Vengée (French Edition)
Chapitre 14
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ALEXANDER
L a porte se referme sur June, suivie du bruit de verrou. Je suis officiellement enfermé une nouvelle fois. Retour à la case départ. Vraiment ?
Je contemple une à nouveau la chambre dans laquelle on m’a installé.
En dehors des fenêtres fermées, elle n’a rien à voir avec la cave dans
laquelle j’étais hier encore. Je dirais même qu’elle fait la taille de mon ancien appartement.
Un lit queen size recouvert de nombreux coussins et d’une couette
moelleuse trône au milieu de la pièce. De lourds rideaux pourpres encadrent
les fenêtres et un tapis épais au sol finit de donner à l’endroit une ambiance
feutrée. En face du lit, une porte mène à une salle de bain, petite mais
complète.
Je me laisse tomber sur le matelas, et j’essaie de démêler le nœud de
sentiments contradictoires qui font rage en moi depuis qu’ils m’ont sorti ma piaule.
Je suis toujours leur prisonnier, le fait que June m’enferme dans ma
chambre le prouve. Et pourtant, j’ai eu plusieurs occasions de m’enfuir, et je
ne les ai pas saisies. June, avec son petit couteau ridicule, aurait été
facilement neutralisée. Alors pourquoi suis-je resté ?
Je me remémorai le sentiment agréable qui a gonflé dans ma poitrine en
revenant du casino. Était-ce l’adrénaline d’avoir fui par les toits avec June ?
Non, je connais ce sentiment. Était-ce le fait d’être avec elle ? J’ai déjà eu des femmes dans mes bras et dans mon lit, je sais ce que ça fait aussi. Bien
que June n’ait rien à voir avec les autres femmes qui parcourent cette terre.
Non, c’était autre chose. L’impression de faire partie de quelque chose,
d’un groupe.
De ne plus être seul.
Pourtant, la solitude était ce que j’avais connu toute ma vie, et je l’avais
même désirée. Après avoir été abandonné par ma mère alors que je n’avais
que quelques jours, je n’avais pas compris pourquoi chercher à dépendre d’autres personnes si c’était pour devoir leur dire au revoir plus tard, être
déçu par leur comportement ou avoir le cœur brisé par leur départ.
Si je me montrais coopérant avec le clan Sherwood, notamment pour le
vol de cette couronne, peut-être Gabriel me laisserait-il partir ? Peut-être
verrait-il que je n’ai rien à faire dans ses rangs, que je suis un loup solitaire
et qu’il n’a rien à espérer de plus de moi ?
Ou peut-être m’abattra-t-il alors comme l’anormalité que je suis.
Je dors d’un sommeil entrecoupé de rêves et de cauchemars, cette nuit-là. Dans les rêves, June est toujours présente. Dans les cauchemars, la
Bratva me pourchasse, et je finis à chaque fois par rater une de mes
réceptions, et tomber dans le vide. C’est la vision de Nikolaï qui abat June
d’une balle dans la tête qui met définitivement fin à ma nuit.
Un coup d’œil rapide vers le réveil m’indique qu’il est à peine 6 h du
matin. En temps normal, je serais sorti courir ou j’aurais été à la salle de
sport. Malheureusement, ma porte est toujours fermée, et un léger sentiment
de claustrophobie commence à s’insinuer dans ma poitrine. J’inspire profondément, je quitte mon lit et m’applique à faire des séries de pompes,
d’abdos et de squats.
Une demi-heure plus tard, je suis sous la douche et je ne peux
m’empêcher de me demander ce que la famille Sherwood m’a réservé pour
aujourd’hui. J’espère au moins qu’ils ne me laisseront pas moisir seul dans
ma chambre, et qu’on passera me divertir un peu.
Et que June viendra me divertir un peu.
Je me sèche en vitesse, j’enfile un t-shirt et un jeans et j’essaie une nouvelle fois d’ouvrir ma porte. Lorsque j’abaisse la poignée et que je
pousse le battant, je sens avec satisfaction celui-ci bouger en grinçant.
Il est 8 h, et j’ai une faim de loup. La maison est silencieuse, mais une
douce odeur de pancake flotte dans l’air. Je me concentre pour suivre le
fumet jusqu’à son origine, et j’atterris dans une cuisine immaculée où June
est occupée à préparer une montagne de crêpes. Appliquée dans sa tâche,
elle ne m’a pas vu entrer et j’en profite pour la détailler plus au naturel. Elle est vêtue d’un t-shirt des Guns and Roses et d’un short de pyjama. Ses
cheveux blonds d’habitude soigneusement bouclés sont ici rassemblés en un
petit chignon désordonné sur le sommet de sa tête. D’un geste expert, elle
fait glisser un énième pancake hors de la poêle, puis verse à nouveau de la
pâte.
— Tu vas manger tout ça ? demandé-je.
Elle sursaute et brandit la spatule devant elle, comme s’il s’agissait
d’une épée. Lorsqu’elle voit que c’est moi, elle se détend et décolle les
bords de la pâte en train de cuire.
— On n’est pas habitué à avoir quelqu’un d’externe ici. Ne surprends
personne d’autre de la sorte, où tu pourrais mourir par accident.
— À coups de spatule ?
Je montre son arme de fortune du menton.
— Non, mes frères dorment tous avec une arme à portée de main, et Nina sait faire ce truc assez spécial où elle enfonce les globes oculaires de
ses assaillants dans leur crâne.
June fait un geste comique avec ses pousses, mimant sans doute
l’action. Je fais un pas supplémentaire dans sa direction et m’accoude à
l’îlot, face à elle.
— Et toi, demandé-je, avec quoi tu dors ?
Elle sourit et fait bouger ses sourcils de manière suggestive.
Instantanément, je sens ma bite durcir.
— Tu ne sauras jamais, l’acrobate.
— Mh, j’accepte le challenge.
— Il n’y a pas de challenge.
— Oh, si, crois-moi.
Elle maintient mon regard, une lueur de défi dans le sien. Lorsqu’une
légère odeur de brulé se fait sentir, elle baisse les yeux et soupire devant un
pancake oublié.
— Tu veux quoi sur tes pancakes ? Bananes, chocolat, sirop d’érable, myrtilles ?
— Sirop d’érable.
June met 5 crêpes sur une assiette qu’elle arrose généreusement de
sirop.
— Pépites de chocolat ?
— Si tu insistes.
Une poignée de pépites de chocolat plus tard, je fais face à la plus belle
assiette de pancakes que j’ai vue de ma vie. J’essaie de me souvenir de la
dernière fois que j’ai mangé avec quelqu’un, mais je n’y arrive pas.
Lorsque j’entame mon troisième pancake, Nina et Ben entrent dans la
cuisine. Nina vient serrer sa sœur dans ses bras et pointe du doigt la
pyramide de crêpes.
— On a des invités ?
— Non, j’en fais toujours autant. D’habitude, tu te lèves plus tard, c’est
tout.
Gabriel et Juliette entrent à leur tour, main dans la main, et saluent tout
le monde. Juliette marche droit sur la machine à café, alors que Gabriel
vient s’asseoir à côté de moi.
Rapidement, tout le monde a son assiette de pancakes et mange autour
de l’îlot central dans un joyeux bordel de conversation, bruits de couverts et éclats de rire. Je les regarde un à un, et j’essaie de me rappeler qu’ils sont la
famille à la tête d’un des gangs les plus puissants de New York. Mais je n’y
arrive pas. Entre Nina qui parle la bouche pleine, Juliette qui s’anime au fur
et à mesure que sa tasse de café se vide et Ben qui a du sirop dans la barbe,
toute la scène me parait d’une normalité absurde. Et surtout, l’ambiance
légère et décontractée qui règne dans la cuisine me fait peur en même temps
qu’elle me fascine.
— Alors, Skywalker, tu as déjà pris un petit déjeuner familial comme ça ?
Gabriel me regarde avec curiosité. Je ne sais pas s’il se moque de moi
ou non.
— Je n’ai jamais participé à quelque chose impliquant le mot
« familial ».
Il hoche la tête, comme s’il comprenait et cela m’irrite. Que sait-il de
ma vie et que sait-il du fait de ne pas avoir de famille ? Je serre les dents et
je fixe mon assiette en silence, et il doit voir ma colère, car il pose ses couverts et m’explique :
— Moi non plus, j’ignorais les sens du mot « famille », jusqu’à ce que
je rencontre la mienne.
Je lève la tête vers lui, surpris.
— Tu n’es pas l’aîné ?
— Si, si.
Gabriel fait un geste de la main englobant tous ses frères et sœurs.
— On ne partage pas une seule goutte du même sang, continue-t-il. On
a juste tous atterri dans la même famille d’accueil pourrie, à des âges
différents, pour des raisons différentes. Parents morts, parents toxicos,
parents qui ne veulent plus être parents… La liste est longue.
Gabriel rigole devant ma mine hagarde et étonnée. Je les regarde à
nouveau tous, et il est vrai qu’aucun n’a de trait commun. Mais tout de même. J’ai déjà vu des frères et sœurs ensemble, et c’est à ça que ça
ressemble. Une confiance totale dans l’autre, un amour profond pour
l’autre, malgré ses défauts. Moi qui croyais que c’était quelque chose de
génétique ou lié à l’éducation, que seules les personnes qui ont connu les
mêmes parents ou qui partagent le même code génétique pouvaient avoir
cela. Me voilà tout retourné.
— Aujourd’hui, annonce Gabriel à la cantonade, on débute
l’observation du casino de Denitsov, et cela pendant une semaine. Des volontaires pour commencer ?
Vadim et Nate lèvent la main ensemble, ce qui ne surprend personne,
moi y compris. Depuis le peu de temps que je suis là, j’ai déjà compris que
ces deux-là étaient ceux avec la plus grande foi en Gabriel.
Tout le monde quitte la cuisine pour commencer sa journée, et je me
demande ce que je vais bien pouvoir faire de la mienne. Tout à coup, Nina
apparait devant moi et me coince contre l’îlot, un doigt pointé en avant.
— Si t’as rien à faire pour mon frère ce matin, tu vas m’apprendre tes tours de magie pour escalader les murs et voler au-dessus des obstacles.
— Euh… oui, d’accord.
— Dommage, souffle Ben en ramassant ses clés et sa veste. Je serais
bien resté pour en apprendre davantage aussi, mais je dois retourner au
boulot. Cette histoire avec Moretti n’annonce rien de bon.
Il fait un signe de la main et sort de la cuisine.
— Je me joins à vous dès que j’ai fini de ranger la cuisine, dit June en
empilant les assiettes sales.
— Attends, je vais t’aider.
Je me lève pour ramasser les tasses et les couverts, et June semble
troublée par mon offre. Moi-même, je réalise que ce n’est pas mon style
d’aider pour quoi que ce soit, mais je ne le montre pas. Je préfère même
fermer les yeux sur les choses étranges que je ressens et que je fais depuis
que je suis entré — de force — dans cette maison.
Qu’est-ce qui m’arrive ?
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