Vengée (French Edition)

Laura Fervante · Chapitre 1 sur 27

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Vengée (French Edition)

Chapitre 1

 

 

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JUNE

 

L es derniers clients ramassent leur veste et leur portefeuille, fatigués de leur journée ou du trop-plein de consommations de la soirée. — À la prochaine, June ! Bonne nuit !

Je lève la main et souris à Curtis qui ne marche plus très droit. Il jette un

œil vitreux au livre que j’ai laissé sur le comptoir. Une histoire pleine de

suspense à propos d’une princesse oubliée qui doit être protégée par un chevalier beau comme un dieu. La couverture à elle seule montre à quel

point le contenu est mièvre, mais j’adore ça. C’est mon unique ouverture

vers les voyages et l’imaginaire.

Curtis fait une moue sceptique en prenant le livre en main.

— Mh, ça a l’air intéressant, ton truc.

Ìl le retourne, lit le résumé, puis le repose.

— Faudra que tu dises à ton frère que…

Un hoquet assourdissant l’interrompt dans sa phrase et il reprend comme si de rien n’était :

— Faudra que tu dises à ton frère que c’est un chic type.

Curtis hoche la tête avec vigueur et lève le pouce en l’air.

— Un chic type. Avant, j’ai un peu côtoyé la Cosa Nostra, mais c’était

beaucoup moins marrant qu’avec Gabriel.

Marrant n’est pas le terme que j’aurais choisi pour qualifier mon frère,

ou même ma famille. Étrange ou intéressant, peut-être, mais pas marrant.

Après tout, des gens étaient morts et mourraient encore de la main de mes frères et de leurs hommes.

Devenir un des plus gros gangs de New York ne s’était pas fait en étant

marrant.

Les derniers qui sortent par la porte d’entrée me font signe et me saluent

avec des « À demain ! » ou des « à bientôt ».

Mes clients. Ou plutôt les hommes de main de mon frère. Mais je

préfère le terme « client », cela me donne presque l’impression d’avoir une

vie normale, d’être une fille normale.

Bien sûr, j’ai de la chance de faire partie de la famille Sherwood, moi, la petite dernière, celle qui a eu le moins de problèmes parmi la fratrie. La

sœur la plus épargnée, celle qu’on a le plus protégée.

Alors pourquoi ai-je toujours le sentiment qu’il me manque quelque

chose ?

Je voudrais pouvoir servir mes verres à des clients normaux, des gens

qui souhaitent juste oublier leur journée, raconter leurs soucis ou

simplement draguer innocemment, accoudés au comptoir. Mais, au

Sherwood’s, ce ne sont que les malfrats qui passent la porte. Certains suivent mon frère Gabriel comme s’il était le messie de New York, d’autres

le font uniquement parce qu’ils lui seront redevables d’une faveur. Bien sûr,

il arrive que certaines personnes égarées entrent dans le bar par mégarde.

Un peu comme ma nouvelle belle-sœur, Juliette. Mais ces personnes-là

restent rares.

La porte se referme sur les derniers habitués, et mes gestes deviennent

des réflexes, des mouvements automatiques pour ranger et nettoyer, afin de

regagner mon lit le plus rapidement possible. Au fil des années, j’ai appris à ne plus devoir faire preuve de concentration pour cela. Frotter le bar et les

tables, ramasser les verres sales et les bouteilles vides abandonnés dans des

coins incongrus, mettre les chaises sur les tables, laver le sol à grande eau.

Je sais à présent faire tout cela en une heure, et aujourd’hui, j’ai la chance

de ne pas encore avoir les oiseaux qui chantent le lever du jour lorsque je

me laisse tomber sur mon matelas et que je m’endors instantanément.

Je me redresse en sursaut en entendant un bruit sinistre quelque part à

l’étage du dessous. Dès que j’ouvre les yeux, je remarque que quelque chose ne va pas. Ma vue est brouillée, mes poumons brulent et il fait

anormalement chaud. Un nouveau craquement à réveiller les morts retentit

et je sors de mon lit comme une furie.

J’avance à tâtons vers l’interrupteur, mais celui-ci ne répond pas. Une

quinte de toux me paralyse quelques secondes, puis je note d’étranges

lueurs à l’extérieur, qui ondoient dans la rue comme des torches lumineuses.

Le feu.

Les dernières brumes de fatigue se dissipent complètement lorsque je

réalise que mon bar et ma maison sont en train de cramer.

Avec moi dedans.

Je vais mourir, je pense en paniquant.

J’essaie de me souvenir des notions que j’ai concernant les feux. Ne pas

ouvrir les fenêtres, bien que je tuerais pour une bouffée d’air frais. Et vérifier la température des poignées de porte pour savoir si les flammes sont

juste de l’autre côté d’un montant.

D’accord, je peux le faire.

La porte de ma chambre est tout juste tiède et je l’ouvre avec

précaution. Il fait plus chaud ici, mais je ne vois toujours pas d’incendie,

juste des colonnes de fumées noires qui montent vers moi.

Il est impossible que je sorte par le bar, l’alcool a dû accélérer le feu très

rapidement et j’ignore jusqu’où il a déjà progressé. Je tousse sans discontinuer en descendant les escaliers vers le rez-de-chaussée. Mon seul

espoir est la porte de service à l’arrière du bâtiment, qui donne sur une

ruelle mal famée, mais qui s’avère être la vraie entrée du Sherwood. Celle

qu’emprunte la famille, et les hommes de confiance de Gabriel.

Les marches sont déjà chaudes sous mes pieds et je saute les dernières

tellement la sensation est insupportable. Les quelques mètres jusqu’à la

sortie sont un supplice. Lorsque j’ouvre la porte de service qui donne sur la

cour arrière, je m’en fiche de cramer vivante dans un appel d’air, je veux juste partir d’ici. Respirer.

Lorsque je déboule dehors, je vois d’abord les voisins curieux en

pyjama. Ils regardent, impassibles, le fruit de mon travail partir en fumée,

littéralement. La mine du voisin d’en face est éloquente.

 

Bien fait pour vous.

Toute la rue sait que mon bar est le repère de gangsters et malfrats. Ils

doivent penser que c’est le karma, que c’est la justice pour tous les actes

illégaux dont se sont rendus coupables mes frères et sœurs.

Ils ont tort.

Comme cela m’arrive parfois, j’éprouve un élan de fierté pour mon nom

et ma famille adoptive. Nous sommes des malfrats, certes, mais avec un

code de conduite, celui de voler aux riches pour distribuer aux pauvres.

Tout à coup, deux longs bras fins m’entourent et me serrent. Je

reconnais le parfum de ma nouvelle belle-sœur, Juliette. Cela fait quelques

mois qu’elle a rejoint notre famille, quittant pour de bon le FBI, mais j’ai

l’impression qu’elle est avec nous depuis toujours.

— June !, crie-t-elle en tendant les bras sans me lâcher pour mieux

m’analyser. Tu vas bien ?

Avec ses longs cheveux roux ébouriffés, Juliette me regarde avec des

yeux écarquillés. Derrière elle, Gabriel a la mine qu’il a lorsque des têtes

vont tomber. C’est dans ces moments-là que je réalise que mon frère,

courageux et passionné par la justice, est également un tueur de sang-froid.

À ses côtés, Vadim, mon autre frère, serre les poings et les mâchoires avec

le même regard que Gabriel.

Juliette répète sa question, en me secouant un peu les épaules.

— O-oui, je bredouille.

Mais une quinte de toux dément mes propos et je suis pliée en deux,

incapable de reprendre mon souffle. Juliette hèle un ambulancier qui

s’empresse de m’ausculter.

Alors que le jeune homme explique à Juliette qu’il faut m’emmener à

l’hôpital pour vérifier que la fumée n’a pas endommagé mes poumons, des

pompiers arrivent en courant et nous crient :

— Le bâtiment va s’effondrer, vous devez reculer !

On nous pousse sans ménagement hors de la ruelle. Je m’agrippe à Juliette et je sens la main forte de Vadim dans mon dos. C’est la cohue, les

voisins rentrent précipitamment dans leur maison avec un dernier regard

venimeux vers nous.

Je me retourne encore une fois vers mon bar. Mon endroit préféré sur

terre, le lieu où j’ai passé des jours entiers à servir des bières, écouter les

hommes de mon frère se confier, mais également ses rivaux et ses clients.

Le Sherwood était devenu notre lieu de rassemblement. L’endroit où notre

famille se réunissait pour délibérer des choix importants. C’est là que nous avions décidé que Juliette était digne de confiance, malgré son allégeance

au FBI.

Lorsqu’un bruit assourdissant nous indique que le Sherwood s’effondre,

je pleure sans retenue, incapable de me détacher des volutes de fumées

s’élevant dans le ciel là où, quelques instants plus tôt, se dressait mon bar.

Alors que je sens les mains et les bras de ma famille m’entourer, la

réalité de ce qui vient de se passer me frappe de plein fouet : mon bar n’existe plus. Et je ne peux m’empêcher de me demander si c’est ma faute,

si j’ai laissé une bougie allumée, une cigarette mal éteinte…

Car ça, jamais je ne me le pardonnerai.

 

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