Seras-tu là ?
Chapitre 15
Sixième rencontre
Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest...
Wystan Hugh Auden
San Francisco, 1976
Elliott a 30 ans
C'est Noël.
En ce matin du 25 décembre, la douceur californienne a laissé place à un temps gris et froid. San Francisco a de faux airs de New York et on pourrait presque croire qu'il va bientôt se mettre à neiger.
La maison est silencieuse, plongée dans la lumière blafarde de l'aurore. Blottie au creux de l'épaule d'Elliott, Ilena dort d'un sommeil serein. À l'inverse, le jeune médecin a la mine de déterré de celui qui n'a pas fermé l'œil de la nuit.
Elliott tourne la tête vers Ilena, l'embrasse tendrement en prenant garde de ne pas la réveiller et reste plusieurs minutes à la contempler, sachant que ces moments sont les derniers qu'ils passent ensemble. Une ultime fois, il respire l'odeur de ses cheveux, promène ses lèvres sur le velouté de sa peau et écoute la musique des battements de son cœur.
Puis, il s'aperçoit que des larmes silencieuses coulent sur le drap. Alors, il enfile un pull et un jean et sort de la chambre sans faire de bruit.
Il ne parvient pas à croire qu'il va la quitter ! Il sait qu'il a conclu un pacte avec son double, mais maintenant qu'Ilena est sauvée, qu'est-ce qui pourrait l'empêcher de rester avec elle ? Quel moyen de rétorsion aurait l'autre enfoiré pour le forcer à respecter sa part du contrat ?
Écrasé par le chagrin, il se traîne de pièce en pièce, espérant sans trop y croire rencontrer son autre lui-même pour lui crier sa colère et son indignation. Mais l'autre ne se montre pas. L'Elliott de soixante ans avait rempli sa part du contrat et c'était maintenant à lui de tenir sa promesse.
Elliott arrive dans la cuisine et s'effondre sur une chaise. Près de l'entrée, leurs bagages sont bouclés pour un voyage vers Hawaii que ni lui ni Ilena n'effectueront jamais. Car il sait bien qu'il n'a pas d'autre choix que de la quitter. Il sent comme une force à l'intérieur de lui, une voix qui le pousse à agir dans ce sens. Il n'est plus qu'une marionnette dont une puissance inconnue tire les ficelles en coulisse.
La table de verre lui renvoie le reflet de son visage, émacié et décomposé. Il se sent vide, défait, comme s'il avait perdu toute confiance en lui, tout repère sur la façon dont fonctionne le monde.
Depuis le premier jour où il a rencontré son double, il a l'impression de vivre dans un univers qui n'obéit plus à aucune loi. En proie à la peur de l'inconnu, il ne trouve plus le sommeil, ne mange plus, est agité de toutes sortes de questions impossibles. Pourquoi une telle chose lui arrive-t-elle à lui ? Cette rencontre est-elle une chance ou une malédiction ? A-t-il encore toute sa raison ? Il crève de n'avoir personne à qui exposer son problème.
Ça y est, il entend du bruit : le parquet qui craque et Ilena qui entre dans la pièce vêtue dune simple petite culotte et d'une de ses chemises qu'elle a nouée au niveau de sa taille.
Elle lui lance un sourire mutin tout en fredonnant un air de Abba. Il sait que c'est la dernière fois qu'il la voit heureuse. Elle est belle comme c'est pas permis et ils n'ont jamais été plus amoureux l'un de l'autre.
Pourtant, dans quelques secondes tout va s'effondrer...
*
Ilena se rapproche d'Elliott, lui passe les bras autour du cou, mais très vite se rend compte que quelque chose ne va pas :
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Il faut qu'on parle. Je n'en peux plus de jouer la comédie.- Quelle comédie ?
- Nous deux...
- De... De quoi tu parles ?
- J'ai rencontré une autre femme.
Voilà, ça n'a pris que deux secondes. Deux secondes pour faire vaciller un amour de dix ans. Deux secondes pour séparer les deux faces d'une même pièce...
Ilena se frotte les yeux, s'assied devant Elliott, pense encore qu'il s'agit d'une mauvaise blague, ou qu'elle est mal réveillée, ou qu'elle a mal entendu...
- Tu plaisantes ?
- J'en ai l'air ?
Elle le regarde, atterrée. Il a les yeux rouges et les traits tirés. C'est vrai que depuis plusieurs mois, elle l'a souvent senti tourmenté, anxieux, en proie à l'inquiétude. Alors, elle s'entend lui demander :
- C'est qui cette femme ?
- Tu ne la connais pas : une infirmière qui fait des gardes avec moi à la Free Clinic.
Ça paraît toujours irréel, à tel point qu'elle pense cette fois qu'il s'agit d'un rêve. Ce n'est pas la première fois qu'elle fait un cauchemar de ce genre. Voilà c'est une saleté de cauchemar qui va bientôt prendre fin. Pourtant, elle veut savoir :
- Depuis quand tu la vois ?
- Quelques mois.
Là, elle ne sait plus quoi répondre. Elle comprend seulement que ce qu'elle a construit depuis dix ans vient brusquement de s'écrouler. Pendant ce temps, Elliott continue son entreprise de démolition :- Nous deux, ça fait déjà un moment que ça ne fonctionne plus, constate-t-il.
- Tu ne m'as jamais rien dit...
- Je ne savais pas comment t'en parler... J'ai cherché à te le faire comprendre progressivement...
Elle voudrait se boucher les oreilles pour ne pas entendre. Naïvement, elle espère encore que toute cette discussion n'ira pas plus loin que l'aveu d'une infidélité.
Mais, Elliott en a décidé autrement :
- Je veux qu'on se sépare, Ilena.
Elle voudrait répondre, mais c'est trop douloureux. Elle sent, impuissante, des larmes couler sur ses joues.
- On n'est pas mariés, on n'a pas d'enfants..., continue Elliott.
Elle voudrait qu'il arrête de parler parce que ses paroles sont comme des coups de poignard qu'il lui assène en plein cœur et qu'elle ne va pas pouvoir tenir longtemps à ce rythme. Alors, oubliant tout orgueil et toute fierté, elle lui avoue dans un élan :
- Mais, tu es tout pour moi, Elliott : mon amant, mon ami, ma famille...
Elle s'approche pour fondre dans ses bras, mais il se recule.
Elle lui lance un regard qui le déchire tout entier. Alors qu'il croit ne rien pouvoir ajouter, il ouvre quand même la bouche et parvient à articuler.
- Tu ne comprends pas : je ne t'aime plus Ilena.
*
C'est le matin de Noël et il est encore tôt.
Après une grasse matinée inhabituelle, San Francisco s'éveille doucement. Dans cette ville perpétuellement en mouvement, les rues sont presque désertes et la plupart des magasins restent fermés.
Dans beaucoup de maisons, c'est jour de fête : les enfants sont déjà debout, pressés d'ouvrir leurs cadeaux, on entend de la musique et des cris de joie. Dans d'autres endroits au contraire, c'est un jour difficile à passer, un jour où la solitude pèse un peu plus que d'habitude. Près d'Union Square, les clochards se tassent sur les bancs publics. À l'hôpital Lenox, après une nuit agitée, une jeune fille de vingt ans est morte de ses brûlures. Quelque part sur la marina, un couple vient de se séparer...
Un taxi s'approche de la maison de verre, emportant Ilena vers l'aéroport.
A son tour, Elliott quitte le quartier. Brisé par le chagrin et la honte, il roule à travers la ville, manquant plusieurs fois de provoquer un accident. Dans le quartier chinois, les magasins sont ouverts. Elliott se gare, entre dans le premier café qu'il trouve sur sa route et file directement aux toilettes.
Alors qu'il vomit tripes et boyaux au-dessus de la cuvette, il sent soudain une présence derrière lui. Une présence qu'il a maintenant appris à connaître et à redouter...
Il se retourne d'un mouvement brusque pour assener à son double un puissant coup de poing qui le projette contre le mur carrelé.
- Tout ça, c'est à cause de vous ! !
Sonné par le choc, le vieux médecin s'écroule contre la paroi. Il se relève péniblement, accuse le coup un moment tandis qu'Elliott en remet une couche :
- C'est de votre faute si elle est partie ! Touché au vif, le plus âgé des deux hommes se rue sur le plus jeune, l'empoigne par la nuque et lui balance un coup de genou dans les parties.
Puis les deux hommes restent côte à côte, reprenant chacun leur souffle dans un climat de dépit et de rancœur.
Elliott est le premier à rompre le silence et à lâcher dans un sanglot :
- Elle était toute ma vie...
- Je le sais bien... C'est pour ça que tu l'as sauvée.
Son double lui met la main sur l'épaule et, dans une tentative pour le consoler, lui fait remarquer :
- Sans toi, elle serait morte.
Elliott lève la tête et regarde cet autre lui-même qui lui fait face. C'est bizarre : il n'arrive toujours pas à le considérer autrement que comme un étranger. Par rapport à cet homme dans lequel il a du mal à se reconnaître, il n'a encore vécu qu'une moitié de vie. L'autre a trente ans d'avance sur lui : trente ans d'expérience, trente ans de rencontres et de connaissances...
Mais peut-être aussi trente ans de remords et de regrets ?
Déjà, il sent que son voyageur du temps s'apprête à le quitter. Il reconnaît les tremblements et le saignement de nez caractéristiques.
En effet, le vieux médecin s'empare d'une serviette en papier pour arrêter l'hémorragie. Cette fois, il aurait bien aimé rester plus longtemps, car il sait que sa version plus jeune s'apprête à traverser des années difficiles. Il regrette de n'avoir pas su trouver des mots pour l'aider, tout en sachant très bien que les paroles ne sont que des alliées de faible poids face à la souffrance et à l'adversité.
Surtout, il déplore que chacun de leurs face-à-face se soit soldé par un affrontement et une incompréhension, telle une relation père fils qui n'aurait pas dépassé le stade de l'opposition systématique.
Pourtant, il refuse de partir sans lui avoir donné autre chose qu'un coup de genou dans les couilles. Persuadé que c'est la dernière fois qu'il se voit à cet âge et se souvenant de la tristesse qu'il avait lui-même endurée à l'époque, il tente une parole de réconfort :
- Au moins, tu vivras en sachant qu'Ilena est en vie, quelque part. Moi j'ai vécu avec sa mort sur la conscience. Et crois-moi, ça fait une sacrée différence...
- Va te faire foutre...
... est la seule réponse qu'il reçoit.
Décidément, il n'est pas facile de communiquer avec soi-même ! pense-t-il alors qu'il est aspiré dans les méandres du temps.
Et la dernière image que son cerveau enregistre est celle de son double, pointant un doigt d'honneur dans sa direction.