Vengée (French Edition)
Chapitre 5
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JUNE
quelque chose. Parce que depuis minuit, je me promène sans but dans J e n’aurais pas dû dormir si tard ce matin. Ou j’aurais pu au minimum bouger l’après-midi, aller courir, ranger la maison, faire
chaque pièce à la recherche du sommeil. Le silence de Great Neck me glace
le sang et je repense au tohu-bohu de New York, les coups de klaxon en bas
de ma chambre.
Tout cela n’existe plus.
J’aurais peut-être dû aussi accepter l’offre de Juliette de rester dormir
avec moi. Lorsqu’elle l’avait proposé, j’avais bien vu à la tête de mon frère
que l’idée ne l’enchantait pas. Tous les deux avaient planifié une nuit hors
de New York, loin des gangs et des histoires de Denitsov. Vadim avait
trouvé l’escapade complètement déplacée, mais moi j’avais compris.
Gabriel et Juliette avaient besoin de temps pour eux, malgré les problèmes
familiaux. Car des problèmes du style, il y en avait déjà eu, et il y en aurait encore.
— Le moindre souci ou la moindre angoisse, et on est là, d’accord ?
Juliette me le répète tellement de fois qu’à la fin, je ne réponds plus que
« Oui oui » sans l’écouter.
Seulement voilà, il est presque 4 heures du matin et mille et une peurs
m’étouffent depuis plusieurs heures. À cela s’ajoute le fait que je ne connais
pas assez cette maison pour distinguer les différents bruits qu’elle émet. Il y
a le son de la chaudière et des radiateurs qui se mettent en route. Les fenêtres qui gémissent un peu lorsque le soleil donne directement dessus
pendant longtemps. Mais c’est tout. Tous les autres grincements,
craquements et autres frottements me sont inconnus.
Et mon imagination me joue des tours.
Il me semble entendre une porte au rez-de-chaussée, suivi de bruits de
pas. Le médecin m’a dit que je pouvais souffrir de stress post-traumatique
et avoir des hallucinations visuelles comme auditives. J’inspire
profondément et je ferme les yeux pour me calmer.
Soit je retourne au lit, soit je me trouve quelque chose à faire. Tout ce que je sais, c’est que je ne peux pas rester prostrée dans mon canapé toute la
nuit. Je repense au livre qui a pris feu au Sherwood’s. Gabriel conserve ses
livres à l’étage, et il me semble qu’il y ait quelques fictions de mon
adolescence qu’il a récupérée et qu’il n’a pas osé jeter. Je prie en silence
pour que mes quatre tomes de Twilight soient encore là et je décide d’aller
vérifier. S’ils y sont, je les prends tous les quatre et je retourne au lit avec.
Par contre, je suis une froussarde et tous les livres se trouvent en haut de
la maison, presque dans les combles. J’allume donc naturellement toutes les lumières dans les escaliers. J’y vais presque en courant, en serrant les
poings. Le bruit de mes pas sur les marches en marbre et les sols en parquet
me réconforte.
Après un rapide tour de la bibliothèque, je tombe sur mon exemplaire
tout élimé et presque déchiré de Fascination de Stephanie Meyer, et je le
serre contre moi, tel un enfant qui retrouve un doudou égaré. J’ai passé des
heures à lire ce livre un nombre incalculable de fois, rêvant du jour où ma
propre créature immortelle viendrait me sauver du quotidien morne et violent avec mes anciens parents d’accueil. Mais mon Edward n’était
jamais arrivé, et j’avais grandi pour faire le deuil de ces rêves
d’adolescente.
Soudain, une ombre bouge dans le coin de mon champ de vision et je
sursaute.
Il y a quelqu’un dans la bibliothèque.
Cette fois-ci, je ne suis ni parano ni en train d’halluciner. Toujours avec
mon Edward Cullen de papier contre la poitrine, je fais quelque pas silencieux sur le côté et je le vois. Figé dans un mouvement vers la sortie, il
espérait sans doute profiter de ma distraction pour se barrer par la porte, qui
se trouve à deux pas de lui.
Pas très grand, mais bâti comme un rocher, ses yeux gris croisent les
miens, je sais qu’il est tout aussi surpris que moi. Après le raffut de tous les
diables que j’ai fait en montant jusqu’ici, le mec ne doit pas être très malin
s’il est surpris que me voir.
Surpris ? Il est chez moi, putain !
Je redescends sur terre en remarquant ce qu’il a sous le bras. Je
reconnais le portable de Denitsov, sur lequel cet abruti avait collé un
svastika.
— Tellement cliché, avait ricané Nina lorsque mes frères et Juliette
l’avaient ramené à la maison.
Le temps semble s’être arrêté entre nous, et les deux secondes où nous
ne bougeons pas me paraissent être des minutes, tellement mille et une
pensées me traversent l’esprit. C’est un homme de Denitsov, peut-être le
même qui a fichu le feu à mon bar. Hors de question qu’il s’en sort
indemne. La June de la semaine dernière aurait sans doute hurlé et serait
partie se cacher derrière une étagère, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui,
j’ai perdu ma maison et la seule chose que j’avais réussi à créer de mes
mains.
Ce type est mort, je pense en amorçant un geste dans sa direction.
Le moment de flottement est passé pour lui aussi, parce qu’il ferme la
distance qui le sépare de la porte, et comme si ses pieds effleuraient à peine
le sol, le voilà parti dans les escaliers.
— Eh, reviens !
Je dévale à mon tour les volées de marches à la poursuite de cette ombre
noire, rapide comme l’éclair. Je le vois descendre jusqu’en bas et se diriger
vers la porte du jardin. Il perd quelques secondes précieuses à vouloir la pousser au lieu de la tirer, et ce temps est suffisant pour que je le rattrape.
Pieds nus dans l’herbe du jardin, je tends la main vers son col. J’arrive à
sa hauteur et le tire violemment en arrière. Surpris par mon audace et par
ma force décuplée par la colère, il titube un moment, les yeux écarquillés,
puis plie les genoux dans une posture de combat.
— Je ne veux pas te faire mal, laisse-moi partir.
Sa voix est grave et presque douce, et ne va pas du tout avec son allure
de voleur de bas étage. Il a presque l’air sincère, mais je ne me laisse pas avoir.
— C’est toi qui as cramé mon bar ?
Il fonce les sourcils.
— Quoi ?
— C’est toi qui as cramé mon bar pour Denitsov ?
Il soupire, impatient. On dirait que ça le fait chier d’être là. Il est
sérieux ? C’est moi qui suis en train de le poursuivre en pyjama en pleine nuit dans mon jardin !
Je frissonne, et je réalise que j’ai toujours mon livre à la main. Je suis
tentée de le laisser tomber par terre, puis je me ravise. Je pourrais le lui
lancer à la figure.
— J’ai mis le feu à rien du tout. Et ce Denitsov pourrait crever, que je
ne lèverais pas le petit doigt.
Je pointe du menton l’ordinateur portable qu’il a déposé à côté de lui
dans l’herbe pour avoir les mains libres afin de mieux m’attaquer. Je serre
mes lèvres l’une contre l’autre. Ce crétin dit vrai, je peux le dire. Tout son
langage corporel crie l’honnêteté. Il ne le sait pas, mais je suis munie d’une
capacité d’observation particulière. Je décrypte les gens, anticiper ce qu’ils
pensent ou ce qu’ils vont faire.
Ou savoir s’ils mentent ou disent la vérité.
— Il y a plusieurs ordinateurs ou pièces de valeur dans cette maison. Ne me dis pas que c’est un hasard que le seul truc que tu aies pris est ceci ?
Le type soupire et jète un œil à l’ordinateur. Je profite de ce moment
d’inattention pour balancer mon livre sur le côté et lui envoyer mon pied
dans la mâchoire. Il titube en se tenant la bouche, puis reprend son équilibre
en me regardant comme si j’étais folle. Au même moment, j’entends mon
frère Vadim me répéter alors qu’il m’expliquait des techniques de combat :
— Juju, ne t’engage jamais dans un combat, ta solution de choix doit
toujours être la fuite. Tout ce que je te montre, c’est juste au cas où tu n’as pas le temps de te barrer.
Je fulmine. J’en ai marre de fuir, j’en ai marre de jouer à la gentille fille
naïve qui est bonne qu’à ça : être gentille. Je veux que les gens voient
comme je souffre, comme je suis furax contre le monde entier.
Je me jette sur le type et commence à le frapper là où je sais qu’il aura
mal : les pieds, l’entrejambe et la mâchoire. Les premières secondes de
surprise passées, il se défend et riposte. Je remarque toutefois qu’il ne me
frappe pas, il dévie juste mes coups, et je comprends pourquoi Vadim ne voulait pas que je me retrouve dans un combat : je ne fais pas le poids.
Je me défoule sur l’intrus comme je peux, mais rapidement je m’épuise,
et il finit par m’immobiliser. Il tient mes deux poignets dans mon dos, d’une
seule main, et je suis plaquée contre son torse. Je ne peux pas le voir, juste
sentir tout son corps contre mon dos, et son souffle contre mon cou. Je
frissonne, mais je ne sais pas si c’est le froid ou autre chose.
— C’est pas moi qui ai mis le feu à ton bar. J’ignore qui c’est, et très
franchement je m’en fiche.
J’étouffe un sanglot de frustration à la pensée de mon chez-moi, parti en
fumée. Le voleur derrière moi, soupire :
— Et je m’en fiche encore plus de Denitsov.
Il ramasse l’ordinateur portable, toujours sans me lâcher.
— Ceci, c’est juste parce que je me suis retrouvé au mauvais endroit au
mauvais moment et les chiens de la Bratva me sont tombés dessus. Ceci,
c’est juste mon moyen de regagner ma liberté. Tu comprends ?
Liberté. Cela fait bien longtemps que j’ai oublié ce que c’était. Être
libre, sans attaches. Même si j’adore ma famille, je donnerais beaucoup
pour tout plaquer et partir. Malheureusement, c’est impossible. Aujourd’hui
plus que jamais, car je sais que sans eux, jamais je n’aurais ma vengeance.
— Je suis désolé, chuchote le voleur à mon oreille.
Il me pousse en avant et je tombe presque face contre terre dans l’herbe.
Mes mains amortissent ma chute, car l’intrus qui m’a lâchée est déjà loin. Je
me retourne pour le voir escalader le mur qui entoure la propriété. Ma
mâchoire se décroche presque face à l’aisance avec laquelle il arrive tout
au-dessus. Ses mains s’agrippent à des prises qui n’existent pas, et ses pieds
courent à la verticale sur la brique comme si la pesanteur n’avait pas d’effet
sur lui.
Comme dans les escaliers un peu plus tôt, j’ai l’impression qu’il vole.
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