmenage professionnel qui pouvaient mener à la dépression, voire à la perte de conscience des réalités. Peut-être avait-il été victime de cette pathologie. Peut-être que désormais les choses étaient rentrées dans l'ordre et que cet épisode ne serait bientôt plus qu'un mauvais souvenir.
Il aurait tant aimé le croire...
*
L'hiver avait pris ses quartiers à San Francisco, figeant la ville dans un froid et une grisaille que seules venaient égayer les illuminations de Noël.
En ce matin du 24 décembre, Elliott arriva à l'hôpital de bonne humeur. C'était sa dernière garde avant les vacances. Ilena devait le rejoindre dans la soirée et demain, ils partiraient ensemble à Honolulu pour une semaine de farniente sous les cocotiers.
Le jour n'était pas encore levé quand une ambulance arriva en trombe sur le parking de l'hôpital. À son bord, une civière et sur la civière une femme grièvement brûlée.
Tout avait commencé une demi-heure plus tôt, lorsque les pompiers s'étaient déplacés pour éteindre un début d'incendie dans un immeuble d'Haight Ashbury. C'était un bâtiment ancien et délabré que squattaient parfois les junkies. Là, sur le coup des cinq heures du matin, au pire moment d'un bad trip à l'héro, une jeune femme s'était renversé un bidon d'essence sur le corps avant de craquer une allumette.
Elle s'appelait Emily Duncan. Elle avait vingt ans et plus que quelques heures à vivre.
*
Les urgences ayant besoin d'un chirurgien, Elliott fut appelé en renfort immédiatement. Lorsqu'il se pencha pour examiner la patiente, il ressentit un choc devant l'atrocité des blessures.
Les lésions s'étendaient sur la totalité de son corps : des brûlures au troisième degré qui lui déformaient les jambes, le dos, le thorax... Presque tous ses cheveux avaient brûlé et son visage disparaissait sous les plaies. Sur son buste et sa poitrine, une large brûlure constrictive semblait la dévorer, rétrécissant son thorax jusqu'à l'étouffer.
Pour lui permettre de mieux respirer, Elliott choisit de pratiquer deux incisions latérales, mais au moment d'approcher le bistouri de son torse, il sentit sa main marquer un mouvement de recul. Alors, il ferma les yeux une seconde, cherchant à faire le vide pour retrouver sa concentration. Finalement, le professionnalisme reprit le dessus sur son émotivité et il put commencer l'intervention sans trembler.
Pendant une bonne partie de la matinée, l'équipe médicale se démena autour d'Emily, faisant tout son possible pour lui prodiguer les meilleurs soins et calmer la douleur intense qui l'étreignait.
Assez vite pourtant, il fut évident que la jeune fille ne pourrait pas être sauvée. Ses blessures étaient trop étendues, ses capacités respiratoires trop faibles et ses reins ne fonctionnaient plus. On se contenta alors de la stabiliser et d'attendre...
En début d'après-midi, lorsque Elliott poussa la porte de la chambre d'Emily, il la découvrit recouverte de bandages et cernée par les perfusions. Il fut étonné par le calme étrange qui régnait dans la pièce, comme un prélude à une veillée funèbre seulement troublée par les battements de cœur qui s'échappaient du moniteur.
Elliott s'approcha du lit et regarda la jeune femme. Sa tension restait inquiétante, même si les effets de l'héroïne s'étaient dissipés et qu'elle semblait avoir repris conscience.
Suffisamment peut-être pour comprendre qu'elle était condamnée...
Il prit un tabouret et s'assit en silence près de cette fille qu'il ne connaissait pas et pour laquelle il ne pouvait plus rien faire. On ne lui avait découvert aucune famille et personne n'était là pour l'accompagner dans son dernier combat. Elliott aurait préféré être ailleurs, mais il n'évita pas ce regard désespéré qui s'accrochait au sien. Il y lisait de la terreur, mais aussi des questions auxquelles il n'avait pas de réponse...
À un moment, elle essaya de murmurer quelque chose à son intention. Il se pencha vers elle, souleva le masque à oxygène et crut entendre « j'ai mal ». Pour calmer la douleur, il décida d'augmenter la dose de morphine. Il allait le consigner par écrit lorsqu'il comprit soudain qu'Emily n'avait pas dit « j'ai mal », mais : - J'ai peur...
Que pouvait-il répondre à ça ? Que lui aussi avait peur, qu'il regrettait de ne pas être capable de la sauver, qu'un jour comme aujourd'hui, la vie lui paraissait ne pas avoir de sens ?
Il aurait aimé tout à la fois la prendre dans ses bras et en même temps lui clamer son indignation. Pourquoi ce geste de folie ? Par quel enchaînement de circonstances se retrouve-t-on dans un squat minable, droguée au dernier degré ? Quelle douleur justifiait que l'on s'asperge d'essence pour se faire cramer quand on n'a même pas vingt ans ?
Il aurait aimé lui crier tout cela. Mais ce n'est pas ce que sont censés faire les médecins dans les hôpitaux...
Alors, il se contenta de rester avec elle, l'entourant de toute la compassion dont il était capable. Car il n'y avait personne d'autre pour le faire. On était la veille de Noël, l'hôpital tournait en sous-effectif et surtout, le système n'avait pas prévu ça : le système était prévu pour soigner, pas pour accompagner.
Emily respirait de plus en plus mal et frissonnait sans arrêt.
Malgré la morphine, Elliott savait qu'elle souffrait atrocement. Il savait aussi que jamais il n'oublierait ses yeux s'accrochant désespérément aux siens.
On croit toujours avoir tout vu dans ce boulot, mais c'est faux. On croit que l'on connaît le pire mais le pire est toujours à venir. Et on trouve toujours pire que le pire.
*
Une heure passa ainsi, puis deux. À quinze heures, alors qu'Elliott avait officiellement terminé son service, il se leva doucement.
- Je vais revenir, promit-il à Emily.
Il sortit dans le couloir et appela l'ascenseur. Il fallait qu'il prévienne Ilena, qu'il lui explique qu'il ne pourrait pas venir la chercher à l'aéroport et qu'il rentrerait sans doute au milieu de la nuit.
Dans le hall, il trouva une cabine téléphonique et composa le numéro de l’Océan World, en espérant qu'elle ne soit pas encore partie. Il tomba sur le standard et demanda à être mis en communication avec le bureau de la vétérinaire.
- Allô ? fit la voix d'Ilena.
- Salut... commença-t-il, avant de prendre conscience qu'il parlait dans le vide.
Il tourna la tête : quelqu'un avait plaqué sa main sur l'interrupteur et venait d'interrompre la conversation.
Son double.
- C'est aujourd'hui... le prévint le vieil homme.
- Aujourd'hui ?
- Aujourd'hui qu'Ilena doit mourir.
*
D'un commun accord, les deux médecins montèrent sur la terrasse du toit de l'hôpital. À des âges différents, ils étaient venus ici pour fumer leur cigarette sans avoir à endurer les regards réprobateurs de leurs collègues. Ici, au moins, ils savaient qu'ils seraient à peu près tranquilles.
Tandis qu'Elliott s'agitait dans tous les sens, pressé d'en apprendre davantage, son double lui mit une main ferme sur l'épaule.
- Il ne faut pas que tu passes ce coup de téléphone.
- Pourquoi ?
- Parce que Ilena ne va pas comprendre.
- Quoi ?
- Que tu la délaisses pour rester avec une patiente alors que tu as fini ton service. Tu ne l'as pas vue depuis trois semaines : elle attend que tu viennes la chercher à l'aéroport et que vous passiez la soirée ensemble.
Elliott essaya de se justifier :
- Cette jeune femme, c'est terrible ce qui lui arrive. Elle n'a plus personne et...
- Je sais, compatit le vieil homme. Il y a trente ans, je l'ai veillée toute la nuit et jamais je ne l'ai oubliée.
Sa voix s'était chargée d'émotion. Il continua :
- Mais au petit matin, alors que je quittais l'hôpital, une nouvelle terrible m'attendait : la femme que j'aimais était morte.
Elliott écarta les bras en signe d'incompréhension.
- Quel rapport entre cette patiente et la mort d'Ilena ?
- Je vais tout te raconter, promit le vieil homme. Je veux juste être certain que notre pacte tient toujours.
- Toujours, assura Elliott.
- Alors, voilà ce qui se passera si tu donnes ce coup de fil.
Le vieux médecin commença son récit. Il parla longtemps, d'une voix fiévreuse où perçaient les regrets.
Pour mieux l'écouter, Elliott avait fermé les yeux. Dans son esprit, les images défilèrent comme dans un film...
Ilena : Allô ?
Elliott : Salut, c'est moi.
Ilena : Pas la peine d'insister, tu ne connaîtras pas ton cadeau avant ce soir !
Elliott : Écoute chérie, j'ai un problème...
Ilena : Qu'est-ce qui t'arrive ?
Elliott : Je ne pourrai pas venir t'attendre à l'aéroport...
Ilena : Je croyais que tu terminais à trois heures.
Elliott : C'est vrai, j'ai fini mon service...
Ilena : Mais ?
Elliott : Mais je dois rester avec une patiente. Une jeune fille qui a tenté de se suicider ce matin dans un squat...
Ilena : Une droguée ?
Elliott : Qu 'est-ce que ça change ?
Ilena : Si je comprends bien, tu es en train de me dire que tu passes la soirée de Noël à l'hôpital avec une junkie que tu ne connais que depuis quelques heures ?
Elliott : Je fais seulement mon travail.
Ilena : Ton travail! Mais tu crois que tu es le seul à avoir un travail ?
Elliott : Écoute...
Ilena : Je suis fatiguée de t'attendre Elliott.
Elliott : Pourquoi tu réagis comme ça ?
Ilena : Parce que ça fait dix ans que je t'attends et tu ne t'en aperçois même pas.
Elliott : On reparlera de tout ça demain matin...
Ilena : Non, Elliott. Je ne viens plus à San Francisco. Rappelle-moi le jour où tu seras sûr de vouloir faire ta vie avec moi.
Elliott demeura plusieurs minutes devant la cabine téléphonique. Trois fois, il prit le combiné dans sa main, prêt à rappeler Ilena pour s'excuser et pour tenter d'arranger les choses. Pourtant, il ne le fit pas, car il était incapable d'abandonner la jeune femme en train d'agoniser deux étages plus haut.
Ilena attendit une demi-heure devant le téléphone puis, comprenant qu'Elliott ne rappellerait pas, elle déchira rageusement son billet d'avion et le fourra dans la corbeille. Dans la corbeille aussi, le cadeau qu'elle lui avait acheté et dont il ne verrait jamais la couleur : une montre gravée à ses initiales.
Elle sortit de son bureau complètement abattue et se réfugia dans les jardins privés du parc où elle pleura toutes les larmes de son corps, devant les flamants roses et les alligators qui se foutaient pas mal de son chagrin.
Puis, elle décida d'annuler ses congés et de reprendre son travail. Elle consacra la fin de son après-midi à sa tournée habituelle, comme si de rien n'était. Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu'elle termina ses inspections par une visite à son orque préféré.
- Hello, Anouchka. Ça ne va pas fort pour toi non plus, n'est-ce pas ?
Depuis quelques jours, la doyenne des orques de l'Océan World était dépressive, refusant de se nourrir et de participer aux spectacles. Son aileron était flasque et sa docilité avait fait place à une agressivité envers ses soigneurs et les autres orques qui partageaient son bassin. La cause de son comportement n'était pas à chercher bien loin : âgée de huit ans à peine, sa fille Erica lui avait été arrachée pour participer en Europe à un programme de reproduction des cétacés. Un voyage en avion de plus de vingt heures dans une boîte en ferraille sans même un soigneur pour la rassurer ! Une aberration...
Ilena avait fait tout son possible pour s'opposer à ce transfert, mettant en avant les conséquences traumatisantes d'un tel déracinement, expliquant que les membres d'un pod ne se séparaient jamais en milieu naturel. Mais, pour des raisons financières, la direction n'avait pas suivi ses recommandations. Les parcs aquatiques anticipaient en effet une prochaine interdiction de capture des cétacés en cherchant à développer les naissances en captivité.
- Come on, baby !
Ilena s'était penchée sur l'eau pour inciter l'orque à s'approcher du bord, mais Anouchka ne répondit pas à ses appels. L'orque tournait en rond, éperdue, en poussant des sifflements plaintifs.
Ilena craignait une chute de ses défenses immunitaires : malgré les apparences, ces mastodontes étaient fragiles, à la merci du moindre microbe. Les infections rénales et pulmonaires étaient monnaie courante. Joaquim, le mâle dominant du bassin, en avait fait l'amère expérience six mois plus tôt en étant foudroyé par une septicémie. Tel était parfois le sort de ces géants : être vaincu par plus petit que soi.
De plus en plus souvent, Ilena se sentait mal à l'aise à propos de la captivité des cétacés. Prisonniers entre quatre murs, barbotant dans une eau traitée aux produits chimiques, nourris aux vitamines et aux antibiotiques, les dauphins et les orques des parcs aquatiques n'avaient pas la vie idéale que l'on voulait bien décrire aux visiteurs.
Quant aux spectacles, ils étaient certes impressionnants, mais ne constituaient-ils pas une sorte d'insulte à l'égard de cette espèce dont les capacités cognitives n'étaient pas si éloignées de celles de l'être humain ?
Soudain, sans raison apparente, Anouchka se mit à charger, donnant de violents coups de tête contre la rambarde métallique du bassin.
- Ne fais pas ça ! Ordonna Ilena en plongeant précipitamment une perche pour repousser l'animal.
Elle avait déjà vu des orques avec des tendances suicidaires et il était clair qu'Anouchka cherchait à se blesser volontairement. Inquiète, elle lui jeta quelques poissons pour la détourner de son funeste projet.
- Tout doux ! Tout doux ma belle !
Progressivement, les assauts de l'animal perdirent de leur puissance et Anouchka sembla retrouver son calme.
- C'est bien Anouch, fit Ilena un peu plus rassurée...
... jusqu'à ce qu'elle aperçoive un long filet de sang colorer la surface de l'eau.
- Oh no n!
À force de s'infliger des coups, Torque s'était blessée.
La jeune soigneuse se pencha sur l'eau. A première vue, la blessure se situait au niveau de la mâchoire de l'animal.
Ilena aurait dû respecter la règle d'or des soigneurs : ne jamais solliciter une orque lorsque celle-ci est agressive et ne l'accompagner dans l'eau que si l’on est certain de sa complicité.
Elle aurait dû activer le signal d'alarme.
Elle aurait dû prévenir ses collègues.
Elle aurait dû...
Mais encore sous le choc de sa dispute avec Elliott, Ilena avait baissé la garde.
Et elle plongea dans le bassin où Anouchka avait repris sa ronde frénétique.
Lorsqu'elle sentit qu'Ilena venait dans sa direction, l'orque lui sauta dessus d'un seul coup, ouvrant la gueule comme pour la mordre avant de l'entraîner vers le fond.
Ilena se débattit, mais l'orque était la plus forte. Chaque fois que la jeune femme refaisait surface, l'animal l'enfonçait sous l'eau sans lui laisser le moindre répit.
Ilena était une nageuse émérite, capable de rester plusieurs minutes en apnée.
Mais on ne lutte pas longtemps contre un animal de quatre tonnes et de six mètres de long...
À un moment pourtant, alors qu'elle n'y croyait plus, elle réussit à faire surface et à reprendre sa respiration. Dans un mouvement désespéré, elle entreprit de nager vers le bord du bassin. Elle y était presque lorsque...
Elle se retourna.
Dans une demi seconde d'horreur, elle eut le temps d'apercevoir l'énorme nageoire caudale de l'orque s'abattre sur elle à une vitesse phénoménale.
Le choc fut terrible et la douleur qui suivit si intense qu'elle lui fît presque perdre connaissance. Elle coula sans se débattre, se laissant entraîner vers le fond. Dans un ultime moment de lucidité, alors que ses poumons se remplissaient d'eau salée, la jeune femme se demanda pourquoi Anouchka, qu'elle soignait depuis des années, avait réagi si violemment. Sans doute n'y avait-il pas de réponse à cette question. Sans doute qu'à la longue, la vie dans un bassin peut rendre fou...
Sa dernière pensée fut pour l'homme qu'elle aimait. Elle avait toujours été persuadée qu'ils vieilliraient ensemble et voilà quelle s'en allait la première, à même pas trente ans.
Mais on ne choisit pas son destin. La vie avait décidé à leur place et n'est-ce pas toujours le cas ?
Tenaillée par la panique et l'effroi, cernée par l'obscurité, elle se sentit happée par un courant mortel. Alors qu'elle basculait définitivement de l'autre côté, elle regretta seulement qu'ils se soient quittés sur une dispute et que la dernière image qu'Elliott garderait d'elle soit entachée par l'amertume et le ressentiment.
*
Le vent soufflait son haleine glacée sur le toit de l'hôpital.
Comme au sortir d'un cauchemar, Elliott ouvrit les yeux tandis que son double achevait son effrayant récit.
Les deux hommes restèrent sans parler, l'un terrifié par ce qu'il venait d'apprendre, l'autre encore sous le choc de ce qu'il avait raconté.
Puis Elliott secoua la tête et ouvrit la bouche avant de marquer une hésitation. Anticipant ses réserves, le vieux médecin sortit un papier jauni de sa poche.
- Si tu ne me crois pas... commença-t-il.
Elliott lui arracha presque la feuille des mains. C'était un vieil article découpé dans le Miami Herald.
Malgré son aspect jauni, le journal portait la date du lendemain : le 25 décembre 1976 !
Les mains tremblantes, Elliott parcourut le texte, illustré d'une grande photo d'Ilena.
Une jeune vétérinaire tuée par une orque !
Terrible catastrophe la nuit dernière à l'Océan World d'Orlando où une baleine tueuse s'en est pris de façon inexpliquée à sa soigneuse. Il n'aura fallu que quelques minutes au cétacé pour agresser et noyer celle qui ne cherchait pourtant qu'à la secourir : Ilena Cruz, la vétérinaire du parc marin. Si les circonstances précises de l'accident sont encore mal connues, il semblerait que la jeune soigneuse n'ait pas respecté toutes les procédures de sécurité. En attendant d'en savoir plus, la direction du delphinarium s'est refusée à tout commentaire.
Lorsqu'il leva les yeux du journal, ce fut pour voir le vieux médecin qui s'éloignait dans le brouillard.
- Maintenant, à toi de jouer ! Lui lança l'autre avant d'ouvrir la porte métallique et de disparaître.
Comme abandonné à lui-même, Elliott resta encore quelques secondes sur le toit, déstabilisé, figé par le froid, l'incrédulité et l'indécision. Puis il cessa de s'interroger : l'heure n'était plus aux questions mais à l'action.
À son tour, il quitta la plate-forme et se précipita dans l'escalier pour rejoindre les cabines téléphoniques.
Peu importe ce qui se passerait demain.
Peu importe le prix à payer.
Il allait sauver la femme qu'il aimait.
Et rien d'autre n'avait d'importance.
*
Il déboula dans le hall d'entrée, lancé comme un missile, bouscula quelques collègues avant de s'emparer d'un combiné et de composer le numéro d'Ilena.
Tonalité... Premières sonneries... Les secondes qui semblent des minutes, puis enfin, une voix :
Ilena : Allô ?
Elliott : Salut, c'est moi.
Ilena : Pas la peine d'insister, tu ne connaîtras pas ton cadeau avant ce soir !
Elliott : Écoute, chérie...
Ilena : Qu'est-ce qui t'arrive ?
Elliott : Rien... Je viens te chercher tout à l'heure à l'aéroport, comme prévu.
Ilena : J'ai hâte de te voir...
Elliott : Moi aussi.
Ilena : Tu as une voix bizarre, tu es sûr que ça va ?
Elliott : Maintenant, ça va.
*
Après avoir raccroché, Elliott fut incapable de retourner dans la chambre pour soutenir le regard d'Emily, la jeune brûlée qui n'en finissait pas d'agoniser. Il demanda seulement à l'une des infirmières de garde de passer la voir régulièrement. Puis il enfila son manteau et sortit sur le parking.
Y avait-il le moindre sens à ce qu'il venait de faire ? Avait-il vraiment changé son futur et celui d'Ilena ? Suffit-il parfois d'une phrase à la place d'une autre pour faire basculer son destin ?
Toutes ces questions se télescopaient dans sa tête, tandis qu'il regagnait sa voiture. Machinalement, il alluma une cigarette et mit les mains dans ses poches pour se réchauffer. Là, il sentit l'article de journal qui traînait au fond de son caban. Alors, il eut comme une inspiration. S'il avait changé l'avenir, Ilena n'avait pas eu son accident, donc aucun journaliste n'avait écrit cet article, donc cet article n'existait pas !
Intrigué, il sortit la feuille jaunie de sa poche, la déplia, la tourna et la retourna. Aussi incroyable que ça puisse paraître, le contenu du journal n'était plus le même. Comme par magie, la photo d'Ilena avait disparu et, au lieu de l'article relatant la mort de la jeune soigneuse, un autre fait-divers barrait la une.
Océan World : décès d'une des orques Anouchka, la doyenne des orques de L'Océan World d'Orlando est décédée cette nuit des suites d'une plaie à la mâchoire après une collision contre la paroi métallique du bassin.
Une blessure qu'elle semble s'être infligée elle-même. Interrogée, la direction du delphinarium admet que l'orque a peut-être agi par désespoir. Le parc venait en effet de lui retirer sa fille pour la vendre à un autre zoo. L'Océan World ouvrira normalement ses portes aujourd'hui. Aucun membre du personnel n'a été blessé.