Seras-tu là ?

Guillaume Musso · Chapitre 10 sur 26

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Seras-tu là ?

Chapitre 9

Des amis et des livres, ayez-en peu, mais bons.

Sagesse populaire

1976

Elliott a 30 ans

Elliott venait de terminer sa nuit de garde lorsqu'il quitta l'hôpital dans le froid du petit matin. Plongé dans ses pensées et tourmenté par les soucis, il ne remarqua pas tout de suite l'attroupement qui s'était formé sur le parking. Là, au milieu des ambulances et d'un camion de pompiers, Matt se donnait en spectacle devant un petit groupe d'infirmières. Elliott le regarda, mi-amusé, mi-agacé : avec son costume en velours de couleur crème et sa chemise échancrée à col pelle à tarte, Matt avait une drôle d'allure. Travolta d'avant l'heure, il se trémoussait sur les rythmes disco diffusés par son autoradio. Il faisait encore nuit, mais la lumière des phares de sa Corvette fournissait l'éclairage de son spectacle improvisé.

-You Should Be Dancing !  Lança-t-il d'une voix de fausset, à la manière d'un BeeGees.

Un sourire éclatant sur ses dents de la chance lui donnait un air enfantin et attachant et d'une certaine façon, Elliott ne put s'empêcher d'être admiratif devant son côté fonceur et sans complexe.

- Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il en s'approchant de la voiture.

-You Should Be Danciiiiiiing !  Répéta le Français en prenant son ami par l'épaule.

Il essaya de l'entraîner dans ses déhanchements, mais le médecin refusa de jouer le jeu :

- Tu as bu ou quoi ? S’inquiéta-t-il en reniflant son haleine qui empestait l'alcool.

- Accorde-moi une minute pour saluer mon public et je t'explique tout.

Elliott fronça les sourcils et s'installa dans la Corvette pendant que Matt effectuait un dernier pas de danse. Conquises par la sympathie du personnage, les infirmières applaudirent sa prestation de bonne grâce avant de s'en aller reprendre leur poste.

- Mesdames, ce fut un honneur ! Assura-t-il en terminant par une révérence.

Puis, grisé par son petit succès, il sauta pardessus la portière de la voiture pour retomber miraculeusement sur son siège.

- Et maintenant, attache ta ceinture ! Réclama-t-il en se tournant vers son compère.

- À quoi tu joues, là ? S’irrita Elliott.

Sans répondre à la question, Matt enclencha la marche arrière et exécuta un demi-tour sur le bitume.

- Je suis passé chez toi et j'ai fait tes bagages, expliqua-t-il en désignant une valise coincée derrière les sièges. À propos, ta bouteille de whisky est vide...

- Comment ça, mes bagages ?

- Oui, ton avion décolle à 9 heures.

- Mais quel avion ?

Matt fit crisser les pneus et sortit du parking en trombe. Quelques coups de volant et il débarqua sur Van Ness où une nouvelle pression sur le champignon libéra les 300 chevaux du V8 et permit à la voiture de dépasser les 100 km/h.

- Euh... Tu as déjà entendu parler des limitations de vitesse ? S’inquiéta Elliott en se cramponnant à son siège.

- Désolé, mais nous ne sommes pas vraiment en avance...

- Je peux au moins savoir où on va ?

-Moi,  je ne vais nulle part, répondit Matt tranquillement. Toi,  tu vas voir Ilena en Floride.

- Hein ?

- Tu te rabiboches avec elle, tu la demandes en mariage et vous faites deux ou trois beaux enfants...

- Tu es fou ou quoi ?

- En ce moment, je crois plutôt que c'est toi qui as perdu un boulon, Elliott. Reconnais-le, cette prétendue histoire de voyageur du temps t'a perturbé.

- Elle m'a perturbé parce qu'elle m'est vraiment arrivée !

Matt refusa de rouvrir ce débat et se voulut rassurant :

- Parle à Ilena, remets de l'ordre dans ton couple et tu verras que tout finira par s'arranger.

- Mais je ne peux pas m'absenter comme ça ! J'ai plusieurs opérations programmées cette semaine et...

Matt l'arrêta tout de suite :

- Tu es chirurgien, tu n'es pas Dieu ! L'hôpital trouvera quelqu'un pour te remplacer.

Elliott fut soudain très tenté par la perspective de retrouver la femme qu'il aimait. Il en ressentait le besoin et la nécessité, mais il n'était pas encore prêt à laisser les inclinations de son cœur l'emporter sur sa conscience professionnelle. D'autant plus qu'il traversait une mauvaise période : son chef de service, le redoutable et redouté Dr Amendoza, jugeait durement son travail et prenait plaisir à le rabaisser à longueur de journée.

- Écoute Matt, je te remercie pour ton aide, mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Je ne travaille dans cet hôpital que depuis quelques mois et je dois y faire mes preuves. Surtout, j'ai un chef de service qui me prend pour un branquignol. Alors, si je manque plusieurs jours, il me le fera payer et je ne serai jamais titularisé.

Matt haussa les épaules.

- Je lui ai parlé à ton Amendoza : il est d'accord pour te laisser le champ libre jusqu'à lundi prochain.

- Tu te fous de moi ? Tu as parlé au Dr Amendoza !

- Bien sûr.

- Bien sûr « tu te fous de moi » ou bien sûr « tu as parlé à Amendoza » ?

Matt secoua la tête :

- Ton fameux docteur, il a bien vu que tu n'étais pas dans ton assiette ces derniers jours. Et pour ton information, il t'apprécie beaucoup.

- Tu rigoles...

- Ce sont les infirmières qui me l'ont dit. À l'hôpital, Amendoza raconte à tout le monde que tu es un excellent chirurgien.

- A tout le monde, sauf à moi... constata Elliott.

- Oui, et c'est pour ça que je suis là : pour te remettre les idées en place lorsque tu en as besoin.

À l'horizon, les nuages s'étiolaient doucement, laissant percer une lumière rose, promesse d'une belle journée. Matt fouilla dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un billet d'avion.

- Fais-moi confiance, je sais ce qui est bon pour toi.

Elliott sentit ses défenses céder, mais il tenta une dernière fois de résister.

- Et Rastaquouère ?

- T'en fais pas pour ton clebs. J'irai le nourrir tous les jours.

À bout d'arguments, le médecin accepta finalement le billet avec reconnaissance, tout en réalisant pleinement la chance d'avoir un ami pareil. Pendant un bref moment, il se rappela les circonstances étranges de leur rencontre, dix ans plus tôt, au cours d'un épisode tragique qu'ils n'évoquaient jamais. Ce matin, il aurait voulu dire quelque chose à Matt pour lui témoigner sa gratitude mais, comme souvent, il ne trouva pas les mots et ce fut le jeune Français qui rompit le silence.

- Si je ne t'avais pas rencontré, tu sais où je serais actuellement ?

Comme Elliott haussait les épaules et ne répondait rien, Matt annonça simplement :

- Je serais mort.

- Arrête tes bêtises, tu veux bien ?

- Pourtant, c'est la vérité et tu le sais. Elliott regarda son complice à la dérobée. Les habits froissés de Matt et ses yeux rougis par le manque de sommeil trahissaient une nuit blanche. Et ce n'était pas le seul signe qui inquiétait le jeune médecin : la conduite dangereuse de son ami, son ébriété, ses allusions répétées à la mort et aux fantômes du passé...

À présent, l'évidence lui sautait au visage : Matt traversait lui aussi une période de déprime ! Cette bonne humeur qu'il affichait en toutes circonstances cachait sa part d'ombre et de souffrance et son naturel jovial cédait quelquefois la place aux idées noires et au découragement.

- Tu veux que je te dise un truc, confessa le jeune Français : chaque matin, en me levant, je regarde le ciel et la mer et je me dis que si je suis encore là pour en profiter c'est à toi que je le dois.

- Tu es saoul, Matt !

- Ouais, je suis saoul, reconnut-il. Toi tu sauves des vies et moi je me saoule. Parce que je ne suis pas capable de grand-chose à part draguer les filles et faire mon intéressant...

Il laissa passer quelques secondes avant d'ajouter :

- Mais tu sais quoi ? C'est peut-être ça, ma mission sur terre : prendre soin de toi et t'aider comme je le peux.

Il avait parlé avec gravité. Pour tenter de masquer son émotion et ne pas laisser s'installer un silence trop pesant, Elliott ramena la conversation sur un sujet plus futile :

- Pas mal ton matos ! Siffla-t-il en examinant l'autoradio cassette dernier cri récemment installé.

- Ouais, l'ampli fait 2x5 watts, précisa Matt, pas mécontent lui non plus de parler d'autre chose.

- T'as acheté le dernier Bob Dylan ? Matt ricana :

- Dylan, c'est fini, mon vieux ! L'avenir c'est ça,  annonça-t-il en fouillant dans la boîte à gants pour en extirper une cassette avec une superbe pochette en noir et blanc.

- Bruce Springsteen ? Déchiffra Elliott, jamais entendu parler.

Matt lui raconta alors tout ce qu'il savait de ce jeune rockeur atypique qui rencontrait un succès croissant en chantant la vie des classes prolétaires du New Jersey.

- Tu vas voir, mec, prévint-il en insérant la cassette dans le lecteur, ce truc-là c'est de la dynamite.

Les accords de Born to run  résonnèrent tandis que le soleil allumait ses premiers rayons. Jusqu'à la fin du trajet, les deux amis se laissèrent porter par la musique, perdus chacun dans ses pensées, ailleurs, mais ensemble. Enfin, l'aéroport se profila à l'horizon. À bonne allure, Matt s'engagea sur la bretelle qui menait aux terminaux et, en adepte de la conduite sportive, s'offrit un petit dérapage devant le hall des départs.

- Allez, dépêche-toi.

Elliott attrapa sa valise et se dirigea en courant vers les portes de verre. Il avait parcouru une dizaine de mètres lorsqu'il se retourna vers Matt et lui cria :

- Si mon avion s'écrase et que j'arrive le premier au ciel, je te garde une place ?

- C'est ça, approuva Matt, une place au chaud, à côté de Marilyn Monroe... et pas trop loin de toi.