Seras-tu là ?

Guillaume Musso · Chapitre 5 sur 26

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Seras-tu là ?

Chapitre 3

Asseyez-vous une heure près d'une jolie plie, cela passe comme une minute.

Asseyez-vous une minute sur un poêle brûlant, et cela passe comme une

heure. C'est cela la relativité.

Albert Einstein.

San Francisco, 1976

Elliott a 30 ans

- On n'est pas bien ici ? demanda Matt en s'allongeant sur le sable et en désignant la baie immense entourée de collines qui s'étendait devant leurs yeux.

À cette époque, les deux amis ne s'étaient pas encore embourgeoisés. Pas question pour eux de perdre du temps en prenant le repas de midi au restaurant. À l'heure du déjeuner, ils préféraient se retrouver sur la plage pour avaler un hot dog sur le pouce avant de retourner travailler.

C'était une belle journée, baignée d'une lumière intense. Au loin, drapé d'une brume légère, le Golden Gâte semblait flotter sur un tapis de nuages laiteux.

- T'as raison, on est mieux là qu'en prison ! Approuva Elliott en mordant dans son sandwich.

- Aujourd'hui, j'ai une grande nouvelle à t'annoncer, déclara Matt mystérieusement.

- Vraiment ? C'est quoi ?

- Patiente encore un peu, mon grand, tu auras la surprise au dessert…

Autour d'eux, venu profiter des derniers feux de l'été indien, s'ébattait un groupe de jeunes gens vêtus à la dernière mode : pantalons pattes d'éléphant, sous-pulls satinés et rouflaquettes pour les hommes ; longues tuniques bariolées, vestes peau de pêche et colifichets pour les femmes.

Matt alluma son transistor et tomba sur le tube du moment : la mélodie accrocheuse d'Hôtel California jouée par les Eagles.

Tout en sifflotant le refrain de la chanson, il parcourut la plage du regard.

- Tu as vu la fille sur ta droite, elle nous observe, non ?

Elliott se retourna discrètement : allongée sur une serviette, une jolie jeune femme, gracieuse comme une nymphe, dégustait nonchalamment une glace italienne. Elle croisa ses jambes de deux mètres, et envoya une œillade dans leur direction.

- C'est bien possible.

- Tu la trouves comment ? demanda Matt en lui rendant son salut.

- Je te rappelle qu'il y a déjà quelqu'un dans ma vie.

Matt balaya l'argument d'un revers de la main :

- Est-ce que tu sais que seuls 5 pour cent des mammifères vivent en couple ?

- Et alors ?

- Qu'attends-tu pour rejoindre les 95 pour cent qui ne se compliquent pas la vie avec ces principes ?

- Je ne sais pas si Ilena serait du même avis que toi...

Matt engloutit la dernière bouchée de son hot-dog tout en jetant un coup d'œil inquiet vers son ami.

- Tu es sûr que ça va, toi ? T'as une sale tête aujourd'hui.

- Arrête avec tes compliments, tu me gênes.

- C'est que je m'inquiète pour toi : tu travailles trop.

- Le travail, c'est la santé.

- J'ai compris : tu es encore allé chez ce traiteur chinois, juste en bas de chez toi...

- Monsieur Chow ?

- Oui. Tu as déjà goûté à son canard à la pékinoise ?

- Il est très bon.

- Il paraît que c'est du chat...

Un vendeur de glaces ambulant les interrompit :

- Quel parfum pour ces messieurs : pistache ? Caramel ? Noix de coco ?

Elliott s'en remit aux conseils de son ami qui se fit un plaisir de commander pour deux. À peine le marchand s'était-il éclipsé, que la conversation reprit où elle s'était arrêtée :

- Comment s'est déroulé ton week-end en Floride ? Tu sembles préoccupé...

- Il m'est arrivé quelque chose d'étrange hier soir, avoua Elliott.

- Je t'écoute.

- J'ai rencontré quelqu'un à l'aéroport.

- Une femme ?

- Un homme... d'une soixantaine d'années. Alors que Matt fronçait les sourcils, Elliott lui raconta son étrange confrontation avec ce mystérieux visiteur qui avait fini par disparaître dans les toilettes de l'aéroport.

Matt laissa passer plusieurs secondes avant de grimacer :

- Mouais, c'est plus grave que ce que je pensais.

- Je te jure que c'est vrai.

- Crois-moi, mec : tu devrais lever un peu le pied au boulot.

- T'inquiète pas pour moi.

- Pourquoi tu voudrais que je m'inquiète, Elliott ? Tu me dis qu'un autre toi-même est venu du futur pour faire gentiment la causette avec toi. C'est tout à fait normal, non ?

- Très bien, parlons d'autre chose.

- Comment va ta chère Ilena ?

Elliott tourna la tête vers l'océan et pendant un instant son regard se perdit du côté des minces nappes de brume qui s'enroulaient autour des piliers métalliques du Golden Gâte.

- Elle veut qu'on ait un enfant, répondit-il songeur.

Le visage de Matt s'illumina :

- C'est formidable ça, je pourrai en être le parrain ?

- Je ne veux pas d'enfant, Matt.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Tu le sais bien : le monde est devenu trop dangereux, trop imprévisible...

Matt leva les yeux au ciel.

- Tu divagues, mon vieux. Tu seras là pour le protéger ton mouflet, Ilena aussi et même moi j'y prendrai ma part. C'est à ça que servent les parents, non ?

- Facile à dire pour toi : tu mènes une vie de play-boy, tu changes de petite amie tous les deux jours. Je ne te sens pas sur le point de fonder une famille...

- C'est parce que je n'ai pas eu la chance de croiser une fille comme Ilena, moi. Il n'y a qu'à toi que ça arrive ce genre de truc. Il n'y en avait qu'une sur terre et c'est toi qui l'as eue. Mais tu es trop bête pour t'en rendre compte...

Elliott détourna le regard et ne répondit rien. Une grosse vague s'abattit sur la plage et projeta un peu d'écume dans leur direction. Il ne fallut que quelques minutes pour que la bonne humeur refasse son apparition et que la conversation roule sur des choses plus légères.

Lorsque Matt jugea que le moment de « la surprise » était venu, il fouilla dans son sac pour en sortir une bouteille de pink champagne.

-Qu'est-ce qu'on fête ? demanda Elliott. Matt avait du mal à cacher son excitation.

- Ça y est, je l'ai enfin trouvé, vieux ! Avoua-t-il en faisant sauter le bouchon.

- La femme de ta vie ?

- Non !

- Le moyen de résoudre la faim dans le monde ?

- Notre terrain, mec ! Notre future exploitation ! Un superbe terrain au sommet d'une colline avec une grande maison de bois...

Matt avait passé son brevet de pilote quelques années auparavant. Il avait acheté un hydravion et gagnait bien sa vie en baladant les touristes au-dessus de la baie. Mais il nourrissait depuis longtemps le projet un peu fou de monter avec Elliott sa propre exploitation vinicole dans Napa Valley.

- Je t'assure que c'est le bon moment pour investir, expliqua-t-il euphorique. À l'heure actuelle, il n'y a encore que quelques domaines dans la vallée, mais le vin, c'est l'avenir de la Californie. C'est notre or rouge, tu comprends... Si nous lançons l'affaire tout de suite, à nous la fortune !

Moyennement convaincu mais satisfait du bonheur de son ami, Elliott promit de venir voir le terrain le week-end suivant et l'écouta avec amusement parler de ses rêves de grandeur jusqu'à ce que l'alarme de sa montre le rappelle à la réalité.

- Bon, je te laisse, dit-il en se levant et en s'étirant, je vais encore aller sauver quelques vies. Et toi ? Quel est ton programme pour l'après-midi ?

Matt se retourna pour vérifier que la belle naïade n'avait pas bougé. Comme si elle l'attendait, elle lui lança un clin d'oeil explicite.

Matt rayonna. Il était jeune, il était beau, il avait la vie devant lui.

- Je crois que quelqu'un me réclame pour une petite auscultation...

Bloqué dans la circulation, le taxi se traînait le long de Hyde Street. Elliott paya la course et claqua la portière. L'hôpital n'était plus très loin : à ce rythme il irait plus vite à pied. Il alluma une cigarette et remonta la rue d'un pas vif. Il ressentait toujours une angoisse diffuse chaque fois qu'il s'approchait de son lieu de travail. Les mêmes questions revenaient sans cesse. Serait-il à la hauteur de ce qu'on attendait de lui ? Prendrait-il les bonnes décisions ? Perdrait-il des patients ?

Il n'était pas encore à un âge de la vie où l'on se sent blindé. Il n'avait pas de carapace, pas d'armure intérieure pour se protéger. Jusqu'à présent, il avait réalisé un parcours sans faute : études brillantes à Berkeley où il avait sauté une classe, externat à Boston, quatre ans d'internat et plusieurs spécialisations pédiatriques pour son clinicat. Chaque fois, il s'en était sorti avec des évaluations élogieuses.

Pourtant, il n'était toujours pas certain d'être fait pour ce métier. Bien sûr, il y avait cette gratification à s'occuper des autres, à se sentir utile. Parfois, à la fin d'une bonne journée, lorsqu'il avait l'impression que son intervention avait été décisive, il quittait son boulot dans une sorte d'euphorie. Il prenait sa voiture et roulait à pleine vitesse le long de la marina. Il s'était battu pour la vie et il avait gagné. Ces soirs-là, pendant quelques heures, il se sentait un peu l'égal de Dieu. Mais cette béatitude ne durait jamais bien longtemps. Il y avait toujours un lendemain, un surlendemain où un patient « qui ne devait pas mourir » lui claquait entre les doigts.

Il regarda sa montre, écrasa son mégot et pressa le pas. La silhouette de l'hôpital se découpait maintenant à une centaine de mètres devant lui.

Suis-je vraiment fait pour ça ? Se demanda-t-il de nouveau.

Quel genre de médecin allait-il devenir ? Il avait choisi cette voie pour tenir une vieille promesse, après qu'un événement important fut survenu dans sa vie. Il ne regrettait pas son choix, mais certains jours il enviait la vie plus insouciante de Matt. Depuis dix ans il n'avait plus le temps de rien : ni de lire, ni de faire du sport, ni de s'intéresser à autre chose qu'à son métier.

Il pénétra dans le hall de l'hôpital, attrapa sa blouse et monta jusqu'au deuxième étage. Le miroir de l'ascenseur lui renvoya l'image d'un homme fatigué. Ça faisait une éternité qu'il n'avait pas dormi huit heures d'affilée. Depuis que les nuits de garde lui avaient appris à fractionner son sommeil et à s'endormir en boule par tranches de dix minutes, il ne parvenait plus à faire de grasses matinées.

Il poussa la porte d'une salle au carrelage brillant où l'attendait Ling, un interne des urgences.

- Je voudrais votre avis pour un cas pédiatrique, docteur Cooper, annonça-t-il tout en le présentant à M. et Mme Romano, le couple qui l'accompagnait.

Lui, petit brun, le type italo-américain qui inspire immédiatement la sympathie. Elle, plus grande, blonde, nordique. Une belle alliance des contraires.

Ils ne sont pas là pour eux, mais pour leur fille Anabel qui vient d'arriver dans le service et repose inanimée sur l'un des lits de la chambre.

- Sa mère l'a trouvée comme ça en rentrant à midi. On pense qu'elle ne s'est pas réveillée ce matin, expliqua Ling. J'ai demandé un bilan complet et le Dr Amendoza a fait un examen au tomodensitomètre.

C'était un nouvel appareil d'imagerie médicale qui commençait à se répandre dans les hôpitaux du monde entier sous le nom de « scanner ».

Elliott s'approcha du corps dans le coma. Anabel était une jeune fille d'une quinzaine d'années qui avait emprunté à la fois la blondeur de sa mère et la candeur de son père.

- A-t-elle souffert récemment de maux de tête ou de nausées ?

- Non, répondit la mère.

- Elle se drogue ?

- Non !

- Est-il possible qu'elle se soit cognée la tête en dormant ou qu'elle soit tombée de son lit ?

Non plus.

Avant même d'ausculter l'adolescente, Elliott sentit la vie qui s'échappait et la mort, tapie dans un coin de la salle, qui attendait son heure.

Le début de l'auscultation s'annonçait pourtant rassurant : Anabel respirait bien, son cœur et ses poumons fonctionnaient normalement. Elliott vérifia ensuite son réflexe cornéen. Là encore, rien à signaler.

Mais les choses se gâtèrent lors de l'examen des pupilles. En remuant doucement la tête de sa patiente de droite à gauche, Elliott constata que ses yeux ne suivaient pas le mouvement de la tête. Puis, lorsqu'il appuya sur son sternum, le poignet de la jeune fille se rétracta de façon inquiétante.

- Ce n'est pas bon signe, n'est-ce pas ? demanda M. Romano. Il y a un problème au niveau du cerveau ?

Elliott resta prudent :

- Il est trop tôt pour se prononcer. Attendons les résultats de l'examen.

Lesquels résultats arrivèrent quelques minutes plus tard. Lorsque le médecin plaça la radiographie devant le mur lumineux, il se doutait déjà de ce qu'il allait y trouver. Comme on était dans un hôpital universitaire, il laissa à l'interne le soin d'annoncer le diagnostic :

- Un œdème au niveau du cervelet ?

- Exact, confirma Elliott à regret. Un œdème cérébelleux hémorragique.

Il quitta la chambre noire pour retrouver les parents d'Anabel.

- Alors, docteur ? Demandèrent-ils en chœur dès qu'il eut franchi la porte.

Il les regarda avec compassion. Il aurait voulu leur répondre quelque chose de léger comme « tout va bien, la petite va se réveiller d'un instant à l'autre ». Mais ce n'était pas la vérité.

- Je suis profondément désolé, mais votre fille a eu une attaque cérébrale et son état est désespéré.

Il y eut un blanc, un moment de silence qui sembla s'éterniser jusqu'à ce que les deux parents comprennent la portée de cette information. La mère étouffa un cri tandis que le père refusait de baisser les bras :- Mais elle respire ! Elle est encore vivante !

- Pour l'instant, mais elle a un œdème qui va grossir jusqu'à altérer ses capacités respiratoires et elle va faire un arrêt.

- On peut la mettre sous respirateur ! Réclama la mère.

- Oui, madame, on pourrait la mettre sous respirateur, mais ça ne changerait rien.

Chancelant, le père s'approcha du corps de sa fille.

- Comment... comment a-t-elle pu faire une attaque cérébrale ? Elle n'a même pas quinze ans...

- Ça peut arriver n'importe quand et à n'importe qui, précisa Elliott.

Un soleil éclatant s'infiltrait par la fenêtre, éclaboussant la pièce d'une lumière insolente et caressant les cheveux d'or de l'adolescente. Elle semblait seulement endormie et il était difficile de croire qu'elle ne se réveillerait jamais.

- Mais vous ne tentez même pas une opération ? S’étonna la mère encore incrédule.

Son mari s'était rapproché d'elle et lui prit la main. Elliott la chercha du regard et dit d'une voix très douce.

- C'est fini, madame Romano, je suis désolé.

Il aurait aimé rester avec eux plus longtemps, prendre à son compte une infime partie de leur malheur, trouver quelques paroles réconfortantes, même s'il savait qu'il n'en existait aucune dans cette situation.

Mais déjà une infirmière le réclamait. Il avait une opération prévue pour 15 heures et il était en retard.

Avant de quitter la pièce, il aurait dû faire son métier jusqu'au bout et demander aux parents s'ils étaient d'accord pour un prélèvement d'organe. S'ensuivrait alors une discussion surréaliste pendant laquelle il devrait les convaincre que la mort de leur fille pourrait peut-être contribuer à sauver d'autres êtres humains. Oui, Elliott aurait dû poursuivre son métier jusqu'au bout, mais aujourd'hui il ne se sentait pas le courage de le faire.

Alors, il sortit de la salle tout à la fois abattu et débordant de colère. Avant de monter au bloc, il s'arrêta aux toilettes pour se passer de l'eau sur le visage.

Je n'aurai jamais d'enfants,  jura-t-il en se regardant dans le miroir. Je n'aurai jamais d'enfants pour que jamais ils ne meurent !

Tant pis si Ilena ne le comprenait pas...

*

Orlando, Floride 1976

Le soir tombait sur le grand parc zoologique de l’Océan World. Tandis que les derniers rayons du soleil déformaient les ombres des cyprès, une foule clairsemée quittait peu à peu la réserve marine, ravie de sa rencontre avec les dauphins, les tortues géantes et les lions de mer.

Ilena se pencha au-dessus du bassin aux orques pour encourager Anouchka, la plus grosse des « baleines tueuses », à venir au bord de l'eau.

- Salut, ma belle !

La jeune femme attrapa la nageoire de l'animal et l'incita à se mettre sur le dos.

- Pas de panique, ça ne va pas te faire mal, rassura-t-elle avant de lui planter une aiguille dans la chair pour prélever un peu de son sang.

C'était toujours une opération délicate. Si les orques étaient les cétacés les plus intelligents, c'étaient aussi les plus féroces. Malgré son allure sympathique, Anouchka restait un monstre de six mètres de long et de quatre tonnes, capable de vous assommer d'un coup de queue ou de vous trancher un membre avec sa mâchoire acérée pourvue d'une cinquantaine de dents. Pour chacune de ses interventions, Ilena s'attachait à obtenir la participation volontaire de l'animal, en présentant les soins comme un jeu. Généralement, ça se passait bien. Elle avait ce feeling  particulier avec les animaux qui faisait d'elle une excellente soignante.- Voilà, c'est fini, dit-elle en retirant l'aiguille. Pour récompenser le mastodonte, elle lui jeta un seau de poissons congelés et lui prodigua quelques caresses.

Ilena était passionnée par son métier. En tant que vétérinaire résidente, elle était responsable de la santé physique et mentale de tous les animaux du parc. Elle supervisait l'entretien des bassins, la préparation de la nourriture, et participait également à la formation des dresseurs. Cumuler autant de responsabilités était assez inhabituel pour quelqu'un de son âge, une femme qui plus est. Il faut dire qu'elle s'était battue d'arrache-pied pour obtenir ce poste. Depuis toute petite, elle s'était passionnée pour le monde marin et plus particulièrement pour les cétacés. En plus de son diplôme de vétérinaire, elle s'était spécialisée dans la biologie marine et avait suivi une formation poussée de psychologie animale. Mais dans ce domaine, les places étaient chères, les débouchés extrêmement rares et les chances de travailler avec des dauphins et des orques presque aussi faibles que celles de devenir astronaute. Pourtant, elle n'était accrochée à son rêve et elle avait eu raison. Car cinq ans plus tôt, en 1971, Walt Disney avait choisi la petite ville d'Orlando pour y construire Disney World,  son gigantesque parc d'attractions. Devant l'affluence touristique, Orlando était passée du rang de bourgade rurale à celui de première attraction de Floride. L’Ocean World avait alors suivi le sillage de Mickey en installant dans la région le plus grand parc zoologique marin du pays. Un an avant l'ouverture officielle du parc, Ilena avait déjà fait le siège de la direction pour obtenir un poste qui avait été promis à un vétérinaire plus âgé. On avait accepté de la prendre à l'essai et elle avait finalement été titularisée à la place de son confrère ! Ça, c'était le bon côté de l'Amérique : la compétence commençait enfin à primer sur l'âge, le sexe ou l'origine sociale.

Elle adorait son métier. Elle n'ignorait pas que ses amis de Greenpeace tiquaient parfois sur la captivité des animaux, pourtant il fallait reconnaître que l’Ocean World  n'était pas insensible à l'environnement. Ilena venait d'ailleurs d'obtenir de sa direction qu'elle finance un vaste programme de protection des lamantins.

La jeune femme quitta la zone des bassins et rejoignit les bâtiments administratifs. Elle étiqueta le flacon contenant l'échantillon de sang puis le déposa au petit laboratoire pour en commencer l'analyse. Avant de se mettre au travail, elle éprouva le besoin de faire une halte aux toilettes pour s'asperger le visage d'eau froide. Toute la journée elle s'était sentie patraque.

Comme elle levait la tête vers le miroir placé au-dessus des lavabos, elle remarqua une larme qui coulait sur son visage. C'était venu sans qu'elle s'en aperçoive vraiment.

- Quelle idiote ! Lâcha-t-elle en essuyant ses yeux rougis avec son avant-bras.

En fait, elle savait très bien ce qui n'allait pas : elle n'arrêtait pas de repenser à sa dernière discussion avec Elliott. À la réaction qu'il avait eue lorsqu'elle lui avait parlé d'avoir un enfant. C'était comme ça chaque fois et elle ne comprenait pas sa réticence qu'elle interprétait comme un refus d'engagement.

Pourtant, elle ne doutait pas une seconde de son amour. Leur relation brûlait d'un feu intense, alimenté par le désir de toujours vouloir épater l'autre, de le combler, de l'étonner...

Mais cet amour pouvait-il résister à l'usure du temps ? Elle allait avoir trente ans et, en apparence, elle rayonnait : on était en Floride, des mecs lui tournaient autour et elle était consciente de son pouvoir de séduction. Mais pour combien d'années encore ? Sa jeunesse s'en allait doucement. Déjà, elle sentait qu'elle n'avait plus le même physique, la même forme, la même fraîcheur que les gamines de dix-huit ou vingt ans qu'elle croisait sur la plage ou dans les gradins lors des spectacles.

En soi, vieillir ne la gênait pas plus que ça. Mais autour d'elle, les mentalités évoluaient : on parlait d'amour libre et de révolution sexuelle et ces transformations ne lui plaisaient pas du tout. Car elle voulait inscrire son couple dans la durée et n'avait aucune envie de voir l'homme qu'elle aimait s'en aller essayer toutes les positions du Kama Sûtra avec d'autres femmes.

Elle but un peu d'eau et se sécha les yeux avec un Kleenex.

Peut-être ne montrait-elle pas assez à Elliott à quel point elle était attachée à lui. Elle était d'une nature pudique et les mots d'amour n'étaient pas son fort. Mais quand on aime, pas besoin de faire de discours : on le sait, on le sent, c'est tout. Et puis, quand une femme demande à un homme d'être le père de ses enfants, c'est assez clair, non ?

Et c'est justement parce qu'elle l'aimait qu'elle voulait avoir un bébé avec lui. Elle ne faisait pas partie de ces femmes en mal de grossesse qui voulaient un enfant coûte que coûte, uniquement pour elles-mêmes. Elle avait envie d'en faire un avec Elliott,  comme un prolongement de leur histoire d'amour.

Sauf que lui n'en avait visiblement pas envie.

Et qu'elle ne comprenait pas pourquoi.

Elle se doutait que le désir d'avoir un enfant était intimement lié à la trajectoire personnelle de chacun et à sa propre histoire familiale. Au Brésil, Ilena avait eu la chance d'être élevée dans une famille modeste, mais aimante et elle savait qu'elle s'épanouirait dans la maternité. Elliott, lui, avait eu des rapports conflictuels avec ses parents. Était-ce de là que venait son blocage ?

Pourtant, elle ne doutait pas de ses capacités à rendre un enfant heureux. Plusieurs fois, en allant le chercher à l'hôpital, elle l'avait vu à l'œuvre dans son travail. C'était un chirurgien pédiatre et il savait y faire avec ses jeunes malades. Il était solide et équilibré, ni immature ni égoïste comme certains des hommes qu'elle voyait évoluer autour d'elle. Elle l'imaginait aisément en père affectueux, à l'écoute de ses enfants. À tel point qu'elle avait plusieurs fois songé à arrêter la pilule sans le lui dire pour simuler un « accident » et le mettre devant le fait accompli, mais en faisant cela, elle aurait eu l'impression de rompre la confiance qu'ils avaient l'un envers l'autre.

Alors, quel était le problème ?

Elle connaissait beaucoup de choses sur lui : sa détermination, son altruisme, son intelligence, son odeur, le goût de sa peau, le tracé de ses vertèbres, sa fossette lorsqu'il souriait...

Mais n'y a-t-il pas toujours un détail qui nous échappe chez celui que l'on aime ? Et n'est-ce pas cette part d'inconnu qui fait perdurer l'amour ?

En tout cas, il y avait au moins une chose dont elle était certaine : l'homme de sa vie, le père de ses futurs enfants, c'était lui et pas un autre.

Et ce bébé, elle le ferait avec lui ou elle ne le ferait pas.

*

San Francisco 1976

Au volant de sa Coccinelle, Elliott rentrait chez lui, maussade. Ce soir, pas de pointe de vitesse. Il s'était battu pour la vie et il avait perdu. Il n'était pas Dieu, juste un petit médecin insignifiant.

La nuit tombait doucement. Les lampadaires et les phares des voitures s'allumaient de concert. Fatigué, déstabilisé, le médecin repassait dans sa tête le film des deux derniers jours : son différend avec Ilena, sa rencontre à l'aéroport, la veille, avec cet homme étrange et cette petite Anabel qu'il avait été incapable de sauver.

Pourquoi avait-il toujours l'impression que sa vie lui échappait ? Qu'il n'en était pas vraiment aux commandes ?

Perdu dans ses pensées, il rétrograda un peu tard en abordant le croisement de Filmore et d'Union Street. Alors que sa voiture était légèrement déportée vers le trottoir, il sentit comme une résistance suivie d'un bruit sourd.

Un pneu qui éclate ?

Il coupa le moteur et sortit de l'habitacle. Il inspecta ses pneus puis son pare-choc. Rien.

Il allait poursuivre sa route lorsqu'il entendit comme un cri plaintif, une sorte de couinement sur le trottoir d'en face.

Il leva la tête pour apercevoir un petit chien que le choc avait projeté de l'autre côté de la route.

Manquait plus que ça... soupira-t-il.

Il traversa la rue en direction de l'animal, un labrador au poil beige, couché sur le flanc, la patte avant droite recourbée.

- Allez, bouge-toi ! Lança-t-il au chiot, en espérant ne pas l'avoir blessé.

Mais le chien ne bougea pas d'un pouce.

- Casse-toi ! S’emporta-t-il en accompagnant sa menace d'une amorce de coup de pied.

De nouveau, l'animal émit un cri étouffé où perçait une douleur évidente. Sa patte ensanglantée le privait de tout mouvement, mais Elliott n'en fut pas ému pour autant. Il n'avait jamais été très porté sur les animaux. Son affaire à lui c'était les êtres humains : les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards... Tous les patients qu'il soignait à l'hôpital. Mais les animaux...

Il haussa les épaules et tourna le dos au labrador. Il n'allait pas perdre davantage de temps avec ce clébard.

Il regagna sa voiture et tourna la clé de contact sans état d'âme.

Bien sûr, à sa place, Ilena ne serait pas partie comme une voleuse. Bouleversée, elle aurait soigné le chien puis se serait débrouillée pour retrouver son propriétaire.

Bien sûr, Ilena...

Comme si elle était assise à côté de lui sur le siège passager, il l'entendit presque murmurer : « Celui qui n'aime pas les animaux n'aime pas vraiment les gens. »

Des conneries tout ça !  pensa-t-il en secouant la tête. Mais il arrêta néanmoins sa voiture vingt mètres plus loin et revint sur ses pas à contrecœur.

Même à quatre mille kilomètres de distance, cette femme faisait de lui ce qu'elle voulait !

- Allez, mon vieux, dit-il en installant le chien sur la banquette arrière, on va soigner tout ça.

*

Elliott arriva avec soulagement à la marina. L'enfilade des résidences qui bordaient l'océan mélangeait avec bonheur des éléments architecturaux d'époques et de traditions diverses. Des maisons flanquées de tourelles voisinaient avec des habitations plus modernes, toutes de verre et d'acier, pour déboucher - par on ne sait quelle magie - sur un ensemble asymétrique mais plein d'harmonie.

La nuit était complètement tombée et le vent soufflait fort. En front de mer, sur la longue bande de pelouse, un original à l'allure de hippie s'amusait à faire planer un cerf-volant orné de petits lampions.

Le médecin se gara devant son entrée et souleva le chiot avec précaution pour le sortir du véhicule.

Chargé de ce remuant « paquet », il se dirigea vers une jolie maison de style méditerranéen.

Un tour de clé et Elliott pénétra dans l'appartement qu'il avait acheté avec l'argent de son héritage. L'endroit était atypique : la maison datait d'une cinquantaine d'années mais elle avait été entièrement rénovée par l'architecte John Lautner, le spécialiste des demeures futuristes qui puisait son inspiration dans les œuvres de science-fiction.

Elliott appuya sur l'interrupteur et l'intérieur de la maison se teinta d'une lumière bleutée ondulante semblable au reflet des vagues.

Puis il installa le petit labrador sur le canapé, se saisit de sa trousse médicale et examina l'animal. À part une vilaine plaie ouverte à la patte, le chiot ne souffrait que de quelques contusions. Bizarrement, il ne portait pas de collier et lui lançait des regards méfiants.

- Écoute, Rastaquouère, tu ne m'aimes pas et c'est réciproque ! N'empêche que tu as besoin de moi, alors tu vas rester bien tranquille si tu veux que je te soigne...

Après cet avertissement, il désinfecta la plaie et s'appliqua à faire un pansement.

- Voilà, repose-toi cette nuit et demain, direction le chenil ! Lança-t-il à l'animal en s'éloignant du canapé.

Il traversa le séjour et la bibliothèque avant d'atteindre la cuisine. Ces trois espaces se partageaient la même pièce immense qui donnait sur un jardin intérieur où trônait un cèdre jaune d'Alaska savamment mis en valeur par un jeu d'éclairage.

Dans le réfrigérateur, Elliott attrapa une bouteille de vin blanc entamée et s'en servit un verre qu'il monta déguster à l'étage. Là, derrière une double baie vitrée, un toit en terrasse s'avançait à la manière d'un ponton et donnait l'impression de se jeter dans l'océan.

Son verre à la main, le médecin s'installa dans un fauteuil en osier et s'abandonna au vent qui balayait son visage.

Brièvement, le visage d'Anabel Romano traversa son esprit.

Journée de merde, pensa-t-il en fermant les yeux.

À cet instant, il ne pouvait s'imaginer que celle-ci était loin d'être terminée...