Vengée (French Edition)
Chapitre 18
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ALEXANDER
June, mais également toutes ces opportunités manquées de m’échapper. J e dors affreusement mal cette nuit-là. Je ne peux m’empêcher de penser à tous ces moments avec
Loin d’elle, je retrouve mon sang-froid et j’ai la vision plus claire. Et je me
pose à mon tour la même question qu’ils m’ont tous demandée toute la
journée.
Pourquoi n’en as-tu pas profité ? Qu’est-ce que tu fous encore là ?
La même réponse que celle que j’ai donnée à June me vient en tête : je
suis curieux. Vu le nombre d’opportunités que j’ai eues aujourd’hui, je sais
que d’autres se présenteront à nouveau. Surtout qu’ils ont l’air de me faire
de plus en plus confiance, et qu’ils baissent leur garde en ma présence.
Mais dans l’immédiat, je me sens toujours coincé. Je me sens
emprisonné chez eux car leur famille, leur fonctionnement, me retient avec
eux et ce, d’une façon que je ne peux pas expliquer.
Et puis, il y a elle. Ses cheveux blonds et épais, toujours bouclés à la
perfection. Sa petite bouche boudeuse quand je la taquine, mais surtout ses
lèvres gonflées lorsque je l’embrasse. Sa répartie, sa force et son humour.
Mon Dieu, et son rire.
Ces pensées ne cessent de tourner dans ma tête, encore et encore,
jusqu’à ce que le soleil se lève et traverse les rideaux. J’ignore si j’ai
vraiment dormi. En vain, j’essaie de profiter un peu de la chaleur de mon
lit, mais je suis déjà impatient de sortir de ma chambre.
Pour la retrouver.
Je prends une douche rapide, enfile un t-shirt et un jeans au hasard. En
deux enjambées, je suis à la porte et lorsque j’ouvre celle-ci, je suis face à face avec June qui sursaute, la clé de ma chambre en main.
— Je venais de déverrouiller ta porte, dit-elle d’une voix feutrée.
— Bonjour, chère geôlière.
Elle lève les yeux au ciel et croise les bras.
— Tu es bien matinal.
— Pas plus que toi.
— J’ai mal dormi, répond-elle en soupirant.
— On est deux, chérie.
Elle me regarde, essayant sans doute de savoir si, comme elle, j’ai passé
à ma nuit à repenser à la façon dont nous nous sommes dit au revoir. Ses
yeux bleus me scrutent et j’ai l’impression qu’elle fouille mon âme. Que
voit-elle ? Que ressent-elle ? Sait-elle le dilemme qui me déchire à
l’intérieur ? Ou pense-t-elle que je suis avec eux juste parce que je suis
terriblement mauvais pour m’enfuir ?
Elle finit par se détourner et descendre les escaliers. Je la suis en
silence, un sourire satisfait sur le visage.
Nous entrons ensemble dans la cuisine, et je reste un instant comme un
idiot devant June, alors qu’elle commence à sortir des poêles et des assiettes
de différentes armoires.
— Je peux t’aider ?
— Ça dépend ce que tu sais faire dans une cuisine.
— Des œufs ?
Comme une danseuse, elle tourne sur elle-même et ouvre la porte du
frigo. Elle sort une boite de 12 œufs et me la tend avec une spatule et une
poêle.
— Éblouis-moi.
Je lui demande un bol et un fouet, puis je commence à battre les œufs.
Alors que je verse le mélange dans une poêle, Gabriel entre dans la cuisine :
— Je te reconnais bien là, petite sœur. Toujours à mener les hommes par
le bout du nez.
Je m’arrête et le regarde, interrogateur. Il sourit en voyant ma tête, et en
même temps, June lance une pomme à la tête de son frère. Il la rattrape sans
mal, et croque dedans.
— Tu as des fameux réflexes, dis-je en recommençant à décoller mes
œufs en train de cuire.
— Ça, ou ma sœur ne sait pas lancer.
— Le prochain truc que je vais lancer, c’est un couteau.
— Je suis terrifié.
Je les observe se prendre le bec avec affection.
Et pour la première fois de ma vie, je ressens de la tristesse de ne jamais
avoir eu un frère ou une sœur. Même un cousin ou une cousine. Pour la
première fois, je regrette de ne jamais avoir eu quelqu’un qui me regarde
comme June regarde Gabriel : avec confiance et avec un amour infini.
Assez vite, je me souviens de ce qu’impliquent ce genre d’amour et
d’affection familial. La dépendance à quelqu’un d’autre, le risque de
souffrir beaucoup plus rapidement. Trahison, déception, dispute. Je repense
à toutes ces familles qui se sont déchirées et perdues.
Je continue à cuisiner mes œufs pendant que June dresse la table et fait
griller du pain. Le reste de la famille arrive au compte-goutte dans l’heure
qui suit et prend son petit déjeuner dans la bonne humeur. Gabriel finit par
se lever et annoncer que tout le monde est attendu pour organiser le vol de la couronne de Pougatchev dans un quart d’heure.
J’aide June à repasser les assiettes et à les mettre dans le lave-vaisselle
alors que les autres s’en vont. Certains vont s’habiller, d’autres vont déjà
s’installer dans la pièce à côté.
— C’est toujours toi qui prépares à manger le matin ?
June se secoue la tête et ses cheveux ondulent doucement sur ses
épaules.
— Non, je me lève juste très tôt pour le moment. D’ordinaire, tout le monde mange une tartine au fromage ou des céréales.
Elle me regarde, puis rougit. Elle ferme le lave-vaisselle et part à toute
vitesse dans la pièce à côté. Sa gêne a quelque chose de touchant et mignon.
Tout l’inverse de la tigresse qu’elle devient quand je commence à la
toucher.
Dans la pièce de vie, chacun a repris la même place que la dernière fois,
et je fais donc de même.
Juliette a pris de quoi noter, ce qui est une première. Nina se mord nerveusement un bout du pouce, et Ben tire sur une mèche de sa barbe, le
regard dans le vide. On peut sans mal sentir que la réunion de ce matin a
plus d’enjeux que les précédentes.
— Bonjour à tous et toutes, commence Gabriel lorsque chacun est assis.
Tout le monde a pu au moins une fois aller observer le casino Eden. La
réunion d’aujourd’hui avait pour but de mettre en commun ce qu’on a
remarqué et dégager des pistes pour organiser le braquage.
Gabriel tapote la surface de la table avec le bout de ses doigts, puis
continue :
— Ce qui ressort de vos retours est qu’on est complètement aveugle par
rapport au système de sécurité d’Eden et de son architecture. Entrer à
l’intérieur pour faire du repérage est beaucoup trop dangereux à ce stade de
l’opération.
— Et où pourrait-on trouver les plans d’Eden et son système de
sécurité ?
Un silence répond à June, pendant lequel tout le monde réfléchit.
— On pourrait enlever un garde, hasarde Vadim d’un ton bourru.
— Pas assez discret, répond Gabriel en secouant la tête.
— Payer un garde ? surenchérit Nina.
— C’est plus discret, mais ça laisse quand même des traces. Je voudrais
une solution où personne ne sait qu’on cherche ces informations. Je voudrais pouvoir copier les plans d’Eden et avoir une liste complète de leur
équipement de sécurité, ainsi que la procédure détaillée de leur changement
de garde.
— Et moi j’aimerais bien des vacances, ironise Nate en s’appuyant
contre le dossier de sa chaise.
Un nouveau silence de réflexion s’éternise autour de la table.
Lorsqu’une idée traverse mon esprit :
— L’assureur d’Eden.
— Développe.
Je me redresse et commence à réfléchir à haute voix :
— Eden doit être assuré contre différentes choses. Le vol, l’incendie, les
intempéries… Un assureur devrait posséder les plans d’Eden et toutes les
informations liées à sa sécurité.
Vadim et Nate me regardent, imperturbables, mais Nina lève un pouce
vers le haut dans ma direction et Ben me sourit.
— Bien joué, Skywalker, m’encourage Gabriel. Juliette ?
Concentrée sur sa tablette, elle répond d’une voix absente :
— Je suis déjà dessus…
Elle tapote encore une minute sur son écran, puis annonce :
— Ce serait Eagledale qui est leur assureur.
J’essaie de ne pas avoir l’air trop content de moi, alors que tout le
monde s’anime autour de ce nouveau but.
Un débat enflammé s’ouvre pour savoir comment entrer chez les
assureurs Eagledale. Chacun y va de son propre avis, et le problème
principal reste le même : on ne connait ni l’architecture ni la sécurité du
bâtiment. C’est à en devenir fou.
Pourtant, j’observe en silence les membres de cette même famille
exposer leurs points de vue et leurs idées, s’affronter, être en désaccord, s’expliquer, puis se ranger à l’avis de l’autre. C’est fascinant. Le processus
est lent, certes, mais je comprends à présent ce que Gabriel a dit : seul, on
va plus vite, mais à deux on va plus loin.
Chaque réflexion exposée est analysée, critiquée, applaudie, mais
surtout disséquée sur sa faisabilité ou non. Et surtout, les idées des uns
amènent des idées chez les autres, et ce que je prends au début pour une
joute verbale s’avère être finalement une fontaine de propositions, et je
réalise qu’on avance. Lentement, mais de manière efficace.
Car après presque trois quarts d’heure de conversations animées, il reste
deux idées principales.
La première, c’est ce qu’on appelle un grab and snatch. On rentre,
idéalement sans être vu, on prend ce dont on a besoin, puis ressort. Dans ce
plan-ci, j’entrerais par le toit du bâtiment, je ferais une copie du dossier de
l’Eden, puis je partirai. Afin que personne ne me voie, quelqu’un serait
chargé de faire une diversion. D’après la famille Sherwood, la meilleure
pour faire cela serait June, de par son intuition infaillible dans le comportement des autres.
La deuxième idée serait de se faire passer pour un audit interne. Ce
serait à nouveau June qui s’y collerait. En entrant dans le bâtiment en tant
que soi-disant audit surprise, elle aurait accès à tous les dossiers et pourrait,
comme dans le premier plan, faire une copie de celui qui nous intéresse.
Ce qui allait départager ces deux idées, c’était le risque d’être découvert
ou non, que ce soit pendant la copie des plans, comme après. A priori, cela
favorise le premier plan car pour l’audit, n’importe qui pourrait vérifier par après que c’était bidon. Bien sûr, personne ne saurait quel dossier avait été
consulté et copié, mais tout de même. Le danger, selon plusieurs membres
de la famille, était trop élevé.
Gabriel tranche finalement en faveur du grab and snatch, le premier
plan. À ses yeux, cette stratégie-là reste la plus discrète si on s’y prend bien.
De plus, le frère aîné veut pouvoir garantir la protection de June, et ma
présence dans ce scénario le rassure, à ma grande surprise.
Alors que tout le monde quitte la table, je m’attarde un peu pour
finaliser les détails du plan avec June et Gabriel. Je ne peux m’empêcher de
regarder la jeune femme, que j’avais prise pour une créature faible et sans
défense la première fois que je l’ai vue. Aurais-je pu plus me tromper ? Le
sang-froid dont elle fait preuve en récapitulant la façon dont elle va faire
diversion à l’accueil du bureau d’assurance m’impressionne.
Je suis apaisé par le fait que nous serons en permanence en
communication. Car si la diversion devait mal tourner, je serais sur place
pour l’aider et la sortir de là.
Lorsque ces pensées traversent mon esprit, je réalise que pour la
première fois, je suis plus concerné pour la sécurité de quelqu’un d’autre
que la mienne. Alors que dans ce plan, tout pourrait davantage mal tourner
pour moi que pour elle. Mais je n’ai pas peur pour moi.
J’ai peur pour elle.
Et je déteste cette impression de n’avoir plus aucun contrôle sur mes
sentiments.
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