Vengée (French Edition)
Chapitre 12
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ALEXANDER
des regards anxieux vers Gabriel. Tout son être respire la colère, des L e retour vers la villa de la famille Sherwood se fait presque dans un silence complet. Je peux voir que Juliette et June ne cessent de couler
jointures blanches de ses mains serrées sur le volant à ses yeux assassins
que je peux apercevoir dans le miroir central.
Nous passons le portail du garage et Gabriel coupe le moteur de la voiture. Je m’attends à ce qu’on me repasse les menottes ou que June
n’agite une nouvelle fois son petit couteau devant mes yeux. Mais il n’en
est rien. En sortant du véhicule, je jette un œil autour de nous au cas où
Vadim ou Nate ne serait pas dans les environs, une arme braquée sur ma
tête.
Mais il n’en est rien.
Je pourrais m’enfuir.
Je connais les plans de cette maison, aussi grande soit-elle. Je visualise déjà dans ma tête toutes les issues possibles et toutes les voies pour y
arriver. Il y a la porte du garage, qui s’ouvre manuellement. Je n’aurais qu’à
neutraliser Gabriel, Juliette et June, mais blesser cette dernière me fait de la
peine, sans que je ne sache pourquoi. Il y a aussi celle du jardin, mais
j’ignore où se trouve le reste de la famille. Peut-être sont-ils dans le salon,
qu’il faut traverser pour sortir ? Une troisième solution serait de sortir par la
porte avant. Je n’ai vu aucun garde armé pour protéger la maison en entrant.
Il n’y aurait que le long chemin de pierre à courir à découvert, puis l’immense herse métallique qui ferme la propriété à escalader.
Tous mes plans s’effondrent comme un château de cartes sous une
rafale de vent lorsque Gabriel me frappe dans le dos d’un geste fraternel.
— Alors, Skywalker, ça fait quoi de faire partie d’un groupe ?
Je lève les yeux vers lui, pensant qu’il se moque de moi. Mais non, il est
sérieux, il veut sincèrement savoir ce que je ressens. Alors que sa main est
toujours sur mon épaule, je me sens… troublé. C’était la première fois que
je participais à quelque chose où je n’étais pas seul, et je reconnais que cela
a éveillé en moi un sentiment que je n’arrive pas à nommer.
— Je ne sais pas, c’est différent de ce que je fais d’habitude.
— C’est le but. Ce soir n’était nullement pour voir tes aptitudes
d’acrobate, mais bien pour voir si nous pouvions te faire confiance.
Je hausse les épaules :
— Et quel est le verdict ?
Du menton, Gabriel pointe sa sœur :
— Tu as ramené June en un seul morceau, et elle ne t’a pas planté son
couteau dans le cou. Je suppose donc qu’on peut parler d’une réussite.
Gabriel se tait pour me contempler encore quelques secondes en silence.
Puis, d’une voix basse et grave, il conclut :
— Ne me fais pas regretter ça.
Il me tourne le dos, et part en direction de l’escalier qui, je le sais,
monte au hall d’entrée du rez-de-chaussée. Juliette glisse sa main dans la
sienne et le suit en silence.
June, elle, ne bouge pas et reste plantée à côté de moi les bras croisés.
Elle a sa moue boudeuse, avec ses jolies lèvres serrées et ses longs cils qui voilent son regard.
— Un commentaire ?
Elle claque sa langue avec mécontentement puis répond, tout en
m’indiquant la direction à suivre :
— Non, sache juste que j’ai toujours mon couteau dans ma poche et que
je n’hésiterai pas à m’en servir. Après toi.
Je souris et j’emprunte le chemin qu’ont pris Gabriel et Juliette, June
toujours sur mes talons.
— Tu sais, si tu devais essayer de t’enfuir, tu souhaiteras de tout ton
cœur que je te plante avec mon petit couteau. Mon frère n’accorde pas
facilement sa confiance. Soit il continue à te tester, soit il t’écartèlera vif si
tu tentes de le baiser.
Je m’arrête net au milieu des escaliers, et June me rentre dedans.
— Qui te dit que j’ai un cœur ? Et crois-moi, ce n’est pas ton frère que
j’ai envie de baiser pour le moment.
J’entends sa petite exclamation de surprise et, satisfait, je continue à
monter les escaliers. Notre petit concours de regards dans la voiture me
revint en tête. Elle avait envie de moi, c’était évident. Malgré la pénombre,
j’ai vu comment ses pupilles se sont dilatées, j’ai vu comment le sang a
coloré ses joues, et comment elle a serré ses cuisses l’une contre l’autre.
J’ignore si Gabriel me tuera d’abord parce que j’aurais tenté de lui faire faux bon, ou parce que j’aurais sauté sa sœur.
Dans la pièce de vie principale, toute la famille est déjà réunie, et nous
arrivons en dernier. Je me sens comme un intrus parmi eux, la seule qui
n’est pas de la famille, c’est Juliette, et pourtant il est clair qu’elle est l’une
d’eux. Je serais curieux de savoir comment s’est passée son entrée parmi
eux. L’ont-ils accueilli à bras ouverts, ou a-t-elle eu droit à des regards
désapprobateurs, comme c’est le cas pour moi en ce moment même ?
Je m’ébroue. Je ne fais pas partie de leur clan, je suis juste leur prisonnier. Jamais je n’appartiendrai à un groupe, un gang, quel qu’il soit, et
encore moins à une famille.
Tout le monde prend place de part et d’autre de la table à l’invitation de
Gabriel et j’observe autour de moi, ne sachant si je dois faire de même ou
retourner de mon plein gré dans ma cellule à la cave. Cela doit se voir, car
le chef de famille soupire :
— Toi aussi, Skywalker.
J’ai droit à un nouveau regard meurtrier de Vadim et Nate me scrute ouvertement. Peut-être préférerais-je être au sous-sol, finalement.
— Ce soir, nous avons appris que la famille Moretti a en quelque sorte
la mainmise sur le casino de Brian Nolan.
La voix de Gabriel est forte et profonde, et tout le monde autour de la
table est pendu à ses lèvres dans un silence respectueux. Il continue :
— C’est une des nombreuses alliances qui naissent dans les rues de
New York pour le moment. Les mafias russes, italiennes et même
irlandaises, deviennent trop à l’aise à mon goût et se permettent des choses qu’elles n’auraient jamais tentées auparavant.
Gabriel se lève et commence à marcher lentement autour de la table en
continuant à parler. Je dois reconnaitre que le type sait y faire, je suis moi-
même absorbé par chaque mot qui sort de sa bouche.
— L’incendie du Sherwood’s et l’intrusion de l’acrobate dans notre
maison sont des choses que jamais personne aurait osé faire il y a quelques
années. Et d’après certains soldats qui ont les oreilles au bon endroit, la rumeur court que la famille Sherwood n’était plus ce qu’elle était, que nous
avons perdu de notre force et de notre intrépidité.
— Comment cela se fait-il ? demande le grand roux barbu, Ben, si je me
souviens bien.
Gabriel pose les paumes de ses mains à plat sur la table et se penche en
avant :
— Visiblement, notre coup chez Denitsov en été est vu comme une
défaite dans les communautés. Bien que nous ayons réussi à l’humilier et le
dénoncer aux yeux de tous, la fuite de Denistov est un échec retentissant
aux yeux des autres.
Il se tait et regarde une à une toutes les personnes autour de la table,
l’air grave.
— Que proposes-tu ?
Ben se gratte la barbe, concentré sur la réponse de son frère.
Celui-ci se redresse et retourne s’asseoir.
— J’ai en tête un coup osé, pas vraiment utile matériellement, mais qui
tiendrait plus de la symbolique qu’autre chose.
— Pas vraiment utile matériellement ? répète Vadim en fronçant les
yeux. Depuis quand on vole pour le plaisir ?
— Depuis que la famille Sherwood se fait ridiculiser par Denitsov et ses
hommes, répond Gabriel, les dents serrées. On est vu comme des incapables
par les autres gangs, et ils se permettent des avancées beaucoup trop osées à mon goût. L’approche de Moretti sur le casino de Nolan n’est qu’un
exemple parmi d’autres.
— Tu voudrais voler Denitsov, encore une fois ?
— Ça sent le déjà vu, grimace Nina. Et rappelle-toi comment ça s’est
terminé la dernière fois.
— On a eu l’ordinateur, répond Gabriel en haussant les épaules.
— Mais toi et Juliette avez failli y passer, s’exclame June.
Gabriel serre les lèvres et regarde Juliette, une once d’hésitation dans les yeux. Puis il reprend plus déterminé et passionné que jamais :
— Il est justement là, le problème. On est moins intrépide qu’avant, on
ose moins qu’avant, on se protège plus qu’avant. Certes, on a gagné en
maturité et ne plus être inconscients est une bonne chose. Mais on s’est
encrouté.
Il regarde une nouvelle fois Juliette, qui plisse les yeux et lui demande :
— Et le fait que le grand méchant Gabriel Sherwood se soit casé avec
une agente du FBI envoie une mauvaise image, c’est ça ?
Juliette sourit, moqueuse, mais Gabriel n’est pas d’humeur. Je ne fais
pas de commentaire, mais je détaille un peu plus Juliette, puis Gabriel. Une
ancienne agente du FBI ? Qui finit avec lui ? Je cherche le sens de cette
union, mais je n’en vois pas. Après tout, n’ai-je pas déjà entendu que le cœur a ses raisons que la raison ignore ? Tout de même, le fait que Juliette
faisait partie du FBI est une surprise de taille.
— Denitsov se vante depuis des années de posséder un bien perdu
irremplaçable, presque mythique, à la valeur presque inestimable. C’est ça
que je veux voler.
— Et c’est quoi ? persifle Nina.
— La couronne de Pougatchev.
Personne ne dit rien, et j’ignore si c’est un silence surpris ou si juste, comme moi, personne ne sait ce qu’est exactement la couronne de… De
qui, déjà ?
— Une couronne ?
Nina est hilare, et Nate a les sourcils froncés. Par contre, Vadim et Ben
regardent Gabriel comme s’il était devenu fou.
— La couronne de Pougatchev est perdue depuis des siècles… murmure
Vadim.
Ben secoue la tête de gauche à droite et répond :
— C’est vrai qu’il lui arrive de se vanter de posséder une couronne
égarée et de l’entreposer dans son casino de New York. Mais j’ai toujours
cru qu’il bluffait. Après tout, la couronne de Pougatchev est perdue
depuis…
— Depuis qu’on ne sait même pas si elle a vraiment existé, l’interrompt
Nate. La couronne de Pougatchev est un mythe.
Je me trémousse mal à l’aise sur ma chaise :
— Mais c’est qui, ce Pougatchev ?
Ils tournent tous la tête vers moi, et je me sens très con.
— Je ne sais pas non plus qui c’est, dit Juliette.
— Pougatchev est un cosaque, dit Gabriel, qui a pété un plomb au
18ème siècle et qui s’est autoproclamé tsar et a mené un début
d’insurrection, qu’on appelle aujourd’hui « la guerre des paysans ». On
raconte que pendant qu’il jouait le tsar, Pougatchev avait une couronne.
— Mais c’est un mythe, insiste Nate.
— C’est pas grave si c’est un mythe, dis-je.
Tout le monde se tait pour m’écouter. Qu’est-ce que je fous là ?
— Qu’entends-tu par là, Skywalker ?
— Je veux dire que si vous comptez lui voler cette couronne, c’est pour
la symbolique. Le type se prend visiblement pour un conquérant, une
espèce d’empereur des temps modernes, non ? Alors s’il possède une couronne, même si elle est en plastique, et qu’il s’en vante, je trouve que la
voler est une bonne idée. Cela donnerait un coup à son image. Ce serait ça
que vous voleriez vraiment, pas la couronne.
À nouveau, tout le monde est tourné vers moi, mais je peux voir que
leur attitude a changé. Ben et Nate me regardent comme si c’était la
première fois, Vadim plisse les yeux, Nina me fait un clin d’œil et June me
sourit avec chaleur.
Mais c’est Gabriel Sherwood que je regarde. Il sourit aussi, et c’est un de ces rares sourires authentiques que je ne lui ai vus adresser qu’à Juliette,
sa compagne.
— Exactement, l’acrobate. Tu as tout compris, et tu l’as expliqué bien
mieux que moi.
Alors qu’il clôt la réunion et que tout le monde se lève, content d’avoir
un nouvel objectif, Gabriel me glisse à l’oreille :
— Tu vois, tu n’es pas si différent de nous, au final.
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