Vengée (French Edition)

Laura Fervante · Chapitre 8 sur 27

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Vengée (French Edition)

Chapitre 8

 

 

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ALEXANDER

 

E n dix minutes, j’ai trié mes maigres possessions et je n’ai conservé que ce qui me serait nécessaire dans les trois semaines qui arrivent. Le tout tient dans un minuscule sac à dos. Mais c’est ça, le prix de la liberté

et le prix de pouvoir recommencer sa vie à zéro.

Encore une fois.

J’aimais bien New York, avec ses bruits permanents, de jour comme de nuit. Pouvoir être anonyme, se fondre dans la masse des gens sans éveiller

les soupçons, et quand même vivre dans une des plus belles villes du

monde. Depuis que j’ai décidé de partir, je n’arrête pas de penser à ma

prochaine destination. Quelle sera-t-elle ? Londres m’intéresse beaucoup,

mais j’ai peur que mon accent américain ne soit trop remarquable.

Un dernier regard circulaire sur mon appartement, et je passe mes bras

dans les sangles du sac à dos. Je soupire, et je me dirige vers la porte. C’est

la première fois que j’ai ce sentiment. Une pointe dans la poitrine, une boule dans la gorge et mes mâchoires qui se serrent. C’est sans doute parce

que ce départ était forcé, que la décision ne vient pas de moi.

Car il est impensable que je m’attache à un endroit, aussi miteux soit-il.

Soudain, je me fige. Il y a du bruit dans le couloir. Le parquet qui

grince, un chuchotement, un froissement de tissu.

Quelqu’un est derrière la porte. Je commence à faire volte-face pour

sortir par le balcon. La hauteur ne me fait pas peur, au contraire, je sais

pertinemment que je suis le seul à être assez fou et compétent pour emprunter cette voie.

Pas mes poursuivants.

Je fais à peine deux pas qu’un cliquetis m’indique que la serrure est

crochetée. Merde, j’aurais dû laisser la fenêtre ouverte. Maintenant je vais

perdre de précieuses secondes à l’ouvrir, ce qui laissera à mes visiteurs non

désirés le loisir de me rattraper. Qui sont-ils d’ailleurs : les Russes, le clan

Sherwood ? Qu’importe, je veux juste partir d’ici.

Ma main se pose sur la poignée de la fenêtre en même temps que quelqu’un m’attrape le cou et me tire violemment vers l’arrière. Deux types,

l’un grand et fin et l’autre relativement trapu, me poussent dans mon canapé

et me tiennent fermement les bras pour m’éviter de bouger. Le trapu a une

poigne d’enfer, et je sens assez vite les doigts de ma main gauche

s’engourdir.

Debout en face de moi se tient un homme aux cheveux bruns, la mine

sombre. Les bras croisés sur son torse lui donne un air de PDG d’entreprise,

ce qui contraste avec ses traits jeunes et lisses.

— On s’en va ?

Sa voix est grave, posée. Tout dans son attitude, de son regard perçant à

sa respiration, montre qu’il est en total maîtrise de son corps et ses

émotions.

— J’ai besoin de vacances, marmonné-je.

Un sourire en coin vient étirer sa bouche. Il se tourne vers la fenêtre et

regarde quelques secondes la vue sur Brooklyn.

— C’est bête, ma sœur a acclamé vos talents… d’acrobate.

Je serre les dents. Qu’est-ce qu’ils ont tous avec ce mot ? Je ne suis pas

le seul à savoir faire du parkour. Il y en a énormément, partout, certains s’en

vantent même en faisant des vidéos sur YouTube.

Je regarde une nouvelle fois le type devant ma fenêtre. Alors c’est lui, le

fameux Gabriel Sherwood, qui terrorise les vieilles riches et les gros

fortunés de New York ?

Il pivote à nouveau vers moi et penche la tête en avant :

— Gabriel Sherwood, enchanté.

— Le Robin des Bois new-yorkais.

Il hausse les épaules et fait une moue songeuse.

— On peut dire cela, oui. Mais si je suis ici, ce n’est pas votre…

fortune.

À l’instar de moi-même un peu plus tôt, il englobe d’un coup d’œil tout

mon appartement.

— Je viens récupérer quelque chose qui m’appartient, Skywalker.

Je grogne, et j’essaie de me dégager. Je suis dans la merde. La merde

complète. Parce que je n’ai plus l’ordinateur et parce qu’il m’appelle

Skywalker. Il travaille avec la Bratva ? Cela n’a aucun sens vu qu’ils

veulent tous la même chose : cet ordinateur à la con. Voilà pourquoi je ne

mêle jamais avec les gangs. Leurs histoires et leurs mélodrames sont trop

futiles et compliqués pour moi.

— Vous devez faire erreur sur la personne, Skywalker n’est pas mon

nom.

Sherwood ne se démonte pas et continue à sourire.

— Non, mais c’est comme ça que la Bratva vous appelle. Et vu que

vous bossez pour eux…

— Je ne bosse pas pour eux.

— Alors ce n’était pas vous dans mon jardin, cette nuit ?

— Non.

Il sait que je mens, mais son sourire s’agrandit encore plus, dévoilant

ses dents.

— On va vous prendre avec nous, Skywalker. Ma sœur pourra vous

reconnaitre sans problème.

Je veux protester, mais avant que je ne comprenne ce qui se passe,

Gabriel Sherwood claque dans ses doigts et je perds connaissance.

 

Une douleur atroce me vrille le crâne. Il me faut plusieurs secondes, peut-

être même plusieurs minutes, pour me souvenir de ce qu’il s’est passé.

L’appartement. La fuite. Gabriel Sherwood. Le coup sur ma tête de la part

de son homme de main.

Je suis couché sur une surface dure et froide, mais je n’ose pas ouvrir

les yeux, la lumière finirait par me bruler le cerveau. Je reste donc ainsi sans bouger encore un moment, résigné et acceptant petit à petit ma

situation de prisonnier, comme en attestent les menottes que je sens autour

de mes poignets. Pour être tout à fait honnête, je suis même surpris d’être

toujours en vie.

Un bruit de porte qu’on ouvre et qu’on referme me fait sursauter. J’ose

enfin décoler mes paupières, un œil à la fois. Dieu merci, il fait relativement sombre dans ma chambre de fortune. Car je suis bien dans une chambre : il

y a un lit, des toilettes dans un coin et un évier.

Et une porte, devant laquelle se tient la jolie blonde que j’ai déjà

croisée. Elle est toujours autant à couper le souffle, et la colère semble

l’avoir quittée. Aujourd’hui, elle me regarde avec mépris.

Je rassemble mes forces pour murmurer :

— Je t’ai manqué ?

Lentement, je me redresse pour être en position assise. La tête me

tourne et j’ai mal partout d’avoir été inconscient par terre, mais ça va.

Pourquoi ses sauvages ne m’ont-ils pas déposé dans le matelas ?

— Pas vraiment, répond la jeune femme en s’asseyant sur le lit, alors

que je suis toujours en tailleur sur le sol.

Elle continue à me regarder, à me scruter, même. J’ai l’impression que

ses yeux bleus sondent mon âme tout entière.

— Alexander, enchanté. Tu peux m’appeler Alex.

Je la contemple, dans l’attente qu’elle me dise son nom à son tour. La

tête haute, elle se contente de plisser les lèvres comme si j’étais un détritus

sur sa chaussure.

— Je dois deviner ? me moqué-je.

En soufflant, elle lève les yeux au ciel et marmonne :

— June.

— C’est un joli prénom.

— Merci.

La porte s’ouvre une nouvelle fois, et j’ai droit cette fois-ci à la même

délégation que dans mon appartement. Sans un regard pour moi, Gabriel se

tourne vers sa sœur :

— Alors ?

June se lève et marche jusqu’à son frère en m’observant de haut. Son

nez est presque retroussé de dégout quand elle passe devant moi.

— C’est bien lui.

Puis elle quitte la pièce, me laissant seul avec ses trois frères.

— Eh bien, eh bien, Skywalker. Serait-on un menteur ?

J’appuie ma tête contre le mur froid derrière moi, et je ferme les yeux

pour répondre. Mon mal de crâne semble s’en aller.

— C’était bien moi dans votre jardin. Mais je n’ai plus l’ordinateur.

J’entends des bruits de pas, et j’ouvre les yeux au cas où un des trois

approcherait pour me frapper. Mais non, c’est juste leur chef, Gabriel, qui a fait quelques pas pour être plus près.

— On peut la faire de deux façons Skywalker, soit tu réponds

sincèrement et rapidement à toutes nos questions, soit mes deux frères ici

présents se feront un grand bonheur d’extirper ces réponses hors de ta petite

bouche.

Gabriel se met accroupi devant moi. Il me parle comme on parle à un enfant de 5 ans, la condescendance suintant de chacun de ses pores.

— Tu comprends cela ?

— Oui, murmuré-je.

Dire que je suis dans cette merde simplement parce que je me suis fait

coincer lors d’un bête vol de bijoux de routine.

— Comment t’appelles-tu ?

— Alexander.

— Ton nom de famille ? On n’est pas con, on se doute que Skywalker n’est pas ton réel nom.

— Alexander Doe. Mais je crois que je vais garder Skywalker.

Un sentiment familier de honte me submerge en disant mon nom de

famille, si on peut vraiment le qualifier ainsi. Il signifie que je suis

personne, que je n’ai pas d’histoire et que je viens de nulle part.

Gabriel penche la tête sur le côté.

— Orphelin ?

Je hoche la tête, le regard fixé sur le sol devant moi, les dents serrées.

— N’aie pas honte d’être un orphelin, Alexander. Sois fier d’être libre

et d’avoir survécu à l’abandon.

Ses mots me surprennent autant que le ton qu’il a employé. Passionné.

Doucement, je relève la tête vers lui. Il a la mine pensive, et il ne se moque

pas de moi. Il fait un geste de la main, englobant lui-même et ses frères.

— Nous sommes tous orphelins dans la famille. Et fiers de l’être.

Il se relève et commence à faire les cent pas devant moi.

— Tu as dit ne plus avoir l’ordinateur. Où est-il ?

Je soupire. Dois-je le leur dire, et ils me tuent tout de suite ? Ou est-ce

que je tourne un peu autour du pot, me ramasse quelques mandales, pour

quand même me faire tuer plus tard ?

J’essaie de gagner du temps :

— Qu’est-ce que j’y trouve ?

Je vois le grand mince près de la porte lever les yeux au ciel, alors que

son voisin aux larges épaules se contente de grogner en me fusillant de regard. Gabriel, lui, est imperturbable. Il sourit, même.

— Cela dépend, Skywalker. Je n’ai pas d’acrobate dans mes rangs, et je

suis certain que tes talents pourraient m’être utiles.

— Cela ne m’intéresse pas, grogné-je du tac au tac.

— Et pourquoi cela ? Enfreindre la loi n’est pas contre tes valeurs

morales, il me semble. Voler non plus.

Je secoue la tête de droite à gauche. Ce n’est pas cela qui me pose un

problème.

— J’ai toujours été seul par choix. Je ne veux dépendre de personne, je

ne veux pas que quelqu’un d’autre dépende de moi non plus. Je souhaite

être libre de faire et d’aller où je veux quand je veux.

— Certes, Skywalker. Mais ne dit-on pas qu’on va plus loin à deux ? Tu

es impatient et impulsif. Cela te conduira à ta perte. C’est déjà le cas

d’ailleurs.

Gabriel consulte son téléphone quelques secondes, comme s’il cherchait

quelque chose.

— La bijouterie Riboulski que tu as tenté de voler appartient à la

Bratva, c’est connu de tout le monde. Si tu avais fait un minimum de

recherche avant de t’engouffrer dans la gueule du loup, tu pourrais encore…

comment as-tu dit ? Ah oui : être libre de faire et d’aller où tu veux quand

tu veux.

Je le fusille du regard et je serre les poings. Mes poignets sont toujours étroitement pressés l’un contre l’autre avec un lien. Là, tout de suite, je rêve

de fracasser son visage satisfait contre le sol de béton qui nous sépare.

— J’ai fait des recherches, marmonné-je. J’ai récupéré les plans, l’état

du système de surveillance.

— Et je ne dis pas le contraire, Alexander. Mais tu t’es contenté de peu.

Tu as été vite en étant seul, mais tu aurais pu aller plus loin avec un

partenaire. Il t’aurait challengé, t’aurais fait douter. « As-tu bien vérifié que

la bijouterie n’était pas sous le joug de la Bratva, comme 80 % du quartier ? », ou alors « Savais-tu que Riboulski était le nom d’un ancien

capitaine de la Bratva à New York ? ».

Gabriel arrête de faire les cent pas et croise ses mains devant lui.

— Ce que je veux te dire, c’est qu’il y a plus dans deux têtes que dans

une seule. Alors imagine dans la tête d’une centaine de personnes ce qu’on

peut faire. Ma famille, ce sont mes frères et sœurs, mais également tous ceux que je considère comme mes cousins et mes cousines, et qui opèrent

dans l’ombre et qui permettent à la famille Sherwood de prospérer.

Ce mec est fou. On dirait un gourou de secte, content d’avoir toute une

bande de fanatiques à ses pieds. J’ai envie de lui dire d’aller se faire foutre,

après tout, il n’a pas l’air très menaçant avec sa tête d’étudiant universitaire.

Et en même temps, ne dit-on pas que les chefs de gourou sont des gens violents et dangereux ?

— Réfléchis bien, Skywalker. Je repose ma question : où est

l’ordinateur de Denitsov ?

Je ferme les yeux et appuie à nouveau ma tête contre le mur derrière

moi. Si je compte jusqu’à dix, je vais peut-être me réveiller et réaliser que

ces dernières heures et ces derniers jours n’étaient au final qu’un

cauchemar. Un putain de cauchemar ridicule et improbable, mais rien de

réel. Je serai seul et rigolerai de la bêtise de mon inconscient. Mais lorsque j’ouvre les yeux, ils sont toujours là avec leur tête de truands. Fatigué par

tous ces évènements qui échappent à mon contrôle, je soupire :

— Je ne sais pas, je l’ai rendu à la Bratva. Un type qui s’appelle Nikolaï

a débarqué chez moi un peu avant vous et me l’a pris.

— Selon ma sœur, tu volais pour eux, c’est ça ?

— Oui, ils m’ont dit qu’ils me ficheraient la paix après le vol de la

bijouterie si je les aidais avec ça, mais…

Je me tais, et je repense aux menaces à peine voilées de Nikolaï en partant.

— Mais quoi, Skywalker ?

— Mais quand ils ont repris l’ordinateur, ils m’ont bien fait comprendre

qu’ils ne me laisseraient pas tranquille et qu’ils reviendraient pour mes…

compétences particulières.

De rage, je frappe l’air devant avec mes deux poings toujours ligotés. Je

dois faire tellement pitié, mais j’en ai marre. Marre d’être le larbin des

autres, que ce soit la Bratva, Denitsov, et maintenant Gabriel Sherwood.

Ce dernier me contemple avec fascination. Il ne cille presque pas, et

continue à m’observer, analysant chacun de mes mouvements, de mes

soupirs et de mes mots.

— Tu sais, Skywalker, dans ma famille notre règle numéro un est

« Dans le doute, faveur à la liberté ». Le problème est que je ne peux pas te

rendre ta liberté, car comme tu l’as si bien dit, la Bratva reviendrait te

cueillir pour d’autres missions. Et ça, je ne peux pas le permettre.

— J’étais en train de partir pour me faire oublier lorsque vous êtes

arrivés. Sans vous, j’aurais peut-être pu leur échapper.

Gabriel secoue la tête de gauche à droite lentement.

— La Bratva n’oublie jamais, l’ami. Si tes talents sont aussi bons que

les rumeurs le font croire, tu serais trop dangereux dans la nature, et surtout

dans les mains des Russes.

Sherwood s’abaisse à nouveau à ma hauteur et plante ses yeux dans les

miens :

— Il y a trois formes de libertés. La première n’est plus possible pour

toi, car tu ne seras plus jamais libre, tu es devenu le jouet de la Bratva

quand ils te sont tombés dessus la nuit du vol chez Riboulski. La seconde,

même si je sens que je vais le regretter, c’est que tu bosserais pour nous.

Crois-moi, on a plus de valeurs que la Bratva et ces crétins de l’est. On a un

code d’honneur, très peu de hiérarchie. Attention, c’est pas le Club Med, mais tu pourrais pas rêver mieux comme groupe. Ou alors, bien sûr, il y a

l’ultime liberté.

Il sort de sa ceinture un pistolet, enlève le cran de sécurité et appuie le

canon froid entre mes deux yeux.

— Tu serais libre pour toujours, Skywalker.

Je ferme les yeux et envisage cette solution. Il a raison. Choisir de

mourir, plutôt que de devenir le larbin des Russes ou des Sherwoods, c’est

une forme de délivrance. Je serais libre d’eux et de leur emprise.

Je vais lui dire de presser sur la détente, lorsqu’il répète ces mots

troublants :

— Dans le doute, faveur à la liberté. Que décides-tu ?

Il me donne le choix, ce qui n’était pas le cas chez les Russes. Eux

m’auraient clairement torturé pour que je fasse ce qu’ils désirent. Ici, j’ai

droit à une mort rapide et sans douleur.

Et si le clan Sherwood avait vraiment un code d’honneur et plus

d’intégrité que la mafia ?

Le choix qui s’offre à moi est simple : mourir ou travailler pour eux. Je

devrais prendre la première option, car en temps normal, j’aurais préféré

crever plutôt que de m’enchaîner à un groupe, m’allier à un soi-disant chef.

Pourtant, il y a quelque chose en Gabriel Sherwood qui a piqué ma

curiosité. Si je devais choisir la deuxième option et travailler pour eux, il ne

serait jamais trop tard pour revenir sur ma décision par après, et demander à

mourir de la main des Russes ou de Sherwood lui-même.

Alors, avant que je ne puisse reprendre les mots qui sortent de ma

bouche, je murmure :

— Je ferai tout ce que vous voudrez.

 

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