Vengée (French Edition)

Laura Fervante · Chapitre 2 sur 27

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Vengée (French Edition)

Chapitre 2

 

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ALEXANDER

 

C’est risqué, mais c’est ce que je préfère dans ce que je fais. Cette sensation J e prends mon élan et je saute sur le bâtiment d’en face. Une dizaine de mètres dans le vide, et j’atterris tout juste sur le bord du toit.

de voler, ce sentiment d’être immortel et que rien ne peut m’arrêter. Seul

dans la nuit noire, on pourrait presque me prendre pour un rapace nocturne.

Presque.

Je me baisse pour ne pas être repéré, et je cours jusqu’à l’escalier de

secours serpentant entre les fenêtres des appartements sous mes pieds. Je

descends les marches rapidement et la carcasse de métal ne fait presque

aucun bruit sous mes pas légers. Vu l’heure, toutes les fenêtres sont

sombres et il faudrait un insomniaque pour m’apercevoir voler entre les

étages endormis.

Je touche le béton de la terre ferme, mais je ne m’arrête pas. La cible est

sur la rue adjacente à celle-ci. C’est une de choix, qui me permettra de vivre aisément pendant plusieurs semaines. Un butin à plusieurs centaines de

milliers d’euros.

J’ai fait mes devoirs avant de débarquer devant la vitrine du bijoutier

Riboulski, évidemment. Le système d’alarme est antédiluvien et deux

câbles sectionnés plus tard, je rentrerai sans souci dans la boutique. Pas de

caméra de sécurité, même pas de garde qui fait une ronde de temps en

temps. Merde, je pourrais dîner dans cette bijouterie et quand même m’en

tirer sans problème.

En arrivant, je m’arrête pour observer la devanture modestement petite

mais débordant de diamants et de perles en tout genre. Les parures scintillent à peine dans la pénombre, mais au vu des étiquettes de prix qui

pendent à chaque pièce de la vitrine, je sais que j’ai bien choisi ma cible.

Je jette un œil rapide de part et d’autre de la ruelle où je suis, et je ne

vois aucune âme. Décidément, un jeu d’enfant.

Je sors mes crochets et après quelques secondes plus tard, je sens avec

satisfaction le verrou s’ouvrir sous mes doigts. Je pousse la porte et compte dans ma tête les secondes qui commencent à s’égrener.

Un, je referme derrière moi.

Deux, trois, je suis devant le boitier d’alarme en quelques enjambées

silencieuses.

Quatre, je prends mon couteau.

Cinq, je coupe le fil d’alimentation.

Six, je lance une minuterie sur mon téléphone. D’après mes recherches,

il n’y a pas d’alarmes secondaires qui pourraient se déclencher ailleurs, dans un poste de garde ou dans la maison du bijoutier, par exemple. Mais il

vaut mieux être prudent, et je me laisse 10 minutes pour empocher le plus

de diamants et d’or possible.

J’ouvre un sac de sport vide que j’ai pris avec moi et je le remplis à

grandes brassées dans les vitrines. Seul le tintement du métal qui tombe au

fond de ma besace brise le silence pesant de la nuit.

Je n’aime pas trop le terme voleur. Le mot a quelque chose de négatif, et

le vol n’est pas mon but premier dans la vie. Je ne vis pas pour piquer des bijoux ou de l’argent aux autres, ce n’est qu’un moyen pour vivre. Survivre

dans une société qui n’a pas voulu de moi, qui m’a mâché et m’a recraché

sans aucune considération.

Non, si je devais choisir un mot pour me définir, ce serait celui

d’acrobate. C’est d’ailleurs comme ça que beaucoup de gens de la rue

m’appellent.

Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’aime escalader les murs

qui se dressent devant moi. Au sens propre comme figuré. J’adore quand mes mains et mes pieds trouvent naturellement les prises et les points

d’appui. J’apprécie ce sentiment grisant de défier la gravité qui appelle mon

corps à s’écraser une dizaine de mètres plus bas. Recevoir la décharge

d’adrénaline, toucher la mort du bout des doigts.

Mes pensées sont interrompues par la minuterie de mon téléphone. Dix

minutes se sont déjà écoulées, je referme prestement mon sac, le glisse en bandoulière autour de mon torse, et je me dirige par l’endroit où je suis

rentré.

Pour me retrouver face à deux malabars qui sont clairement pas là pour

acheter un bracelet.

Merde.

Mon regard croise celui du type de gauche, un homme chauve à la mine patibulaire. Ses yeux sont bleus et froids comme des glaçons. Le deuxième,

tout aussi chauve, le suit de près.

La porte que j’ai prise pour entrer disparait des options possibles pour

sortir de la bijouterie. Dans un réflexe, je visualise les plans que j’ai étudiés

avant de venir ici. Je vois les étages, les portes et l’escalier en 3 dimensions

dans ma tête. Pendant ce temps, les deux gars entrent calmement dans le

magasin. Leur pas est confiant, lent mais déterminé. Ils savent que je suis

fait comme un rat, car la seule option de sortie possible est une lucarne au dernier étage. Même si j’y parviens, je serai coincé sur le pâté de maisons.

J’essaie de me souvenir de la distance entre les différents immeubles, ainsi

que les routes qui séparent chaque bloc d’habitations. J’estime ensuite la

corpulence de mes assaillants. C’est faisable, mais loin d’être gagné. Il y a

trop d’inconnues à mon gout, mais je n’ai pas le choix.

Je fais volte-face et je m’élance vers l’arrière-boutique où se trouve

l’escalier, du moins selon les plans. Pendant quelques secondes, je prie pour

que le tenancier de la bijouterie n’ait pas eu l’idée de faire des rénovations et que mon chemin de sortie n’existe plus à cet endroit-là. Je passe deux

portes, puis j’entre dans une pièce froide et remplie d’ustensiles divers, où

règne une odeur entêtante de métal fondu. Je soupire de soulagement en

voyant la rampe et les marches dans la pénombre. Déjà, j’entends les deux

chauves derrière moi, et je m’élance vers la première marche. J’avale

l’escalier 4 à 4 et je vole presque jusqu’au dernier étage. J’arrive dans un

couloir étroit et je compte les portes pour prendre à la troisième à gauche.

D’un coup de pied, j’ouvre le battant et je me précipite vers la lucarne.

— Arrête-toi, petit. Tu me feras gagner du temps et de l’énergie. T’as

nulle part où aller.

Visiblement un de mes deux poursuivants est en meilleure forme que

l’autre car je l’entends dans le couloir. Le second, sans doute en train de

reprendre son souffle, semble avoir fait une pause en haut des escaliers.

Je donne un coup d’épaule dans la lucarne et elle s’ouvre dans un

grincement effroyable. La discrétion n’est plus du tout ma priorité, mais tout de même, j’espère ne pas ameuter les voisins.

Malgré ma carrure large, je me hisse sans mal par la fenêtre. Une main à

la poigne de fer se referme sur ma cheville, et j’assène un coup de pied dans

le vide pour me débarrasser du type, qui tient bon. Un nouveau coup de

pied et je sens avec satisfaction quelque chose sous la pointe de ma botte,

suivi d’un grognement de douleur.

Je suis libéré de la poigne de mon assaillant. Je me relève et je

commence à courir vers le bord opposé du toit. Ce n’est qu’après avoir

sauté la première ruelle que je me permets de regarder derrière moi afin

d’évaluer la distance qui me sépare des deux gorilles.

Mais il n’y a personne.

Je m’arrête complètement pour regarder autour de moi. Le cœur battant,

je plisse les yeux dans la pénombre pour distinguer une forme, un

mouvement, n’importe quoi. Mais tout est immobile. Auraient-ils abandonné si facilement ?

Je repense à la lucarne et aux deux gardes. Si j’ai su passer tout juste, il

est certain qu’eux ne pourraient pas avec leur carrure. Un sourire satisfait

sur le visage, je reprends ma course, appréciant pour la première fois de la

soirée le doux tintement des bijoux dans mon sac de sport. Au final, ne faut-

il pas un peu de piment dans ce genre de casse ? La routine serait mortelle

pour moi.

Arrivé au bord d’un toit, je jauge le bloc d’appartement suivant, mais il est beaucoup trop loin. Il me faut redescendre, mais je suis suffisamment

éloigné de la bijouterie pour savoir que je ne cours aucun risque.

Je cherche un escalier de secours, en vain. Après un rapide coup d’œil

au mur de brique sous mes pieds, j’entreprends de glisser contre, tel un

Spiderman mortel. Le héros de bande dessinée m’avait fasciné quand j’étais

petit. Sa façon de voler, d’escalader les bâtiments sans effort. Ce n’était

sans doute pas un hasard que j’en ai fait mon activité principale. Et je dis

« activité » parce que « voleur » n’est pas un métier.

Je me laisse tomber sur le dernier mètre et j’atterris en silence sur mes

deux pieds. Il n’y a toujours personne en vue. Après avoir rabattu la

capuche de mon sweat-shirt sur ma tête, j’entame ma route d’un pas

détendu. Le chemin jusqu’à mon appartement me prendra une quinzaine de

minutes, mais j’ai tout le temps du monde. Le froid commence à me mordre

les joues, et je me mettrais bien à courir si cela ne risquait pas d’attirer

l’attention des rares personnes que je vais croiser.

Il ne me reste qu’un kilomètre à parcourir lorsqu’une berline noire me

dépasse et s’arrête à quelques mètres moi. La porte arrière s’ouvre et je me

fige en voyant un de mes deux assaillants en sortir. La mine satisfaite, il se

campe sur le trottoir en croisant les bras, sûr de son coup. Je fais volte-face

pour rebrousser chemin et je me heurte presque à l’assaillant numéro 2 que

je n’ai pas entendu approcher par-derrière.

Un juron passe mes lèvres et je fléchis les genoux, prêt à parer les

coups. Mais je suis meilleur pour la fuite que le combat et je peux déjà dire

que mes chances de m’en sortir sont maigres.

— On peut partager si vous voulez, je plaisante en montrant mon sac de

sport.

Un rictus déforme le visage du type en face de moi. Sur son crâne

chauve brille la lueur du lampadaire le plus proche et je remarque qu’il

louche légèrement.

— On n’est pas là pour négocier, acrobate.

— Dommage, marmonné-je.

Je pivote pour juger mes chances de m’échapper dans l’autre direction,

mais elles sont désormais nulles. Les deux gorilles m’encadrent de chaque

côté et le chauffeur de la berline est lui aussi sorti pour prêter main forte.

J’aurais dû plus m’entrainer au combat, clairement.

Résigné, je laisse tomber mon sac de sport au pied du type le plus

proche.

— Tu crois vraiment que tu vas t’en sortir comme ça, acrobate ?

Je hausse les épaules :

— Faute avouée à moitié pardonnée ?

Il éclate de rire.

— Tu vas plaire au boss.

Et sans crier gare, je sens une vive douleur à l’arrière de la nuque. Un

coup violent qui me fait perdre l’équilibre et voir mille chandelles. Avant de

sombrer dans l’inconscient, j’entends distinctement les mots du chauve :

— Dimitri Denitsov a besoin de tes talents, l’acrobate.

 

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