Vengée (French Edition)

Laura Fervante · Chapitre 22 sur 27

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Vengée (French Edition)

Chapitre 22

 

 

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JUNE

 

U ne semaine s’est passée depuis la mise au point du plan pour braquer l’Eden. Une semaine depuis que j’ai passé la nuit avec Alexander.

Une semaine qu’il m’évite, et qu’il est froid avec moi.

Un mélange d’émotions me ronge depuis quelques jours, mais le

sentiment qui domine est la colère. Alexander s’est joué de moi, alors que j’étais persuadée qu’il était fiable, qu’on pouvait compter sur lui. Depuis

qu’il m’évite, je ne sais plus le lire comme avant, et j’ai peur qu’il ne nous

fasse faux bond lors du braquage.

Et je ne veux pas que ma famille paie pour mes erreurs.

La veille du grand jour, nous sommes tous rassemblés une dernière fois

pour parcourir à nouveau le planning de la journée. Chaque action, chaque

pas et chaque parole est millimétré à la seconde près. Rien n’est laissé au

hasard, si ce n’est le comportement d’Alexander.

Je décide d’en toucher un mot à mon frère lorsque tout le monde quitte

la salle à manger pour finaliser les derniers préparatifs de dernière minute.

Je m’avance vers Gabriel et je m’appuie contre la table :

— Je peux te parler ?

Il lève le visage vers moi et me sonde un instant du regard. Il hoche la

tête et se dirige vers son bureau, en m’invitant à le suivre.

Lorsque la porte se referme derrière lui, il me demande sans préambule :

— Skywalker te pose des soucis ?

Je baisse les yeux et lève les mains en signe d’impuissance.

— Pas vraiment, il m’ignore depuis une semaine, et je… je ne sais pas

pourquoi.

J’ai bien ma petite idée : il s’est servi de moi pour ses besoins

personnels et à présent qu’il s’est soulagé, je ne suis qu’une autre fille

parmi des dizaines, voire des centaines d’autres.

— Je crois deviner, sourit Gabriel en s’asseyant derrière son bureau et

en croisant ses doigts devant lui.

— Ah ?

Mon frère sait-il ce qu’on a fait ? Si c’est le cas, autant mourir de honte

tout de suite.

— Tu rougis, June, commente Gabriel, retrouvant sa froideur habituelle.

Je me fiche de savoir ce que toi et Skywalker avez fait ou non. Tant que ça

ne compromet pas le plan de demain.

— Justement, il est complètement fermé depuis une semaine.

— Parce qu’il a compris que tu n’étais pas juste un joli visage, mais que

tu étais capable de deviner ses intentions et son fonctionnement.

Je hausse à nouveau les épaules. Parfois, j’ai l’impression que mon frère

me donne plus de crédits que je n’en mérite.

— Et ?

— Et, répond Gabriel en se penchant vers moi, il se sent vulnérable.

Mais pire que ça : il est vexé parce qu’il pense que tu l’as manipulé. J’ai eu

peur qu’après la dernière réunion familiale, il ne prenne la tangente. Mais il

est toujours là, ce qui prouve qu’il veut aller au bout. J’ignore pourquoi.

Abasourdie, je m’assieds à mon tour, en face de Gabriel.

— Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? Et surtout que fait-il encore ici ? C’est

trop dangereux, Gabe. On ne peut pas compter sur lui tant qu’on a un

doute…

Gabriel secoue la tête de gauche à droite.

— J’ai pris mes précautions.

— C’est-à-dire ?

— Nate.

Mon sang se glace au simple nom de mon frère. Nate qui semble faible et fatigué en permanence avec sa tasse de tisane et ses cernes sous les yeux.

Nate, qui sait tuer quelqu’un à plus de deux-cents mètres, et qui ne rate

jamais sa cible.

La bouche sèche, je murmure :

— Tu vas le tuer ?

— Pas s’il fait ce qui est attendu de lui.

Je reste silencieuse. Un instinct inconnu me pousse à sortir de la pièce et

de courir dire à Alexander que mon frère a prévu de l’abattre comme du

vulgaire gibier s’il décidait de se barrer en plein milieu du plan.

— Tu ne lui diras rien, June, gronde Gabriel, comme s’il lisait dans mes

pensées.

— Et moi qui croyais que j’étais la seule mentaliste de la famille…

Gabriel sourit et tend une main vers moi. Je glisse mes doigts entre les

siens, tel que je le faisais enfant. Le contact me rassure comme autrefois, et

je souris à mon tour.

— Je vais essayer de comprendre pourquoi il est toujours là, et voir ce

qu’il compte vraiment faire demain.

Je me lève, et marque une hésitation devant lui.

— Mais sois tranquille, je ne lui dirai rien de tes… précautions.

 

En sortant du bureau de Gabriel, je décide d’aller directement voir

Alexander, après presque une semaine sans échanger la moindre parole. J’ai

pourtant eu conscience de sa présence près de moi tous les jours, chacun de

ses gestes, la froideur à mon égard, et son regard fuyant.

Il est temps de crever l’abcès et de mettre les choses au clair.

Je frappe doucement à sa porte, et j’entends des bruits de pas de l’autre

côté. En un éclair, il est devant moi et mes résolutions commencent déjà à

s’effriter. Son regard est dur et ses sourcils froncés, comme si j’étais une

crasse sur ses chaussures.

— Salut. On peut parler ?

Il se mord les lèvres, puis répond d’une voix sourde :

— Cela dépend. Tu comptes encore me manipuler ?

La pique me va droit au cœur et la colère monte en moi.

— Je ne t’ai jamais manipulé !

— Ce n’est pas ce que ton frère disait.

Je lève les yeux au ciel.

— La plupart du temps, tes intentions sont claires. Je n’ai pas eu besoin

de te manipuler pour savoir quoique ce soit que je ne savais pas.

Sauf aujourd’hui.

— Comment est-ce que je peux te faire confiance ?

J’ouvre la bouche, stupéfaite.

— Comment est-ce moi, je peux te faire confiance ? Comment est-ce

que toute ma famille peut te faire confiance alors que tu es distant et froid

depuis une semaine ?

Furieux, il enfouit ses doigts dans ses cheveux. Il fait quelques pas en

arrière, puis il me tourne le dos.

— Parce que je suis toujours là, June. Toi et ta famille pensez peut-être

que je suis toujours prisonnier de cette maison, mais c’est faux. Je pourrais

te citer toutes les issues possibles, toutes les fois où j’aurais pu me barrer et

où je ne l’ai pas fait.

— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?

Je fais un pas vers lui, furieuse de ne pas comprendre ce qu’il fait

encore là, alors qu’il aurait pu partir depuis longtemps.

— Tu ne le sais pas, madame la mentaliste ?

Je serre les dents en entendant son ton moqueur.

— Non, je ne le sais pas.

Je fais un nouveau pas vers lui, et il ne recule pas. Ma poitrine frôle

presque la sienne, il est tout proche de moi et pourtant, j’ai l’impression

qu’il est si loin. J’ai envie de le toucher, voir s’il réagirait encore sous mes

doigts comme il l’a fait la semaine passée.

— Je ne le sais pas, chuchoté-je, parce que je pense que tu ne le sais pas

non plus.

Il cligne des yeux et a un mouvement presque imperceptible de la tête.

Il aurait pu dire « oui » d’une voix haute et claire, que ça aurait été la même

chose pour moi. Pourtant, il garde la bouche résolument fermée.

Je décide de pousser ma chance un peu plus loin :

— Tu t’es attaché à ma famille.

Son corps avoue à nouveau sans qu’il ne se rende compte, même si c’est

moins flagrant que la première fois. Je continue, consciente que je vais

peut-être me prendre la déception de ma vie :

— Tu t’es attaché à moi.

Il cligne une nouvelle fois des yeux, si vite que j’aurais pu le rêver.

Mais sa respiration est heurtée et, lorsque je pose ma main sur son poignet,

je sens son cœur qui bat trop fort.

Alexander fait un geste pour retirer sa main, mais j’enroule mes doigts

autour de son bras et l’attire à moi.

— Pourquoi luttes-tu ?

Nous sommes l’un contre l’autre, et nos souffles s’emmêlent alors que

ma question reste en suspens dans l’espace infime qui nous sépare. Je

repense à tout ce qu’il m’a dit, à tout ce qu’il est.

Un solitaire.

Il ne veut dépendre de personne. Il ne veut pas de partenaire.

— Fais-moi confiance. Laisse-moi entrer.

Je glisse mes doigts dans ses cheveux, et je vois qu’il ne cherche plus à

me repousser, bien que son corps entier soit tendu, comme prêt à prendre la

fuite. Pour la première fois, j’entrevois en lui ce que j’ai toujours cherché à

l’extérieur de la famille : un compagnon. Une ancre autre que mon frère et

ma famille.

C’est maintenant ou jamais. Soit il partira pour toujours, soit il restera

pour longtemps.

— Tu peux être vulnérable avec moi. Laisse-toi aller.

Il appuie son front contre le mien, avec lassitude, comme il déposait les

armes d’un combat avec lui-même.

— Fais-moi confiance, répété-je tout bas.

Et tel si un barrage qui se briserait en lui, il se plaque contre moi et sa

bouche s’écrase contre la mienne avec force. Ses mains s’agrippent à mes

hanches, et il m’embrasse à me couper le souffle, comme si sa vie dépendait

de ce moment.

 

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