Vengée (French Edition)
Chapitre 23
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JUNE
derniers doutes et hésitations chez certains. Le matériel est disposé dans le L e jour du braquage, la maison a des allures de départ en vacances. Les plans, dépliés sur la table à manger, permettent d’écarter les
hall d’entrée ; le harpon d’Alexander, les costumes de Gabriel, tous les
talkies-walkies et oreillettes que nous aurons pour communiquer.
Le fusil de précision de Nathan.
Tout le monde s’active dans tous les sens, révise son rôle, ses lignes et
les actions à prendre.
Vers 18 h, Gabriel tape dans les mains et sa voix porte dans toute la
maison :
— Tout le monde dans le garage dans cinq minutes.
En silence, chacun ramasse les dernières choses qui n’ont pas encore été
mises dans les voitures. Dans le garage, Vadim se dirige vers une
camionnette grise, banale de l’extérieur, mais qui renferme une table et un panneau de communication qui nous permettra d’être en permanence
connectés à Juliette qui restera dedans à tout superviser.
Si tout se passe bien.
Je chasse les doutes et tire sur mon tailleur pour faire bonne figure. Ben
et moi allons jouer la concurrence faussement inquiète, ayant ouï-dire que
quelqu’un comptait voler leur bien le plus précieux. Nous nous
présenterions comme venus pour enterrer la hache de guerre, ce qui à mes
yeux n’est pas du tout crédible. Je préférerais crever plutôt que d’enterrer la hache de guerre avec eux. Je revois mon bar en feu tous les jours.
Chacun grimpe dans son véhicule. Avant d’entrer dans la camionnette
avec Juliette, Ben et Gabriel, je jette un dernier regard à Alexander qui monte avec Nathan dans une berline noire. Est-ce la dernière fois que je le
vois vivant ? Est-ce la dernière fois que je le vois tout court ?
Après cette nuit, j’ai envie de penser qu’Alexander est digne de
confiance. Et pourtant, je sais que seuls les évènements d’aujourd’hui
pourront nous confirmer cela. Durant quelques secondes, Alexander sera
seul en possession de la couronne de Pougatchev. Et bien que mon frère ait prévu de l’abattre sur le champ s’il devait tenter de s’enfuir, je frissonne
face au doute de ce qu’il décidera. La tentation de partir avec un trésor
pareil pourrait être trop grande… Plus grande que la simple motivation de
rester avec moi.
Vadim se gare cent mètres après l’Eden, et la berline de Nate et
Alexander va se positionner plus loin. Il fait déjà sombre, et les gens entrent
et sortent à un rythme régulier du casino. Nous avons compté sur une
affluence moyenne : pas trop pour pouvoir être remarqué, mais suffisamment pour qu’on puisse sortir sans être vus.
— Vous voulez qu’on repasse tout en revue ?
La question vient de Juliette, mais Ben répond :
— Non, on n’est plus tous là, ça servirait à rien. Prête, ma belle ?
Je secoue la tête, en cachant ma nervosité. C’est le grand jour. C’est
aujourd’hui qu’on va venger le nom du clan Sherwood, aujourd’hui que je
vais venger mon bar. Aujourd’hui que ma famille va montrer de quoi elle
est capable.
— Je suis prête.
Ben et moi sortons de la camionnette, et je réajuste une dernière fois
mon tailleur alors que Ben redresse sa cravate. Je glisse mon bras sous celui
de mon frère, et nous entrons dans l’Eden. D’un point de vue extérieur,
nous devons avoir l’air d’un couple normal qui vient passer sa soirée au
casino et dépenser de l’argent superflu, ou au contraire, de l’argent qu’il n’a
pas.
D’un air distrait, nous parcourons la salle et nous déambulons entre les tables, comme si nous cherchions le jeu qui nous plaira, le croupier adéquat
et, surtout, la partie adéquate.
À côté de moi, je sens toutefois que mon frère n’est pas aussi détendu
qu’il devrait l’être.
— Détends-toi, dis-je entre mes dents.
— Facile à dire pour toi, grogne-t-il. Tous ces gens qui jouent ici sont
des clients qui ne sont pas dans mon casino.
Je lève les yeux au ciel, et au même moment, je sens une présence dans
notre dos.
— La famille Sherwood dans mon casino ? Ça alors !
Ben et moi nous retournons pour faire face à un colosse flanqué de deux
types aussi grands et larges que lui. Il est tout sourire, presque comme s’il
était sincèrement content de nous voir. Pourtant, son sourire bien qu’étincelant, n’atteint pas ses yeux sombres.
— Ben Sherwood dans mon casino ! Quand mon chef de sécurité m’a
dit ça, j’ai cru qu’il me faisait une blague. Hein, Niko ?
Le type à notre gauche émet un grognement d’affirmation sans quitter
Ben du regard.
— Logan Faradet en personne pour m’accueillir ?
Ben tend une main vers Logan et les deux types de la sécurité se
crispent. Logan observe la main de mon frère et n’hésite qu’une seule seconde avant de la serrer.
— Si j’avais su qu’on me réserverait un tel accueil, je serais venu plus
tôt.
Logan plisse les yeux sans se départir de son sourire.
— Et si on continuait cette conversation dans mon bureau ? Je ne
voudrais pas perturber l’expérience de mes clients. Je suis certain que tu
peux comprendre cela, Benjamin.
Mon frère grimace en entendant son prénom en entier, mais il ne dit rien. Logan a raison : autour de nous, plusieurs personnes ont commencé à
se désintéresser de leur jeu pour regarder notre petit groupe.
Nous suivons Logan le long des tables de jeu, et ses deux gardes
ferment la marche. J’essaie de ne pas frissonner. Ça y est, je pense, le plan
est lancé et il n’y a plus moyen de faire marche arrière.
Nous sortons de la salle centrale du casino pour prendre un couloir, puis
un ascenseur qui monte jusqu’au deuxième étage. C’est la première fois que
je mets les pieds ici, mais grâce aux plans volés et étudiés avec soin, je sais où nous sommes et où nous allons. Le bâtiment n’a presque plus aucun
secret pour Ben et moi.
Le bureau de Logan est sobrement décoré. Un bureau, trois chaises, un
tableau abstrait et un dessin d’enfant au mur et c’est tout. Mon regard
s’accroche à la grande fenêtre donnant sur la rue où nous sommes entrés. Je
dois me faire violence pour ne pas lever les yeux pour guetter Nate sur le
toit de l’immeuble en face.
— Alors que me vaut le plaisir de votre visite ? Après les derniers
déboires entre le big boss et vous, ne devrais-je pas plutôt vous enfermer au
trou ?
À ses mots, le sourire de Logan disparait et il ne reste plus que son
regard, froid et pénétrant. Ce ne sont pas des paroles en l’air, il envisage
sérieusement de nous capturer pour faire bonne figure. Le truc est que Logan n’est pas quelqu’un qui prend des initiatives. S’il n’a pas un ordre
direct de Denitsov pour cela, il ne fera pas.
C’est une éventualité à laquelle on avait tout de suite pensé. Je suis
d’ailleurs surprise que Logan nous ait amené dans son bureau avec tant de
civilité. Serait-ce un jeu d’enfant, après tout ?
Ben se redresse un peu et réajuste sa veste de costume sur son torse.
Avec patience, il sourit à Logan :
— C’est justement pour cela que nous sommes venus. Nous voulons cesser cette guerre entre nos deux familles et mettre nos différends de côté.
Logan éclate de rire, et je crois même entendre un des deux gardes
pouffer dans mon dos.
Sérieux ?
— C’est une blague ? Après avoir balancé Denitsov au FBI, vous
voudriez faire comme si de rien n’était ?
Ben hausse les épaules.
— Et pourquoi pas ? Un de vos camarades a troué mon frère et un autre a fait cramer le bar de ma sœur. Je pense qu’on est quitte.
Logan secoue la tête de gauche à droite en se renversant sur sa chaise. Il
trouve ça incroyable. Soit parce qu’il est impensable que la famille
Sherwood veuille enterrer la hache de guerre si vite, soit parce qu’il est
impensable que Denitsov laisse tomber la chose si vite.
— On est loin d’être quitte, Benjamin. Et même si c’était le cas, jamais
plus Denitsov ne pourrait te faire confiance.
Ben penche la tête sur le côté et sourit.
— C’est justement pour ça qu’on est là, dis-je.
Logan tourne son visage vers moi et me reluque pendant une seconde de
trop.
— Désolé pour votre bar, mademoiselle.
J’ai envie de lui éclater la tête contre le rebord de son bureau bien ciré,
mais je ravale la rage qui bouillonne en moi et je lui souris à mon tour.
— Merci. Comme je vous le disais, si nous sommes là, c’est pour vous
prouver notre bonne foi. Pour vous montrer que nous pouvons être dignes
de confiance et enterrer la hache de guerre.
— Et comment arriveriez-vous à un miracle pareil ?
— En vous prévenant que vous êtes sur le point d’être cambriolés.
— Croyez-moi, très chère, les chambres fortes de ce casino sont encore mieux gardées que les prisonniers de Fort Knox.
Savourant l’attente du moment où la satisfaction disparaitrait de son
visage, je lui assène mon coup final :
— C’est la couronne de Pougatchev qui est sur le point d’être dérobée.
Logan essaie de rester de marbre, mais un léger spasme agite son œil
gauche et je peux clairement voir l’éclat qui brille au fond de ses yeux.
La terreur.
Et juste ainsi, par un simple tressaillement du visage de notre ennemi, nous avons la confirmation que la couronne de Pougatchev est bien dans le
bâtiment.
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