Vengée (French Edition)
Chapitre 16
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JUNE
C ette journée est un ascenseur émotionnel. Alexander et moi sautons sur nos pieds, mais ne faisons pas un geste de plus. Le bras d’Alexander est contre le mien, et je sens qu’il est
tendu, prêt à se battre. Le vigile est sur le qui-vive, son regard faisant des
allers-retours entre Alexander et moi.
Nous sommes habillés tous en noir, avec des vêtements épais et des bonnets. On n’est clairement pas venus pour passer un moment romantique
ou sexy, et à nos nez rouges et la façon dont je grelotte, il peut voir qu’on
est là depuis longtemps.
— Je peux vous demander ce que vous faites sur ce toit ?
Je regarde derrière mon épaule. Prétendre qu’on est monté pour
observer la vue n’est pas une excuse plausible non plus. La vue est juste
affreuse, ici.
— On est venu fumer, monsieur.
Le vigile s’arrête sur Alexander et plisse les yeux.
— Et pourquoi pas fumer sur le trottoir, comme tout le monde ?
— C’est plus sympa ici, répond Alexander en haussant les épaules.
C’est plus calme, et on est… moins dérangés.
J’entends l’hésitation d’Alexander, et je réalise qu’on est fichus. Il doit
s’en rendre compte, car il continue :
— En fait, on ne fumait pas que des cigarettes, si vous voyez ce que je
veux dire.
Il rigole nerveusement et un peu bêtement. Je tourne la tête vers lui. On
dirait un gamin avec son bonnet, son sweat et son nez rougi par le froid. Un
gamin inconscient et pas très malin. Mais ça fait l’affaire, car le vigile se dandine de gauche à droite une seconde, puis fait un pas dans notre
direction. Sa main s’est éloignée de son holster.
Il hésite.
— Si vous voulez, je vous montre le matos, mais il est dans la poche
intérieure de ma veste.
L’homme ne répond pas, mais lorsqu’Alexandre ouvre sa veste et y glisse sa main avec des gestes prudents, il ne l’en empêche pas non plus.
De son deuxième bras, Alexander m’a prise par la taille. Par chance,
nous sommes proches l’un de l’autre, et le vigile ne le voit pas.
Moi pas contre, je le sens et je sais pertinemment ce qui va arriver.
Lorsqu’en un éclair, Alexander sort son arbalète et tire un filin sur
l’immeuble voisin, je passe mes deux bras autour de son cou, et tout de
suite après, il saute dans le vide.
Je ferme les yeux et me tiens aussi fort que je peux à lui. C’est différent du casino de Moretti, parce qu’ici, ni lui ni moi ne sommes assurés. Nous
flottons dans les airs par la seule force des bras d’Alexander, un agrippé à
l’arbalète, l’autre à moi.
Les quelques secondes pendant lesquelles nous volons au-dessus du
vide vers l’autre immeuble me paraissent être des minutes. Pendant ce
temps infini, je réalise que ma vie est dans les mains de cet homme que je
ne connais pas, ou si peu. Et pourtant, je lui ai fait confiance. Totalement et
entièrement confiance. Tout comme je l’ai laissé explorer mon corps et tout comme je lui ai raconté le cauchemar de mon départ de la famille à mes
dix-huit ans.
Et tout ça dans la même journée.
Nous atterrissons sur le toit voisin et nous nous laissons rouler pour
amortir la chute.
Lorsque mon corps s’immobilise, je me lève immédiatement et cherche
Alexander du regard. J’ai la tête qui tourne, et titube sur un mètre. Il court
jusqu’à moi, glisse son bras sous le mien et me maintient en équilibre.
— On doit se barrer, et vite.
Il m’entraine vers une porte qui mène dans l’escalier de service d’un
immeuble de bureaux. Plus compliqué pour sortir qu’un hôtel.
Alexander referme la porte derrière lui, puis analyse tout ce qui nous
entoure. Un numéro 15 un peu défraichi nous apprend qu’on est au
quinzième étage et des plans de l’immeuble, assez ancien aussi, garnissent les murs. Cette vision semble rassurer Alexander, car il me sourit et me
demande, comme si tout cela était normal :
— Comment tu te sens ?
— Je te le dirai une fois qu’on sera dans ma caisse, à rouler le plus loin
possible d’ici.
Il se penche en avant et fait une petite courbette ridicule.
— À vos ordres, madame.
Comment peut-il être aussi détendu ? N’a-t-il aucun instinct de survie ?
Aucune peur qu’on se fasse surprendre ? En y réfléchissant, je suppose que
pour sauter d’immeuble en immeuble et escalader des façades, il faut
pouvoir être un peu inconscient.
Il me prend par la main et m’entraine dans les escaliers. Il dévale les
marches à une allure rapide, et après une dizaine d’étages, je tire sur son
bras.
— Attends, ou je vais vomir.
Je pose mes mains sur mes genoux et me penche en avant. J’ai le vertige
à force de tourner dans la cage d’escalier, de l’adrénaline et de la peur.
Lorsque je relève la tête vers Alexander, je réalise que tou cela le rend au
contraire plus fort, plus concentré. Et qu’il est maître de lui-même.
— Désolée, dis-je piteusement en recommençant à descendre les
marches un peu moins vite.
— On y est presque, m’encourage-t-il.
Sa main est maintenant dans le bas de mon dos, et je me concentre sur
ce contact rassurant pour ne pas tourner de l’œil ou rater une marche et me
casser la tronche jusqu’en bas. Lorsqu’une plaquette « 0 » nous annonce
que nous sommes au rez-de-chaussée, je m’arrête, mais Alexander me
pousse doucement :
— Non, on continue.
Nous descendons encore deux étages, et je vais lui dire que s’il veut
poursuivre, il va devoir me porter, lorsqu’il ouvre une porte et nous débouchons sur un garage.
Le courant d’air qui traverse le garage de l’immeuble me remet un peu
les idées en place, et Alexander glisse à nouveau ses doigts entre les miens.
Nous courons ainsi à travers tout le parking. Il sait où il va. Une nouvelle
fois, je lui fais entièrement confiance, car je n’ai aucune idée d’où est la
sortie ni où nous sommes par rapport à la voiture.
Alexander pousse une nouvelle porte qui, je pense, va nous faire sortir
d’ici, mais il n’en est rien. Ou plutôt si, mais nous entrons dans un
deuxième garage. Nous courrons encore sur une centaine de mètres,
descendons un ultime niveau pour tomber sur…
— Ma voiture !
Mon Audi noire est là où nous l’avons laissée et je sors déjà ma clé pour entrer côté conducteur quand Alexander pose sa main sur la mienne et tire
sur mon trousseau.
— Tu permets que je conduise ? T’es pas en état, t’es toute verte et tu
chancelles.
Nous nous affrontons du regard en silence pendant quelques secondes.
Lui céder le volant de ma voiture, c’est lui donner le pouvoir, lui laisser le
choix d’aller où il veut. Merde, il pourrait m’abandonner sur le bord de la
route et se barrer !
— Pour que tu ailles rejoindre tes amis ? Non merci !
— J’ai pas d’amis, chérie.
Il a un sourire triste, mais sincère. Il dit la vérité.
— Aucun ?
Il secoue la tête.
— Aucun. Je te l’ai dit, je ne dépends de rien ni personne. Je suis le seul
maître de mon destin. Alors, ces clés ?
Je le jauge encore quelques secondes, puis, à contrecœur, je lâche mes clés et me dirige vers le côté passager avec un doigt menaçant pointé vers
lui :
— J’ai toujours mon couteau ! Le moindre détour et tu l’as dans les
côtes.
Il glousse et ouvre la portière.
— Quelle copilote de premier choix !
Alexander conduit vite mais bien. En un rien de temps, nous sommes de
retour à la maison. Je suis finalement reconnaissante qu’il ait pris le volant car je pense que je n’en aurais pas été capable.
Il faut quelques minutes pour que le portique de la propriété s’ouvre. Je
suppose que le pauvre bougre de service à gérer les entrées a dû paniquer en
voyant ma voiture avec Alexander derrière le volant.
— À mon avis, dis-je, on va avoir un comité d’accueil.
Et en effet, dans le garage, toute la famille au complet nous attend. Tous
ont une posture de défense, de combat pour certains. Vadim et Nate sont même armés.
Alexander coupe le contact et ouvre sa fenêtre. Il montre Gabriel de la
tête et me dit, d’un ton léger, mais suffisamment fort pour que tout le
monde l’entende :
— J’ose même pas imaginer la tête qu’il a faite le jour où t’as ramené
ton premier mec.
C’est sans doute la fatigue, le stress et le contrecoup de la montée
d’adrénaline, mais j’éclate de rire. Les mines stupéfaites de ma famille ne
font que rajouter à mon hilarité, et je pleure de rire en sortant de la voiture.
— Elle n’a jamais osé ramener de mec, Skywalker.
Les bras croisés, Gabriel m’observe en souriant, bien que ses yeux
légèrement plissés me disent qu’il est curieux.
— Que s’est-il passé ?
Nina détaille nos airs échevelés et les taches de boues qui recouvrent nos vêtements.
Je regarde Alexander, qui ne dit rien, mais qui a réussi à sortir de la
voiture sans se faire abattre par mes frères. Je lui ai fait une confiance
aveugle à plusieurs reprises, aujourd’hui. Une confiance dont je fais
rarement preuve.
En dehors des membres de ma famille.
— Je pense que Skywalker m’a sauvé la vie.
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